LA VILLE D'ALBERT BOMBARDEE
Albert, dans le martyrologe des villes belges et frangaises sur lesquelles s’exerga la rage destructive des barbares germains, figurera, quand on écrira |’histoire de cette terrible guerre, au premier rang des plus éprouvées, au méme titre que Louvain, Arras, Reims, Roye et Soissons.
Située dans l’arrondissement de Péronne , au nord-est d’Amiens, cette agréable localité n’est que chef-lieu de canton et pourtant sa population est supérieure a celle de sa sous-préfecture. Elle vient la troisiome du département de la
Somme par ordre d’importance, immédiatement apres Amiens et Abbeville.
Dés le début de la guerre, la ville d’Albert a subi les plus dures épreuves, supportant un bombardement terriblement efficace.
Dans les annales albertines, lenom du maire, M. Leturcq, pharmacien, passera certainement a la postérité. I] est de ceux, peu nombreux, hélas ! qui surent, en ces circonstances tragiques, se montrer a la hauteur de la situation et faire tout leur devoir.
Le bombardement de la ville.
A trois heures, le mardi 29 septembre, un taube opéra une reconnaissance audessus des batteries francaises et de la ville d’Albert.
— Ah! ah! déclara un des officiers des batteries frangaises, il va falloir nous
méfier, dans une heure ou deux, du rapport de cet oiseau de malheur.
La prévision était juste. Une heure plus tard les obus allemands commengaient a tomber... mais sur la ville, et non sur Jes batteries francaises. Il était exactement quatre heures de l’aprés-midi quand le premier obus décrivit sa trajectoire audessus de la ville, avec un sifflement étrange, puis éclata avec un fracas formidable. Le bombardement était commencé.
Les obus arrivaient par grappes: deux, trois, quatre obus ordinaires fusants, obus de piéces lourdes dits « marmites », fusées incendiaires. Il y avait plusieurs batteries allemandes au travail semblait-il.
La ville commenga de s’effondrer littéralement comme un paquet de cartes, qu’on aurait converti en « maisons ».
Les batiments tombaient comme s’ils avaient été élevés dans ce seul but. On ne pouvait croire sans effort que c’était une ville véritable qui était bombardée. C’était absolument comme si un inventeur ayant
fabriqué une nouvelle sorte d’explosif eit invité ses amis 4 le voir démolir un « modéle de ville ».
Toute la population s’était réfugiée dans les caves, ott lui parvenait le bruit terrible de l’écroulement des maisons, d’ow elle percevait la lueur des incendies, les sifflements lugubres des obus. En trés peu de temps, la place d’Armes et la rue Gambetta sont en feu ; l’Hétel de ville flambe.
Des obus tombent rue d’Amiens, sur Vusine Rochet, qui est complétement détruite. La, un des directeurs, M. Léman, s'est réfugié dans un souterrain avec les siens et des amis. Sous le choc d’un obus, la votite du souterrain s’effondre. Tout aussitét, affolées, les diverses personnes qui se trouvaient la abandonnent l’usine et, sous la pluie d’obus, partent a pied pour Amiens.
Rue de Nemours, M. Monchy se prépare a descendre dans sa cave. Un obus éclate, renversant le pilastre de l’entrée de la
scierie pour aller ricocher devant la porte de la cave.
Résolument, M. Monchy prend son enfant dans ses bras, et descend dans le sous-sol, oti les siens, ses domestiques, sa concierge, sont déja réunis.
— Je n’oublierai jamais, a-t-il déclaré, cette minute-la ; c’estla plus tragique que jaie vécue.
A proximité de l’école supérieure se trouvaient M. Letureq, son adjoint, M. Picard et leurs femmes. Coup sur coup, trois obus éclatent au-dessus d’eux. Aucune personne n’est blessée, et tous réussissent & gagner une cave du pensionnat de la Sainte-Famille, ot déja sont réfugiées plus de soixantes personnes.
De son cété, M. Devimes trouve un asile dans la cave de M. Malaise, huissier, ot sont déja cachés vingt-deux Albertins, au nombre desquels le commissaire de police, M. Pirot, le juge de paix, M. Letasse, et leurs familles. A peine y est-il descendu qu’une bombe éclate dans la
cour, devant le soupirail de la cave. La fumée épaisse pénétre dans le sous-sol, des débris de l’engin y sont projetes. Les réfugiés sont menacés par l’asphyxie. Heureusement, ils sont en train de percer un trou dans la muraille afin, le cas échéant, de pouvoir s’enfuir par la cave voisine.
Un courant d’air s’établit: au bout de vingt minutes, tout danger est écarté.
On n’en finirait pas de relater tous les incidents de ce genre.
A sept heures, le bombardement cessa, pour reprendre une heure plus tard, mais avec moins d’intensité. Les bombes n’éclaterent plus alors que de demi-heure en demi-heure, ou d’heure en heure.
Profitant de la premiére accalmie, les habitants étaient sortis de leurs caves.
MM. Letureq et Monchy, s’étant rapidement concertés, avaient décidé de faire évacuer la ville. Ils firent prévenir les habitants. Et l’exode des Albertins commenga lugubre défilé par la route d’Amiens.
LA GUERRE EN PICARDIE 45 « Avant de quitter notre cité, dit M. Monchy, nous l’avons contemplée du haut de la route d’Amiens. Ce n’était plus qu’un immense brasier au milieu duquel les obus et les fusées incendiaires continuaient de tomber. Du tourbillon de flammes et de fumée, seule la basilique de Notre-Dame de Brebieres émergeait. Elle semblait une masse rouge et sanglante. Le grand déme doré et la statue de laVierge se dressaient dans le ciel illuminé et semblaient défier le feu des Barbares. C’était superbement sinistre... »
Le désastre.
Au bout de quelques jours le bombardement cessa. Quelle dévastation ! Quelles ruines il avait amoncelé dans la ville d’Albert, surtout dans le centre, autour de la Basilique qui paraissait avoir été prise comme point de mire par les artilleurs allemands qui l’avaient d’ailleurs a peu
pres épargnée, peut-étre parce qu'elle leur était utile pour régler leur tir. On ne peut pas supposer que ce soit pour des raisons plus nobles.
De ce qui fut Ja place d’armes d’Albert, il ne restait pour ainsi dire rien. De l’ensemble des maisons de commerce qui avec VHotel de Ville pour centre en formaient trois cétés, la Basilique occupant le quatrieme, une seule, le café de la Musique, & langle de la rue des Aisés, est restée debout. La rue Gambetta, qui va de la rue dela Gare a la place, n’a guére été plus heureuse. La plupart des immeubles ont été incendiés ou écrasés par les obus.
L’hopital en a regu plusieurs qui traverserent le mur et les cloisons sans, par bonheur, blesser personne, ni parmi les soldats qui y étaient en traitement, ni parmi les huit religieuses qui les soignaient. Ces derniéres profitérent d’un moment de répit dans le bombardement pour évacuer leurs blessés sur Amiens, avec le concours des ambulances mili-
LA GUHRRE EN PICARDIE 47 taires, ne quittant I’hépital que lorsqu’il n’y eut plus un seul malade.
Rue de Bray, la maison qu’habitait M. Devimes, directeur de Jlécole des garcons, est détruite. Seule, par un miracle d’équilibre, la facade reste debout, privée de la porte d’entrée et de ses fenétres, jetées péle-méle sur le sol avec leurs cadres. La toiture a disparu. Tout Varriére de l’immeuble est démoli, brisé, déchiqueté. Des vétements gisent au milieu des platras, des meubles éventrés, en miettes, sans forme ni couleur, au milieu d’un enchevétrement de madriers, de tuiles et de poutrelles.
Tout 4 coté un obus a atteint la maison voisine, occupée par les époux Richel, y déterminant une bréche de la dimension d'une fenétre.
Un peu plus loin, méme rue, la porte cochére de l’immeuble occupé par M. Soufflet, boucher, a été jetée bas par une bombe.
Rue des Illieux, la maison de l’adjoint, M. Picard, est brilée.
Les ateliers Rochet et Pifre qui occupaient plus de mille ouvriers, les usines Beccat, Liné, deux importants pensionnats de jeunes filles — pour ne citer que les principaux batiments — ont été la proie des flammes.
Seuls les faubourgs furent & peu prés épargnés: ils ne complent que quelques maisons détruites.
Lors de ce premier bombardement la Basilique fut épargnée. Mais autour delle, comme a plaisir, les ruines furent accumulées. Le presbytére lui-méme et « l’Hotel des Pélerins » qui la touchaient ont été atteints et détruits.
Un nouveau bombardement.
lly a eu, en effet, un second bombar-
dement. Profitantde ]’accalmie, une partie de la population était rentrée. Elle a da
fuir 4 nouveau, le jeudi 22 octobre, le bombardement ayant recommencé dans l’anrés-midi. Cette fois la Basilique a été atteinte. Un obus a traversé le clocher de part en part, passant par les abat-son, sans causer de dégats irréparables. Mais deux autres obus sont tombés sur le lanterneau central, juste au-dessus du maitreautel. Ils ont crevé la toiture, et les décombres, tombant sur le maitre-autel, Vont écrasé.
Comme la premiere fois, le bombarde~ ment a continué pendant plusieurs jours, par intermittences. Actif le 22, il le fut moins ensuite. Dirigé sur le quartier de la gare, il a entamé celui-ci et la sucrerie, indemnes apres le premier assaut.
Quelques maisons particuliéres ont encore été atteintes ainsi que la scierie de M. Monchy. Le mardi 27, des obus sont tombés sur la gendarmerie, tuant un cheval, blessant un gendarme et une autre personne. Un porteur de lait a été gravement atteint. Certaines rues qui avaient
éte déblayées furent & nouveau remplies de décombres. Il semble que les Allemands s'acharnent et ont juré de ne pas laisser pierre sur pierre de l'active et industrieuse cité. Et tonen vient & se demander les raisons de cet acharnement destructif.
Les prétextes probables.
Ces raisons, on en a donné de plausibles. Albert était marqué par les Allemands d'une croix rouge & cause de la prospérité de son industrie métallurgique.
C’est aussi par fureur, disent les autres, de n’avoir pu repérer les batteries francaises. Pour d’autres encore, les Allemands auraient obéi au dépit de l’échee pareux éprouvé dans cette partie de la campagne.
On peut penser que des raisons stratégiques ont tout de méme poussé les Allemands & méconnaitre une fois de plus les lois de la guerre et & bombarder une ville ouverte. Quoiqu’on en ait dit, non seule-
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ment il y avait des soldats dans Albert quand le bombardement commenga, mais un état-major s’y trouvait. L’artillerie francaise s’appuyait sur la ville.
Comme Albert commande deux routes nationales, l’ennemi pouvait avoir pour but de retarder la marche des Frangais.
Quant au second bombardement, en apparence plus inexplicable que le premier, il avait pour objectif la voie ferrée sur laquelle des télégraphistes réparaient des lignes ; un taube, ayant survolé le ville, avait sans doute signalé le fait.
Néanmoins, aprés ces deux bombardements, Albert est une ville 4 reconstruire.
Que reste-t-il en effet de cette coquette cité industrielle? En quel état les Barbares l’ont mise! Seules les maisons situées 4 Vextrémité de la ville n’ont pas souffert.
Pauvre cité!
Quelle dévastation ! Pendant trois jours VYennemi a envoyé sur la malheureuse
ville deux sortes de projectiles : les lourds obus qui provoquent l’effondrement, et les bombes qui allument l’incendie: la destruction et le feu!
Aussi, quel spectable offre Albert! Des rues entiéres ont disparu. Ici, c’est un amas de ruines avec des meubles épars et brisés; des poutres a demi-brilées se dressent vers le ciel comme de gigantesques bras tendus dans un geste de supplication. La, des murs calcinés, aux fenétres arrachées, d’ot parfois claque au vent un pan de rideau sorti on ne sait comment, maisons sans toitures que, semble-t-il, la moindre bourrasque va jeter bas.Chaos indescriptible fait d'un amoncellement de choses diverses auxquelles le feu adonné une forme imprécise, barres de fer tordues, tuiles brisées, portes éventrées, hachées par la mitraille, noircies par les flammes; ailleurs, la facade d’une maison écroulée laisse apercevoir les appartements du premier étage, qui n’ont pas souffert et demeurent comme suspendus.
Surces ruines, parfois, des gens qui pleurent cherchent vainement leur bien.
Ils sont rares, car presque toute la population a fui la ville en feu.
Toute la place d’Armes est détruite.
L’ennemi a dt repérer son feu sur Notre- Dame-de-Brebiéres, la basilique que les populations de la région appellent « la Lourdes du Nord » et vers laquelle, en effet, se dirigent chaque année de nombreux pélerinages.
On sait gqu’une légende veut qu’au xve siécle des brebis grattant furieusement le sol dans une prairie firent découvrir, enterrée la, une statue de la Vierge, qu’on appela la Vierge Miraculeuse, et pour laquelle on reconstruisit, il ya une vingtaine d’années, sur l’emplacement de la vieille eglise, quilui avait été consacrée, une basilique de style byzantin, dont les Albertins étaient fiers.
Lors des premiers bombardements, la basilique n’avait que peu soufferte.
Quelques obus l’avaient bien atteinte et
54 LA GUERRE EN PICARDIE pratiqué des bréches dans ses murs; le dommage était peu grave. et facilement réparable. Mais depuis d’autres bombardements l’ont touchée plus sérieusement et les dégats sont considérables. La Vierge dorée qui surmonte l’édifice, aprés avoir été longtemps épargnée, fut atteinte et elle est penchée dans une posilion horizontale semblant encore, dans cette nouvelle attitude, protéger la cité albertine.
Le spectacle est partout le méme. De ce qui fut une ville aussi coquette que florissante, ilne reste guére que des ruines, des murs branlants et calcinés, des maisons éventrées, d’autres sans toitures, des usines démolies, autour d'une église qui, fiérement, résiste aux obus de l’ennemi, continuant au plus fort du bombardement a sonner les heures, & faire entendre le son argentin de son carillon.
Les vandales germains doivent étre satisfaits: ils ont incendié et détruit une ville de plus, une ville ouverte.