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LE PREMIER SEJOUR DES ALLEMANDS A PERONNE

Au commencement de juillet, quelques semaines avant la déclaration de la guerre, le président de la République remettait solennellement a la ville de Péronne la croix de la Légion d’honneur en souvenir de deux sieges mémorables.

L’héroique petite ville, en partie brilée en 1870, a revu les Allemands en 1914, elle en a souffert, elle a ajouté une page glorieuse a son histoire.

Elle apprit leur arrivée le jeudi 27 aott par le bruit des violents combats qui se

livrérent ce jour-la 4 Bapaume et dans le village de Moislains, situé au nord de Péronne, ov l’action fut particuliérement sanglanle et dans laquelle deux généraux francais furent tués. Nos fantassins tinrent admirablement téte a l’ennemi qui arrivait par la grande route de Cambrai & Péronne.

Forcées de reculer devant un ennemi considérablement supérieur en nombre, nos troupes se repliérent. Ces braves, qui résistaient héroiquement aux assauts furieux de la horde lancée contre eux, pressés, épuisés de fatigue, sans munitions et sans vivres, entrérent dans Péronne ow ils se retrancheérent.

La nuit fut presque calme. Quelques coups de canon, de lointains crépitements de fusillade ne parvinrent pas 4 la troubler. Bien soignés, réapprovisionnés, chasseurs alpins et lignards reprirent haleine.

Vers quatre heures du matin, le 28 aott, le combat recommenca. Une nuée de

cavaliers ennemis accourait sur Péronne.

Nos troupes essayerent de leur disputer lentrée de la ville. ;

Les Allemands avaient établi des batteries d’artillerie dans les bois de Rocogne qui dominent Péronne, a l’est, sur la rive droite de la Somme. Au feu nourri des nétres déployés en tirailleurs sur la rive opposée, ils répondirent par un bombardement en regle. Les obus pleuvaient dans le faubourg de Bretagne ot plusieurs maisons furent incendiées. La fabrique de sucre, le village de Saint-Denis, les grandes fermes Cardon et Rousselle devinrent la proie des flammes. Une jeune femme fut tuée, sa mere, ses frére et seurs griévement blessés. Décimés par la canonnade, devant une lutte inégale, nos troupes durent se retirer a leur tour, aprés avoir infligé al’ennemi des pertes sérieuses, arrété son élan et permis a leurs camarades d’opérer leur retraite en bon ordre. Mais si meurtrier avait été le feu francais, que ce ne fut qu’a cing heures et

demie du soir que les Allemands entrérent dans Péronne, a demi-évacuée, en poussant des cris de bétes fauves et en tirant des coups de fusil dans les fenétres pour terroriser les habilants.

Le commandant, un colonel d’étatmajor, du nom de von Gotberg, alla droit a l’Hétel de Ville et, dans le bureau du maire, s’installa en maitre.

— Le maire ? Absent !... Son adjoint?

Absent!... Qui le remplace?

— Un conseiller municipal, M. Liné.

— Allez le chercher!

Prévenu, M. Liné accourut.

— Vous allez, dans une heure, me présenter une commission formée par vousméme, avec les principaux notables, déclara l'officier prussien. Si cette commission ne m’est pas présentée a l’heure dite, vous serez fusillé.

Une heure aprés, la commission était réunie. Elle avait pour président M. Liné et pour secrétaire M. l’archiprétre Caron.

— Je frappe la ville d’une contribution

de guerre de trois cent mille frances. Il me la faut demain matin, dit sechement l’Allemand.

— Nous ne la verserons certainement pas, répondit courageusement M. Liné. La caisse municipale a été transférée & Rouen, la recette des finances a été déménagée hier, la population riche est partie... Mais nous pourrions peut-étre fournir & vos troupes des contributions en nature, si vous nous laissez le temps de les trouver.

Vofficier réfléchit, puis, brusquement, s’adressant au prétre:

— Kst-ce vrai, cela?

— C’est la verité, Monsieur, attesta le doyen.

— Il me faut de l’argent.

— Nous n’en avons pas.

— Il me faut trois mille francs en or ce soir méme. Et vous me fournirez quatre cent mille francs de marchandises: pain, vin, viande de boucherie, principalement de mouton et de porc, tout le tabac dis-

ponible; je vous donnerai ce soir méme une liste de ce que nous exigeons. Si vous avez menti, je le saurai et « je vous ferai crever la peau », & vous, le curé, et & vous, le président ; quels sont les notables du pays?

Bon gré, mal gré, il fallut livrer une dizaine de noms.

— Vous allez m’amener comme otages responsables, MM. Lainé, Greisch, Dinot, Tabary et Drapier. Vous, le curé, vous formerez le sixieme. Vous serez internés ala mairie. Votre vie répond de notre sécurité: a la premiere démonstration hostile, vous serez mis & mort. Voila.

Allez!

Kt la brute sortit en faisant sonner ses éperons.

A louvre!

Le lendemain, sous le prétexte que « les réquisitions ne marchaient pas», von

Gotberg, & ses troupes reposées, accorda

« deux heures de franc pillage des maisons abandonnées ».

Ce ne fut pas long. Princes de la cambriole et du vol & main armée, déménageurs experts, dignes fils des voleurs de pendules de l’Année terrible, les Prussiens se mirent al’ceuvre. Toutes les maisons inhabitées furent soigneusement visitées, fouillées et dévalisées. Les magasins dont les devantures étaient fermées furent éventrées. Les Allemands se conduisirent a Péronne comme de véritables cambrioleurs. Les meubles précieux, anciens ou non, l’argenterie, les bronzes, les tableaux, furent soigneusement emballés. La literie fut chargée sur des camions avec les caisses et le tout fut conduit a la gare, ot le soir méme on chargea des trains spéclaux 4 destination de l’Allemagne avec le produit de ces vols.

Puis ces héros germaniques descendirent dans les caves...

Et alors, ce fut Vivresse furieuse avec des exces tels qu’une malheureuse, folle

de douleur, alla se noyer daus un puits.

Ensuite, saotls & rouler, ils pénétrerent dans la sous-préfecture et, joyeusement, avec de grandes clameurs, ils y mirent le feu. Quand le bel édifice ne fut plus qu'un ardent brasier, ils incendierent les maisons avoisinantes qu’ils aspergérent de pétrole a l’aide de pompes. Aprés quoi, ils lancérent des grenades. Toute la Grande Place de Péronne, qui constituait un admirable ensemble artistique, ett été détruite sans la courageuse intervention de M. le chanoine Caron, archiprétre de Péronne, qui s’‘interposa, parlementa longuement avec les officiers allemands, et prit les premiéres dispositions pour que le passage des Barbares 4 Péronne ne marquét pas la fin de la vieille cité picarde.

Aprés les neuf maisons de la place, ils brailérent rue Saint-Fursy, en chantant des hymnes, une fabrique de meubles et plusieurs magasins. Activé par un vent de tempéte, l’incendie gagna, aux hurlements de joie des brutes teutonnes, la rue

Mollerne oti huit maisons flambérent...

Dans le faubourg de Bretagne, il en fut de méme de plusieurs immeubles et des baraquements militaires ot l’on avait installé une ambulance.

Puis repus de meurtres, de sang, de vin, ayant laissé partout les traces excrémentielles de leur passage, ces montres a face humaine firent en commun leur prieére et allérent se coucher. Gott mit uns lind.

Deutchsland iiber alles !

Les héros teutons, chers au tendre cceur d’artiste de Guillaume II, avaient terminé leur journée.

Le lendemain, devant les protestations indignées des notables, von Gotberg mit un frein aux exces de ses troupes et remusela ses fauves. Vingtjours durant, ce fut presque le calme. Les Allemands burent tout ce qu’ils trouverent, jusqu’a, dit un témoin, un fit d’alcool 4 braler ! Ils molesterent enfants et vieillards, mais ils ne tuérent personne et ne brilérent plus aucune maison.

Cependant, le 7 septembre, ils découvrirent dans la gare un wagon chargé de tabac dont ils s’emparérent. Ce fut leur derniére prise.

Le samedi 5, un incident se produisit.

Le major Maguns, qui dirigeait l’ambulance allemande, ordonna de faire transporter & Amiens un grand nombre de blessés francais amenés a Péronne au lendemain des sanglantes batailles de Moislains et de Proyart. On avisa la Croix- Rouge d’Amiens. Vingt autos avec personnel sanitaire arriverent d’Amiens. Les infirmiers se disposaient & repartir avec les blessés évacués, quand sur un ordre de von Kosser, dirigeant la Kommandantur installée &la mairie de Péronne, tout le personnel sanitaire (médecins, infirmiers, auméniers et automobilistes) fut fait prisonnier et les vingt autos confisquées. Pendant deux jours, du samedi 5 au lundi 7, les Amiénois restérent enfermés 4 la caserne de Péronne, puis reladchés aprés que la municipalité

eit de nouveau constitué quatre otages pour répondre des infirmiers amiénois.

MM. Drapier, Greisch, juge, Potel, avocat, et l’abbé Victor, ancien vicaire de Péronne, venu avec les personnes d’Amiens chercher les blessés, se dévouérent, et tour a tour prirent la garde entre les sentinelles baionnette au canon dans une maison voisine de la Kommandantur. Les Amiénois regagnérent leur ville a pied, les Allemands, avec leur honnéteté coutumiére, ayant gardé les autos.

Du 7 au 14, les otages furent gardés a vue. Le {4 au soir, sur un ordre venu de l’état-major allemand installé 4 Chauny, la Kommandantur déménagea précipitam ment.

Le 15 au matin, les trois mille hommes qui occupaient la ville, cavaliers et fantassins, se formérent en colonne ; le co- Jonel von Kosser montaa cheval et prit la direction du nord a la téte de ses hommes, inquiet et furieux.

— Pas fini, dit le colonel ; nous reviendrons bientét.

A vive allure, ils partirent par la route de Cambrai, laissant la ville pillée, enfin libérée du joug allemand, respirer et reprendre haleine.

Le méme jour, a trois heures, un cycliste militaire arrivait aux portes de la ville et demandait :

— Les Prussiens ? Ot sont-ils ?

— Partis! La ville est libre... Est-ce que vous revenez ?

— Les dragons arrivent !

Et chacun se reprenait a espérer, parce qu’au loin on entendait le rapide galop des soldats du droit et de la liberteé...

— Les dragons ! voila les dragons francais |

Seulement, dans leur retraite, les Allemands avaient laissé leur ambulance a Péronne, avec un nombreux personnel qui comprenait notamment des diaconesses allemandes (religieuses protestantes), qui, pour la plupart, étaient

armées de revolvers. Plusieurs infirmiers aussi étaient armés. Devant ce mépris des conventions internationales, les dragons francais firent prisonniers tout le personnel de l’ambulance allemande.

Le 21 septembre, les Allemands revenaient & nouveau occuper Péronne.

L’héroique cité picarde a payé une fois de plus de son sang et de ses meurtrissures la croix d’honneur si largement méritée.

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