SOUS LE GLAIVE ALLEMAND
Les officiers auxquels il fallait fournir a chaque repas du champagne, les soldats, le commandant de place lui-méme — le major von Engel, grand personnage de Académie de médecine de Berlin — répétaient volontiers : « N’ayez pas peur, nous ne vous ferons pas de mal... — En Belgique, cependant... — En Belgique, tuer tout, femmes et enfants, parce que femmes ti-
raient sur nous (toujours la méme lache et mensongere excuse). Mais nous ne vous ferons pas de mal... & Paris non plus.
Belle ville Paris! Nous allons 4 Paris. Nous ne ferons aucun mal a Paris ».
L’ambulance du pensionnat fut naturellement remplie en quelques heures. Peu de blessés, au début, mais des éclopés, des gens éreintés, morts de fatigues, qui faisaient des marches forcées depuis Virton et dont les pieds « ne ressemblaient plus a des pieds ! coupés, hachés, tuméfiés, présentant des trous ot l’on aurait pu mettre les doigts » |
Les ambulanciéres soignent les blessés sans vouloir se souvenir qu’ils portent Vuniforme ennemi. Les malades de Roye furent traités avec douceur et pitié, et Vhumanité des infirmiéres leur obtint lafaveur de donner des soins 4 nos propres blessés, les Frangais laissés en arriére lors de la retraits. On leur permit, par exemple, de réserver aux Francais plus griévement atteints le vin qu’elles possédaienten propre.
Se ee Ce ee CACHES ONZE JOURS
Et les Anglais ? Les Anglais étaient toujours enfermés dans le dortoir, préts, ala moindre alerte, & monter se cacher dans un grand grenier, ol peu a peu, avec une ingéniosité, une patience aussi merveilleuse que leur courage, les gardiennes de ces prisonniers volontaires, se souvenant des parties de cache-cache organisées par les éléves, avaient aménagé des cachettes presque impossibles & soupconner.
Cacher dix hommes dans un batiment qui héberge cinquante ennemis est ma-= laisé. Les nourrir, alors qu’il faut aller a la mairie, placée sous la surveillance allemande, pour obtenir sa ration quotidienne — 500 grammes de pain, 200 grammes de viande — est plus difficile encore. Il y avait heureusement quelques provisions dans la maison, provisions augmentées parce qu’avaient apporté les réfugiés du 29 aout. L’autorité allemande, satisfaite
re
des soins donnés a ses malades, n’avait point réquisitionné les vivres. Elle avait besoin de la bonne volonté des infirmiéres et ignorait peut-étre qu’une Francaise ne fait jamais payer aux faibles, aux blessés, les vexations et les persécutions qu'elle a eu a subir des forts. M'* Mériglier, toute fréle, modeste et menue, possédait d’ailleurs cette grande force qui s’impose aux plus brutaux; elle n’a pas peur ef conserve aux heures les plus critiques une parfaite tranquillité qui s’exprime de la facgon la plus correcte, la plus mesurée, la plus digne.
Von Engel et ses subalternes n’osérent pas lui refuser, par exemple, le sauf-conduit qu’elle alla demander pour les parents de ses éléves de jadis qui désiraient retourner chez eux en lui laissant, par bonheur, leurs provisions, si précieuses.
L’alerte.
Il y eut cependant, un jour, une terrible alerte. On se souvient — les quotidiens
Yont raconté-—— qu’une auto-mitrailleuse francaise arriva dans les premiers jours de septembre — le 8 ou le 9 —- tout prés de Roye. Elle était montée par dix Francais.
— Y a-t-il des Allemands dans la ville ?
demandérent-ils 4 un groupe de paysans.
— Vingt-cing seulement, leur fut-il répondu par erreur ou ignorance.
Les Francais avancent devant la perspective de n’avoir a se mesurer qu’avec vingtcing Boches. L’auto-mitrailleuse gagna la place et se mit en hatterie. Aussitét, de toutes les rues, de toutes les fenétres, elle fut assaillie par une gréle de balles. Les Allemands étaient quatre cents, et pour n’étre point tuésjusqu’au dernier, les nétres durent s’éloigner a toute vitesse, sans méme pouvoir relever un blessé jeté a terre a la premiere décharge, et qui, atteint ala cuisse, parvint & gagner une ruelle déserte.
Tout Roye était en rumeur.
Les Allemands criaient au guet-apens, a la surprise, & la trahison sans vouloir
s’arréter une seconde a réfléchir que du guet-apens, si guet-apens il y avait, ils n’en étaient pas les victimes. Des ordres étaient aussitét donnés pour que la population fit chatiée, pour que les maisons fussent fouillées afin de découvrir les troupes frangaises qu’on supposait cachées.
C’est & grand’peine qu’un prétre accouru de l’église ot il célébrait un service fu~ nébre, parvint & obtenir qu’on attendit pour faire des « exemples » les résultats de la perquisition. Les officiants, le sousdiacre, les chantres, en chape, en chasubles noires, arrachés au cercueil qu’ils entouraient, furent jetés dans une auto découverte avec défense de s’asseoir et conduits a toute allure a vingt kilométres de la. Les paysans terrorisés voyaient passer ces hommes couverts encore d’ornements funébres ef se demandaient s’ils avaient affaire a des vivants ou a des fantomes. On les enferma comme otages dans une petite piece grillée ot ils furent laissés sans nourriture pendant vingt-
quatre heures, avec la menace constante d’étre fusillés. Seule, une brave femme eut le courage d’aller leur porter du pain a travers les barreaux.
Ils ne furent relachés que lorsque von Engel eut bien acquis la certitude qu’aucun Francais n’était caché dans Roye.
A quoi servent les perquisitions.
Il y avait cependant a Roye, a deux pas d@’un poste allemand, les dix soldats anglais qui eussent été bons a prendre et ai mettre au mur avec celles qui les avaient cachés. Mais l’ennemi continuait a ne point soupconner leur présence. Pour éviter toute surprise, toute défaillance, M” Mériglier avait rigoureusement interdit & son personnel d’aller & la porte si Yon venait sonner. Elle seule se réservait le droit d’ouvrir et de répondre.
Comme dans beaucoup de pensionnats, les classes destinées aux externes — celles
qu’on avait attribuées aux blessés — ont une entrée indépendante de habitation des internes — ot les Anglais étaient cachés, ef au pensionnat Jeanne d’Are, il y avait deux issues cdte a cdte, pour un seul batiment.
Lorsque la patrouille allemande s’approcha de la porte derriére laquelle se tenait M''e Mériglier, le cour battant tout de méme, le sous-officier, attaché & la garde de l’ambulance, se tenait sur Ja porte voisine ; il dit & son collégue:
— Ce nest pas la peine d’entrer 1a, c’est du bon monde et il n'y a que des femmes et des enfants.
La patrouille fit demi-tour: les Anglais étaient sauvés.
Le courage des humbles.
L’héroisme, la présence d’esprit ne sont point le privilege des classes cultivées. Il y eut ce jour-la, & Roye, une humble
femme qui sauva la vie a un des notres:
le Francais blessé et tombé de 1|’automitrailleuse. En se trainant, en sappuyant aux murs, il était arrivé jusqu’a la pauvre maison d’une femme dont le fils était aux armées. Le bruit des salves, la rumeur, les cris de douleur et de colére l’avaient amenée sur le pas de sa porte, et elle était sortie dans la rue déserte.
— Je suis blessé, je suis isolé, « ils »
vont m’achever... Je vous en prie, Madame, aidez-moi a me cacher, a disparaitre !
La femme hésite, elle a peur un instant, elle ne sait que faire... et puis, elle pense a son gars qui est peut-étre, a l’heure méme blessé, traqué, perdu... Elle va demander hativement conseil a une voisine, puis revient. Vite, trés vite, le soldat enléve son uniforme qu’on cache au plus profond de la masure, il revét des habits de celui dont le souvenir le sauve, il s’assied prés de la porte, et quand la patrouille allemande arrive, ilal’énergiedese soulever 4 demi et de saluer gauchement.
— Il n’y a pas d’hommes dans la mai~ son? demande le sous-officier.
— Vous pouvez voir, Messieurs. Non, il n’y a pas d’hommes, que celui-ci.
— Qui est-ce, celui-ci ? pourquoi n’est-il pas mobilisé ?
— Crest mon fils, ila des rhumatismes, il ne peut pas se tenir debout.
On visite la maison, on constate qu’il n’y a point été établi d’embuscade et la patrouille s’éloigne. Dans la nuit le blessé francais était emmené loin de Roye, vers les notres.
La fin d’un réve.
Les troupes francaises se rapprochaient et, peu a peu, la joie exultante des Allemands faisait place 4 de la surprise, a de la mélancolie — en attendant la rage de la déception. Le champagne coulait toujours a flots ; certes, c’était encore toutes les nuits, un concert inimaginable de chants
et de graphophones en marche qui auraient suffi a priver de sommeil les habitants de l’ambulance, si on avail pu dormir a l’ambulance, entre les soins aux blessés et ’alerte continuelle ot! l’on vivait avec cette angoisse, qu'un mot, un geste, un meuble heurté, une chaise renversée fasse soupconner la présence des hétes du dortoir. Les Allemands buvaient et chantaient, mais la figure des officiers s’allongeait chaque jour.
Vers le 18, le major dit 4 M'® Mériglier :
— Madame, nous allons bientét vous quitter, vous serez d’ailleurs prévenue de notre départ.
— Crest cela, Monsieur le major, prévenez-moi afin que je fasse une bonne tasse de café pour les blessés.
Le 20, la tasse de café fut enfin réclamée.
En la servant, M"* Mériglier aurait volontiers, dit-elle, embrassé les blessés allemands, dans sa joie d’en étre débarrassée !
La marquise de X..., au moment du départ, ne put retenir une malice:
— Vous allez & Paris, Monsieur le major ?
— Non, Madame. Lachance a tourné.
Nous allons a Berlin
Aprés leur retraite.
Les Allemands, arrivés du Nord un dimanche, reprirent un dimanche la route du-Nord. Dés qu’ils furent hors de vue, les dix Anglais furent conduits hors de Roye et mis en bonne route.
Il était temps. Le 24, des Allemands reparaissaient a Roye. Ils ne firent d’ailleurs que le traverser, et trés vite.
Mais ils ne permirent pasa la malheureuse ville d’oublier leur existence: le 22, le bombardement commencait, et, une a une, l’église, les maisons de Roye s’abattaient sur le sol avec ce bruit de pierre croulante qui déchire le cceur.
On fit d’abord bonne contenance, puis il fallut coucher 4 la cave, les enfants
commencaient a s’énerver, a Ss apeurer — le danger d’ailleurs n’était pas imaginaire.
M'*® Mériglier résolut d’emmener 4 Paris ses trois éléves, une partie de son personnel, quelques voisins et voisines agés ou infirmes. Elle parvint & trouver une grande voiture qui les conduisit jusqu’a Montdidier, ot l’on pouvait prendre le chemin de fer. Chacun n’avait avec soi qu’un petit sac de voyage.
« Je reviendrai mardi, avait dit M"* Mériglier en partant, dés que j’aurai mis mes fillettes en lieu str. »
Le lundi suivant l’autorité militaire faisait évacuer Roye. Depuis cette époque, Roye, ville martyre, cité meurtrie, a été pris, perdu et repris diz fois, pour finalement rester aux mains des Allemands.