‹ La guerre en Picardie, 1914- 1918Chapitre 9 sur 22 · PENDANT L’OCCUPATION ALLEMANDE A AMIENS · texte numérisé non relu

PENDANT L’OCCUPATION ALLEMANDE A AMIENS

Le jeudi 10 septembre, un des chefs allemands, le commandant Eckert, installé a l’Hotel de ville, donne ses ordres a |’autorité civile et 4 la population.

Crest d’abord une affiche édictant de nouvelles mesures de police ; puis une deuxiéme affiche concernant les propriétaires d’automobiles et leurs chauffeurs.

C’est enfin l’ordre pour les hommes de lactive, de la réserve et de l’armée territoriale, y compris les hommes des services auxiliaires, se trouvant actuellement 4

Amiens, de se rendre a la Citadelle, a huit heures du soir, aprés s’étre fait inscrire au commissariat de leur arrondissement.

Cette derniere prescription provoqua en ville une véritable consternation.

Cependant les déclarations affluérent et ce fut par milliers que les convoques se rendirent & la Citadelle.

Une nuit d’angoisse.

Un Amiénois, gui eut le courage, avec beaucoup d’autres, de répondre a la convocation qui appelait les mobilisables a la Citadelle, adonné sur la nuit qu’ils durent passer dans cette enceinte les renseignements suivants :

Nous nous y sommes rendus au nombre de plus de cing mille. L’ordre portait que nous devions étre a la Citadelle avant huit heures du soir.

Des sept heures et demie, c’est sur le pont de la Citadelle une véritable cohue de

LA GUERRE EN PICARDIE 738 braves gens qui vont 1& ou les appelle le devoir. Ils ne savent ce qui les attend.

Peut-étre tout 4 l’heure seront-ils déclarés prisonniers et emmenés loin de leur ville de leurs enfants et de leur famille.

D’un pied ferme ils pénétrent quand méme dans la Citadelle et en si grand nombre qu’avant huit heures du soir on pouvait compter plus de trois mille Amiénois ayant répondu a l’appel.

De huit & neuf heures, les groupes continuent a affluer.

A neuf heures du soir, nous sommes au moins cing mille.

Au fur et & mesure de notre arrivée, des soldats allemands nous placent par rangs de quatre hommes.

La premiére chose qui nous frappe en pénétrant dans la cour du quartier, si longtemps occupé par nos intrépides et regrettés chasseurs a pied, ce sont deux immenses bichers flambant l'un au milieu dela cour, le deuxiéme prés du batiment faisant face 4 la porte d’entrée.

Ces bichers ont-ils été allumés pour nous éclairer et pour nous chauffer ?

On le croit de prime abord ; mais bientét force nous est de reconnaitre que l’ennemi, en les entretenant, accomplit une wuvre stupide ef malfaisante de destruction.

En effet, sous nos yeux, des soldats débraillés brisent & coups de haches des bureaux entiers et des tables enlevés de Yintérieur des locaux. De temps & autre les foyers sont réentretenus par d’énormes biiches et des souches d’arbres. Durant les deux heures ot: l’on nous tient debout, inactifs, dans l’impossibilité méme de nous déplacer si peu que ce soit, nous assistons & la destruction complete et absolue de tout le casernement de la Citadelle.

De loin, on entend les coups sourds du travail des haches. On démolit des casiers, on brise des bancs, on massacre des chaises.

Et sous nos yeux on apporte ces débris que les Allemands livrent aux flammes des deux bichers.

Nous attendons jusque vers neuf heures et demie. Ace moment on percoit le ronflement d’une auto.

Enfin, c’est peut-étre la délivrance.

Dans tous les cas, nous allons savoir quelque chose.

Ce n’est pas long. Des commandements succédent aux commandements. Puis, le silence rétabli, un ordre est lancé: « Ouvriers boulangers, venez ici ».

llest répété trois ou quatre fois. Une vingtaine de ces ouvriers se détachent des rangs et vont devant l’auto du major qui s’était arrété au bas de l’escalier conduisant au greffe du conseil de guerre.

Aprés un court examen, ces hommes sont renvoyés a leur travail. Cette décision jette un peu d’espoir au coeur de ceux qui restent.

Sans doute, se dit-on, l’autorité allemande a-t-elle voulu seulement s’assurer du nombre des Amiénois susceptibles d’étre encore mobilisés et ce contrdéle fait va-t-elle nous relacher.

Hélas ! il nous faut bientét abandonner notre fol espoir. Un ordre sec est lancé et tous nous montons dans les chambrées laissées a notre disposition.

Il est pres de dix heures et demie.

Tant bien que mal on s’entasse comme Yon peut, essayant de se grouper entre camarades.

Il n’y a pas assez de paillasses; mais tant pis, on s’allonge quand méme: a la guerre comme a la guerre.

De la nuit, ou plutdt des quelques heures qu’on dit vivre dans ces chambrées autrefois si propres, nous ne parlerons que pour signaler qu’il fat & tous impossible de se reposer.

Il est vrai que nul n’avait envie de dormir; mais en elt-il éprouvé le besoin que les puces et autres insectes l’en auraient empécheé.

Aussi, est-ce presque avec plaisir que vers une heure et demie du matinun ordre brutal nous fit ramener dans la cour.

Placés par rangs serrés, on y resta im-

mobiles jusque trois heures du matin, assistant impuissants a la destruction de tous les objets combustibles restant dans la caserne.

Nous vimes briler des fauteuils, des lits, des planches et enfin des cuviers et des baquets.

A trois heures, une auto rentre a la citadelle. Est-ce le moment dela délivrance?

Des ordres sont & nouveau distribués.

Un officier allemand qui parle assez correctement le francais, passe devant les rangs et invite les auxiliaires quin’ont pas été soldats 4 se ranger sur le cété gauche de la cour.

Cette opération terminée, appel est fait des classes de réserve et de territoriale mobilisables.

Le major harangue longuement, il parle en allemand et naturellement n'est pas compris.

Des qu’il est parti, un officier fait prater serment aux mobilisables de rentrer chez eux, d’y rester tranquilles et de ne jamais

prendre les armes contre la nation allemande. :

C’est fini, croyons-nous. Hélas! pendant toutes ces opérations, quinze a dix huit cents de nos camarades étaient encadrés par les quelques soldats allemands maintenus a la citadelle et sous nos yeux mouillés ils étaient emmenés, prisonniers, vers une destination inconnue.

A quatre heures du matin, ceux d’entre nous laissés a la citadelle étaient libres sous l’ordre expres de rentrer a leur domicile avant cing heures du matin et de n’en pas sortir avant midi.

Les Prisonniers.

Fortement encadrés, les prisonniers ont eté emmenés vers Longueau, en compagnie d’agents de police de la ville qu’on avait mandés durant la nuit, puis de la, par Lamotte-en-Santerre, sur Péronne ot

ils ont été embarqués & destination d’Aixla-Chapelle.

La dépéche suivante fut envoyée par la mairie de Péronne a celle d’Amiens:

« Des renseignements fournis au maire d’Amiens par la mairie de Péronne, il résulte que le mercredi 12 courant, vers deux heures et demie, est arrivé un convoi de prisonniers civils amiénois. »

Ils étaient suivis de prisonniers soldats de toutes armes. Dix-sept autos les accompagnaient ainsi que trente-six voitures réquisitionnées.

Tout ce monde a été conduit ala gare ou un train a di les emmener en Allemagne. Les prisonniers ont déclaré avoir été bien traités.

En cours de route, de nombreux captifs ont réussi a s’évader et par les champs et les bois ont regagné leur domicile.

Ajoutons que tout ceci s’est passé par ordre des autorités allemandes qui ont agi sans s’occuper de la municipalité; celleci, jusqu’é la derniére minute, avait

pensé qu’il s’agissait d’un nouveau chantage et pendant toute la nuit elle resta en permanence a |’Hétel de Ville avec le caissier municipal, attendant la fixation d’une nouvelle rangon pour les hommes convoqués.

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