LES DIX ANGLAIS DE ROYE A JUMEL ET A AILLY
L’épisode précédent a une suite. La voici.
Grace au sang-froid et au dévouement dela directrice du pensionnat Jeanne d’Are a Roye, M"* Mériglier, que les Allemands eux-mémes ont surnommée « la bonne dame de Roye » pour les soins qu’elle prodigua a leurs blessés, dix Anglais et Ecossais eurent la vie sauve.
Nul doute que si les Barbares eussent découvert la retraite des « Tommies », ils les eussent fusillés et exécutés sans juge-
ment ainsi que celle qui les cachait, et aussi sa principale collaboratrice, M"* Petit, économe du pensionnat.
Crest le 20 septembre que nos Alliés quittérent leur retraite sous la conduite dun jeune homme qui se fit leur cicerone au péril de sa vie et ne les quitta qu’aprés les avoir laissés sains et saufs en mains sures.
On ignore lidentité de ce jeune mentor, mais une enquéte la révelera au moment opportun, ce qui ne sera que justice, car il a vraiment mérité la croix de guerre.
Le jeudi 20 septembre, vers quatre heures du soir, M. Emile Accard, adjoint au maire de Thory, amenait a Ailly-sur- Noye, cachés dans la paille garnissant deux voitures bachées, huit soldats anglais et deux écassais, échappés de Roye la veille et accompagnés par un jeune homme portant le brassard de la Croix-Rouge.
M. Cozette, maire d’Ailly, fit observer avec juste raison que nos amis seraient plus en stireté dans un village voisin que
dans sa bourgade exposée & chaque instant a la visite des Allemands, de sorte que M. Accard les transporta & Jumel et les confia & M. Charles Boulfroy, garde particulier et conseiller municipal faisant les fonctions de maire.
Ce dernier réquisitionne de suite deux voitures et, conduits par MM. Corsyn et Lepla, fermiers belges habitant la commune, les Anglais prennent la route de Conty ou ils doivent rejoindre nos troupes.
Mais, vers « le Rossignol » ils apercoivent a temps une patrouille d’Allemands, font demi-tour au grand galop poursuivis par deux cavaliers qui heureusement ne peuvent les rejoindre et rentrent chez M. Charles Boulfroy a six heures et demie.
Il s’agit de les cacher, car l’ennemi est proche et peut arriver a Jumel d’un moment a l’autre.
Sans hésiter, le brave garcon qui a la décision prompte, les hospitalise dans une cabane de péche du marais d’Ailly, ot il
les met au secret, promettant de venir les ravitailler. :
Il était temps, car vers huit heures du soir, un bataillon du 55° d’infanterie prussienne vient cantonner a Jumel et a Aillysur-Noye.
Charles Boulfroy avait pu avant l’arrivée des ennemis faire ses provisions et a la faveur de la nuit, vers dix heures du soir, sans songer au danger en cas de surprise, il portait a ses hétes les ravitaillements promis et des couvertures pour la nuit.
Le lendemain 21 septembre, dés quatre heures du matin, il leur sert « le jus traditionnel » et du tabac.
Les Allemands déménagent vers sept heures ef demie du matin pour se diriger vers Montdidier, mais il ne serait pas prudent de faire sortir les rescapés de leur cachette et ils doivent rester dans leur abri peu confortable mais sir, toute la journée du 21 et la nuit suivante, car leur cicerone, qui était retourné a Roye sur une bicyclette requise, a promis de venir les
délivrer le samedi 22 4 moins d’imprévu.
Pour éviter toute indiscrétion, Charles Boulfroy n’avait mis personne dans le secret et avait seul rempli sa mission de de garde et d’intendant.
Dans la matinée du samedi, un vétéri~ naire allemand malade d’indigestion avait été amené par son escorte chez le maire d’Ailly-sur-Noye et confié 4 ses soins en attendant qu’une auto d’ambulance arriva de Moreuil pour le prendre.
Or, le méme jour a dix heures avait lieu a Ailly ’enterrement de M™° Gouverneur et le convoi funébre arrivait sur le pont de l|’Eglise, lorsque trois cyclistes allemands, venant de Montdidier, mettent pied a terre, demandent le maire qui faisait partie du cortege et réclament un de leurs hommes qui a disparu la veille et doit étre resté a Jumel caché ou malade.
Charles Boulfroy, qui est déja entréa Véglise avec le deuil, est aussitét requis d’accompagner les Boches dans leurs recherches et emmené par eux.
— Pas de doute, pense-teil, j'ai été dénoncé, et s’ils retrouvent mes Anglais, nous passerons tous le dernier vilain quart d’heure.
Cependant sans perdre son sang-froid, et tandis qu’ils fouillent la premiére maison, le héros de cette aventure peut confierson secret & M. Raoul Griffoin, lun de ses concitoyens qui se trouve }a, et qui s’empresse d’aller donner la clef des champs aux dix hdétes de la cabane, lesquels peuvent s’échapper a travers la prairie, passer la riviere de Noye vers Bernay, sur un arbre providentiellement tombé, traverser le chemin de fer et se réfugier dans le bois d’Ailly.
Ils sont sauvés |
Les recherches des cyclistes sont infructueuses, leur copain manquant a probablement déserté ou ce n’était qu’un prétexte : ils s’en retournent bredouille et Vincident est clos.
Vers deux heures de l’aprés-midi M. Cozette, maire d’Ailly, qui avait été mis au
courant de l’aventure, se trouvait a la Laiterie, lorsqu’il apereut deux de nos Anglais envoyés en éclaireurs par leurs camarades, se dissimulant dans un champ de pommes de terre. Les appeler, les faire déshabiller, les déguiser en ouvriers et brdler leurs uniformes, tout cela fut vite accompli presque au nez et ala barbe du vétérinaire « indigestionné », que ses compatriotes vinrent chercher en auto vers trois heures.
Une demi-heure plus tard et trop tard malheureusement, deux de nos autos mitrailleuses arrivent a Ailly et vont donner la chasse aux trainards boches des environs.
Le dimanche matin, les dix « Tommies »
sont réunis ala gare d’Ailly, retrouvés et escortés par un peloton du 7° chasseurs a cheval et quelques cyclistes cuirassiers, puis sous la garde de ces derniers conduits a Conty dans une voiture obligeamment prétée par M. Defrance, brasseur, non sans avoir été fétés et acclamés sur leur passage.
Saurons-nous un jour siils ont été préservés jusqu’a la victoire finale ?
Ils étaient arrivés & destination quand leur mentor royen revint dans l’aprésmidi pour les délivrer. Ce fut tout joyeux de les savoir sauvés qu’il reprit le chemin de la ville martyre.