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LA PRISE DU QUESNOY-EN-SANTERRE

Le communiqué officiel du 5 novembre 1914, 15 heures, disait:

« Dans la région de Roye, nous avons « maintenu Voccupation du Quesnoy-en- « Santerre et avancé sensiblement vers An-

« dechy. »

Le communiqué a été trés sobre sur cet événement, probablement parce que la portée stratégique n’en était pas considérable; mais au point de vue tactique l’affaire fut trés chaude.

La tranchée n’est pas l’immobilité définitive: c’est la halte dans le mouvement.

Cela nos hommes de guerre le savaient, et ils ont appris aux chefs formés par leur enseignement que les organisations du champ de bataille n’ont qu’un but: la préparation méthodique de la reprise da mouvement. Kt, en effet, si l’avance parfois est peu considérable, elle existe néanmoins. La preuve en est inscrite sur le terrain. Ainsi, a telle date, tel village était aux mains des Allemands; depuis, les troupes francaises en ont repris la moitié, les deux tiers ; huit jours plus tard, le reste était & nous.

Par combien de villages passait ainsi la frontiére des deux armées ? Combien avaient leur quartier francais et le quartier allemand?

On en cite un ot nos soldats et les autres n’étaient séparés que par un jardinet. Il y avait des moments ot d’un bord a l’autre on se faisait des politesses.

Une vache, oubliée dans le jardin par son propriétaire qui avait eu, sans doute, a sauver d’autres bibelots plus précieux,

servait de parlementaire. Quand les soldats francais avaient besoin d’aller chercher de l’eau & la fontaine, car l’enclos possédait aussi une fontaine, la vache était invitée 4 s’approcher du mur frangais.

Puis elle était renvoyée avec cet écriteau attaché a la queue: « Nous voulons aller & la fontaine; messieurs les Allemands sont priés de n’y point faire obstacle ».

Quand ec’est le tour des Allemands d’aller se rafraichir, le ruminant-sandwich se préte obligeamment a la démarche parallele. Mais parfois l’autorisation est refusée ; alors la vache mitoyenne est renvoyée aucamp allemand avec cette invective amarrée au bout de la queue:

« Sales Boches», ou elle retourne au camp francais avec cette réplique: « Sales Pitous ».

Rien ne saurait mieux démontrer la puissance offensive de la tranchée que le mémorable combat du Quesnoy-en-Santerre. C’est un des épisodes les plus brillants de la guerre.

Vers le milieu d’octobre 1914, les Allemands occupaient le Quesnoy-en-Santerre en forces considérables et s’y étaient puissamment retranchés. La position ne pouvait étre enlevée de vive force ; on résolut de pousser les tranchées assez avant au nord et au sud du village pour en réaliser linvestissement partiel. Ce fut pendant plusieurs semaines une lutte de jour et de nuit, caractérisée par de rapides attaques, d’audacieux coups de main.

Malgré la résistance de l’ennemi, nos tranchées déroulérent lentement dans la plaine leur encerclement irrésistible. La proie se débattait avec une énergie désespérée, et les mailles de la chaine de feuse resserraient toujours.

La préparation de l’attaque fut trés soignée. L’artillerie fit rage pendant deux jours et a certains moments c’était grandiose & voir et c’était terrifiant pour les acteurs |

ll y avait environ vingt-cing batteries tirant & explosifs sur le village et les

abords. On ne voyait rien autre qu’un nuage noir. Leurs rafales puissantes brisérent avec une autorité indiscutable les efforts haletants de Vartillerie lourde allemande. Ce fut bientdt, dans le village inondé de projectiles, un écroulement d’hommes et de pierres.

Tout a coup, la charge sonne dans les lignes francaises pour l’assaut a la baionnette ; les musiquesjouent la Marseillaise ; les tranchées s’animent; une fourmiliére humaine dévale des talus ; le torrent des pantalons rouges se précipite a travers la plaine; il avance, il grossit ; quinze bataillons sont lancés a l’assaut du village environné de fumée et de flammes ; le Quesnoy est emporté, et les Allemands fuient, semant des milliers de cadavres dans les sillons ensanglantés de la déroute.

La « furie francaise » que l’on croyait ensevelie dans les tranchées avait retrouvé, au premier coup de clairon, le prodigieux élan des victoires épiques.

La traversée du Quesnoy est impressionnante. Qui o’a pas vu cela, n’a rien vu:

des décombres et des cadavres, du matériel abandonné, des casques, des fusils, des effets d’équipements de toutes sortes.

Le village est compléetement anéanti. Il n’en subsiste que le nom. L’imagination la plus hardie ne pourrait concevoir pareil spectacle. Murs, toitures, cloisons, portes, fenétres, débris de toutes sortes jonchent partout le sol troué par les obus francais et allemands. Dans ce qui fut une rue ou une place, les projectiles ont creusé dénormes et sinistres entonnoirs.

L’église est éventrée par le milieu ; la partie ou se trouve le clocher n’est qu’un amas depierres. L’autre est en partie écroulée, la toiture effondrée. I] reste juste ce qui est nécessaire pour faire ressortir l’horreur et pressentir ce qui existait avant. Ce village tué offre un spectacle tragique de dévastation et de pitié.

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