CHAPITRE IV
La victoire
Pour la foule. — Les niasses ont sur la victoire une idée très simple : « Le vainqueur a été plus brave que le vaincu ; la victoire manifeste et proclame une supériorité de courage, » Or, il n'y a sous le soleil rien de plus coinplexe que ces résultats: victoires, définies.
Pour les militaires, — Laissons là les masses, et même les lettrés. (J'irai tout à riicurc à eux)* Tournons-nous vers les militaires. Eux seuls, évidemment, ont la compétence voulue.
Assurément tous les militaires conviennent que le courage du soldat est l'un des facteurs; mais leur véritable pensée à cet é^ard n'est pas celle qui paraît à première vue. D'abord, quand i ils parlent du courage, ils pensent moins à ce courage natif que la recrue apporte de son vil-
lage, qu'à cette énergie factice (au bon sens du terme) superposée à la nature par l'éducation militaire. Et l'expérience des guerres leur donne raison. Le courage natif — lequel d'ailleurs est rare, nous le savons — constitue une bonne base, un favorable commencement. Et il en est de même de ce qu'on nomme les forces morales et qui sont des passions de l'esprit ou du sentiment: patriotisme, fanatisme politique ou religieux, etc. Tout cela fait un solide dessous à l'éducation militaire. Tout cela opère très bien aprèsJ'éducation reçue, mais très insuffisamment avant. A preuve les volontaires de 1792. Avec tout leur patriotisme, tant qu'ils ne furent pas instruits et plies à la discipline, ils firent d'assez méchantes troupes. Quand ils eurent une fois reçu l'éducation spéciale, leur patriotisme donna les bons effets qui sont naturels à cette vertu. — Autres preuves. Les Espagnols, les Napolitains, les Tyroliens, les volontaires allemands de 1813 furent assurément animés, contre les armées de Napoléon, d'un énergique sentiment de résistance patriotique. Au début cependant ces levées patriotiques se laissèrent battre aisément ; il leur fallut, pour devenir redoutables, devenir des soldats.
Naturellement l'énergie que Tart, que l'institution ont faîte, continue à dépendre beaucoup
des conditions ou circonstances de cet art, de cette institution. Quand celles-ci varient, en bien, en mal, il y a répercussion sur l'énergie militaire. — On pourrait à la rigueur dire d'un mot : « Tout dépend de la discipline » mais il faut entendre ce terme avec largeur, comme au reste l'entendent les militaires intelligents. Ecoutons-les : « A la guerre, le premier élément de succès, c'est la confiance du soldat en ses camarades et en ses chefs. L'homme qui expose journellement sa vie a besoin de pouvoir compter sur ceux qui combattent à côté de lui. Une troupe qui se sent" dans des mains habiles marche sans arrière -pensée là où on veut la conduire. Si, au contraire, elle se défie, elle ne regarde plus en face d'elle, mais cherche à droite et à gauche, et quelquefois même en arrière, le moyen de s'échapper. (Général Thoumas. Les vertus militaires^ p. 121).
Donc, il faut d'abord que le soldat se sente dans des mains habiles, sans quoi il marche à contre -cœur, obéit mollement ou même désobéit. Il s'ensuit que tout premièrement la discipline dépend du chef; et il ne suffît pas qu'il soit d'un caractère ferme, il faut encore qu'il ait un talent reconnu. Puis ces deux choses liées ensemble, confiance au chef, discipline, il semble bien qu'elles retiennent encore avec elles là
confiance du soldat dans ses camarades. Car le soldat sait qu'indisciplinés on se bat mal, et que, par suite, dans l'indiscipline, chacun ne peut compter avec sûreté sur ses voisins.
Dans les périls de la guerre, l'homme ordinaire se sent petit, chétif. Il désire, il appelle de tous ses vœux un être supérieur, autrement puissant que lui contre le danger, un Dieu ou au moins un demi-dieu mortel. Il ne demande qu'à rencontrer cet être pour se confier en lui et se rassurer sur lui. C'est pourquoi un général éprouvé est suivi de ses soldats avec une sorte de foi, d'exaltation quasi religieuse. Quand Turenne fut tué, ses soldats tinrent de véritables propos de fanatiques. « Qu'on mette, disaient-ils, à notre tête la grise (c'était la jument de Turenne), elle nous conduira encore à la victoire. » Ce que Napoléon inspirait à ses soldats, on l'a dépeint mille fois. On sait que lorsque l'empereur apparaissait brusquement sur quelque coin du champ de bataille, la troupe exposée au feu le plus meurtrier, et démoralisée, cessait de craindre ; les blessés se relevaient, essayant de regagner le rang ; les mourants retrouvaient la voix et l'acclamation.
C'était pour tous comme une manière de résurrection, et c'était une scène étrange^.
1. Quiconque a vu les foules dans un péril qui les menace ou les émeut (pourvu que ce péril soit clair et pas
142 L\ GUERRE ET L'HO>rME
Nous venons de voir comment, dan*^ une armée, tout se lie et finalement se suspend à une individualité ou à quelques-unes. A présent, guidés toujours par les militaires, il faut examiner le rôle du chef, ce que sa capacité vaut et ce que son incapacité coûte dans les relations de l'armée avec Tennemi, dans le conflit guerrier. Les civils, certes, ne contestent pas l'importance, l'influence sur les événements militaires d'un chef de génie. Toutefois les civils sont, à cet égard, fort loin de ropinion qu'on rencontre implicitement ou expressément énoncée chez les militaires. Un général (je ne sais vraiment plus lequel) a dit: « Mieux vaut une armée de cerfs commandés par un lion qu'une armée de lions commandée par un cerf. » Le propos est plaisant, et j'admets qu^on le qualifie d'outré. Il a un défaut plus grave à mon sens : il semble que ce général ne considérait dans le chef qu'une qualité, l'énergie, tandis qu'à coup sûr, comme tous les généraux, il ne tenait pas moins de compte de la capacité du chef. Quoi qu'il en soit, l'essentielle signifia
trop urgent) : incendie, inondation, etc., u observe qu'eUes cherchent d'instinct un individu qui les guide^ les commande; elles aspirent à la subordination, et c'est un insttncL fort raisonnable, car sans cette subordinatton il n'y a pas d'action concertée.
cation du propos est ceci : l'énergie des soldats ne sert de rien avec un chef qui ne sait pas remployer; Tarniée la plus valeureuse ne gagnera guère de bataillt^s en dépit de la lâcheté ou de rineptie do son chef. Et inversement, un chef énergique et habile est capable de mener à la victoire des troupes fort médiocres. (Je ne dis pas des troupes lâches, parce qu'en réalité notre général n'a pas pu avoir la pensée de troupes lâches, nous un J)on chef. Rappelons, en effet, (juc pour les militaires l'énergie du soldat est plutôt chose faite par art que chose naturelle). Au fond, et Foutrance de la forme à part, tous les militaires pensent comme notre général.
Suivant eux, le chef qui unit le génie tactique et stratégique à la fermeté, à l'activité, est de force à balancer tous les avantages que l'ennemi pourrait avoir de son côté.
Voyez à quoi nous aboutissons. Le chef nous apparaît comme la cause, non pas unique, certes, mais centrale, comme une cause qui n'agit pas seulement par elle-même, mais à la fois par elle-même et par le moyen des autres. Toutes se rattachent à ce centre et prennent de lui leur branle, comme aurait dit Montaigne. Et par là nous découvrons en partie le contingent, l'accidentel qu'il y a dans les événements de guerre. Et c'est bien à quoi j'en voulais venir.
La contingence — Monseigneur le hasard, comme a dit un jour Frédéric — entre dans la guerre par le chef, nous venons de le voir; il entre aussi par le bout opposé, o'est-à-dire par le soldat ; et à vrai dire par tous les bouts.
On peut perdre une bataille parce qu'un charretier s'est fourvoyé. Le pain qu'il portait n'est pas venu. Le soldat s'est battu à jeun : et, dame ! le soir, juste au moment du coup de collier, les forces physiques étaient parties, entraînant la force morale. On peut perdre une bataille parce que des fournisseurs ont livré de la mauvaise chaussure * ; parce qu'il a plu, que les routes sont détrempées; parce qu'il y a des vignes et des raisins verts le long du chemin, ce qui donne la diarrhée ; parce qu'un officier d'état-major s'est égaré ; parce que le cheval d'un autre s'est déferré ; parce que quelqu'un a apporté de quelque part un germe de typhus ou de fièvre typhoïde, ou de choléra, ou de peste ; que sais-je encore ? — II y a plus singulier: on peut perdre une bataille parce qu'on s'imagine l'avoir perdue '.
Et enfin on peut voir chez les stralégistes
1. Car tt on gagne les batailles plus avec les jambes qu'avec les bras, » suivant un dicton célèbre.
2. Voir, dans les mémoires de Turenne, la bataille de Nordlingen.
t'uiubien de fois le brave s'est fait battre, grâce à sa bravoure niénie, et parce qu'il croyait qu'à la guerre la bravoure e^i tout: erreur particulièinent vivacc ehcz les Français. Au moyen âge elle leur vuhil de belles défaites : Crécy, Poitiers^ AzincourL Que de fois le général en chef a pu écrire à un général subordonné: « Mon cher, vous avez conduit votre attaque avec la dernière vaillance, c'est certain ; mais vous l'aviez mal préparée ; vous êtes parti trop tôt ; le plat n'était pas encore cuit. Quelques coups de canon de plus, une demi-heure de feu de plus, dix minutes peut-être, avant de vous lancer à l'assaut, et vous battiez l'ennemi, au lieu d'en èlre battu. » (Voir dans Trochu le témoignage de Bugeaud sur nos combats avec les Anglais en Espagne).
11 faut se persuader qu'un soldat qui fuit tout à coup peut entraîner plusieurs camarades, ceux-ci le reste de la compagnie, celle-ci son bataillon, et ainsi de suite. C'est que toute armée est comme un filet assez délicat qui supporte une très forte tension, le poids lourd de crainte ; une maille défaite, et voilà que, de proche en proche, les mailles sont sollicitées à se rompre. Un général qui commande à 100.000 hommes manie 100.000 cléments réfractaires à ses combinaisons, lesquelles seraient tou-
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jours déçues si le générai adverse n'était soiiiiiîs au même aléa; mais il TesL Celui-là reste vainqueur chez qui les cent mille éléments à tendance dispersive mettent un peu plus longtemps à se découdre. Je ne fais que répéter ce qui a été dit mille fois par des militaires.
Le moral du soldat est très variable. Cela croît et décroit, monte et descend au gré de cent conditions extérieures, et même de conjonctures assez légères. Que d'exemples on pourrait alléguer de cette instabilité du moral ijulitaire ! En voici un. Certes, on en conviendra, peu d'armées ont laissé dans Thistoire un meilleur renom que les soldais (rArroIe, de Castiglione, de Lodi. Et cependant, après une malheureuse affaire à Caldiero^ on voit ces soldats bien détrempés. Bonaparte sur le moment s'en plaint au Directoire. 11 s'en souvient encore à Sainte-Hélène et écrit: «f L'aHaire de Caldiero avait singulièrement baissé le moral des soldats français ». Et Marmont : « Cette campagne si courte est d'autant plu^î remarquable (pour le génie de Napoléon) que les troupes étaient, sous le rapport du nombre, inférieures à Tennemî, et d'un autre coté se battaient mal et semblaient avoir perdu toute leur énergie. » (Cité dans Etude sur la campagne de 1196-91 ^ yràv J. C, p. 204U
Que le gain d'une bataille puisse être dû au hasard, on raccorde encore sans trop de difficullé ; mais le gain de plusieurs batailles sucsucccssivesj de toute une campagne !
Évidemmeiil, à mesure que le succès se répète du même coté, il faut penser que la part du hasard décroitj que celle de la déterminalion augmente ; il devient presque certain que quelque qualité tlans le vainqueur cause ce succès continu ; mais... Taflirmer d'une manière absolue et pour tous les cas possibles, cela me parait bien téméi-aire.
Songez à c:eei. Une victoire due au hasard n'en donne pas moins hardiesse à Tun, timidité à lautre. Par (*eUi même elle peut, cette victoire imméritée, devenir la cause suffisante d'une seconde vi<ioirc. Sans compter que le hasard n*est pas éliminé de cette seconde affaire, parce qu'il a agi dans la première. Et deux vicloiresj savez-vou.s bien que cela peut suffire à établir solideinent d'un côté la conviction de la supériorité, el tle l'autre côté le sentiment contraire, et en coni^équence décider du reste de la campagne. 11 y a encore ceci : la victoire, due à la fortune, livre assez souvent au vainqueur une position si inlluentè^ si dominante, que rien du côté du vaintu ne parvient à racheter cet avantage,
C'est pourquoi les militaires qui ont acquis par expérience une juste idée des fortunes de la guerre et des caprices de la yicloire, ne se grisent pas de la gloire guerrière, comme MM* Chauvin et Prudhomme. En comparaison de ces vibrants, les militaires paraissent froids. Et ils le seraient plus encore, s'ils n'étaient pas finalement atteints par le vil" enthoLisiasme propre aux gens qui ne se battent pas. Artistes^ peintres, sculpteurs, poètes, propagent cette contagion. Un moment vient où le grand capitaine se laisse infatuer , perd de vue les images de la réalité dans l'immense et capiteuâe volée d'encens dont on l'environne.
En résumé, les militaires conlrecarrenl notre vanité d'espèce, à nous civils, en nous montrant l'homme commun fort diflérent dans le péril guerrier de ce que nous ritnaginonS. Ils contrecarrent également, et sans d'ailleurs r songer, l'amour-propre national; car ceux dVnitre eux qui ont écrit des ouvrages spéculatifs sur les guerres modernes concluent à peu près comme il suit : « En somme, les peuples européens. Français, Anglais, Russes, Allemands, etc., s'équivalent comme bravoure, Seides les formes sous lesquelles ces peuples manifestent leur énergie difl'èrent de l'un à l'autre; tel par 1
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LA VICTOIRE Fi9
exemple a plus d'élan, tel autre plus d'opiniâtreté, et cela encore s'équivaut. En effet, nous avons (ajoutent les militaires) relevé dans un certain nombre de batailles lechiflFre des pertes les plus considérables que les troupes des diverses nations aient subies, relativement à leur effectif — subies sans lâcher pied. Nous en avons tiré une sorte de moyenne du courage, et la voici : les troupes Européennes sont capables de perdre 25 0/0 ou 20 0/0 de leur effectif dans une seule et même occasion; c'est le terme de leur endurance; au-delà, il ne faut plus compter •sur elles. » — Admettons qu'il y ait un peu de témérité dans cet énoncé si précis de 25 0/0; il reste cette constatation d'égalité qu'il importe de retenir.
Rien n'est plus sain que de lire les ouvrages de stratégie, de tactique. Et il est dommage que cette lecture ne soit pas populaire; car on y puise quelques vérités propres à rafraîchir une certaine chaleur de tête, à rabattre certaines fumées. On y voit (je me répète et me résume) que les peuples européens, en fait de courage, s'équivalent; que la guerre est un art difficile, compliqué, et ingrat en ce sens que le plus grand artiste ne peut jamais mettre ses plus sa-
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vanleB ou sages combinaisons hors tics mains brouillonnes du hasard ; et que cependant, en géiiénil et à la longue, Thomme de tète, de calcul froide niaitrise à la guerre riionimo qui n'a que du cœur, et triomphe de toute sa fougue.
El maintenant voici M. Chauvin ou M. Prudhomnie^ bref l'individu ordinaire (jui compose les niâsseB. Cet homme prêt à se jeter tout Ijouillant dans Taventure guerrière à la suite de quelque souverain ou ministre qui joue de luî, de ses passions vaniteuses, cet homme, dis-je, Je l'aborde, je l'entreprends, j'arrive à lui persuader que la partie oii il se laisse engager sera* décidée, non par le courage, mai^ par l*ai'L., prévoyez-vous le résultat ?
Le voici : la température de notre homme baisse à Tinstant déplus de moitié. S'il n'est pas devenu absolument froid pour cette guerre qui rennamniait, il s'en manque de bien peu. Car iSeries il est encore quelque peu flaltr* de posséder des généraux habiles, mais quoi ! ce n'est pas du tout la même chose que d'avoir des soldats plus braves. Il ne se voit pas général, lui, tandis quil se voyait soldat.
Pour les lettrés. — En tout événement historique il y a Teffet des causes générales et TefTct
diseauses accidentelles. Ce mélange existe toujours, mais la proportion varie. Selon le genre dVvénement, la principale efficacité appartient, tantôt à la cause générale, tantôt à la cause accidentelle »
Jadis les Iiistoriens arrêtaient volontiers leur vue sur les rirconstances superficielles; ils s'en rapportaient aux premières apparences, aux rjïuses voyantes. Il leur paraissait que telle baifiille avait été gagnée par une manœuvre habile [rim général; telle autre perdue parce qu'un phénomène accidentel avait effrayé les soldats ; et ils s'en tenaient là, sans inquiétude ni soupron de cause moins manifeste. Sans doute il leur arrivait ainsi de manquer parfois de pénétration, de profondeur. — Aujourd'hui nous en avons trop. Nos historiens ne reconnaissent plus partout que l'action des grandes causes^ telles que les institutions d'un peuple, ou ses mœurs ou son génie; et l'accidentel n'est plus iKlmis ; il est complètement débouté. On a chassé honteusement de l'histoire « la petite cii!ise ïï. C'est que les grandes causes font bien dans les considérations de l'historien. Elles témoignent ~ fort au hasard — de sa profondeur. Le candide historien qui oserait dire de nos jours : tf Carthage fut peut-être perdue parce qirh Zama ses éléphants rebroussèrent chemin»,
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f|uelle figure ferait-il, je vous le demande, auprès de cet autre historien qui dit avec gravité: tf Entre Rome et Carthage^Tissuene pouvait être douteuse: Carthage était une ville cominerranle qui employait des mercenaires, Rome une ville d'agriculteurs qui avait une armée nationale, etc., elc* » ?
} Aprèsîs cela, je le reconnais, les liistorieTis
cèdent aussi à une autre tentation , où
I ramour-pro)H-(^ personnel n'a point de pari,
, L'esprit se laisse aisément prévenir par une
idée fausse, mais plausible, à savoir qu'un événement très influent sur les destinées d'un peuple a dû être très déterminé : « A grand edeî, grande cause », se dit-on presque naturelle-
I nient. Or, qu'est-ce qui est plus inlluent, au
moins en apparence, qu'est-ce qui est k jilus grand elTêt )) qu'une victoire où une défaite ? Et cependajU, en vérité, il n'existe aucun lien
) régulier, aucuirie connexité démontrable, en-
tre ces deux qualités ou aspects d'un événement, rimporlant, le nécessité. Rien n'est plus influent sur la destinée d'un homme que la chute d'une tuile dont il a la tôte cassée. Et riea de plus accidentel. Or, ne croyez pas que le sort d'un particulier etles destinées de cet ensemble de particuliers qui forme une nation soient régies par des lois totalement différentes.
WV'Ç?'-
Le public lettré voit cFun bon œil Temploi des grandes causes; il les accueille; il se les approprie; il en décore sa conversation; cela le fait participer à la profondeur de l'historien. Ces observations générales — un peu longues, je le crains, — appliquons-les à notre sujet.
L'armée d'une nation vient-elle de remporter une victoire, en ce cas les historiens, les chroniqueurs et journalistes de la nation victorieuse, et à leur suite la masse du public lettré, embrassent avec une chaleur plus vive la théorie des grandes causes. Tout le monde y adhère ferme. Mais voici qu'il survient une défaite. Oh ! alors il y a de l'embarras, de la gêne, du tirage. On découvre à nouveau que les petites causes existent et agissent à côté des grandes. On allègue que dans le cas présent ces petites causes ont fait leur office : « Tel général a conçu une funeste manœuvre ; des accidents imprévus ont empêché telle réserve d'arriver à temps », etc. On voudrait bien mettre toute la responsabilité de la défaite sur le compte de ces causes individuelles, accidentelles ; mais on se souvient d'avoir accordé aux qualités nationales tout le mérite de la victoire; on n'ose pas dispenser
res causes de toute contribution à la défaite. Et puis il y a tout à Tentour les peuples voisins, tiMHoins peu bienveillants, qui nous observent. Ceux-tî justement s'accordent en cette opinion que notre défaite dérive absolument de nos tléfauts et vices nationaux. — Ai-je besoin d'expliquer pourquoi les peuples spectateurs professent ordinairement une théorie des causes qui est juste le rebours de celle du peuple intéressé ?
Rien de plus instructif à ce sujet que Thistoîre de 1870.
Vninrue en 1870, la France dut subir, avec les exigences prusiennes, quelque autre chose en plus. Les journalistes de tous les pays, qui n'avaient pas combattu, voulurent néanmoins participer à la victoire et triompher aussi de nous. Dès que notre défaite leur parut certaine, ils nous découvrirent une décadence morale, dont ils ne s'étaient pas beaucoup aperçus, aux jours peu lointains pourtant de Sébastopol et de Solférino. Et tout naturellement, du même roup, ils s'avisèrent que le vainqueur possédait, à en utre comblé, les vertus qui nous manquaient. Par la distribution libérale, sans parei- Tïionie, du dénigrement à Tun, du panégyrique
à Vautre, ces journalistes montrèrent quel prix ils attachaient à la vertu. Et aussi ils indiquèrent par là, avec discrétion, qu'eux-mêmes en possédaient une estimable dose.
Je ne dis pas que le concert des journaux européens n'ait pas blessé sensiblement mon oreille. Ces voix insultantes me furent d'abord quelque peu désagréables. Ce fut l'ennui d'un moment. J'eus le plaisir de me constater bientôt insensible, puis intéressé et même amusé gravement, à la façon du naturaliste qui observe les instincts des bétes.
La pratique du suflrage universel chez nous, sous l'Empire, avait commencé à étonner mes yeux et à les avertir. Avant 1870, ils trouvaient déjà à la sagesse du nombre un air suspect de préjugé. 1870 les désilla complètement. J'aperçus alors en pleine netteté ce qu'était réellement une opinion publique, celle d'un pays... celle de plusieurs pays mis ensemble. Je compris que l'accord de milliers, de millions d'hommes sur une même idée ou un même sentiment constituait un phénomène imposant, je dirai même accablant; et rien de plus. 11 pouvait arriver que ce concert formidable valut moins d'être écouté et compté que la voix d'une seule personne. 11 me parut que le nombre des participants à une opinion n'était pas du tout un
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garant de la vérité ou justice de cette opinion; que c'était plutôt Je contraire, le courant opinionnel étant d'autant moins profond qu'il avait plus de surface; et qu'il fallait surtout se défier quand, à l'étendue, le courant joignait la rapidité et la véhémence.
(Ce que depuis 1870 j'ai vu se produire en France et à l'étranger ne m'a pas précisément donné des motifs de changer d'avis.)
A la regarder à distance avec sang-froid, celte Europe de 1870 est vraiment une curiosité. Son fond vrai, pas neuf, ancien au contraire, fut l'adoration de la force, devant laquelle l'Europe se prosterna à deux genoux; mais ses hommes de plume, plus avisés que leurs devnnciers, par l'effet du progrès sans doute, tâcheront il<» persuader aux autres et à euxnu^jncs que leurs génuflexions s'adressaient à Tautol de la vertu allemande. Et pour dérouter tuut-i*-fail les soupçons ti cet égard, ils prirent la précaution de généraliser. Ils dressèrent devant eux, pour s'en couvrir, une philosophie hifcilorîque de physionomie très morale, et il fut vcvil dans tous les journaux que toujours et partout la victoire était chez le victorieux l'effet el la révélation indiscutable des supériorités jiiDralcs.
Or il nV avait pas plus de soixante ans (c'est
un jour pourThistoire) que tous les Étals de cette Europe avaient été battus et rebattus à plaisir par la France impériale. Et qu'était en somme le succès des Prussiens auprès de cette veine de triomphes qui va de 1800 à 1815?Gertes des suprématies guerrières ont plus duré, aucune cependant n'a été comparable et par la 'quantité des batailles gagnées et par la diversité des peuples vaincus. Pourtant on n'entendit, dans toute cette presse européenne, personne qui se souvint le moins du monde de ces faits aveuglants et qui se dit: <c Les Français de l'époque impériale étaient donc bien vertueux, bien supérieurs en moralité, qu'ils aient vaincu toute l'Europe ; ou l'Europe bien terriblement inférieure à la France- » Nul ne songea à rappeler l'épopée napoléonienne, ou au moins nul ne vit que cette épopée est bien l'expérience la plus décisive que l'histoire fournisse au philosophe curieux de savoir si réellement les vertus font la victoire.
Si quelqu'un en 1870 avait songé à cette étude expérimentale, il eût recherché avec soin quel jugement les Français de l'Empire avaient porté sur leur succès, car c'était évidemment là un élément digne qu'on en tînt compte. Et alors le chercheur de 1870 aurait aperçu quel que chose qui l'aurait sans doute frappé par eontraste. Il aurait vu que les Français intelli-
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gcnts, la partie la plus éclairée, la meilleure de ce peuple, avaient assurément cru à la Si ipériorilo de Tarmée nationale; que parmi ces Français éclairés la série des victoires françaises n'était certes pas considérée comme un efïet sans cause.s. L'avantage du génie dans le grand chef; Tavantage d'un grand nombre de lieutetenaiils eux-mêmes fort habiles et exceptionnels ; (les troupes qui, sur leurs succès antérieurs, tenaient pour infaillible la victoire de demain; des ennemis qui subissaient en sens coiUrairo l'ascendant des batailles précédentes, telles étaient les causes admises et reconnues ; causes spéciales, supériorités techniques, mérites de métier. Mais aucun de ces Français n'avait songé à rapporter tout à unecause unique ou prépondérante d'ordre supérieur, telle que la moralité générale des Français, la vertu nationale, ete. Ils étaient plutôt disposés à juger sévèrement leur pays, à penser que la nation, horâ de Tordre militaire, avait déchu en tout, l^t ^'ils voyaient de la vertu quelque part, c'était plutôt dans les initions vaincues. Leur estime, et peutctre pourrait-on dire même leur adniiralion, allait de préférence à l'opiniâtreté du patriotisme Espagnol, à la résolution désespérée des Russes, à ce mélange d'enthousiasme et de réflexion pur lequel les Allemands s'étaient
relevés. En étudiant la France de 1815, j'entends la France haute, celle qui compte, le chercheur de 1870 aurait peut-être douté de sa philosophie historique. — Et qui sait si en même , temps il n'eût pas compris le double exemple qui lui était par là offert, j'allais dire lui était administré, exemple d'équité envers autrui, exemple d'attitude digne devant la force.
Donc^ quand son armée vient de gagner une bataille, un peuple en conclut sans faute qu'il est plus brave que le peuple à armée battue.
(Kt je ne dis du tout qu'il n'en conclue que cela, qiril ne s'adjuge pas, en sus d'une bravoure supérieure, bien d'autres supériorités). Ainsi, au hasard des victoires, tantôt le Germain chante la préexcellence de sa race, et tantôt c'est le tour du Gaulois. En vain vous direz au Gaulois ou au Germain : « Ouvre donc un peu l'histoire, mon ami, tu t'y verras tantôt battant, tantôt battu avec le môme adversaire. »
Ce n'est pas que le vainqueur du moment, Gaulois ou Germain, ait tout à fait oublié ses défaites antérieures. Il s'en souvient bien; seulement il n'en tient pas compte. Il n'y a pour lui que la dernière affaire qui soit significative.
(( S'il a été défait jadis, lui, Germain ou Gaulois, c'est qu'il n'était pas encore entré en pleine possession de soi-même ; qu'il n'avait pas développé tous ses dons, atteint toute sa croissance; mais à pi*ésent et désormais... » Ce que le Germain ou le Gaulois oublie encore, c'est cjLiGj dans le passé, il a déjà, après quelque vietoirej pensé et parlé de même. « Et cependant, mon ami, depuis cette victoire qui t'avait promis une supériorité définitive, tu as été bel et ]}icn rossé en telle et occasion. » Ainsi je lui parle. Mais si vous croyez qu'il m'écoute! Autant vaudrait raisonner un fou.
C'est qu'il l'est effectivement, fou : la victoire Ta momentanément jeté dans la démence.
Comme en ce livre je fais un peu métier de médecin, volontiers je vous dirai, ainsi qu'ils disent: u Voulez-vous voir un joli cas de cette ailerlion? )> Et non seulement le cas est beau, mais il e^\ tout récent, et puis observé sur un sujcl ([u'on aurait cru plutôt réfractaire.
Il faut d'abord que vous sachiez l'occasion, la vicLuirc qui fut le point de départ. Le vainqueur lui-même, l'amiral américain Dewey, va
nous la raconter. — Le 27 avril 1898, l'amiral Dewrey, à la tête d'une flotte de six navires, cinglait vers les Philippines, où il allait rencontrer la flotte espagnole de Montojo. Le 30 avril au soir, il entrait dans la baie de Manille et le lendemain, à cinq heures quarante et une minutes du matin, Tescadre américaine ouvrit le feu. « Pendant que nous avancions, deux mines sautèrent en avant du vaisseau amiral, mais trop loin pour causer aucun dégât. L'escadre maintint un tir continu et précis à des distances variant de 4.000 à 1.500 mètres. Le feu de Tennemi était vigoureux, mais généralement sans cfTet. A sept heures, le vaisseau amiral espagnol Reina-Gristina fit une tentative désespérée pour quitter sa ligne et engager le feu de plus près; mais il fut reçu par une si violente décharge qu'il put à peine retourner à l'abri qu'il avait quitté. L'incendie allumé par nos boulets
I ne fut éteint que lorsqu'il sombra. »
A sept heures trente-cinq, Dewey, jugeant que ses hommes avaient bien travaillé, fit cesser le feu, et l'équipage se mit tranquillement à prendre son breakfast, important repas, comme on sait, dans l'économie domestique des Amécains.
« A onze heures seize, continue le rapport, je repris l'attaque. A ce moment le vaisseau ami-
ln2 LA GUERRE ET l'hOMME
ral el presque toute la flotte espagnole étaient en Jlanime:^. A douze heures trente, Tescadre ce&sa lo feu, les batteries se turent et les vaisseaux sombrèrent, brûlés et abandonnés. >i
ce Les Espagnols avaient 400 morts el environ 600 blessus; les Américains n'avaient pas un mort et seulement 7 marins légèrement aUoinls, Quant aux vaisseaux, ils n'avaient subi que d'insignifianl3f^ dommages. »
Vous voyez que la victoire de Manille n'était pus précisément colossale. Ce n'est pas là Trafalgar. Cependant, dès qu'elle fut connue du peuple américain, la fièvre se déclara; elle envahit tous los membres du peuple, et avec une iuleusilé surprenante. A l'instant, tous les journaux, toutes les revues des États-Unis furent remplis de Tamiral Dewey, biographie, caractérisé, élogié, exalté, dessiné et peint. Pas un délail de son enfance antérieure, fort peu rofuiirquable, (Tm illeurs, qui ne fût répété l\ satiété par mille et mille feuilles. Le sujet étant un peu court, an l'allongea et l'amplifia avec la biographîci des parents, amis et simples connaissances* Ou piocha, tout autour de Dewey, fort au loin et au large, jusque-là « qu'un instituteur de village, à qui on découvrit le mérite extraordinaire d'avoir flanqué jadis une raclée au vainqueur de Manille, eut les honneurs de la pho-
tographie, comme le seul homme qui eûl jamais battu Dewey. »
Et cette fièvre violente fut encore plus notable peut-être sous le rapport de la durée. Dixsept mois après la journée de Manille, en octobre 1899, le vainqueur n'était pas encore rentré dans son pays. Or, pendant ces dix-sept mois d'attente, les artères des Américains se maintinrent constamment à un chiffre effrayant de pulsations. Pendant ces dix-sept mois, tout, absolument tout, fut à la Dewey : meubles, maisons, pardessus, cigares, chapeaux, cabarets, et jusqu'aux villes et villages nouvellement fondés. Le nom de Dewey était devenu aussi populaire que celui de Washington et son visage au moins aussi répandu.
Le 1" mai 1899, anniversaire de la bataille de Manille, la nation américaine célébra lé Dewey Day comme elle célèbre le Washington Day et le Lincoln Day. A l'annonce du retour de Dewey il se produisit un redoublement qu'au reste tous les hommes de Fart avaient prévu. La réception de Dewey à New-York, le défilé de ses troupes, donnèrent lieu à une crise de délire, laquelle par bonheur ne dura qu'un jour. Mais le peuple américain s'en ressent encore *.
1. Ces Américains, tellement grisés, comptaient-ils gagner des dollars, à la conquête des Philippines ? Oui,
Tels sont les peuples. Celui-ci, républicain, démocrate, industriel, commerçant, ami du gain, ssans roi ni princes, ni caste noble ou guerrière, la théorie l'indiquait comme ayant touîo i^haiice de rester indemne; l'imprudente théorie a reçu là un démenti qui donne envie de rire tristement...
Une double théorie : celle de Spencer, celle d'Hugo. Spencer : « Plus on est industriel, moins on est guerrier. » Hugo : « Otez les rois, vous ôte/. la guerre. »
Je ne crois pas qu'on aitjamais vu une armée, après une victoire — pourtant gagnée par ellemême el au prix de son sang, — s'emporter dans un délire égal à celui des foules américaines, après la victoire de Dewey; au délire des foules anglaises, après la victoire de lord Roberts sur le uén«'*ral Cronjé (victoire remportée de loin u coups de canon par 40.000 hommes sur 4.000). Pourjouîr vivement d'une victoire, il faut, senible-t-il, que d'autres en aient eu la peine.
quelqueS'ViDs; mais non le plus grand nombre. Pour celuici quel principe d'enivrement? L'orgueil, la vanité, évidemment. Et Von voit aussi dans cet exemple qu'il n'est pas besoia que la victoire ait été difficile, méritante. 11 n'en faut que le nom pour saouler.
11 n'y a pas un peuple — fut-ce le moins pourvu de gloire aux yeux des autres — qui n'ait quelque commémoration guerrière, quelque souvenir dont il se grise à jours fixés : une bataille qu'il a gagnée dans le temps, — ou qu'il croit avoir gagnée. Gela fait à ce peuple une sorte de vin qui se prête à être bu, rebu, vin inépuisable où l'ivresse nationale se renouvelle sans fin.
On pourrait offrir à tous les peuples quelques observations qui, pour parler populairement, mettraient un peu d'eau dans ce vin trop capiteux. Ce peuple à genoux devant une minute de son passé, c'est-à-dire en somme devant lui-même, nourrit une illusion énorme. Il se figure que les peuples circonvoisins ont de ce passé la même image, la même idée que lui. Il ne soupçonne pas les contestations auxquelles la gloire militaire est comme vouée. Que de batailles qui passent ici pour victoires sont tenues tout à l'entour pour affaires douteuses, ou même pour défaites positives. On a vu souvent deux nations, après s'être battues, chanter le Te Deum chacune de son côté, ce qui faisait, résultat piquant, deux victoires pour une seule afTaire.
1H6 L\ GUERRE ET l'kOMME
Tu veux un exemple ? Ea voici deux :
Waterloo : Sais-tu que les Anglais et les Prussiens s'en disputent la gloire, et même avec une jolie aigreur? Et pour nous, vaincus, qu'est-re que Waterloo ? une victoire qui nous est otéc (les mains par un second adversaire, lequel surviejit, grâce à l'impcritie, sinon même à la trahison d'un général, et accable des gens lassés L
Selon nous, rien de méritoire là-ded.ins, ni pour Anglais ni pour Prussiens. N'est-ce pas en France le sentiment public?— Parfaitement,^ — ■ Mainlenunt as4u quelque peu dans la mémoire ce que Lamartine, Michelet, Louis Blanc ont écril sur la bîi titille de Valmy, je devrais dii'e ce qu'ils ont chanté; car vraiment ils ont fait làdessus des odes et des dithyrambes, — Je m'en souviens suffisamment. — Hé bien, va-t-en lire SybeL De ce côté-là, Valmy, qu'est-ce? Une insignifiante canonnade ; et avec cela, selon Sybel, Farmée française était en posture de recevoir un coup mortel. « Il n'est pas permis de douter {tu entends bien) que Kellermann n'eût été facilement refoulé sur Doinouriez et tons deux précipités dans la vallée de PAisne, L'armée française ne dut son saluL qu'à Tindcci-
1. Pour Dous, Français, les PriiasieDS à Watui-loo sûflL vriiLment lu trtîjslème larron de la fable»
sion de Brunswick. » Voilà qui est un peu loin de nos dithyrambes. Veux-tu admettre à présent des souvenirs personnels?... J'ai rencontré des Allemands qui sans doute auraient fort ému ta bile française; car ils assuraient tranquillement que la plus belle part des victoires de Napoléon revenaient aux troupes étrangères mêlées à nos soldats: Italiens, Espagnols, Wurtembergeois, 'Autrichiens, Prussiens. — C'est absurde ! — Tu le dis, toi, intéressé, donc mauvais juge. Mais, d'ailleurs, peu importe que les autres aient tort et nous raison : les autres sentent ainsi. Et qu'est-ce qu'une gloire dont les autres ne conviennent pas? Se congratuler soi-même et seul, pauvre plaisir ! — Mais il y a les spectateurs désintéressés, les neutres. — Les neutres sont des indifférents et des indécis. Que nos batailles soient ou non des victoires, ils ne s'en inquiètent guère. Ils détournent les yeux, uniquement émus de leur propre passé* Et voilà cette gloire qu'on paye si cher !...
Lorsque la qualité de vainqueur apparaît incontestable d'un seul côté, ce qui est plus rare qu'on ne croit, ce vainqueur s'abuse encore. Il s'imagine que la victoire l'a mis en posses-
k sîon iruiie supériorité reconnue de tous ou au
moins du vaincu. Le vaincu attribue sa défaite au hasard, ou au moindre nombre ou à la faute de quelt|ues individus; et si, par exception, il avoue r|uelque supériorité au profit du vainqueur, cette supériorité est d'un genre pas très haut jiUu é dans l'estime des hommes. La supériorîlë accordée est-elle d'un genre assez relevé.*, alors, selon le vaincu, il se trouve dans le vainqueur des défauts qui réduisent à rien la supriiorité concédée. Quant à sa défaite, le vaincu la pare, l'accommode de ses propres mains, et de telle façon qu'elle devient à ses yvux plus glorieuse (|ue la victoire du vain- . queur. Ne dites pas « c'est exagéré » car cela est justeiuent sous nos regards. Les revers de la France en 1870 ont été célébrés en vers, en prose, chantés, peints et sculptés dans un sentinicnt qui n'est à aucun degré celui de l'humi- Ualiun intime et consciente^ La formule Gloria çiclis^ dans sa concision énergique, exprime bien ce sentiment. Dès 1871, l'ambassadeur d'AlIenKigne à Paris écrivait: « Ici on ne peut pas sentir le plaisir d'appartenir à la nation victorieuse, »
'- Car, d'ailleurs, on avoue que l'on a été humilié extérlenremefitj — dans la pensée des autres peuples. La dislincUoii csL essentielle.
LA VlCTOmE 169
Certainement, le lecteur l'a remarqué, dans ce chapitre de la victoire il est question de la nalion victorieuse uniquement, et pas du tout du soldat victorieux. Celui-ci, en effet, je Tai réservé; je le montrerai tout à Theurc au milieu des populations vaincues.
Entrées triomphales, — Que tu acclames ces soldats hàlés, aux joues caves, à l'air fatigué, aux uniformes poudreux et salis, je ne le trouve pas mauvais en soi : c'est ce que tu sens et penses en applaudissant que je trouve mauvais, car je t'ai pénétré, ce qui n'est pas bien difficile. Je le sais parfaitement, tu te dis : « Je suis du sang de ces braves, » ou même : « Ces braves sont de mon sang. Je suis donc moimême un brave ; il n'y manque que le fait. )> Et tu n'es pas seulement fier d'eux, tu es fier de toi ; lu te sens aussi vainqueur que ceux qui ont Vaincu, et c*est toi que tu acclames, applaudis, tout autant qu'euîc.
Tu me demandes ce que je voudrais de toi ?
D'abord que tu penses un peu aux morts. — Il y a temps pour tout, et d'ailleurs c'est fait ! —
Oui, somtiKiirement. Que tu penses aux l)lessës, ïuix malades non encore guéris qui souffrent ou hiïiguissent dans les hôpitaux. — J\v penserai demain. — Je te connais, ce demain se perd dans le futur. — De quoi leur servirait ma compassion ? Je leur enverrai de Targeut. — L*argent n'est pas tout. Je demande que lu penses à ces soldats mutilés, qui sont infirmes pour la rie. — On leur donnera des places. — C*est quelque chose, mais ça ne rend pas le membre ampulé. Que tu penses enfin aux femmes veuves de leurs maris, aux mères vcuveî^ de leurs fils. Dans cette ville qui semble prise tout eiiLière d'un délire de joie, les cœurs désolés ne manquciil: pas. Plus d'une a fermé ses croisées, et, assise à l'endroit le plus reculé de sa demeure, tremble d'entendre les lumeurs lointaines du triomphe, et sanglotte.
— Mais quoi ! est-ce que le pays n'a pas une délie envers ces soldats ? Nous leur devons un prix pour leurs périls et leurs souffrances: c'est de leur offrir l'affection et l'admiration nationales j de leur faire sentir le goût de la fjloire. KnJin tu me défends d'honorer le courage. — Fas du tout, je te défends de Vhonover du couvnge d'aiilraL
Je ne suis pas patriote, me dites-vous. — Puisque vous aimez tant les entrées triomphales, je vais vous en servir une : c'est celle des troupes allemandes à Berlin, retour de 1870. — Merci.
— Attendez que je vous lise ce journal prussien.
— Je me bouche les oreilles. — Ça n'est pas brave. — Soit, donnez que je lise tout bas, ce sera plus vite avalé. '
— Eh bien ! qu'en pensez-vous ? Soyez franc. — Ce que je pense, est-ce que j'ai besoin de le dire? Ne voyez-vous pas que je tremble de colère ; et mes joues, mes yeux, est-ce que vous ne les voyez pas ? Est-ce que vous ne voyez pas que je casserai volontiers la figure à quelqu'un ? — Je vois tout cela, et derrière ces signes je lis aisément vos pensées. Criez -moi donc que ces Prussiens sont des êtres pleins d'arrogance dans leur triomphe et que leur joie est violente, grossière, insultante, sans tact, sans pudeur, sans générosité; qu'elle est encore imprudente, iinpolitique, funeste à tous, car elle enfonce trop avant dans la mémoire du vaincu l'humiliation de la défaite et recule bien loin le jour de l'oubli; car n'est-ce pas cela que vous pensez? — Parfaitement. Etn'ai-je pas raison de penser ainsi ? — Oh ! toute raison; mais... vous oubliez un point, c'est que vous aussi avez aimé les entrées triomphales, et que vous les aime-
172 L\ GUERRE ET l/flO>f>ÏE
rîez encore, à condiliou que vi: ï^oionl les vôtres. Vous ii'exëcrez que celles trauliui*
Mon sentiment à moi enl relui du sensible et naïf poète Chatillon :
Je n*airae pas la gloire, La gloire des combats ; Et défaite ou victoire.
Je plains tous les snld^ts.