Joseph de Malitre
l'ordre de la nature et de la fatalité. N'installons pas au sein de nos populations chrétiennes le fatalisme inexorable du musulman, et ne ramenons pas dans le grand drame des nations, qui sont appelées à faire leurs destins, les malédictions et la fatalité sombre des tragédies antiques! Les passions humaines ne sont pas des conditions immuables, inéluctables, toujours identiques Il elles-mômes, comme les conditions atmosphériques qui précèdent et engendrent la pluie et l'ouragan. Les passions des hommes peuvent et doivent être assouplies, déplacées, domptées: chaque jour nous voyons les instincts grossiers et sauvages se modérer et se transformer ; et la civilisation consiste à diminuer progressivement la part de ces instincts sauvages dans les délibérations et les actes de la société. Au sens physique du mot, la guerre n'est pas plus nécessaire que tout autre fait qui relève de la liberté humaine et dont nous restons responsables. Cette théorie doit nous être suspecte parce qu'elle ménage trop notre lâcheté, et il suffit pour la condamner de sentir qu'elle favorise et consacre l'abdication de l'homme et qu'elle supprime toute différence entre la nature et l'humanité
Après s'être avcnliin'is sur le terrain de lu iinHaphysique, les défenseurs de la guerre se sont rabattus sur des considérations plus accessibles i\ tous et tirées de l'ordre moral.
La guerre, ont-ils dit, trempe les caractères, allume les courages : comme l'acier ne reçoit son fil et sa consistance que dans la fournaise, ainsi les hommes n'acquièrent toute leur valeur, ne développent toute leurénergie qu'aprèsavoiraiïronté le feu des batailles.
J'accorde, si l'on veut, qu'an point de vue moral il est des genres de vie plus funestes que la vie militaire au développement des instincts supérieurs, de la vie spirituelle; j'accorde que la vie d'oisiveté et de plaisirs, telle que certaines positions, toujours plus rares, la permettent encore, est un scandale et un foyer de corruption ; mais s'il est utile h l'homme, pour échapper à l'action déprimante d'une vie trop facile, pour conserver la noblesse et la vigueur de l'âme, de se mesurer avec la mort, hélas ! il y a dans les devoirs, dans les travaux de la civilisation assez de postes oîi tous \es jours, sans gloire, un homme modeste est exposé et succombe, pour ménager h ses semblables le repos et le bien-être. Pour disputer la santé ou
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la vie de rbomrao à l'épidémie, h l'incendie, à l'inondation, au chevet des malades, sur le navire ou dans les profondeurs de la mine, pour explorer le glolje ou explfiiler ses richesses, tous les jours il y a dos honinn-s qui aiïrontrnl la mort et apprennent aux autres qu'il y a une joie plus pure que la jouissance et un but plus élevé que la conservation égoïste de l'existence !
Et quand il serait vrai que des hommes ont rap porté fie la vie des camps des vertus devant lesquelles nous nous inclinons avec respect, la guerre cesserait-elle d'i^lre un iléau, que la conscience chrétienne a flétri, comme une trahison de riîvangile d'amour et de pardon ? Si quelque bien est sorti de cet entassement d'horreurs et de désastres, nous sera-t-il permis d'acclamer la guerre comme un tonique énergique, comme un régime efficace pour relever la santé des peuples languissants, énervés par les douceurs d'une paix continue ? Non, ce sophisme perfide ne sera pas autorisé, pas plus que la tentative de ces insensés qui voudraient importer la peste dans leur pays, sous le prétexte que dans ces temps d'épidémie l'homme se surpasse, et que là où l'on avait rencontré un homme rapace, médiocre, on voit se dresser un hérosl
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D'ailleurs si la civilisation consiste à réprimer les appétits de la brute, à réunir les hommes axidessus des visées étroites de la vie animale ; si la religion consiste à détacher l'esprit de sa gangue grossière, à déplier los ailes de l'ange, h soumettre les iiielinalious personnelles aux inspiralions de l'amour, du dévouement ; la guerre, qui ensauvoge l'homme, qui surexcite les passions dominatrices, la soif do la vengeance, la haine de l'ennemi, la guerre ne peut pas ôtre une école d'humanité, de civilisation, pas pins que l'épidémie ne peut être un agent d'assainissement, de salubrité !
Saint Paul avait déjà répudié avec indignation cette philosophie de l'histoire qui voudrait innocenter le mal, et l'appeler môme, le multiplier, pour faire abonder la grilce, la miséricorde de Dieu ; et nous ne pouvons pas laisser passer ces apologies de la guerre, qui détendent le ressort moral et préparent nos défaites en diminuant l'horreur du mal. Ah ! ne retombons pas dans cette ère de mensonge et de corruption, oiî le prophète repmchait fi ses contemporains d'appeler le bien mal et le mal bien; laissons ù la guerre sa sinistre auréole et son vrai nom, violation delà
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loi morale, trangression de la loi ciirélicnne, afin que notre conscience et notre idéal planent audessus de nos actes et de nos faiblesses pour les juger et les réformer.
Mes frères, ne vous prononcez pas trop légèrement sur ce grave sujet ; n'admettez pas trop aisément, j(> vous en conjure, la nécessité de la guerre. Savcz-vous bien ce que c'est que la guerre ? avezvous bien pesé toutes ses conséquences ? la voyezvous telle qu'elle est, dans son horrible réalité ? Essayons de sortir du vague et de la sécheresse de l'abslrHction. Souvent l'homme reste froid parce que son imagination n'a pas déroule sous ses yeux, en un tableau vivant, la réalité ; les mots n'ont été pour lui que dos signes notant des idées ; mais il reste dans la région nue de l'idée, il ne touche pas la réalité, il ne voit pas les individus ; il n'est pas plus ému qu'un mathématicien opérant sur des signes algébriques. Mais la guerre n'est pas un problème de géométrie, et les quantités qui sont en jeu, ce sont des hommes,
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des personnes, des êtres qui aiment, qui pensent, qui sont aimés, qui portent en eux la vie et la joie d'autres êtres.
Je n'insiste pas sur les désastres matériels de la guerre ; je passe sous silence les moissons ravagées, les récoltes détruites, l'industrie arrêtée, le crédit altéré, la fortune publique appauvrie, et tout ce cortège de violences, de peurs et de désordres dont sont victimes les populations inofTensives que foulent les armées. Je ne veux arrêter votre attention que sur le cOlé, le plus sensible à l'homme, de ce jeu cruel des batailles.
Si vous avez admiré dans un de. nos musées une Je ces toiles célèbres sur lesquelles un maître a comme saisi" et (ixé l'Iiorreur d'un champ de bataille, 6vo(|uez ce tableau pur la pensée, et pour ajouter à votre énuilien, couvrez-le de visages connus, d'amis, de parents, de iils dont la face livide ne s'éclairera plus d'un sourire à votre approche, dont la main glacée ne vous rendra plus un serrement de tendresse ; rappelezvous alors la douleur qui vous a mordu au cœur le jour où le berceau, dans lequel gazouillait votre premier-né, est devenu muet et froid comme la tombe ; et puis essayez de comprendre le deuilj
de ce père, de cette mbn- <]iii, pendant vingt uns, ont disputé leur fils ù la maladie, à lu mort, qui sur sa tôtc ont concentré leurs espérances et leur amour, et qui pendant des semaines n'auront d'autres nouvelles de ce lils que celle-ci : « il était engagé dans la bataille de... », pour finir par être informés ofliciellement que leur enfant est compté parmi ceux qui sont morts ! Voilà la vérité sur la guerre ; et cette scène d'intérieur, muUipliez-Ia par cent, par cent mille, et dites s'il est permis de croire que la guerre est divine, qu'elle est nécessaire, qu'elle est un agent de civilisation !
Ah ! j'espère que vous ne vous désintéressez pas de ce drame en vous écriant, après avoir promené un regard autour de vous : « Je n'ai rien h craindre pour les miens ! » Vous ne vous rabaisserez pas à l'insensibilité de la poule qui, ses poussins sous ses ailes, assiste d'un œil impassible au carnage des familles voisines ! Si la guerre n'éveillait dans vos âmes que la joie farouche de votre sécurité personnelle, liunte et malédiction sur vous ; vous seriez sortis de l'humanité !
Eh bien I tout ce carnage et tous ces Ilots de sang, tous ces ravages des champs et des moissons, toutes ces ruines de l'industrie et du commerce,