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lOG LA GUERRE ET l'hOMME

par les conditions matérielles. « Le poursuivi, dit-il, ne peut s*aiT(^ler sans se livrer au poursuivant, car celui-ci voit devant lui. Supposez que le poursuivi veuille s'arrêter ou faire demitour : avant qu'il soit complètement de face, il peut être frappé par le poursuivant. Le poursuivi, en outre, ne sait pas par combien d'adversaires il est poursuivi... S'il s'arrête seul, deux peuvent courir sus, car ceux-ci voient devant eux et se diri<(ent naturellement contre qui tend à faire volte-face ; car avec le volte-fare naît le danger pour eux-mêmes. Et Ton peut bien dire que si le poursuivant cherche à atteindre le fuyard, c'est par crainte que celui-ci ne se retourne. Ce fait matériel de ne pouvoir faire ensemble volte-face sans risquer d'être surpris, jeté bas, fait la fuite sans arrêt, même des braves, des plus braves... jusqu'à ce qu'une avance suffisante ou un soutien quelconque permette le ralliement, le retour. Et alors le poursuivant devient souvent à son tour le poursuivi. »

La charge de cavalerie contre cavalerie est absolument dessinée en mêmes traits dans les mémoires du prince de Ligne, et dans Touvrage de Trochu. D'après eux, comme d'après Ardant, quand deux corps de cavalerie se chargent, tout se réduit à un effet d'intimidation ; le corps le moins résolu, près de l'aborder, tourne bride;

l'autre le suit ou le longe un instant, le ramène, comme on dit; quelques coups de sabre assez inoffensifs s'échangent entre la tête de l'un et la queue de l'autre.

Que le lecteur soit quelque peu surpris ou même scandalisé du tableau, n'importe ; il faut qu'il le tienne pour vrai. La statistique est là, les chiffres sont là, appuyant le dire d'Ardant, de Trochu, d'une preuve irréfutable. Je répète qu'il existe deux ouvrages du docteur Chenu, faits au point de vue pur du médecin, l'un sur la guerre de Crimée, l'autre sur la guerre d'Italie. Chenu donne le compte des blessés atteints par le sabre. Ce compte, dans Tune comme dans l'autre guerre, est étonnamment minime.

Et les choses ont toujours été comme on nous les peint maintenant.

Un mauvais plaisant sera peut-être tenlé de dire : « Mais alors on doit, dans la cavalerie, vivre longtemps. » Moquerie injuste et cruelle. Quand le cavalier court sur un rang redoublé de fantassins qui l'attend, l'arme haute, le danger est singulièrement sérieux pour lui. 11 va être fusillé à courte distance ou même à bout

portaiil, si du moins le iantassiu ne perd pas la trie ; el le fusil moderne, à rourle distance, ne pardonne pas. « Le eavalier y songe, » dit Ardant.

On eon( oit que la tentation doit élve forte pour le eavalier de biaiser, de sVcouler par la droile ou la gauehe (ee (|ui d'ailleurs ne supprime pas |)arfaitement le eoup de fusil). VA il par^iit bm (pie la tentation (*st souvent értmlt^e. « H es^l si faeile de fuir avec le cheval, » dit un autre. D'après tous les témoins une infanterie qui se montre calme et résohu^ n'est jamais lraiiehein< at abordée. Mais il arrive cpie rinntnterîe perd h tét(». C'est (pie — tous les soldats c*n déposeni — les apparences d'un gros corps de cavalerif (pii vient sur vous au galop de rliarge, sabirs levés, sont terriblement émou vailles. Par l'œil. par roreilb», Teirroi entre également en Vànw du petit fantassin, posé à cilî sur le sol qui tremble. Kt (piand, après un escadron re|miis>o avec peine et effort, un autre, brusquciiitul démasqué, vous arrive, et encore un «lulre* U'> nerfs peuvent bien cédera la tin. Ce qui vmtribue beaucoup à maintc^nir ferme riiiianterir, c'est, nous dit-on, la raison, révidenee. Lv liui- * tassin sait, sent que c'est du]**M'!e pour lui dt' prétendre fuir devant le cheval ; a prend rt^ <f parti on est sûr de se laire sabrer, II n'cuiin < ln'

que ce funeste égarement se produit parfois.

Mais ce qui se manifeste plus souvent, « quand on perd la tête », c'est un mouvement instinctif de tous pour rentrer au centre, a Le carré qui va être enfoncé, écrit un anonyme, s'annonce aux yeux par un ondoiement. » L'expression fait voir, et cependant je préfère encore celle de Trochu: « Quand la cavalerie approche, le carré se défait, les rangs se rompent, les soldats se pelotonnent en troupeau de moutons. » C'est dans cet état qu'ils sont entourés et faits prisonniers. Ont-ils au moins tiré auparavant ? <c Trop tôt ou très mal et même parfois pas du tout, » répond Ardant.

Après cette sorte d'examen analytique des phases diverses du combat, une vue d'ensemble ne fera peut-être pas mal. Il n'y a pour cela qu'à résumer deux ou trois chapitres de Trochu qui nous transportent presque sur le terrain. En les lisant avec un peu d'attention, on voit la bataille, et, à moins d'y aller réellement.... et encore peut-être la voit-on mieux dans le livre que sur le terrain, s'il est aussi rare que Trochu le dit de s'y posséder et d'y garder sa clairvoyance. Oui, ce livre vous met tout devant les

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yeux, ragitalioii doiiloiirtni^^o des uns, le morne abattement des autres, le mutisme des officiers ordinairement loquaces, la paralysie des vifs qui ne tenaient pas en place, à présent incapables non seulement de conduire mais d'être conduits, et ceux en qui la peur fait taire tout sentiment et qui se couchent ou se dérobent, et ceux au contraire qui, timides, doux, réputés simples, se montrent tout-à-coup tranquilles ou bouillants, et se trouvent être des héros, à rélonnementde chacun, même au leur; et Tair tourmenté de mille bruits sourds et aigiis à la fois, et les zones de poussière que la mitraille soulève qiiand elle arrive en rasant le sol ; le bruit mal du projerlile entrant dans un corps ; le cliquetis d'armes d'une file atteinte qui tombe ; Tagitation silencieuse des soldats qui se hâtent en marchant, qui voudraient courir, incapables qu'ils sont généralement de subir sur place les sévices du boulet ou de Tobus ; cette espèce de fuite en avant qui entraîne tout le monde ; et les olHciers crordonnance se croisant de tous col(*s et venant dt» tous les points demander au chef un renfort dont chaque général croit avoir besoin ; les colonels qui ont perdu leur régiment de vue et qui vont disant qu'il a péri tout entier; et les soldats s'empressant autour des blessés, surtout des olliciers, et se mettant à

vingt pour emporter un homme à l'ambulance où eux-mêmes seront à Tabri : tout y est, surtout |

pour qui sait lire un peu entre les lignés. ^1

Et maintenant, si le courage humain était tout |

mon sujet, quels jugements je pourrais citer, et :|

des meilleurs hommes de guerre, sur ce sujet. ^

Sacrifier sa vie au succès du but que Farmée poursuit, c'est tout ce qu'il y a de plus rare, (Fezensac). Communément on fait son devoir strictement, tel qu'il est tracé par la loi militaire, afin de ne pas se déshonorer. (Fezensac, colonel Combes, Marmont, Trochu, etc.) On a peur de la mort et on aime la gloire. (Larochefoucault). On est très inégal, on n'a pas le même courage en toute occasion ; en cela comme en fait de présence d'esprit, on a ses bons et ses mauvais jours; on dépend invinciblement des circonstances extérieures, de l'état physique ou mental, du froid, du chaud, de la faim, de la soif, de la fatigue, des nouvelles reçues. D'où la justesse du dicton espagnol : Un tel fut brave tel jour. Quant à Thomme moyen, à Thomme ordinaire, il fait sur le champ de bataille une figure peu propre, au total, à flatter l'orgueil de l'espèce ; [Sans doute il est capable de quelques beaux mouvements, mais il est sujet aussi à d'étranges réactions. Les fuites insensées causées par les frayiBurs paniques ne sont pas chose rare

dans i*hisloire des armées, même aguerries. Je parle de l'histoire véridique, car généralement, dans rhîstoire ordinaire, ces sortes d'accidents sont passés sous silence (Trochu). Aussi les esprits sceptiques se sont-ils plu à railler Thunianité sur ce chapitre. Villars écrit : « On dit que tout le monde est brave ; mais quand ce vient au fait et au prendre, on trouve peu d'un certain courage. » Kt Courrier : « On ne saurait s'imaginer combien, dans ce siècle de batailles, il y avait de héros qui faisaient dans leurs chausses. » Kl le prince de Ligne : « De tous les animaux Thomme est le plus peureux.... Si on étudie les ])hysionomies avant la bataille, on saura à quoi s'en tenir.... Quelque chose de bien singulier, que j'ai toujours vu arriver, c'est que, dans la halte que Ton fait ordinairement pour ranger les bataillons et leur donner les dernières instructions, il prend une quantité de besoins à une grande partie des deux lignes. Ce qu'il y a de sur, c'est que hi moitié des années que j'ai vues meurt de peur avant de comniencer, que la moitié qui reste n'est pas tout-à-fait tranquille, n'a pas un air bien assuré, et qu'il faut la partager en différentes classes : dans la première, les braves par tempérament ; c'est le plus petit nombre, mais c'est aussi le plus siir; dans la seconde, les braves par réflexion ; ils

ont plus de mérite, maïs ils ôont sujets à caution ; dans la troisième, les intéressés, ceux qui se battent par ambition (nous dirions aujourd'hui ceux qui se battent pour avancer); ceuxci ont si mauvaise grâce dans la bataille, ils y parlent si mal, ils ont les idées si embrouillées, ils s'aident si peu, ils ont le visage si long, ils tiennent si mal leur épée, qu'on les connaît fort aisément. »

Les railleurs ont tort : l'esprit .de raillerie, en tel sujet, me parait singulièrement déplacé et déplaisant. Je sais bien qu'ils font valoir une excuse. « Pourquoi, disent-ils, l'humanité se surfait -elle ? Nous la raillons, non pour ce qu'elle est, mais pour ce qu'elle prétend être. » Excuse insuffisante. Tout homme, ce me semble, devrait être frappé de ce qu'il y a 'de souffrant, chez l'homme exposé au péril militaire. Ce n'est pas des coups ou blessures que je parle, mais de la souffrance morale. J'y trouve matière non à railler ou injurier, mais à compatir et à plaindre toujours. Quelle épreuve que le conflit intérieur entre l'instinct de conservation si naturel, si enfoncé en chacun de nous par des milliers de siècles d'existence de la race (laquelle sans cela n'eût pas existé), et le sentiment de l'honneur ou du devoir ! Contrainte pénible, effort douloureux de la volonté, et parfois horrible-»

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