ARRIVEE DES ALLEMANDS EN PICARDIE
Aprés la bataille de Charleroi, les Allemands, franchissant la frontiére, envahirent la France, puis, a marches forcées, se dirigerent vers Paris owt ils comptaient arriver rapidement.
Ils furent souvent arrétés par des combats opiniatres au cours de leur ruée foudroyante. Les carnets de route trouvés sur des cadavres allemands, notamment aprés la bataille de la Marne, nous ont révélé les étapes de leur avance victorieuse.
Ce fut dans la journée du 27 aott que les hordes germaniques, quittant la Flandre, pénétrérent en Picardie. A cette date, en effet, on signale leur arrivée au Catelet, petit bourg placé aux confins des deux provinces, entre Cambrai et Saint- Quentin.
Lorsqu’une patrouille de cing uhlans entra au Catelet, une ambulance anglaise y était installée. Avec les blessés se trouvaient quelques soldats britanniques, fatigués et séparés de leurs régiments. L’un d’eux, prisde colére & la vue des uhlans, et désireux de venger ses camarades tombés la veille au Cateau-Cambrésis, saisit son fusil, abattit un cavalier allemand et son cheval, démonta un second uhlan, tandis que les trois autres, pensant étre tombés dans un guet-apens, s’empressaient de tourner bride et de fuir au galop.
Mais comme toujours les Allemands ne tardérent pas a revenir en forces considérables ; ils prétendirent que les coups
de feu avaient été tirés par des habitants du Catelet et le uhlan tué par un civil.
lls se rendirent a la mairie. Le maire du Catelet étant mobilisé, ils trouvérent linstituteur, M. Cabaret, lequel remplissait les fonctions de secrétaire de mairie.
Ils le prirent pour le maire, le frappérent & coups de lance et a coups de pied et lui annoncerent qu’ils allaient le fusiller. En méme temps, une autre troupe allait chercher M. l’'abbé Ledieu, curé. En guise de salut, un ublan lui asséna un coup de hampe de lance en plein visage ; l’abbé Ledieu, trés myope, eut ses lunettes brisées et un oil tuméfié. On ne lui permit méme pas de prendre d’autres lunettes.
Les brutes l’entrainérent dehors, en le menacant, s’il résistait, de ’enterrer vivant dans son jardin. Les Allemands s’emparerent a peu pres de la méme facon de M. Delabranche, pharmacien, et de quatre autres personnes.
Les six otages furent emmenés sans explication a Bellicourt, localité située
& environ cing kilométres du Catelet.
A peine sortis de la ville, les uhlans mirent leurs montures au trotet forcérent leurs six victimes & les suivre au pas de course. Le pharmacien, M. Delabranche, dgé etinfirme des jambes, ne put suivre longtemps. Au bout de cent métres, il roula sous les sabots des chevaux. Les Allemands le releverent en le frappant, mais reconnaissant quil ne pouvait marcher, ils l’attachérent a un arbre.
Arrivés a4 Bellicourt, ils firent placer les cing otages contre un mur, et les coucherent en joue plusieurs fois, puis leur annoncerent qu’ils allaient fouiller les environs afin de retrouver celui qui avait tiré sur les uhlans a leur arrivée au Catelet.
Des patrouilles parcoururent les villages de Bellicourt, Nauroy, Hargicourt et Villeret, mais leurs recherches étant demeurées infructueuses, les Allemands décidérent de ramener les otages au Catelet.
Durant le trajet, ils croisérent de longues colonnes d’infanterie allemande qui arrivaient de Cambrai et du Cateau.
A leur tour, les fantassins insultérent, outragérent et frappérent les cing Frangais. Le pauvre curé, M. Ledieu, en particulier, était couvert de crachats et, de plus, ilavait regu tant de coups de crosse et de hampe de lance sur la téte qu’il avait le crane bossué et ne pouvait plus mettre son chapeau.
A sept heures, le cortege, parti depuis deux heures de l’aprés-midi, rentra au Catelet, que de nouvelles troupes allemandes étaient venues occuper. Les rues étaient remplies de soudards qui voulurent égorger les prisonniers. Sans |’intervention de quelques officiers, c’eit été chose faite.
A neuf heures du soir, un conseil de guerre se réunit et contraignit MM. Ledieu et Cabaret & prévenir les habitants que sicelui qui avait tué le uhlan n’était
pas dénoncé pour le lendemain a sept
heures du matin, le Catelet serait bombardé. Dés l’aube, le curé et |’instituteur accomplirent leur triste “mission. Bien entendu, ellene donna aucun résultat, puisque c’était un soldat anglais qui avait tiré, et qui, aussitét apres, s’était enfui.
Pour en avoir la certitude, les Allemands n’hésiterent pas a pratiquer l’autopsie du cadavre du uhlan. Le projectile retrouvé étant bien une balle anglaise, les officiers, devant cette constatation, renoncerent a bombarder le Catelet, mais ils condamnerent les six otages a assister debout, en plein soleil, au défilé des troupes allemandes qui devaient passer dans la journée. [l en défila depuis le matin jusqu’é trois heures de Vlaprésmidi.
Pour exciter le ressentiment des leurs, les Allemands avaient enterré & l’entrée du village, avec une inscription de circonstance, le uhlan tué la veille. De plus, ils avaient habillé grotesquement le ca-
davre du cheval a l’aide de soutanes volées au presbytére.
Les six otages étaient placés sur un tertre, pres d’un mur. N’ayant rien mangé depuis la veille, ils tombaient de fatigue et d’inanition, mais il leur était formellement défendu de s’appuyer, et quand l’un d’eux se laissait aller, les factionnaires de servicele relevaient a coups de crosse, et tout en défilant, les Allemands adressaient aux Frangais les plus grossiéres injures.
Dans la soirée seulement, ce véritable supplice prit fin. En rentrant chez eux, les otages trouverent leurs maisons saccagées, souillées, dévalisées. Les Barbares avaient d’ailleurs pillé la plupart des habitations du Catelet, et tout particuliérement le presbytere et Ja maison du directeur de lenregistrement, M. Lourdel.
Chez ce dernier, ils firent une consommation inusitée et peu légale de papier timbré... Ils commencérent a incendier la gendarmerie ainsi que 1l’église. Enfin,
dans la nuit, une brave femme qui traversait le jardin du chateau fut impitoyablement fusillée par une sentinelle allemande.
Tels furent les effets de la Kultur germanique dans la petite bourgade picarde du Catelet durant les journées des 27 et 28 aotit 1914. Les habitants, soumis & ce régime de terreur, n’en oublieront pas de sitdt le souvenir.