CHAPITRE II
Patriotismes
Est-ce pas Esope qui disuîl : tr Ce qu'il y a de pire, c'est la langue, et, ce qu'il y a de meilleur, c'est la langue »? J'ai bien envie d'en dire autant du patriotisme.
C'est que le vocabulaire psychologiq ue est pauvre; il n'a qu'un nom pour des choses qui diffèrent du tout au tout.
Il y a l'affection pour ce qu'on a 1res bien appelé la patrie étroile ou la pût il c patrie : atlachement de toute la personne, eï^pril, cœur et sens, aux lieux où l'on naquit^ joua, grandil ; attachement si fort que quitter ces lieux coutumiers est un arrachement plu« douloureux parfois que bien des opérations ihiruigicales; at* tachement qui fait qu'éloigné on aspire au retour avec une ardeur dont tout autre désir est étouffé, qu'à revoir seulement en imagination les maisons, les gens^ les coteaux, les bois
L\ GtEMKfc: KT LIIOMMK
qui liirent incirs à nos jeunes aimêesï, le ctrur palpite d'une émotion à la fois si agréable et ^i amère, et la vision devient si exclusiv^e, si violenimenl sollicitante, (|u'on en peut mourir, et (|u'en effet souvent on languit et on ineiirt. Au fond il y a là- dedans beaucoup d'ainour de soi-même, car c'est Tamour de sa vie pâBsëe.
Cela n'est donc pas, si vous voulez,, un patriotisme très relevé, puisqu'il esta jKMipicsinstîîitlif, mais c'est bien le plus fort, le plus ïsulide des patriotismes.
Certaines circonstances peuvent faire qu'on élargisse immenséuient celte nfleelion, qu'on retende à de vastes régions, à des inillious de gens avec qui on se sait en continu uau lé de langue, de souvenirs historiques, crobéissance aux mêmes lois et de nom national. Les circonstances que je veux dire sont celles (|ui nous mettent en contact avec Tôt ranger.
Je suppose que dans un salon vous fassiez connaissance avec un Anglais ou un Allemand ; votre disposition d'esprit ne seia pas celle que vous auriez, le cas échéant, avec un Français, Vous y porterez plus de curiosité, uneotiservation plus aiguisée, de la circonsi>ection, de l'attention sur vous-même, du doute et uiéme de l'inquiétude quant au jugement <]ne rinlerloeuteur fera de vous. Dans ce que vous dira cet
étranger, il y aura toujours des points qui vous causeront de la surprise et même un peu de répulsion. Vous noterez surtout en quoi il est différent de vous. Et cela fera sourdement apparaître et saillir au fond de votre esprit ce qu'ont au contraire de semblable à vous les compatriotes environnants. Et, tout-à-coup, vous vous sentirez pour les hommes qui portent les signes de cette similitude une complaisance d'esprit, une bienveillance affectueuse que vous ne vous connaissiez pas.
Naturellement c'est bien autre chose quand la rencontre avec l'étranger a lieu militairement. Il y a là d'abord la réaction violente et animale contre cet homme qui nous menace des blessures et de la mort ; et, si l'étranger est entré sur notre sol, une sorte d'indignation du genre de celle qu'on sent pour l'assassin et le voleur. Et tous les hommes qui ont alors avec nous cette communauté d'être menacés, qui, en se défendant, nous protègent nous-mêmes, ces hommes nous apparaissent tout-à-coup avec un air de parenté singulièrement sensible* Ils nous deviennent vraiment chers comme des parents.
Et nous sommes aussi atteints dans notre amour-propre. La présence de ces étrangers sur notre sol est un outrage, et nous humilie autant qu'elle nous indigne. Tout ce qui du fait de
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ct*l «Hranger arrive a l'un de nos compatriotes, iioMB le ressentons vivement, nous le faisons notre, tjue ce soit ronp ou insulte. Nous vivons flans un état aigu de sympathie et de s^olitlarité* K\ aiguë auHsi la susceptibilité de notre autourpropre ; nous sommes exigeants sur rattitiide que le conipatriole doit garder devant l'ennemi; et, rériproijijemênl, nous nous sentons comptables de notre propre altitude. Haine, mépris, colère, affeclion, honneur, responsnl)ilitt\ tou* tes ces iMiiolions coiuhinées, exaltées, produisent un état d'ame ^\u nVst plus déjà le patriotisme vulgaire et ridicule. Kt en de certaines natures, roccasîon venant, cet état engendre des fiertés superbes, périlleuses, plus encore, dluTuïrpïes ilévoitcments.
« Le tambour de la ville de Sèvres, Fourj% l^nltait le rappel pour faire rentrer les gardes natioiiîuix dans Paris au moment de rin%T^stîssèment. 11 rencontra des hulans qui lui ordonnèrentj sous inenare de mort, de cesser. Il continua. Un soldat lui fit sauter la cervelle. » (f Un jardinier de Bougival, François Deber- ^ue^ accusé cravoir rompu cinq fois le télégraphe prussien, est amené le 26 septendjre devant un conseil de guerre. (]omme on va procédera une enquête pour établir sa culpabilité qui n*est pas bien prouvée, il arrête le président par ces
mots : « J'ai coupé les fils télégraphiques, et je le ferai encore, parce que je suis Français, » Il reçut la mort le front haut ^
La nécessité d'une famille autour de l'enfant est d'une évidence banale. Mais cette famille elle-même, sans le secours de la Patrie, autre famille, plus grande, comment subsisterait elle ? Si cette famille vivait seule, dans un pays désert, son existence environnée de dangers serait précaire et en tout cas pauvre, dénuée. Pensez par comparaison au milieu plein de secours et d'adjuvants qu'un enfant français trouve en naissant, autour de son berceau. Le toit qui l'abrite, le vêtement qui le réchauffe, les aliments qui le nourrissent sont le produit de travaux, de machines, d'inventions qui remontent loin. Le bienfait de la Patrie se fait sentir même dans l'air que le nouveau-né respire, car,
1. Tahltau de la guerre des Allemands en Seine-et-Oise, par Gustave Desjardins, p. 131. — Exemple de patriotisme effectif, Chapuy, en 1729, engagé à 13 ans, avait fait les campagnes de Bavière, Italie, Saxe; sorti sergent- major du service en 1759, commerçant depuis enrichi, retiré à Strasbourg en 1789, à 60 ans. Vient la guerre. Il verse d'abord 100.000 francs dans la caisse patriotique et part, à 64 ans, dans les chasseurs du Rhin. Elu capitaine, blessé au bras, il faut qu'on l'ampute à 66 ans : « Vive la République, il me reste le bras droit i. Il est décoré à 82 ans et meurt en 1812, chef de bataillon.
L\ GlERRE ET L HOMME
81 cet iiir est sain, point chargé de luiasiiies, cela vient de ce qu'il ne circule plus sur des bruyères arides, que les anciens marécages sont sêchës depuis des siècles, que les eaux s'écoulent dans des lits réguliers, que !e stdeil rayonné librement sur le paysage ouvert et cultivé. Si pauvre que Tenfant soit né, il iten trouve pas moins rassemblées autour de lui des ressources de luiit genre qui constituent une grande richesse par comparaison au sort d'un Peau- Rouge ou d'un Gafre... Des lois garantissent su vie et SOS membres. Des habitudes de paix, de bienveillant voisinage, de charité et d'assistam^e mutuelle, régnent entre leshonuries de sa contrée. Si ignorant qu'on paraisse dans le milieu uù il arrive, Tenfant rencontre en ce milieu des connaissances dont rénunu'^ratifni serait d'une longueur surprenante: on y sait cultiver la terre, forger, bàlir, tisser ; on y sait lire, un y sait parler; car la langue nu*4ue, la langue nationale, n'est pas un don gratuit de la nature, c'est œuvre d'art et de réflexion longuement soutenue dans tout un peuple. Si reniant est ne* riche ou aisé, sa dette à Tégardcht passé devient ('norme. Comptons pour peu, si vous voulez, les aises et le luxe qui donneront à son existence, outre l'agrément, une soFte de noblesse ou de Ijennté - un monde infini de vérités scîenti-
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fîques, de beautés artistiques et littéraires, s'ouvre devant lui. Il y a dans le trésor national plus de bons poètes, d'écrivains éloquents qu'il n'en pourra lire ; plus de statues, de peintures et d'œuvres musicales qu'il n'en pourra admirer ; plus d'inventions, de découvertes et de vérités qu'il n'en pourra comprendre.
Celui qui, en réfléchissant un peu, a découvert les bienfaits si évidents de la Patrie, doit avoir le soin pieux d'entretenir dans sa mémoire le souvenir de ses bienfaits. Et se les remettant dans l'occasion devant les yeux, il sentira se former en lui le patriotisme de reconnaissance et d'aff'eclion, qui est le vrai, le bon patriotisme.
Car celui-là n'a pas le dangereux inconvénient de nous mettre sur le pied d'hostilité avec tout ce qui n'est pas compatriote ; il ne suscite pas en nous l'aversion de l'étranger; il nous mène, au contraire, à la sympathie générale ; car, en faisant la revue de toutes les choses utiles ou belles qui ont été léguées à chacun de nous, et qui font à tous la vie supportable, nous en rencontrons beaucoup que notre Patrie elle-même reçut des autres nations. On se rappelle alors ce qu'on sait bien, ce qui est connu de tous, à savoir qu'au trésor commun des inventions utiles, la Grèce, l'Italie, l'Angleterre, l'Allemagne, et bien d'autres pays plus lointains, ont
apporlô lies joymix. Kt que (Fidées manqueraient au Fiantuis le plus iulelligent, notions scienhli(|ues ou iiuj)ressinas d'art, si par exemple rilalie, rAIleina^iir nu TAn^çleterre n'avait pas existé dans son voisinage. Pour moi, faisant le cuuipte de tùut ce (pic je dois h la seule Angleterre*, jeu sors vraiuH^nl pénétré de gratitude, et je me sens comme un second patriotisme, iiioiijs vifterles, mais efficace encore; efficace en ce sens rpre je ne puis plus détester qui m'a tant servi — et vv <|uc je dis de l'Angleterre, je puis le j'épêler poui- d'autres pays.
Au fond de toutes nos vertus, diversement iiDuniu-es, il y a un i'[/*ment commun, Timmolalîon do soi, le saerilire, la souffrance. Et cet ('dr^nent est essentiel ; c'est lui qui fait la vertu. Nouléi^-vous savoir si une action est vertueuse? re^^aj'de/ si Fauteur souffre à la faire, voilà la inar([ue t^ertaine. Cv b'rancais qui regarde de haut (les millions d'hommes parce qu'ils sont nés eu Angleterre ou en Prusse, est-ce qu'il soudre (le iléilai^^niej" ? De bien s'en faut. Estimant sa nalioji supérieure en tout à toutes les autres» c'est avec ])[aisir qu'il se considère et se contemple comme membre de cette nation.
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PATRIOTISMKS 47
Et ce n'est pas tout; il se sait gré d'éprouver ce contentement de soi; il s'en estime derechef. Écoutez bien le timbre de sa voix quand il dit : « Que voulez-vous ? moi, je suis patriote. » — Tu es patriote; veux-tu me dire ce qu'il t'en coûte ? Rien, et c'est pourquoi lorsque, les dimanches et jours de fête, les rues sont encombrées, elles le sont de patriotes tels que toi.
De ce patriote-ci rapprochez l'homme qui, bénévolement, sans contrainte, donne à son pays quelque bien très cher, son argent, son labeur, sa vie, son fils; quel est le rapport entre les deux? C'est que l'un est le singe grotesque de l'autre.
Un ami me dit : « Il est clair que Pierrot- Brutus, celui que tu nommes le singe, lorsqu'il répand ses admirations sur la patrie^ en prend sa juste part; il est clair qu'il caresse son propre orgueil, en passant sa main sur l'orgueil des autres, tous étant mêlés... Mais...
— Mais ?
— Il n'y a pas d'évidence pour qui est résolu à fermer les yeux. Et Pierrot-Brutus y est bien décidé, trop intéressé pour faire autrement. Et sais-tu, toi, ce qui t'attend? Je vais t'apprendre à prévoir, par analogie. Quand tu as pris un fripon sur le fait et que tu lui as dit : « Vous êtes un fripon, » que fait-il? Il s'en va disant
partout que tu ne crois pas à la probité des hommes, que tu la nies, la détruis, sceptique immoral et dangereux. Lorsque Molière montre aux gens l'immoral visage qui est sous le masque de Tartuffe, que dit Tartuffe, je te prie ?
— Que Molière est un être immoral.
— Conséquemment, que va-t-on te répondre lorsque tu dégages du faux patriotisme le vrai, et le fais saillir?
— Que je détruis le patriotisme.
— Tu y es. Mais, vraiment, il a fallu t'y amener par la main.
Comme il v a deux sentiments bien différents fort éloignés en hauteur morale, il faudrait deux noms. L'ancien mol, le nom de patriotisme, resterait... auquel des deux? je n'ai pas besoin de le dire. Quant à Tautre, au sentiment d'en bas, on pourrait, entre psychologues, lui donner, comme on fait ordinairement pour les objets scientifiques, un nom descriptif: ce serait Torgueil à forme patriotique. Mais, pour l'usage commun, pas n'est besoin en France de chercher le mot ; il est trouvé, consacré : c'est chauvinisme.
Je sais ce qu'on peut dire : « Le chauvinisme
pi f i y: ^ If^ '^'^i'^ V ^ / ^--r-^.ggrvr r .-;^-r • '"^"-* :s.---yi'fi'^y^,,-*'',^'-\'^^;^'*^(^^»T »"t t' fmv- '
est le sol nécessaire où croît et fleurit le patriotisme, qui, sans ce support, ne germerait pas. Pour aimer son pays et s'y dévouer, il faut commencer par en être fier. » Affirmer que le patriotisme eff'ectif est proportionnel en chaque homme à l'idée vaniteuse qu'il se fait de sa patrie (ou de l'idée méprisante qu'il se fait des autres patries), c'est, à mon avis, d'une psychologie très contestable*. Quelqu'un répondra peut-être : « Le raisonnement à priori, la logique portent à penser qu'on se sacrifie d'autant plus volontiers pour une personne qu'on l'estime plus précieuse. » — : Oui, à condition qu'on soit d'abord de caractère à se sacrifier, et c'est là le point. L'expérience journalière me paraît être celle-ci : on se sacrifie quand on aime, mais l'on aime moins à raison du mérite d'autrui qu'à raison de sa propre capacité d'aimer. Or le caractère vaniteux n'est pas précisément même chose que le caractère aimant et dévoué.
Admettons cependant, par esprit de conciliation, qu'une certaine dose de chauvinisme soit
1. A l'heure où j'écris, les Boers luttent contre les Anglais avec un héroïsme que peuvent envier les citoyens de la plus grande nation du monde. Leur position géographique, leur territoire médiocre, leur histoire, leur rôle dans le monde, n'ont pas pu et n'ont pas du leur donner l'idée qu'ils étaient une grande nation. Ils aiment leur pays, pour humble qu'il soit. Et cela a bien suffi.
bonne ou mt^ine nécessaire, je vois que cette dose ne fait certes pas défaut; elle nt* mancjue guère à personne, pas plus que régoisïnc et Torgueil personnel; et par la bonne raij^on que ce sont au fond même cbose.
Je conviens cependant qu'il y a <le9 apparences contraires.
Lorsque Torgueil national a été blessé, qu'il souffre, il revêt très bien les formes de Hiuiniliation volontaire. Avouer les défauts un les fautes du pays, soulage. Cela est surtout un moyen de se relever à ses propres yeux, un calcul et une espérance de se relever même aux yeux des voisins. Et alors, par la pente naturelle que nous avons à forcer les moyens sur lesquels nous comptons, on en vient à avouer trop, à exagérer la faute ou le défaut. On descend ainsi jusqu'au dénigrement de soi. Et enfin, grAce à rinstinct imitatif, une mode se constitue, un courant d'opinion, lequel d'ailleurs a peu de largeur et passe vite. Après 1870 les Français se sont raidis d'abord. Ils ont affecté de s'ealimer comme auparavant et de n'en rien rabattre. En dedans ils étaient atteints, touchés. Aussi leur a-t-il fallu un peu plus tard évacuer Taniertume intime par le dénigrement extérieur de soi. — On a usé également d'un succédané plus
doux, tel que la préférence accordée aux institutions et productions de Tétranger, particuliè-. rement en littérature. Nous avons vu la vogue de Tolstoï; puis celle d'Ibsen. Il semble à pré-, èenl que Ton veuille accorder le tour aux Italiens.
Quant aux hommes qui, par le livre ou le journal, créent et alimentent ces petites fièvres publiques, anglomanes, russophiles ou germanophiles, il ne faut pas les confondre tous en un môme bloc. Parfois, souvent même si vous voulez, on a affaire à un homme mû uni- ^quement par la vanité.
« Je pense assez mal de mes compatriotes, et je ne dis pas expressément que je sois dissemblable et supérieur ; toutefois vous pouvez, si bon vous semble, le conjecturer. En tout cas j'ai cette particularité de me connaître et de me juger. »
Ce caractère n'est pas rare assurément, mais il est juste de reconnaître qu'on rencontre du même coté des hommes d'une parfaite sincérité. Montesquieu, quand il vantait la constitution anglaise aux dépens de notre régime politique, pensait uniquement à nous dire des vérités utiles et non à se distinguer. Autant en faisait récemment, toute proportion gardée, M. Demolins. Et ici je rentre manifestement dans mon propos.
L\ r*rEHUE KT L HOMME
Croyez-vous que Iv |>atriolisme fasse réelleincnt fltM'iiiit à M. lïemylliis? j'entends même le |Kili'iotisiiie au sens ordinaire. Soyez sûr que M.DeiuoUnSj peiularil <|u*il proclame la supériorité des Anghiis sur certains points, sent en lui le Franrius (iiie la nalure y a mis et qu'il n'a lïuHemenl rluufiV\ el tprà ce Français-là, qu'il fait toujours un peu nuuJïVir, il sait présenter d'efïicat es consolations, cl cjiril se dit in petto : « Oui, mais nous avons aussi nos avantages. » Pe attitré iiii^me t\u\l ajoute : « A tout prendre, j'aime inieux t^trc Fi-anrais. *>
Tout ceci est pouj' vous affirmer que bien rarement le patriotisme manque là môme oii il vpirs [ïaraîl abscïit. La [lente naturelle est d'aimer son |jays (au sens vulgaire) et môme toujoui-s avec un peu d'excès, je veux dire avec couiplicatiou iF^n ersimi et d'injustice pour les autres [i^iy^ ^
Tous les |K'u]des pratiquent également la
gnscounade ]ial rîuïi*|Me.
1. li faut qu<^ je lavniH', je ne suis pas fait autrement que le roinmuu des morlelt«. Quand jo rencontre en quelque lieu, journal ou livrr, iin témoignage favorable à la France, parti de la bouche d uu ilrurif^er, je me sens délicieusement *}nru. Trtïp à mon t^r**, t rti" j< ii lit site pas à rapporter une
ff?T- ".
Par la bouche de ses particuliers (chacun semblant ne louer que les autres) le grand êlre collectif peuple ose dire de lui-même des choses que ne se permettrait pas Tinfatuation privée la plus dégoûtante.
Si Testime outrée, exclusive de son pays était seulement le fait du paysan, de Touvrier, du bourgeois ignorants; si encore cela ne sévissait que sur le vaudevilliste et le journaliste ordinaires ; si même cela atteignait jusqu'aux poètes et aux artistes, gens enclins à l'engouement, et ne passait pas au-delà ! Mais le désolant est de voir que des esprits philosophiques sont peuple sur ce point. Pour la partialité patriotique, les historiens des divers pays se valent ; Sybel ou Ranke égale Michelet, et réciproquement. Il y a dans Henri Martin les portraits, en pendant, du
bonne part de cette émotion à ma vanité personnelle. Si je me heurte à un blâme, je dois, pour continuer à lire, m'imposer un premier effort. Lorsque le livre ou le journal m'annonce ce blâme, m'en prévient, la peur me prend (oui, c'est vraiment une forme de la peur). Je n'ose pas affronter sur le champ le désagrément de la lecture. Je pose le journal et je me raisonne. « Il faut que tu lises, tu dois lire, voir si cet étranger dit vrai, tu es. tenu de juger froidement ton pays, comme toi-même ; car toute erreur est dommageable. » Après cet appel à la volonté, je me mets à lire. Faut-il l'avouer encore ? Je suis parfois assez lâche pour ne pas aller jusqu'au bout; mais j'ai au moins cela pour moi que je m'en fais d'assez durs reproches.
54 LA TrlERHE ET L HOMME
Gaulois et du Germain. Lisez-les, je vous prie, et puis lisez Momnisen qui a fait aussi son parallèle ; c'est, aiiHisant et triste. Mais quoi ! Les érudits, reux mêmes que Timagination n'égare pas ei pour rausi', qui poussent dans Texaclitude jusqu'à l'ennuyeux, deviennent plus ou jjioins faux ii l'endroit où leur pays entre en connit a ver un autre, — Dans leur excellent ouvrage, MM. Seigiiol>os et Langlois ont, chose étonnante et regrettable, oublié de noter le motif patriotique parmi les causes qui, si fréquemment, abolissent la sincérité des historiens.
Va le poliïiqne, el l'homme froid, qui, par profession, par point (Tlionneur spécial, est tenu au maintien neutre, au visage inexpres^f, le diplomate enfin : rru\-t;î même n'y échappent pas. Il y a, dans le livi-e de Ikisch, des propos de Bismarck évidemment authentiques et amusants.
liismarrk et (inscli, par exemple, s'accordent à reconnaître que Toie de Poméranie est bien le manger le plus délicat, — et que la moindre paysanne, du mt^me terroir que l'oie, a dans ses manières une élégance native où n'atteint pas la femme la plus aristocratique de France, Ce terrible Bismarck, le voilà bien de son village ! — au niveau de Busrli !
La tribune poIîti(pie de tous les pays produit
avec une fertilité partout égale ces discours où la vanité nationale se fait voir dans son incongruité naïve; où l'on proclame la satisfaction plénière de soi-même ; où l'on avoue que vraiment tout est bien à la maison et supérieur en tout cas à ce qui se fait dans les maisons voisines. Pas de Français qui ne sache combien nous avons chez nous de choses enviables et enviées par l'Europe. D'ailleurs, ne sommes-nous pas le peuple de la Révolution ? Et la grande nation ? Et notre Paris n'est-il pas la ville-lumière ?
Il est vrai que de l'autre côté du Rhin il y a : 1° la fidélité allemande ; 2® la sincérité allemande ; 3® la probité allemande ; 4" la sensibilité allemande; 5** et enfin, pour couronne, la plus incontestable de ces qualités, la modestie allemande.
Écoutons maintenant la tribune anglaise. Un membre du Parlement demande : « Que feronsnous des Boe-rs quand nous les aurons vaincus (ce qui d'abord ne fait pas l'ombre d'un doute), et la voix d'un autre membre répond : « Nous en ferons de bons et loyaux Anglais. » Gela a été dit, croyez-le bien, avec un accent de cordialité, de sensibilité, et peut-être même dans les yeux une pointe de douces larmes ; car enfin, transformer de vulgaires Boers en bons et loyaux Anglais, les remodeler sur le type d'homme le
lA (TIEIUIE KT L HOMME
plus élevé cjiii se soit jainais vu, dites-moi si ce nest pas, moraleiiuMit parlant, rintention la plus charitable qu'un homme généreux puisse concevoir pour ï^oii semblable, malheureusemont iiifcrît*ui". Mais voilà! les Boers n'y veu lent pas eulcuilrc, mèiiic quand on le leur dit à coups de canon. Ils refusent de se laisser perfectionner» contents de rester de simples et loyaux Hoers, Kt aux coups de canon, ils répondent Ijar des coii|)s de t'iisil. Quel aveuglement ! disons tout, quelle iii"^ratitude !
(^)uel livre ou pouirait faire avec un choix de CCS satisfecils que toute nation se donne à soi-
mc^me ! .
Va celte (l'uvre serait une tragi-
comt'HJie incomparuble. La tragicité du sujet, pour la rendre incontestable, il n'y a qu'à mon- Irci' les conspqufnrcs dernières où cela mène les pcujilcs ; quant au coté comique, il égale Tautrc ; mais, (jour le faire ressortir en plein^ ce ne serait pas trop d'un Molière.
llésuitH* cri trois li<^nes :
Le pati'iotisuu: vuli^aire ne manque pas ; il surabonde. Je no dis pas qu'il soit le pire défaut de noire espèce, si ron s'en tient à le considérer clhi<|ueJiïcnt; mais, si Ton a égard aux consé- ([uenccs, auctin drfaul n'a été et n'est encore aussi fuuesle à l'espèce que cette prétendue vertu.
^fT'^^mr^'^
PATHIOTISMES 57
' Ce qui ne surabonde pas, ce qui est assez rare, hélas ! c'est le dévouement effectif.
J'excepte cependant certaines conjonctures tragiques. — Alorsi on voit des masses d'hommes, de femmes, s'élever d'un essor unanime jusqu'au sacrifice de soi: spectacle étonnant à première vue, mais qu'explique, sans l'amoindrir d'ailleursj la ferveur de ce patriotisme que nous avons tout d'abord distingué et nommé le plus solide des palrîotiames, j'entends le patriotisme loral : celui-lù me fournira un chapitre qu'on lira plus loin (nuirtyres des populations),
l'|[0!SNEUr national
Le ministre C, ayant prononcé à la tribune italienne un discours qui contient pour la Franco des |>assa^cs insultants, et ce discours ayant été applaudi par la majorité de la Chambre italienne, on s'attendait bien à un contrecoup retenlisisanl dans la Chambre française. Des reprësenlanrs de tous les partis, unanimes cette fois, A., B., C , D. ont, en termes d'une extrême véhémence, sommé le ministre des affaires étrangères de venir à la tribune déclarer ce qu'il comptait faire pour venger l'honneur du pays. A «.:e moment, un député tout-à-fait obscur,
M. Jean Devaire, a demandé la parole et prononcé une allo(Hition inallendue el paradoxale dont nous donnons les principaux passages.
o Messieurs, depuis deux heures nous entendons ici invoquer l'honneur. Cent fois ce mot a été proféré; il fait le fond de tout re qui a été dit par des bouches fort éloquentes d'aîllours. 11 faudrait pourtant savoir si vraiment rhonneur est intéressé dans Taffaire qui nous émeut avec tant de violence. (Vives protestations de tous les côtés : Ah ! Ah ! — Mais comment donc ? — Une voix ; D'où sortez-vous ? — Le président : Messieurs, attendez donc que Forateur développe sa pensée.)
Jean Devaire. — A Dieu ne plaise que je veuille contester rexislence et Texcellence de ce sentiment qu'on appelle l'honneur et qui est chez les particuliers le besoin de sentir autour de soi l'estime des autres.
Plusieurs voit. — A la bonne heure.
Jean Devaire. — Mais nul d'entre vous, Messieurs, ne contestera, j'espère, ce principe pratique, à savoir que ce sentiment, comme tous les autres sentiments humains, doit être réglé par la morale, pouvoir suprême auquel tout est soumis, juridiction universelle à laquelle rien n'échappe. Il n'y a pas, il ne peut y avoir d'honneur contre la justice, l'humanité ou la raison.