‹ La guerre et l'homme:Chapitre 10 sur 36 · WY · texte numérisé non relu

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(Légers murmures). Et cependant cette yérité a-t-elle été toujours reconnue, respectée ? Ne s'est-on jamais fait un honneur contre l'honneur même. (Ah ! ah ! écoutez, écoutez).

Le soldat a raison quand il met son honneur à subir, dans un stoïque silence, pluie, neige ou canicule ; à fournir des marches interminables, Festomac vide et le dos comblé ; à se démettre de toute volonté, à être dans la main de son chef comme un bâton, à aller d'un pas ferme et droit là où passe l'onde des projectiles de mort et à rester dans ce lieu effroyable comme en un lieu indifférent ; à ne faire avec ses compagnons qu'une seule âme, à suivre le drapeau d'un œil fier et jaloux, comme s'il voyait le vêtement même de la patrie. Quelle que soit la cause de la guerre, le soldat a raison. Si la guerre est injuste, un autre que lui en est responsable. Par situation, par métier, il ne juge pas la guerre qu'il fait; il s'en tient à la faire avec dévouement, abnégation de soi. Cet honneur là a été jusqu'ici, hélas I la chose du monde la plus nécessaire, la plus indispensable, et c'est la chose la plus belle, ou peu s'en faut. Un vrai soldat est une manière de saint, sans l'inutilité, sans la conception fausse du saint, et le calcul d'intérêt personnel qui est au fond du saint. {Vives protestations à droite).

Mais voici un tout autre honneur. Un homme a commis une mauvaise action. Un spectateur indigné la lui reproche, il donne à la mauvaise action le nom qu'elle mérite. A cet honnête honune, celui (|ui ne Test pas envoie des témoins. Pour divertir Topinion publique, détourner les regards de sa mauvaise action, il fait intervenir Tépée ; et la justesse de son calcul se vérilie : car, du moment qu'il s'est battu, Topinion ne voit plus en lui que Thomnie d'honneur. Autre cas : un homme est poli, bien élevé, respectueux des autres. 11 rencoritre sur son chemin un être grossier et violent qui, pour un motif futile, l'insulte. 11 se croit tenu de déférer à Topinion publique ; il appelle en duel Têtre brutal; or, c'est l'égaler à soi, avec péril pour sa propre vie, c'est le mettre sur le môme pied que soi devant l'opinion, qui ne voit plus en effet dans ces deux hommes que des adversaires également gens d'honneur. Tels sont, messieurs, les deux aspects d'un même honneur, (|ui est celui de duelliste. Kl (*et honneur, vous le voyez, dans le premier cas aggrave singulièrement une faute commise ; dans le second cas cet honneur est bien la duperie la plus sotte. (Vives protestations. — Une voix : Cela a été dit mille fois ! — Autres voir : Au fait, allez au fait !)

J. Devaire. — Au fait, mais j'y arrive en droite

PATJUOÏISMES 01 ?

ligne. De quoi, en effet, s'agit-il ? Et <le quoi avons-nous déjà tant parlé ? De l'honneur de la France. Eh bien ! cet honneur d'une nation, celte conception idéale, comment nous la sommes-nous formée ? La France n*est pas en réalité une personne, c'est une agglomération d'hommes justaposés, mais il nous a plu de personnifier ces millions d^ndividus. Puis, à cette personne factice, en suivant la logique de l'analogie, nous avons attribué un honneur comme à un particulier, et enfin sur quel patron avonsnous imagine cet honneur? Voici véritablement le comble : nous l'avons façonné sur l'honneur* du duelliste. On ne pouvait pas, à mon sentiment, plus mal choisir. ,

Une voix. — Hé ! vous n'êtes pas pratique.

M. DE TiNTENi.vc, député du Nord. — C'est de la philosophie que vous nous débitez-là.

J. Devaiue. — M. de Tinteniac est catholique, je crois.

M. DE Tinteniac. — Et je m'en honore.

J. Devaire. — Hé bien ! Monsieur, si ce que je vous débite est de la philosophie, ce que je ne nie pas, c'est certes tout autant du christianisn)e. M. de Tinteniac veut-il le nier ?

M. DE Tinteniac. — Chaque chose est bien en son lieu et place. Laissons la religion là où elle a son rôle et sa fonction, mais faisons ici de la politique. 4

L\ lïUEKHË ET LflOMMK

J. IÏEv\inK, ^ — Si le cliristiauisiiie ti'esl pas à sa plare dans la poliliqiic, je coiislate qu'il si* trouve i*xrlii du département le plus vaste et le plus important de la conduite cl de la nioralilé humaines; je reliens voire aveu.

Lk PnÉsinENTp -- M, l>evaîre, les discours ne doivent pas dégénérer en diseussions particulières, je vous prie de vous en souvenir*

J, Devaibe* — Je reprentl?^. Ij'liouneur du duelliste dans un parlieulier est déjà bien étrange. Se croire deslionoré si Ton reste sous le coup d'une injure imméritée et qui en vérité ne peut déshonorer que son auteur

Une vois, — Ou ne se eroit pas déslioriDré ; mais les autres le eroient.

J. De V VI HE, — Alors on cède ou besoin de garder resttnie de personnes qu*un juge déraison nabi es el, qu'on me passe le mol, de garder une estime qu'on n'estime pas,

La voit. — \'ous n\Hes pas pratique»

Le Président. — Messieurs, Messieurs, pas de dialogue.

J. Devaike, — Messieurs, quand il s'agit d'une nation, entendre riionneur à la faeon du duelliste, c'est bien autrement absurde- Car une nation n'est pas ime indivîdualîlê réelle^ ayant un caractère unique et personnel ; c'est un assemblage bêtêrogène où les extrêmes se trou-

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vent et se touchent. Il y a là dés saints, des •

héros, des coquins, des lâches, des hommes de '^^

génie, des idiots, bref, des gens inflniment .^

honorables et respectables, d'autres indignes ^

de toute considération. Prétendre offenser ou ^

insulter ce grand fantôme, est d'un pauvre esprit ^

qui se représente mal les choses comme elles ^

sont. Celui qui manifeste une telle intention, 4

que ce soit un souverain, un ministre, un grand ^

musicien ou un grand danseur dans son pays, n'est dans cette occasion qu'un grand sot ; et s'il est sot, c'est parce qu'il est fat. La fatuité ;^

personnelle, voilà le fonds d'où part cette idée grotesque qu'on peut atteindre d'une insulte vin grand pays. Vous êtes vraiment bien bons de' vous sentir atteints. Moi, non... Il n'y a au monde qu'un seul être qui ait le pouvoir de m'ôter l'honneur, et c'est moi. L'honneur national n'étant à la merci de personne, il n'y a jamais à le venger.

Voix impatientes, — Concluez ! concluez !

Une voix. — Enfin, selon vous, que faut -il faire ?

J. Devaire. — Rien, l'absolu silence est la seule réponse.

Voix de toutes parts, — Pas pratique ! pas pratique !

CUAPITnK III

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Le courage militaire

Je prie mon lorleiir de vouloir bien se souvenir d'un des faits conslalés plus haut — ce me semble du moins — à savoir que les hommes re^^ardent la guerre d'un (ril admiratif ou roniplaisant ou au moins indulj^enl, parce qu'ils ont tous une estime privilégiée pour le courage et même qu'ils sont, saui' exception rare, aflectés de ce (|ue j'ai appelé Thypoerisie du courage.

Je trouve maintenant à propos et utile d'examiner aver mon b^cteur quelle est la vraie mesure du eour;i<^'e militaire.

On se fait i\o la guerre une idée inexacte; ji(*n n'y est tout à fait tel qu'on se le figure g(''n('*raleme]it, ni le péiil, ni le eourage.

Le principal dîinger (ju'on y eoure, ce n'est pas d'être tué, c'est de mourir de maladie.

Depuis qu'on s'est avise* de tenir registre des l)ertes des armées, il n'y a plus de doute sur ce

1. L'opinion du public est bien celle que relevait Villars quand il écrivait : « On dit que tout le monde est brave, mais quand ce vient au fait et au prendre, on trouve peu d'un certain courage. » Mais il faut prendre garde que le public n'est si optimiste en général que parce qu'il pense uniquement au « tout le monde M de chez lui, à ses compatriotes. Tout le monde est bravç en France, pour un Français ; tout le monde est brave en Prusse, pour un Prussien. Mais dès qu'il s'agit du tout le monde Prussien , le Français n'est plus si afiirmatif ; et do même le Prussien, s'il s'agit du monde Français.

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point, les chiffres sont péremptoires. Une armée ^

perd toujours deux ou trois fois plus de monde |

par les maladies que par le feu (si du moins la \ guerre dure). Et cela va parfois jusqu'à sept ou

huit fois plus. I

Le public se trompe également sur le cou- |

rage. Il n'est ni si commun, ni si solide et inva- |

riable qu'il le suppose. Si Thomme de guerre |

était Têtre de bronze que le public se figure*, la :|

moitié de la stratégie au moins et presque toute i

la tactique seraient désormais sans usage ni |

application; ces arts deviendraient impossibles, \

fondés qu'ils sont sur les défaillances du cœur ^

humain. Un général sait, par les expériences ^^ de ses devanciers, que telle manœuvre, telle

démonstration aura l'effet de déconcerter, de ;

démoraliser l'ennemi, et il l'exécute en prenant •; ses précautions contre la réciproque. Avec

l'homme imaginé par le public, ce général :

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L\ Gl'ERRR RT L HOMME

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perdrait son temps; et r^cst jiistenienl parce que le public a imaginé un homme autre que celui que le général ronnait bien, qu'il no comprend pas le général. Prévenu de celte idée qu'il n'y a d'effectif à la guerre (|ue les chn< s malériei^, le public, quand il voit de grands résultats obtenu^ sans chocs, par des mouvements purement comminatoires, est tout dérouté. S'il savait que rhonune est encore plus facile à intimider qu'à tuer, qu'au jeu des batailles on gagne moins la partie par le mal qu'on fait que par la peur que Ton cause, tout s'éclairerait à l'instant pour lui et les manœuvres lui deviendraient intelligibles. Après tout, si les illusions cpie le public nourrit l'empéchaienl uni(|uement de comprendre la stratégie et la tactique, le mal ne serait pas grave ; mais elles le rendent assez souvent injuste. Comme il s'imagine que l'intrépidité est chose commune, quasi naturelle, il Texige en toute plénitude, il la veut constante, inébranlal)lc. Certaines défaillances, qui sont très ordinaires, lui paraissent, quand il vient à les apprendre, le fait d'hommes plus bas que nature, si l'on peut dire ; et alors il s'indigne, injurie ou raille. Lui qui n'a rien risqué et ne risquera jamais rien, il est non seulement inéquitable, mais cruel à l'égard de gens qui après tout ont hasardé leur peau. Eu vérité, je trouve que

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cette attitude exigeante, au sein d'une parfaite sécurité, est odieuse, et avec cela prête assez à rire. Pour notre compte, obligés par notre dessein à exposer la nature humaine telle que les témoins militaires la dévoilent, nous nous maintiendrons dans une disposition bien éloignée de Tesprit de raillerie ou de dédain ; plutôt portés à nous sentir compatissants toujours pour le soldat, quel qu'il soit. Il n'y a pour cela qu'à reconnaître raisonnablement qu'on n'est pas soi-même en dehors de l'espèce humaine, et que l'étoffe défectueuse est celle dont on est soi-même fait.

Il est clair que les armes dont les hommes disposent à un moment donné, déterminent la manière de se battre de ces hommes. Elles donnent au combat sa forme, au courage son allure, temporelle ou locale.

Au point de vue de l'arme, toute l'histoire de la guerre se divise en deux grandes périodes : avant l'arme à feu ; depuis l'arme à feu.

A cela correspondent nécessairement deux formes de combat ; l'antique, le moderne.

G8 L\ GUERRE ET l'hOMME

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