Thoumas, p
l'emporter hors du champ de bataille, il refuse : il faut qu'on le laisse par terre à son poste. Il y reste, se soulève sur un coude et continue à surveiller le tir de sa batterie, criant : « Plus bas, mes amis », ou « Plus haut », ou « Plus à gauche ». Et ainsi jusqu'à la fin de la journée. Outre que celui-ci est certainement en proie à des souffrances vives, il reste sous le feu. Or il faut savoir que les plus braves, une fois blessés, subissent d'ordinaire une diminution ou môme une perte subite d'énergie morale ; on les voit chercher avidement à quitter l'endroit dangereux. Enfin le lieutenant Conrad pouvait craindre, outre les boulets, la mort par hémorragie. Ici le sentiment du devoir est superbe. Pour être sûr de faire tout son devoir, cet homme-ci a fait bien au-delà. Je me sens saisi de respect devant ces hautes natures. Tout le monde connaît Tbistoire de la défense du marabout de Sidi-Brahim. Je la rappellerai brièvement. Une colonne de 2 à 300 soldats, conduite par le lieutenant-colonel de Montagnac, est attirée dans un piège et tout à coup entourée par 12.000 Arabes, qu'Abd-el-Kader commande en personne. Elle est naturellement accablée, massacrée en partie, en partie faite prisonnière, — et parmi les prisonniers un adjudant-major du nom de Dutertre. Cependant quelques soldats
L\ ClEltltE ET L HOMME
laisséH on arrière ont réussi à percer les Arab^^ et se noni jetrs dans reiirlos qui entoore le maraboul de Sidi-lirahiin, Là^ abrités derrière U1I nuir haut iruii uictre à peiue, les soldats r<*pousHent viiioritMjaeineiïl par le feu ou la liaii>]int?llr^ Irji assauts opiniâtres des Arabes. Abd-el-Kader alor*^ fait venir l'adjudant-majot l)ulcnrt\ i>le>sc% et jMJUvaiil ù peine se tenir debfjut. Abd-el-Kader lui dit ; « Va trouver bs lîen^ et exhorle-lt^s à se reudre. S'ils se reii di*nt, ils auroiîl la vie^auve et toi aussi. S'ils ne se rend eu! pas, je le let^fii couper ta tète ei jetterai ton cttâir à nos chiens. Jure de revenir, eu tous les cas» le eonstiluer prisonnier.
Duterlre jure, va verâ les délènseurs de Siili- Brahim et leur dit : w ChasseLiris, si vous ne vous rendez pas on va me couper la tt>le, Faitcs-voii^ tuer jusqu'au dernier. » H serre la iiiaîii ;iit t^ipitaitie GereauXj son ami, et s'en retourna. I! fut décapité sur le champ. — Cela, c'est la luorl pri'sentëe sans aucun voile de doute ou de de[;n\ la moii dans toute lu nudité de son borrihlr visage et endHasséequâiulmème.On ne peut pa^ faire mieux. Le roin-agejàj louche à son sommer. J'arrive à présent h un endroit où je me confesse embarrassé. Il y a une variété de coujvigeux qui étonnerit et ravissent Tesprit par uiitaudace pleine d'éclat. Ils vous imposent le
'»r-Ts-'«P'-;;5j^7; ~4^""^*VT^fT'^r''''^^
frémissement de l'admiration; car ces audacieux entreprennent des expéditions qui semblent presque impossibles, et souvent ils s'en tirent avec un invraisemblable bonheur. Je citerai par exemple la prise du château de Fécamp par Bois-Rosé, pendant les guerres de religion du XVime siècle, l'attaque de Berg-op-Zoom, l'escalade de Port-Mahon, l'assaut de Prague ; et, ce qui est en ce genre la plus brillante des affaires de moi connues, la prise de Capri sur les Anglais par le général Lamarque ^ Et cependant, à la réflexion et la première surprise passée, j'ai peine à mettre ces faits d'armes si brillants audessus de cet héroïsme froid, et je dirai volontiers morne, qui caractérise des actes comme celui du lieutenant Conrad. En tout cas je ne les égale pas au sacrifice de Dutertre. Ces entreprises audacieuses me semblent le fait de caractères confiants en eux-mêmes, en leur fortune, et assez enclins au mépris de l'adversaire. Mais à quoi bon insister sur une question si douteuse, si discutable. Je dirai volontiers que le courage me paraît à moi d'autant plus courageux qu'en bravant le danger on a moins à agir et que cette attitude passive se prolonge plus
1. Je renvoie le lecteur, curieux de connaître en détail ces affaires, au chapitre héroïsme du général Thoumas. Je ne puis donner ces détails : ils me mèneraient trop loin.
il*
longtemps. Mais... après tout, renonçons a vouloir si exactement érhelonner les courages.
11 n'y a pas que des individualités exceptionnelles, on voit aussi des collectivités manifester un courage au-dessus de la mov t-inie.
Assez généralement ce qu'on appelle les corps d'élite se montrent supérieurs en effet aux troupes ordinaires. L'espérance mise publiquement en eux, le renom qui leur a éié accordé d'avance, les regards fixés partieulièretiieut sur eux, la prévision qu'à tromper l'at lente publique ils seraient chAtiés par un déshonneur plus vif, tout cela s'unit pour les porter un peu audessus du soldat commun.
Cependant bien des exploits dont on garde la mémoire ont été accomplis par des soldat:^ tirés de la troupe commune ; mais» observation notable, ces coups d'éclat sont toujours !c 1 lît d'un groupe peu nombreux. Plus le corps ng\<sant croît en nombre, moins on doit en attendra une action d'exceptionnelle énergie. Et on voit bien encore une autre condition qui se rencontre dans tous ces faits d'armes brillants, et qui y parait nécessaire : la présence d'une ou rie plusieurs individualités héroïques. Celles-ci entraînent par la vertu de Texeinple, ou contraignent par la force de la volonté. Et cela Dnl précisément comprendre pourquoi les petites
collectivités seules s'élèvent au-dessus de la moyenne : c'est que l'ascendant, le rayonnement de l'individu n'atteint qu'un cercle assez limité.
J'ai emprunté ces exemples à la France simplement parce que je les avais plus à portée de la main; mais, n'en doutez pas un instant, des traits analogues et égaux à ceux que j'ai cités se rencontrent dans les annales militaires de tous les peuples.
Le courage que manifeste réellement à la guerre Thomme moyen, le soldat ordinaire, est, nous l'avons vu, très inférieur en solidité, constance, impassibilité, au courage qu'imagine, au coin de son feu, le bourgeois, l'homme du peuple, bref, le civil.
Que la bravoure de ceux qui se battent diffère étrangement de la bravoure rêvée par ceux qui ne se battent pas, rien de plus naturel, et, pour qui réfléchit, rien de moins inattendu ; cela doit être.
Voici cependant un petit problème de psychologie. Si Ton estime tant le courage, c'est qu'on le juge verlii malaisée, ardue... Et alors comiiit^it se fuil-il qu'on suppose celle verlu si
lA (;ri:nKE k:T l ieommk
ealiôre et si commune parmi les soldats ? La roncilialion se fait tout âimplemenl, par le moyen ihi phiâ vul^iûre palriolisme. Tout homme croit (ju'il (nil partie d im peuple exceptionnel, supél'ieur, 1) îitlmel donc qu'aux miiitairesi de ïion pays le çourat^e soi! Ouile, mais c(u'îl reste pénible et eluincelanl v\vm le soldat étranger. \ Ktj par ainsi, les molîr!» d'esHmer le courage rtvsiiMit saufs,
DoiiCj illusion générale sur le chapitre du courage. Vous pensez peut-être qu'une erreur (le cetle espèce, considérable pour le psychologue, doit ch*e fraitlcur-s ilc nulle consequeni'c dans la vie pratique des peuples ; cl qu'elle ne saurait iniluer sur le train général de. rc monde. Vous vous trompeï, et gravement.
Si quelqu'un, peignant la guerre de ses vraic?^ couleurs, parvenait à convaincre les foules, encore belli(|ueiiscs, hélas ! de tout le faux i[y'ily a dan!^ Iruis rêves : s'il les persuadait de la rareté du eourage, il en sortirait probabU^iienl de très salutaires clIV^ts. Beaucoup seraient amenés à se dire : w 11 y a plus de peine à èire luavequc je iic le eroyais, Sî j'allais à la guerre, j'éprouverais sans doute des transes cruelles comme les autres — ^ et pas siMdemt^ut au preniirr coup de eanon; et je ferais souvent mine bleuie à la fusilhule. Peut-être même serais- je de ceux
r-iKT^ifr^'^/rr^ -
'»7f.^ y?p7;'"*"*»-"^^''î^T*'T^^'^'*'"-"4 ^ Wi'WÎ^MH
qui se défilent, qui se laissent tomber dans un sillon comme blessés et ne se relèvent plus. » Et ceci, qui est la vérité, une fois entré et établi dans l'esprit d'un homme, les sentiments de cet homme à Fégard de la guerre seraient autres.
Au récit des exploits guerriers, il ne frémirait plus d'un enthousiasme si confiant. Il hésiterait à prendre sa part dans le triomphe de ses soldats, se disant que, soldat lui-même, il aurait peut-être aidé bien faiblement à ce triomphe. Et enfin, il accepterait avec moins d'entrain la perspective d'une guerre, — car aujourd'hui la guerre n'intéresse plus cet homme que parce qu'elle lui offre l'espérance d'une satisfaction d'amour-- propre. Or, dans notre supposition, l'amour-propre se trouve découragé et par là désintéressé.
M, Prudhommk et moi.
Moi (tenant à la main un livre ouvert), — Monsieur Prudhomme, écoutez un peu ceci.
Prudhomme. — Cher monsieur, je vous prête une oreille attentive.
Moi (lisant). — « L'homme donc a horreur de la mort. -^ (Appuyant). — Chez les âmes d'élite un grand devoir fait parfois marcher au devant; mais
LA ta EBHK ET L HOMME
la masse rerule toujours à la vue du fantôme. La discipline fait violence à cette horreur; maiî^ il arrive toujours un moment oii Thorreur naturelle prend le dessus et le combattant s'enfuit. « Arrête, arrête, tiens quelques minutes de plus, et tu es vainqueur; tu n'es pas nu^nie blcssr. Et si tu tournes le dos, tu es mort, n II n'entend plus; il ne peut plus entent! re; il regorge de peur. Combien d'armées ont juré de vainc re ou de mourir? combien ont tenu kur serment serment de mouton de tenir contre le loup. >»
Prudhomme (interrompant). — Je désirerais savoir, monsieur, à quelle tin mystérieuse, que ma perspicacité ne devine pas, vous me lisr/ des choses si désagréables^ et je dirai mêiuc intempestives.
Moi. — Vous le saurez toul kriieure. Voulezvous me permettre de continuer?
Prudhomme (un peu grogïion). — Comme il vous plaira, monsieur.
Moi. — « Combien d'hommes devant le lion ont le courage de regarder cet ennemi en face, de songer à se défendre? — (Ici AL Prudhomme penche la tète sur l'épaule gauche el regarde d'un air de défi une chaise innocente et vide en face de lui). — En guerre, lorsque la terreur vou^ :\ pris, vous êtes comme devant le lion : vous fuyez en tremblant et vousvuus laissez égorger.
LE COURAGE MlLtTAlHË 133
Gomment donc? il y a si peu de braves absolus ^
parmi tant de braves? Hélas! oui. Gédéon en ^k
trouve trois cents sur trente mille et est bien J
heureux. » ^
Prudhomme. — Mon cher monsieur, non, vous avez beau dire, vous ne me faites point i
pâlir. i
Moi (timidement). — Le fait est que je ne suis J
pas le lion.
Prudhomme. — Enfin, monsieur, je vous demande itérativement quel est votre dessein?
Moi (d'une voix caressante). — Mon dessein, monsieur, est très pur et tout à fait utile. Je voudrais vous rendre moins guerrier.
Prudhomme (flatté et très radouci). — Le fait est... cher monsieur, que...
Moi. — Je vous entends, ce sera difficile.
Prudhomme. — Je serais curieux, cher monsieur, avidement curieux de savoir comment vous comptez vous y prendre.
Moi. — Permettez-moi donc de continuer ma lecture.
Prudhomme. — Je permets, monsieur, je permets.
Moi (lisant). — « Dans le combat antique, on arrivait sans danger au moment décisif; aujourd'hui le danger commence à plusieurs kilomètres avant Tabordée, et par suite le défilement, )ï
mi
hk GUERRE e:T L homme
M. PiiUDHOMUK- ^^ — Qu'appelez*TOus le défilement ?
Mou — Mon dieu ! se défiler, c'est le fait da
f^oldat peu curieux de la bataille qui fail le
malade, Térlopé, l'éreinté, oti qui est réelle-
nient malade de peur, ou qui, sans rien feiadre
du toul« profile, pour sVsquiirer, d'un accident
quelconque et de rinatlentîon ile^ chefs. —
(Continuant à lire}, — n Ce mouvement, ehei
rertaini*s troupes, commence à 50 lieue> è
rennemi. Nombre de gens entrent dans le^
hôpitaux san^ autre maladie que le maoque At
moral qui devient très vite maladie réelle, '
M. l^RLDHQMMK (goguenard;. — Et il y a beja
coup de ces braves gens ?
Mou — Plus que vous ne pensez.
M, Pbudhomme. — Pas chez les Français, j"<fn réponds.
MuK — Ikii ! — (Lisant). — « En 1858, penditil !ii guerre d'Italie, laquelle fut de très courte durée, il faut le remarquer, le iiotnbre de ce^* frîcoteitrs s'éleva tout de suite au chiffre Je 25.000 huïjunes, qui se serait notablement accru si la campagne eut duré, »
M, Prluhomme (indigné), — Moi, monsieur, général en chef, ]*auraîs fait fusiller ces 25.000 hommes, pour leur apprendre à avoir peur.
Moi, — On ne s'est pas avisé d'un moyen si simple <
LE COURAGE mUTAlBE 135
M- Pbudhomxe élevant ses mains des deux côtés de sa tète . — Voilà pourtant, monsieur, rincurie des gouTemements !
Moi. — Avec votre permission, je continue — Faisant semblant de lire\ — Voici maintenant que la troupe arrive à proximité de Tennemi. Le feu s^ouvre : la fusillade dure plus ou moins: puis le signal de la charge est donné : il faut aller regarder Tennemi dans le blanc des yeux. Ici le défilement recommence. Tel qui marche sur les côtés profite d^une haie, d'un arbre ou d^un mur pour s'arrêter: tel autre se laisse tomber comme mort ou blessé dans un sillon où il se tapit et se rase comme un levreau. Bref, beaucoup s'arrangent, de manière ou d'autre, pour ne pas arriver jusqu'au but. Rien de plus difficile que de faire combattre effectivement tous les combattants. Ces vérités sont généralement ignorées des personnes étrangères à Farmée. Et c'est fâcheux. car. après s'être indignées d'abord de ces vérités, les personnes dont je parle feraient peut-être — celles qui sont intelligentes — des réflexions salutaires et qui profiteraient aa maintien de la paix entre les peuples. Elles se diraient : « Les hommes ne font pas tous à la guerre une héroïque figure; beaucoup, peut-être même la majorité, n'y sc»nt rien moins que reluisants: je v*.iis d'ici leur mine
piteuse et leur attitude point noble du tout. Cependant, mis à leur place, sais-je quelle tête j'y ferais. Serais-je des braves ou des poltrons? Évidemment, avant l'expérience, j'aurais tort de me donner le bon numéro, de me classer entre les vaillants. Un bon bourgeois comme moi ne doit pas trop rigoureusement exiger des autres un courage que peut-être, probablement même, il n'aurait pas. Il lui convient d'être moins belliqueux, de concevoir à l'égard de sa bravoure personnelle une juste suspicion.
M.pRUDHOMME(fàché). — Quel est l'auteur, fort impertinent, que vous venez de me débiter ?
Moi. — Un militaire, un colonel très brave, mort à Metz, en 1870, ayant ses deux jambes emportées par un éclat d'obus.
M. Prudhomme, — Monsieur, je vous le déclare, votre auteur, quel qu'il soit, ne me décidera jamais, jamais, entendez-vous, à suspecter mon propre courage. Je ne suis pas étranger tout-àfait au noble métier des armes; j\ii manié le sabre, que diable ! J'ai traversé des circonstances difficiles et j'en suis sorti à mon honneur. Madame Prudhomme, elle-même, ne me dénieutirait pas là-dessus. D'autant plus que je ne le lui permettrais pas. Et quant à votre militaire ou soi-disant tel, je le récuse. (S'oubliant). — Un soldat, dites-vous? Pour moi, ce n'est tout au plus
qu'un garde national. — Je vous le réitère, iiionsieiu% non, en fait de courage, jamais je ne consentirai à être modeste. N'y comptez pas, n'y comptez pas. — (II sort avec dignité).
Tout le monde n'est pas M. Prudhomme...
heureuseinent pour mes espérances.