COMBAT ANTIQUE
Il n*esl presque personne qui trcn croie les peintres sur le eonibat anti(|ue et qui n'accepte Tallaire comme ces menteurs trnriistes nous la donnent : C'est une mêlée. Les deux
miJï troupes se sont jetées Tune sur l'autre avec
une telle furie, qu'elles se sont pénétrées, mélangées, amalgamées. El au sein de ce brous-
:^['5 saillis mouvant, cha(|ue guerrier se démène
im^>' comme un beau diable, frappant en tous sens,
parce qu'il est lui-même menacé de toutes parts. L'homme apparaît ainsi comme un sublime animal d'une énergie enragée. 11 semble, non seulement qu'il ignore complètement rin^àtinct de conservation, la peur, mais qu'il nt' nninaisse même plus la fatigue : muscles d'acier et cœur de fer.
Comme en un sens elle est très flatteuse pour notre espè(*e, celle conception adhère fortement à Tesprit qui Ta une Ibis admise; il ne la lâche pas sans peine et sans regret. Or jamais pareille mêlée ne s'est vue entre deux troupes
Vfe"'! un peu considérables ^ Bien des choses s'v sont
jM-,'! 1. « Cela ne veut pas dire qu une pelîlP Ironpe torabatil
j j'iJI^Ifi' dans un gu<*'pic»r ne puisse ûgurer une sin-lo de raelre^ d'iiup
jWl'iJj , seconde, le lomps de son égorgement. Ccl;i ne veut pas dire
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toujours opposées, et d'abord la nature humaine.
L'homme qui se bat veut deux choses : tuer et n'être pas tué. Les militaires conviennent — plus aisément que les civils — que l'homme veut surtout la deuxième chose, et qu'il lui accorde une préférence extrêmement marquée.
En tout combat, à cette hiérarchie la conduite humaine se conforme. Elle est toujours principalement combinée en vue de la conservation personnelle. Toujours le soin de la défense l'emporte sur l'ardeur de l'attaque de toute la préférence que chacun donne à sa propre vie sur la mort de l'adversaire.
Or, dans la mêlée, le guerrier plongé au milieu des ennemis aurait été sans doute en des conditions excellentes pour tuer, mais meilleures encore pour être tué, aucun camarade ne protégeant, ne couvrant, avec régularité du moins, ni ses derrières, ni ses flancs. On peut sur cela seul affirmer que jamais homme n'a consenti (sauf exception et force majeure) à entrer dans ce tourbillon mevirtrier, qu'on nous a tant de fois peint. Ajoutez que l(i-dedans le
que dans la déroute d'une armée il ne puisse, en quelque endroit de la tuerie, y avoir combat de quelques gens de cœur qui veulent vendre leur vie, mais rien de cela ne constitue une mêlée réelle ». (Ardant du Picq. Etudes sur le combat, p. 96).
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coiinij^e ireùt pas assuré la supériorité au l*rîne- Le hnsar<l aurait seul régné sur cette tuerie aveugle, tli^< iilé des rares survivants et jKènie s'il y aurai I <lcs survivants.
Et encore coninient aurait -ou fait dans la mêlée pour éviler tes méprises, ne pas frapper Tanii au litHi de liMinemi. Quand les Romains se battaient aver les Latins, Textérieur, casque, cuirasse, élaienl-ils si uniformes chez tous les Romains? Va Texlt' rieur des Latins si uniforméjjjcnt disseiuLlalile de celui des Romains?
On nous conte (\uh la bataille de Cannes, 12.000 Carthaginois se présentèrent couverts <U*s armures f|u*ils avaient enlevées aux Romains tués dans iv^ i'umhats précédents. Est-ce que les Romains, dans hi mêlée, les auraient reconnus quand même a leur air carthaginois ? Il est arrivé a Pharsalt^ à Munda et ailleurs, que des légions romaines combattirent Tune contre Faulre, Suppose/ la mêlée et sa furie, que d'inévitables mç|)rises \
Laissons là le pnblic commun, avec sa conception du combat antique grossièrement erronée. Mais le lettré, réruditqui a lu les textes et qui en général nourrit quelque complaisance pour les Grecs et les Romains, se fait-il des choses une idée complètement juste? Voici à peu près comment celui-ci se les figure. — Les armées
ennemies s'avancent d'abord sous la forme de deux lignes parallèles marchant à la rencontre Tune de l'autre. Les deux lignes arrivent en contact. Chacun des points de ce contact est représenté par deux hommes qui, immédiatement, se livrent à un duel. Quand un des deux tombe, le camarade placé derrière lui se jette dans le vide et à son tour joue de Tépée. Celuici tombe-t-il, il est immédiatement remplacé, et ainsi de suite. Chaque file d'hommes, à mesure qu'elle est entamée par le fer, s'avance d'arrière en avant. Les rangs postérieurs ^fournissent de quoi alimenter le combat, donner pâture à la mort, jusqu'à ce que l'une des armées se trouve détruile ou à peu près, car l'érudit admet à la rigueur que quelques rares survivants cherchent leur salut dans la fuite ou se rendent. A ce tableau de magnifique vaillance, le militaire qui a fait la guerre se récrie : << Je ne reconnais pas l'homme réel, dit-il... A moins qu'en ces temps-là l'homme ne fut fait d'une autre étoffe qu'aujourd'hui. » — « Il Tétait, » répond intrépidement le lettré. Le militaire secoue la tète; je crois même le voir sourire. Ce qui est certain, c'est qu'il trouve quantité d'objections à proposer.
Les batailles de l'antiquité, remarque t-il, ont un côté bien étonnant, c'est l'énonnc, l'in-
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croyable disproportion que les liislorîeiiH signalent entre les pertes du vaincu cl celles du vainqueur.
En voici quelques exemples : Cynocéphale, bataille des Romains contre les Macédoniens- Romains, 700 morts ; Macédoniens, 80(J0. — Pydna : mômes adversaires. Rninains, perteii si insignifiantes que les historiens dédaignent de donner un chiffre; Macédoniens, 20.(X)0 morts. — Aix : bataille de Marins contre les Teutons, Romains, 300 morts; Teutons, 100.000. — Cheronée : Romains contre les Grecs de Milhridate* Romains, 12 morts ; (îrecs, 50.<M)0au mininiuin.
Voici à présent quelques bahiilles *|ui présentèrent un acharnement exceptionnel et où le vaincu, au dire des historiens^ (îl payer chèrement sa défaite. Cannes : Romains. 70.000 morlH ; Carthaginois, 5 à 6.000. — Pharsales : Romains de César contre Romains de Pompée. Du cùtc de César, 200 morts; les Pompéiens, 15.000. — Munda : mêmes adversaires. César, 1.000 morts; Pompéiens, 30.000.
Notre militaire fait observer que dans les batailles citées les armées appartiennent h tles peuples différents par la tactique, rannenicîit, et même par la race : Romains, Germains, Grecs, Carthaginois ; et que cependant la proportion des pertes entre vaincu et vaînf[iictir
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resie loujours étonnante. C'est comme une loi de la guerre antique, loi qui se manifeste en dépit de toutes les différences, et, ce qui est plus frappant encore, se manifeste quand il y a ressemblance, comme par exemple lorsque Romains combattent contre Romains. On a, il est vrai, une ressource, c'est de taxer les historiens antiques d'exagération. Mais quoi ! il faut leur attribuer une exagération énorme et il faut l'attribuer à tous : Polybe, Appien, Tite-Live, César, Suétone, Plutarque. Comment? Des historiens si différents par le génie, Tépoque, la nationalité, seraient tous tombés dans le défaut, non pas d'exagérer un peu, ce qui serait admissible, mais d'exagérer jusqu'à Tinvraisemblance. Voilà quelque chose qui, de son côté, n'est pas très vraisemblable. Sans doute il serait ridicule de vouloir défendre absolument l'exactitude de leurs chiffres ; ils les arrondissent visiblement. On peut penser qu'à Chéronée les Romains n'ont pas perdu tout juste 12 hommes, mais peut-être bien 100 ou 200; on peut penser que les Grecs n'ont pas perdu juste 50.000 hommes, mais peut-être 45.000 ou même 40.000. Il est raisonnable, il est prudent d'accorder cela. Quant à une concession entière, elle est inadmissible ; rien n'autorise à nier absolument un trait qui se rencontre chez tous les narra-
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tours de halailli*^ anciennes. Kl notre militaire continue ainsi: Ce li\nt qui vous étonne si fort, il se pourrait qu'il ne fut pas étonnant du tout^ qu'il fût au eonlraîre clans rorilre naturel des rhoscs, étonnant pour vous parce que vous le (ontronte/ iivvv une idée préconeue sur rhomme antique et sa bravotire; point étonnant pour moi, bien loin iU' la, parce que j'ai de l'homme nnliqur et lumlf rur une idée tout autre. Voyons «*ependaul, ilv nos deux conceptions, la vôtre et la oncnuïN laqurllr s'arrange le mieux avec certains lails, 4|ui sonlj ([uant à eux, au-dessus de louk* conleï?(aliiui.
Les RiMuaiijs ronijuandés parMarius rencontrent à Xrrci'il r;ii'iu(M» des Cimbres. Ceux-ci, nous dil-iui, rui'inaii ut une phalange qui avait cinc| kiluiiietrrs tie triuit. Supposons un homme parnieh(\siutr>.OU<i Cimbres sur le premier rang. Dès raburdiT av<'r 1rs Romains, cela fait 5.000 duels, qui au IkiuI dv quelques minutes sont suivis de 5.0UU auht s. A raisonner logiquement d'après la coHceplioii que vous vous formez de la lïataîllr auli<[iuv, lu seconde série de duels est suivie sur toute la ligne d'une troisième série, d\iue qualriruie, eh ... Et c'est une bataille ainsi couduil<^ qui douiie eu (in de compte le résultat suivaul ; 10(>.0(K» ('.indurés couchés sur le carreau, contre 3W Uuiuains seulement! Ne voyez*
VOUS pas ( c que cela implique et que je trouve à mon tour fort étonnant : 5.000 Romains — les premiers combattants — plus 300 Romains, qui sont venus du second rang renq^larer les 300 morts, ont tué, à eux seuls, 100.000 Cimbres. Chacun de ces Romains a donc livré une vingtaine de duels successifs, qui ne semblent pas l'avoir trop fatigué, car il a vaincu dans tous les vingt. Voilà, du côté Romain, une étourdissante supériorité dans Tescrime ou une merveilleuse gaucherie chez les Cimbres. Mais pourtant !
Les Cimbres n'étaient pas du tout si maladroits, puisque avant Verceil ils avaient fort bien battu plusieurs armées de ces mêmes Romains. Et savez-vous une chose qui m'étonne encore plus, c'est que le soldat Cimbre, après avoir vu cinq à six camarades de devant tomber sous l'épée du Romain, ait bien voulu s'avancer sur leurs corps et à son tour s'offrir à cette épée évidemment irrésistible. Je ne trouve plus là l'homme que je connais.
Nous voici maintenant à Cannes. Romains d'un côté, de l'autre Annibal avec des Carthaginois, des Espagnols et des Gaulois mercenaires. On sait que pour les Romains la journée commença très bien et finît très mal. Ils restèrent sur le carreau au nombre de 70.000. « Les Romains, dit M. Taîne, furent admirables. Raii-
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géh *Mi lerole, 50,000 hoiiuiies* inoururenl jusqu'au dertiit^r, ceux du bord tombant sans cesse. viïux tlu rentre prenant leur place, » Si les Roniaiiis sont rangés en cercle, c'est donc que l'ennemi les entoure. Première circonstance élonnaiile. car cet ennemi qui entoure est de THoilit' iiioiits nombreux, .'(5.000 environ contre 70.000. <^oiiiment donc les Romains oiil-îls «He vaincus, étant à la fois supérieurs en noinlire et tl'uiie ^i admirable vaillance .* On ne peut leur sup|)oser qu'une terrible infériorité dan?; Toscriine; car en se faisant tuer juscju^iu ilmiior, ils nVml. à 70.000, abattu que 5.500 ou G.OOO ennemis, (^o serait environ 15 duels mallieureiix c|u'auraient eus les Romains pour un d'heureux. Kl cependant les Romains avaient assez souvent vaincu déjà des Carthaginois, des Gaulois et des Espagnols. Kt un peu plus tard ils allaient de nouveau les vaincre. La surprise croît encore quand nn apprend cette circonstance : les Hoinuins ont commencé par culbuter les mercenaires gallcî-espagnols ; et c'<»st sûrement dans ce début qu'ils ont. tué la plus grosse part des ti.OOO houunes <jui cojislituèrent la perte de Tenneini.
1, C'vM tp rliiffrc qu'il adopte d'aprt's Tite-Live. Je préfère, par pluisieurs raisons, le cliiCTre donuê par Polybe. 70,000.
En lisantPolybe et Tite-Live, après M. Taine, j'interprète tout autrement que lui les détails ']
donnés. Voici ce que j'aperçois ou crois aperce- «J
voir.
Lorsqu'au début de la journée, les Gallo-Espa- . gnols, qui forment le centre de l'armée cartha- j
ginoise, sont refoulés, Annibal exécute un mouvement qui était sans doute prémédité. Tandis >^ que l'armée romaine s'enfonce comme un coin * dans la masse des Gallo-Espagnols et commence à les massacrer, non sans se débander plus ou moins, comme c'est inévitable en pareil cas, Annibal rabat ses deux ailes sur les flancs des Romains et les fait charger en queue par ses 8.000 cavaliers Numides. En se voyant entourés, au moment même où ils se croyaient vainqueurs, les Romains sont d'abord étonnés. « L'inquié- ; tude, puis l'épouvante les prend. Les premiers rangs fatigués ou blessés veulent se retirer; mais les derniers rangs effarés reculent, lâchent pied et viennent tourbillonner dans l'intérieur du triangle. Démoralisés, ne se sentant plus soutenus, les rangs engagés les suivent et la masse sans ordre se laisse égorger ^. » Polybe, j'en conviens, a dit : « La plupart demeurèrent sur place, après s'être défendus avec la dernière