‹ La guerre en Picardie, 1914- 1918Chapitre 4 sur 22 · UN REGIME DH TERREUR A EPEHY · texte numérisé non relu

UN REGIME DH TERREUR A EPEHY

En méme temps qu’ils arrivaient au Catelet, les Allemands faisaient leur entrée au bourg d’Epehy, commune d’environ dix-neuf cents 4mes, située aux confins des départements de la Somme, de |’Aisne et du Nord, dans l’arrondissement de Péronne.

Avant la guerre, les habitants d’Epehy vivaient dans une profonde quiétude, s’adonnant les uns 4 la culture des céréales et des betteraves 4 sucre, les autres a Vindustrie de la broderie. Vastes exploitations agricoles et petites fabriques d’ot

sortaient des rideaux et des tulles appréciés.

Comme un peu partout, on était loin en cette commune, a la fin d’aott, de se douter que l’ennemi était si pres, quand le 27 les Allemands firent leur apparition.

Le maire, M. Trocmé, un des gros cultivateurs de la région, homme aussi actif qu’avisé, et dont on se plait a reconnaitre en ces tragiques circonstances le dévouement a ses concitoyens et l’énergique fermeté, ne fut prévenu que quelques heures auparavant de cette soudaine irruption.

En toute hate, il prit les mesures que commandait la situation.

Dans la matinée du 27 aott, les Allemands furent signalés sur la route de Cambrai. Epehy est située a vingt-quatre kilometres de cette derniére ville et a dixhuit de Péronne.

Une compagnie de chasseurs cyclistes et quelques pelotons de dragons se porterent au-devant de Vennemi qu’ils ren-

contrerent 4 deux kilométres de la commune. Mais les effectifs allemands étaient beaucoup plus considérables que ceux qui tentaient de leur barrer la route.

Néanmoins les nétres opposérent une résistance opiniatre a la progression de Vassaillant. Si bien que de dix heures du matin a trois heures de l’aprés-midi, ce fut une lutte & outrance. Nos dragons et nos chasseurs défendirent héroiquement, pied a pied, chaque rue d’Epehy, mais accablés par le nombre, ils durent enfin se retirer : les Allemands étaient maitres du bourg dans lequel plus de cent des leurs avaient trouvé la mort.

Exaspérés par cette résistance a laquelle ils ne s’attendaient pas, ils se vengérent sur le malheureux pays en y commettant des crimes et des exactions que ne peut expliquer nulle nécessité militaire.

Ce fut d’abord un interminable défilé de trente mille hommes, au pas de parade et musiques en téte. Puis leur chef — on a prétendu que c’était le gé-

néral von Bilow — accorda aux troupes qui devaient occuper le bourg (environ trois mille hommes) deux heures de pillage. Le butin dans une localité aisée comme Epehy fut des plus considérable.

Pendant le reste du jour et la nuit suivante, la soldatesque déchainée ne connut plus de frein. Massacres, vols, pillages, incendies, cruautés, orgies se succédérent sans arrét.

Baionnette au canon, quelques-uns des pillards pénétrerent chez M. Mariette, contréleur des contributions. En un clin d’eeil, sous prétexte de se saisir de soldats francais réfugiés chez lui, la maison fut fouillée de fond en comble avec une méthode et une habileté qu’eussent enviées des professionnels. Ils ne découvrirent aucun militaire. Ils apportaient d’ailleurs une attention soutenue a l’inventaire du mobilier et & son contenu. Ils emportérent tout, montres, linges, chaussures, bijoux, pendules, vétements, provisions. Tout a coup

un d’eux poussa un rugissement de triomphe. Il brandissait un revolver rouillé et hors d’usage.

M. Mariette fut aussitét trainé devant un de leurs officiers supérieurs. En vain, invoqua-t-il pour sa défense les arguments les plus probants, l’officier lui répliqua :

—A la premiére velléité de résistance de la population, au moindre trouble, vous serez fusillé. En attendant, je vous garde comme otage.

Les soldats se saisirent du contrdéleur, et, tout en le brutalisant, l’entrainérent jusqu’é un de leurs postes, installé dans une maison abandonnée, al’une des extrémités du pays.

Il était 14 depuis plusieurs heures déja, en proie aux réflexions les plus sombres, quand ses gedliers ouvrirent sa porte avec fracas. Ils poussaient devant eux & grands coups de bottes et de crosses de fusils une pauvre femme agée de soixante-dix ans et qu’on appelait dans le village du surnom de la Mariniére. L’infortunée demeurait

dans la maison voisine du poste; rentrant chez elle, elle s’était trompée de porte.

Accusée de vouloir attenter a la vie des soldats allemands, elle fut jetée brutalement sur le sol et rouée de coups de talon et de coups de crosse. Quand, fatigués de frapper, ils s’arréterent, la pauvre vieille, le visage méconnaissable, inondé de sang, fut ligotée, puis étroitement attachée a M. Mariette. Apres les avoir liés ensemble, ils furent jetés sur le sol et chaque fois que l'un d’eux tentait un mouvement, ils étaient lardés de coups de baionnettes. Ils restérent dans cette position, en butte aux brutalités de leurs bourreaux, jusqu’a six heures du matin, sans, bien entendu, recevoir le moindre aliment.

En méme temps, d’autres soldats, sous les yeux de leurs chefs, se livraient & des forfaits plus odieux encore.

Quelques-uns s’étaient installés chez un petit rentier d’une soixantaine d’années, M. Cary, qui toute sa vie fut considéré comme un simple d’esprit. A peine arrivés,

ils demandérent a boire. Le vieillard, un peu étonné, mais ne comprenant pas trés bien ce qui se passait, s’exécuta de bonne grace. Ils lui ordonnerent de retourner & la cave. Trois fois il obéit, mais & la quatriéme sommation, le vieux rentier refusa de satisfaire aux exigences de ces hétes qu’il n’avait point désirés.

Sous prétexte qu’en un grenier ils venaient de découvrir un vieux fusil de chasse tout rouillé et démantibulé, ils se saisirent du vieillard et avec force bourrades le trainérent & quelque distance de la dans la cour d’un quincaillier. A coups de crosse, ils contraignirent le malheureux & se mettre a genoux. Ils lui dterent son veston de velours. Deux d’entre eux saisirent M. Cary chacun par un bras, tandis qu’un troisiéme le maintenait solidement par le milieu du corps ; ils lui désarticulérent les épaules en lui ramenant les bras derriére le dos, faisant craquer les os et jaillir le sang. Le pauvre

vieux, en proje a d’horribles souffrances, poussait des cris déchirants.

En vain, deux habitants du voisinage voulurent-ils intercéder, on leur imposa brutalement silence. Non seulement on les repoussa, mais on les contraignit a assister jusqu’au bout au supplice de M. Cary.

Enfin, quand ces brutes se furent assez réjouies de ce spectacle sanglant, ils le fusillérent @ bout portant.

Quatre autres habitants tombérent également sous les balles des soldats du kaiser. Pour eux, les assassins ne peuvent invoquer la plus légére excuse. Leurs victimes ne se rendirent coupables d’aucune faute. Les Prussiens tuérent pour le plaisir de tuer.

Entre temps, des soudards étaient entrés chez une veuve, Ils la forcérent ainsi que ses deux filles Agées de dix-huit et vingt ans a se dévétir completement, puis ils les envoyérent chercher a boire. Bref, ce fut une telle orgie, qu’au matin, la plus jeune des deux filles expirait. Sa mére et sa

LA GUERRE EN PICARDIE 23 sceur parvinrenta s’enfuir, on ne sait comment. Toujours est-il que, les jours suivants, la premiére fut retrouvée pendue et la seconde noyée au fond d’un puits.

Hélas ! que de maisons furent le thédtre de scénes de ce genre.

Chaussée Brunehaut, a lextrémité d’Epehy, des soldats allemands envahirent la ferme de M. Magniez, l’ancien maire du pays. Ils y trouverent quatre domestiques de culture. L’un, un Belge, avait passé la soixantaine ; deux autres étaient d’Age mir; le quatrieme pouvait avoir vingt ans.

Les Boches enjoignirent au plus jeune d’aller a la cave leur chercher a boire. Peu rassuré, il s’empressa d’obéir. I] remontait un seau de biére et atteignait les derniéres marches, lorsque quatre des Prussiens abaisserent leurs fusils ; des détonations retentirent : le jeune homme tomba foudroyé. Au bruit, les autres accoururent pour lui porter secours. Ils furent enfermés dans la cuisine de la ferme, puis

éventrés acoups de baionnette. Les Allemands mirent les trois cadavres en tas, s’assirent dessus et burent tranquillement.

Quand ils se décidérent a s’éloigner, ils emplirent la piéce de paille et y mirent le feu. Toute la ferme de M. Magniez brila.

Ce feu de joie, les Prussiens, dans la soirée, s’en donnérent le spectacle sur divers points de la commune. Ils arrosérent de pétrole une dizaine de maisons ou de granges et les firent flamber. Les soldats de Guillaume, contraignant les habitants sous la menace de leurs fusils, a assister & la destruction de leurs biens, dansaient, gambadaient et chantaient devant les maisons en flammes.

Pendant les jours qui suivirent, les Boches se firent nourrir par les habitants, exigeant des mets de choix et ce n'était pas une besogne facile que de les satisfaire.

Le quatriéme jour, M. Trocmé, le maire, alla protester énergiquement contre cette

intolérable situation auprés du commandant des troupes d’occupation. II obtint qu’on s’adresserait & lui pour tout ce qui concernait les réquisitions. Les habitants, quoique vivant encore sous une continuelle menace, ne furent plus molestés sans raison.

Cela dura ainsi jusqu’au 19 septembre, jour ou les Allemands s’enfuirent précipitamment devant quelques escadrons de nos chasseurs a cheval. Hélas! l’accalmie fut.de courte durée. Le 23 septembre les Allemands revenaient en nombre et les ndétres se voyaient obligés de reculer a leur tour.

Page 1