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LINVASION A MEHARICOURT
En aott 1914, la premiére occupation par les Allemands de Méharicourt, village industriel du Santerre, d'une population de plus d’un millier d’ames, ne présenta rien de bien saillant.
Aprés la fuite des habitants, ils se livrérent A des réquisitions et au pillage des magasins de la « Ruche » et de la Coopérative, avec menaces d’incendie, bref les ordinaires exces par lesquels ils signalerent leur passage un peu partout en Picardie.
Ce fut un conseiller municipal, M. Jo-
seph Chevin, rentier, qui, en l’absence de toute autorité, assuma les fonctions de maire et sut obtenir pour Méharicourt les conditions les moins onéreuses que |’ennemi était capable de consentir.
Aprés la bataille de la Marne, en septembre, les Allemands reparurent, puis se retirerent, comme de tous les villages environnants, devant le retour offensif de V’armée francaise. Mais le 22, ils revinrent a la charge, et c’est alors que commence le grand combat qui se livra dans toute la région: Lihons, Chaulnes, Fouquescourt, Maucourt, etc.
Dans la nuit du 30 septembre, ils esquissent une offensive hardie sur Méharicourt, mais nos chasseurs alpins les repoussent vaillamment.
Déja le bombardement faisait rage. Une marmite tomba sur la maison du charron Bouteille. Sa femme, occupée a faire sa lessive, fut projetée dans une cuve, ou on la retrouva noyée, tandis que son mari, lancé de l'autre cété de la rue, demeurait
inanimé et expirait quelques heures plus tard.
Presque en méme temps, deux soldats, qui se rendaient au ravitaillement furent tués, non loin du débit Dheilly, et la méme marmite renversa une marchande de nouveautés, M!'* Gabrielle Dumant.
Un ouvrier, M. Tribout, fut également tué en se rendant a son travail.
Enfin, &laferme Mortier, ruede Rouvroy le méme projectile tua huit soldats faisant la popote sous un hangar et blessa deux enfants, les fréres Lhomme, qui s’étaient arrétés & quelques métres de la pour regarder les pioupious.
Plus heureux furent |’adjoint, M. Tonnelier et sa fille. Cette derniére épluchait des légumes sur le perron de leur logis, tout en devisant avec son pére ; soudain, tous deux se souvinrent qu'il leur fallait tirer du vin et descendirent a la cave. Ils y étaient & peine qu’un obus éclatait avec un bruit formidable sur le perron, balayant
tout ce qui s’y trouvait. L’adjoint et sa fille Vavaient échappé belle.
1] faut ajouter 4 cette liste des victimes M. Achille Camus, bien qu’on ne puisse pas imputer sa mort au bombardement.
Septuagénaire et malade, M. Camus, ancien menuisier, était alité. Un soir, pendant l’occupation, six Allemands pénétrent chez lui et le couchent en joue :
— Vous cachez des soldats frangais, lui dit un sous-officier, ot sont-ils ?
Le vieillard, en proie & une poignante émotion, nie et proteste. Son interlocuteur insiste et menace de le fusiller s’il ne parle pas.
Terrassé par |’6motion, le vieux menuisier retombe malade. Quelques heures plus tard, il expirait. Inutile d’ajouter que sa maison ne recelait aucun soldat francais.
Méharicourt, situé non loin de Maucourt n’a pas autant souffert que cette derniére localité, car les obus allemands ne l’ont pas complétement rasée. Bien que de nombreux immeubles aient été incendiés ou
endommagés, on y trouve encore beaucoup de maisons qui ne menacent pas ruine.
De divers cétés, capendant, le malheureux Village étale ses plaies, car les batteries ennemies établies & Hallu, ne se sont point privées d’envoyer sur Méharicourt pendant de longs mois un choix varié de projectiles de tous calibres.
La rue de Maucourt offre peu de ruines ; & peine voit-on deci dela quelques murs ébréchés par les obus. En totalité, on compte une centaine d’immeubles détruits.
La plupart légerement construits en torchis, un seul projectile a suffi pour les jeter bas.
Surla place, un obus a pratiqué dans un des murs de Vécole des filles une ouverture de plusieurs métres par laquelle on apercoit le matériel scolaire plus ou moins démoli. L’église est restée debout et son clocher en dépit du nombre incalculable de marmites qui Vont frélé, n’a pas été atteint. En revanche, trois de ces pro-
jectiles ont ouvert sur unede ses faces latéralesdes baies énormes, pour aller, en éclatant, bouleverser le chcur.
Mais, en comparaison de Lihons, de Maucourt, et de quelques autres villages voisins, ol les ruines ont été accumulées comme 4 plaisir, Méharicourt pourrait, en somme, passer pour avoir élé relativement épargneé.
SOUVENIRS D’' UN HABITANT DUSANTERRE (Aofit-Novembre 1914)
I] n’est peut-étre pas un coin de France depuis le début de la guerre, qui ait été le thédtre de luttes aussi sanglantes, aussi prolongées que le Santerre. Déja, dans les derniers jours d’aout, lors de Ja marche des Allemands sur Paris, c’est dans cette région que nos troupes avaient essayé de ralentir l’élan des ennemis. Le nom de Proyart est encore présent dans toutes les mémoires. Puis, les Allemands s’étaient dirigés vers le sud, jusqu’au moment out aprés la défaite de la Marne, ils vinrent
prendre position sur l’Aisne ; dés le 20 ou le 25 septembre, le front s’étendait vers Roye, Bray, Albert et vers le Nord. Les communiqués officiels nous ont fréquemment cité les noms suivants des villes et villages du Santerre : Roye, Chaulnes, Rosiéres, Fay, Lihons, le Quesnoy, Andechy.
Voici ce qu’a retenu de ces jours tragiques un habitant de Rosiéres.
Il se trouvait & Arvillers, commune de Varrondissement de Montdidier, au moment de la retraite des Francais ; maisrien raconte-t-il, ne faisait prévoir la prochaine venue des Allemands.
Un soir, a la fin d’aott, les habitants virent arriver dans le village des troupes africaines qui campérent au-dessus d’Arvillers ; le lendemain matin ils étaient prévenus officieusementd’avoira évacuer, car l’ennemi gagnait rapidement du terrain.
Qu’on se représente le lugubre défilé de ces malheureux ; femmes, vieillards, enfants, pour la plupart partis a la hate, droit
devant eux, n’ayant qu’uneidée: fuirl’envahisseur! Peut-étre, au retour, retrouveraient-ils leurs foyers anéantis, leurs maisons mises 4 sac par]’ennemi. Enfin, aprés une nuit passée a marcher, ils arrivérent a Bacouel, prés de Breteuil, ayant parcouru & pied de quarantea cinquante kilométres.
La, un fermier compatissant mit & leur disposition une vaste grange, ou ils purent se reposer. Mais leur halte fut de courte durée, cara peine étaient-ils 4 Bacouel que des cavaliers allemands, précédant de l’infanterie, firentleur apparition dans les rues du village. Pendant plusieurs heures des fantassins passérent sous les yeux des réfugiésd’Arvillersvenus la pour échapper aux envahisseurs. Des officiers pénétrérent dans la ferme et & l’un d’eux le fermier demanda sa protection pour ses hotes. Le chef prussien ne pouvait s’expliquer la présence & Bacouel des habitants d’un village éloigné.
— Nous ne sommes pas méchants, répétait-il, pourquoi nous fuit-on ainsi?
Sur son ordre, des soldats, baionnette au canon, vinrent faire la haie devant la porte de la grange et les gens d’Arvillers durent défiler lentement deux par deux.
Beaucoup d’entre eux se demandent a quel miracle ils durent de traverser les lignes ennemies et de regagner sans encombre leur village. Heureusement, les dégats y étaient peu importants, bien qu'on se fut battu au-dessus d’Arvillers et de Bouchoir; seules quelques maisons a l’entrée de la localité étaient brdlées, mais beaucoup d’habitations vides étaient pillées.
Aprés cette odyssée, l’auteur de ces souvenirs gagna Rosiéres ou l’on vécut assez tranquillement jusqu’a la fin de septembre; les transes recommencerent alors en raison de la proximité des Allemands. Déja le 41 et le 18 octobre des obus étaient tombés sur la ville, tuant et blessant quelques personnes, mais le bombardement en régle n’eut lieu que le 34; ce jour-la les Allemands se vengeérent de la prise du Quesnoy et de nos progrés au dela de Li-
hons, en envoyant des bombes sur l’inoffensive cilé. ;
Notre narrateur note qu'il fut jeté a terre par une « marmite » qui éclata a cinquante métres de lui ; il se releva couvert de terre, mais n’ayant que quelques contusions. Une autre fois, il ramassa deux mannes d’éclats dans le jardin deson pére.
Néanmoins, ajoute le Santerrois, l'amour du foyer est si grand que les habitants demeurés & Rosiéres ne songérent pas a émigrer; quand le bombardement devenait violent, on se contentait d’aller passer une heure ou deux au village voisin. D’ailleurs, pour beaucoup, cette existence étrange, & cing kilométres de lennemi, avait son charme. Ils aimaient a entendre la voix de nos canons et le crépitement de nos mitrailleuses. Cette vie en commun avec les soldats leur était agréable.