LA BATAILLE DE PROYART
Voici le récit d’une bataille de la guerre de 1914-18, ot les Allemands, comme en 4870, ont toujours eu le nombre pour eux; c’est une tactique qu’ils emploient constamment d’attaquer par masses ; c’est une maniére de combattre qui leur donne parfois l’'avantage et que ne compense pas toujours chez nous le courage de nos braves soldats.
Il s’agit de la bataille de Proyart a vingt kilométres de Péronne, quand les Allemands, a la fin d’aotit, marchaient de Lille et de Maubeuge sur Paris, tandis que
62 LA GUBRRE EN PICARDIE ne Are ite ica 2 ieee Yarmée frangaise s’efforgait de relarder leur marche. .
La bataille s'engageait dés les premiéres heures du jour, sur une grande longueur, entre Chuignes et Rosiéres, mais l’action principale se déroulait aux environs de Proyart, ot quinze mille des ndtres, chasseurs et fantassins, luttaient contre soixante mille Allemands, massés dans la plaine ou cachés derriére des meules de blé disséminées dans la campagne, tandis que leur artillerie bombardait nos troupes installées en arriére de Proyart avec ordre de tenir.
Sous une pluie d’obus, chasseurs et lignards s’avancaient avec précaution, par bonds, et bientdot atteignaient un chemin creux oU ils s’installaient comme dans une tranchée. Et pendantla plus grande partie dela journée ils réussirent a tenir téte a leurs adversaires. Mais lorsqu’ils eurent été repérés par l’artillerie ennemie la situation devint intenable : les shrapnells tombaient drus comme geréle, les obus pleu-
vaient, brisant les arbres du voisinage, semant la mort, saccageant, détruisant tout, puis plusieurs régiments ennemis donnaient Vassaut aux défenseurs du chemin creux.
Durant ce temps, l’on se battait ferme dans le village. Nos troupes résistérent longtemps, mais les Allemands ne cessaient de recevoir des renforts, tandis que les nétres attendaient les leurs. Pourtant nos soldats faisaient merveille, se défendant vaillamment, ce que prouvaient les monceaux de cadavres allemands entassés autour du village.
A la fin, écrasés par le nombre, les Francais durent céder. Menacés d’étre tournés, ils durent se replier et battre en retraite sur Moreuil.
La nuit venait, la bataillede Proyart était terminée; au loin le canon se taisait de plus en plus; il avait accompli son cuvre de dévastation et de mort.
Les Allemands étaient maitres de Proyart et de la région, mais ils avaient
payé cher leur succés, puisqu’on assure que plus de deux mille des-leurs restérent sur lechamp de bataille. I] est vrai que de notre cété nous avons eu huit cents tués.
Le nombre des blessés était en propor.
tion. La bataille finie, on en apporta de tous cétés. On installa une ambulance dans la belle propriété d’un riche particulier du village, mais bien entendu cette ambulance fut réservée aux blessés allemands.
Quant aux blessés francais, on les laissa ou ils se trouvaient, par terre, dans les jardins ou sur le bord des routes, sans soins, sans méme leur donner la moindre nourriture. Des sentinelles, placées pour les surveiller, se gardaient bien de les secourir. Quelques-uns, au bout d’un jour ou deux, furent, selon qu’ils pouvaient marcher ou non, transportés dans une grange. Ce fut le seul adoucissement & leurs maux. Les autres passérent cing longues journées et autant de nuits a la
belle étoile, exposés 4 la fraicheur dés que le soleil était couché apres une journée de forte chaleur.
Un certain nombre d’entre eux qui auraient pu étre sauvés en moururent.
Enfin, au bout de ce temps, les blessés recurent du secours... venu d’Amiens.
Un vieillard, dont on n’a pu savoir le nom, était allé prévenir qu’il y avait quantité de blessés francais 4 secourir a Proyart.
On parlementa avec |’état-major allemand qui autorisa des automobilistes amiénois a enlever les blessés et & les transporter dans les hépitaux d’Amiens. Une vingtaine de propriétaires d’autos firent cing fois le voyage, emportant quatre ou cing blessés chaque fois. De sorte qu’aprés cing jours de souffrances incroyables, nos pauvres petits soldats étaient enfin secourus.
Mais pendant qu’ils laissaient ainsi nos blessés sans soins, les Allemands se livraient a toutes sortes d’excés.
Pour féter leur succes, ils enduisirent plusieurs maisons de pétrole et y mirent le feu, puis ils dansérent autour en hurlant, tandis que leurs officiers, installés dans une riche propriété voisine, y faisaient bombance.
Ils font appeler le maire: il n’ya plus de maire ; il n’y a plus de population. La plupart des habitants sont partis la veille de la bataille; il en reste tout au plus une trentaine, réfugiés dans leurs caves.
L’état-major, furieux — car les Allemands aiment bien trouver quelqu’un pour les recevoir — ordonne de piller le village. ll est bon de dire que les soldats de Guillaume n’avaient pas attendul’ordre de leurs chefs pour le faire.
Mais alors, apres cette autorisation officielle, tout Proyart fut mis a sac : les portes furent défoncées, les meubles brisés, les armoires vidées, les coffres-forts éventrés, les caves surtout furent soigneusement visitées.
Ces barbares en état d’ivresse péneétrent
dans une maison habitée par un vieillard aveugle qui s'était réfugié dans sa cave avec plusieurs voisins. En entendant des pas lourds, le pauvre aveugle s’avance a tatons du cdté des Prussiens en demandant grace. Ces brutes lui tirent des coups de revolver & bout portant et le massacre sans pitié, puis ils font sortir les personnes qui se trouvaient avec lui a coups de crosse de fusil, menacent les hommes de mort et houspillent les femmes.
Cependant deux habitants se sont dévoués pour remplir les fonctions d’administrateurs de la commune, s’efforcant autant que possible de procurer aux vainqueurs ce qu'ils exigeaient, tache peu facile, car & tout instantils étaient appelés par |’état-major afin de fournir a la soldatesque les vivres dont elle avait besoin.
Cela dura jusqu’au 14 septembre. Les troupes allemandes arrivaient a Proyart, y séjournaient quelques jours, puis partaient et étaient remplacées par d’autres ; ce n’était qu'un incessant défilé.
Le lendemain de la bataille, ceux qui occupaient le village disaient aux habitants qui y étaient demeurés, comme pour les narguer :
— Sept jours Paris, bon champagne, beaux magasins, belles femmes...
Mais ily a parfois loin du désir 4 la réalité. Vers le 14 septembre, on remarquait dans les troupes cantonnées a Proyart une sorte de préoccupation. Les officiers ne disaient plus: « Sept jours Paris...
Le lendemain ils emportaient leurs derniers blessés, et le 16, c’était la retraite en grande vitesse. Ils avaient réquisitionné une trentaine de voitures avec lesquelles ils fuyaient précipitamment, ce qui permettait aux officiers d’échapper aux autos mitrailleuses anglaises.
Aujourd’hui, que voit-on sur l|’emplacement ou se déroula la bataille de Proyart ?
Des tombes deci delaé dans les champs font du terroir de la commune un vaste
cimetiére. Des croix de bois les surmontent, au pied desquelles se voient quelques souvenirs de ceux gui dorment 1a leur dernier sommeil ; des fleurs aussi, des fleurs fréquemment renouvelées, par les habitants de Proyart reconnaissants, témoignages d’admiration de nos braves petits troupiers cantonnés autour de la localité picarde, qui viennent ainsi dire a leurs héroiques camarades que leur bravoure ne fut point inutile, car, en retardant d’un jour la marche des Allemands, ils ont donné vingt-quatre heures de plus aux combattants de la Marne pour sorganiser.
Le village a conservé la trace de la lutte dont il fut le théatre. Sur les murs des maisons gui échappérent aux flammes on voit nettement les marques de la mitraille et de la fusillade.
Proyart, commune de sept cents habitants, adonnés 4 la culture du blé et des betteraves, et vivant sans ambition, hier
inconnue, aura sa page dans l'histoire de la guerre de 1914 pour la bataille si dure et si rude qui y fut livrée le 29 aoit.
Elle restera une partie glorieuse de la preéface de la victoire de la Marne.