Paye, Souvenirs de ta guerre de Crimée
La minute approche où ces milliers d^hommes abrités, au-dessus de qui In mort passe et repasse à larges ailes, sauleronl hors des tranchées et s'offriront poitrine découverte* Brusquement les 800 canons se taisent, h En avant! » crie le général Bosquet, et il fait planter son guidon sur la parallèle. Alors une iumiense clameur éclate, les clairons sonnent, les tambours battent la charge. « Moment inoubliable », dit un des acteurs du drame. Je le crois sans peine. « Admirable spectacle, ajoiite-t-il. On est heureux d'avoir pu le contempler et d'avoir senti un jour son cœur battre de rémotion virile que ces grandes choses font naître. » Il est sur que dans la tranchée devant Malakoff, alors qu'on attend le cri « en avant », et que 800 bouches à feu tonnent, un homme plongé entre 25.000 autres quile répercutent, si l'on peut ainsidire, sent battre son cœur d'une émotion qui ne ressemble à aucune autre. On comprend que cet homme après coup caresse dans sa pensée les souvenirs d'une fête si formidablement grandiose ; avant tout l'humaine nature tient à sentir violemment la vie. Mais sachujis-le bien, pour que quelques hommes éprouvent tes cmolions de qualité rare, l'humanité, la civilisation, la patrie, les familles ont à acquitter un prix infiniment trop cher.
Et puis il y a le revers. Nous sommes toujours à Malakoff. L'assaut eut lieu le 8 septembre, mais on ne pénétra dans Sébastopol que quatre jours après, le 11. Ce qu'on trouva dans Tun des quartiers, le voici : des blessés russes et des blessés français, recueillis et transportés ensemble, gisaient là en quantité, sans soin et sans nourriture depuis quatre jours. Beaucoup decesbleasés élaientmorts sitôt arrivés etmaintenant étaient en pleine pourriture ; les survivants mouraient de faim entre ces putréfiés dont Todeur insupportable chassa d'abord tous les arrivants. Mettez-vous celle scène dans l'esprit à côté de Taulre. Quant aux sensations et émotions des victimes, on ne peut que bien faiblement se les représenter. (Et cela est vraiment regrettable). A une pauvre créature, dans ces conditions, un jour doit être long, et une nuit donc! Je voudrais que nos guerriers en chambre y songeassent quelquefois K
1. Paye, Souvenirs de la guerre de Crimée. Dans cette même guerre, je relève ce détail : La bataille d'Inkermann, très meurtrière, nous laisse, avec la victoire, la charge de recueillir les blessés russes. On s'acquitte du mieux qu'on peut de ce devoir d'humanité. Mais, le surlendemain de la bataille, un millier de blessés russes gisaient encore sur le sol, et huit jours après on en relevait encore quelques-uns. Ce n'est pas tout; faute d'assez de chirurgiens, une fois portés dans les tentes d'ambulance nombre de ces blessés ont dû attendre huit jours et dix jours avant d'être pansés. Que de tortures !
Hbiitf^BiAF. .,
178 L\ GUERRE ET l'iIOMME
Une phrase de Diiruy
« La guerre nourrit les mâles veiius que la paix étoiiHe. »
Combien y a-t-il d*hoiîimes qui se rendent de leur libre vouloir à cette guerre où ils nourriront les niAles vertus ? La plupart, vous Ta vouerez, ne vont à la guerre que coutraiiits, 11 s'ensuit que les mâles vertus ont un peu le luéine raractère; si on les nourrit, c'est — pour continuer la IÎLi;ure — faute de pouvoir les déposer dans la rue ou les mettre au lour. Kt cela ne fail-il pus qu'elles ne sont peut-être plus ni si mâles, ni môme si vertus ?
Ne soyons pas intransigeant toutefois. Ces périls et misères qui n'ont pas été vinihis, quelques Iioiumes — non tous — les accueillent quand même avec un certain stoïcisme, sans trop se plaindre ou se révolter. Et je conviens qu'il y a à cela quelque vertu. Mais, ne nous lassons pas de le redire, dans le même temps la guerre nourrit, chez beaucoup <lc ces guerriers, nombre de choses qui ne sont vertus à aucun degré, bien au contraire.
Notez bien que Duruy lâche cette philosophie
à propos des Romains. J'en trouve l'application à ce peuple particulièrement malheureuse. Car d'abord, à l'époque la plus ancienne, leurs guerres furent des guerres de razzias, comme au reste elles le sont chez tous les peuples barbares. Et cela nourrissait incontestablement la cupidité et l'inclination à s'enrichir par une voie autre que le travail. Cette façon àa profiler demeura toujours parmi eux la tentation d'un grand nombre d'hommes. Dans les classes pauvres on alla à la guerre pour esquiver la misère et le travail quotidien, ou dans l'espoir d'amasser un pécule par le pillage, par la vente des prisonniers de guerre qu'on faisait alors esclaves, ou dans la perspective d'obtenir à la fin un lot de terre. Quant aux membres de la haute classe, la guerre leur fut très bienfaisante ; elle leur ouvrait la porte pouraller aux hautes magistratures urbaines, lesquelles à leur tour conduisaient droit à l'exploitation des provinces conquises. Mieux que personne M. Duruy a su l'histoire édifiante du proconsulat romain ; mais l'historien oublia cette histoire le jour où, ambitieux de faire une phrase de philosophie historique, il rencontra simplement un dicton de M. Prudhomme.
180 L\ GUERRE ÎET L'HOMME
En visite chez de Moltke
Lui. " Monsieur, le rêve de la paix perpétuelle n>st pas même un beau rêve.
Mol. — Monsieur, cette pensée, je le craiii^^ n'a pas beaucoup d'autorité dans votre bouche.
Luu — l^t pourquoi donc, Monsieur ?
Moi. — 11 est trop aisé de remarquer que la guerre a fait votre fortune et votre rcnomniée.
Lui, — Mes habitudes sont restées modestes, tout le monde vous le dira.
Moï. — Sans doute ; mais peu importe. Savezvous où il faudrait placer Texpression de votre pensée, pour qu'elle fît quelque effet ? Dans la bouche d'une paysanne à qui la guerre aurait tué son fils unique, dévasté son champj brûlé sa chainiiière.
Lui. — Xon, non. Il ne faut pas deinander un jugement équitable sur la guerre à une personne dont la guerre a fait le malheur.
Moi. ■ — Ml pas davantage à la personne dont Li guerre a fait le bonheur ou la gloire. {Meifanî une ifi/inie politesse et la plus grande donreiir dans ma voix). Monsieur, vous savez tant de choses, que vous connaissez peut-être bien notre Molière.
Lui. — En cff*et.
Moi. — Vous vous rappelez peut-être le Bourgeois gentilhomme.
Lui. — Je crois que oui.
Moi (toujours plus gracieux). — Vous souviendrait-il d'un mot ?
Lui. — Peut-être ; lequel?
Moi. — « Vous êtes orfèvre, M Josse. » (Un froid).
M. de Vogiié, un esprit brillant, certes, et une àme nullement féroce, j'en suis sûr, écrit ceci : « La certitude de la paix — je ne dis pas la paix, je dis la certitude de la paix — engendrerait avant un demi siècle une corruption et une décadence plus destructive de l'hoiume que la pire des guerres. »
Je ferai observer à M. de Vogiié que la guerre détruit réellement l'homme et que la décadence le détruirait tout au plus au figuré; et qu'ainsi d'abord il joue sur les mots, ce qui est fàchru^. Mais passons. De quelles prouves M. de Vogiié peut-il appuyer une proposition dont il noii^ importe infiniment de savoir si elle est fausse ou vraie ? Nous l'ignorons ; car M. de Vogiié affirme d'un accent très convaincu, mais rien de plus. Je me demande s'il ne s'est pas aperçu qu'il manquait à donner la preuve après raflir-
malioDj OU s'il a cru reini»lacer as^ez la preuve
par Tiuitorilé de sa parole. M. de Yo njiic rt^pondra peut-être : « Où voulez-vous que je pn^ime ma pi cuve? la certitude clc la paix n'a jamais existé nulle part ! » CJqM junterneut pour vu. c|ue je querelle M. de Vugiii*, Il affirme tro[ï ferme les effets d'un étal qu'on n'a jamais vu- Il me semble qu'en pareil ras il est obligatoire (h douter un peu. M. de Vogiiê, lui, ne doute nullement. « La décadence, dit-il, serait pUis destructive que la pire des guerres, » Cela est pérernptoire. M. de Vof^iié veut-il, à défaut de la preuve expérimentale, que nous recourions ensemble au simple raisonnement ? Je demande à M. de Vogiié de m'expliquer avec quelque détail ce qu'il ferait persoimellenient s'il voyait en perspective cinfjuantc ans de paix; en quoi il modifierait sa vie actuelle^ el quelles déchéances par suite s'abattraient sur lui. Cesserait-il, par hasard, de coucher sur la dure, de se retrancher des repas, de s'ent rainer dan^^ des exercices pénibles, comme il le fait sans doute actuellement, en vue de la guerre? 11 me dira peut-être que son moral a lui est immuable ; qu'il ne s'agit pas de lui, mais des autres. — Il s^e pourrait bien que les autres répondissent (Tcux comme M. de Vogi'ié répond de luimême, et avec autant de raison.
LïiS 1*\NÉGYR1STES DE LA GUERRE 183 f
Tout le monde connaît Thisloire du cocher qui dît : « Moi, je ne suis pas croyant ; ça ne me déinoraliso pas, moi; mais il faut de la religion, yoye/.'Vous, il en faut pour le peuple. »
M, de Vogiié n'a jamais pensé qu'il tomberait personnellement en décadence; du moins il IIP s'est jamais représenté cette décadence per- .^
sfjTinclle sous des traits précis ; il s'est contenté '
(ie raii^iirer vaguement pour les autres.
La Yéritë est que personne ne se préparc ni maténellcnient, ni moralement, en vue de la guerre (hors, bien entendu, les préparations leclini<|ues des militaires). Si donc on avait (levant soi la perspective de la paix, que feraitun? — Ce qu'on fait.
i< Chose bonne en soi que la guerre. » — Laquelle ? Si vous parlez de la guerre qu'on h\i lualgré soi, défensive et juste, d'accord ; maî^ à 4-e)a nul ne contredit ; or, à vos airs profonds, je comprends que vous n'avez pas voulu énoncer une pensée si banale ; c'est donc de lautre guerre qu'il s'agit, de la guerre d'attaque, de l'A guerre injuste ; vous avez probablement voulu dire que la guerre, même injuste, <^tîiit une chose bonne, parce qu'elle cultivait
lU^
notre énergie, soutenait ou relevait nos intrurs. Pratiquer l'injustice, et avec violence, et en metlant ses deux pieds dans le sang du juste,, afin de rester plus moral, c'est d'une niDrolité surprenante, en effet; et qui la conseille nVsL pas un moraliste banal, il s'en faut m*>nie de tout... Mais peut-être que voti-e esprit na pas pris tant d'essor. Vous avez pensé plus liiiinbleiticnt : i< 11 est bon d'avoir de temps en temps à soutenir une guerre de défense, k rc])oiisser une attaque injuste, et ce malheur est une condition heureuse pour nos mœurs. » Je le veux bien; mais, pour que nous soyons injuslcmcnt attat|uës, il faut, ce me seml>I(% qu*jl y tût un assaillant injuste. .Cet assaillajit est forcément c*ïiii[)ris dans votre vœu. Au fond, vous désirez tjiie la nature ou la société fasse nu coquin exprès pour votre usage, votre avantage mural, et afin que vous restiez plus honnête homme. Ce serait d'un joli égoïsme^ si vous uvie/, vu clair au fond de votre voni ; mais en réalité voli'e cas est moins grave : vous n'êtes coupable que d'étourderie.
Il est notable que tous ces panégyristes de la guerre usent a))ondamment d'exjiressiuns lué-
taphoriques; fâcheuse note, mauvais signe. Car, trop souvent, Fimage, la comparaison remplace une bonne raison, et en dispense. C'est ainsi qu'ils disent : « La guerre régénère les peuples, elle réveille les nations endormies ; elle les tire de leur langueur ; elle nourrit des vertus que la paix étouffe ; elle réveille les courages, que la paix avait endormis ; elle nous élève audessus de nous-mêmes, etc., etc. » (Irand dieu! comme dit Courier, préservez-nous de la métaphore.
Ecoutons maintenant M. Val))ert requérant contre la paix. « Dans la paix, Fliomme s'appartient (s'appartenir, quelle mauvaise affaire !). 11 ne connaît plus d'autre règle que son intérêt personnel. » Pardon ! il connaît aussi la règle de ne pas léser l'intérêt d'autrui, et, ce qui est mieux, il l'observe passablement, tandis qu'en guerre il pratique la règle contraire, et M. Valbert en convient dans le même morceau, car ij dit: «La formule de la guerre est celle-ci: Ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit, fais-le à ton prochain ». « Il n'a plus, continue M. Valbert, d'autre occupation que celle de chercher son bien. » — Tandis qu'en guerre, il a celle de prendre le bien d'autrui. — « La plus grande des vertus est l'abnégation et l'esprit de sacrifice ; et c'est dans les armées en campagne que cette
vertu se pratique. » — Oui, avec nombre d'autres choses qui ne sont pas du tout do rabaégation. — « Ce ne sont pas seulement 1(individus que la guerre emiobUt (métaphore), niais les nations entières. » — Voilà le fin mal. La guerre ennoblit ceux niùiïiCH t|ui ne la font pnsf^- Ainsi M. Valbert, envoyant les autres à la guerre, sans y aller de sa mise corporelle, si» sent tout de même ennobli. M. Valbert dira que, s'il ne ]iaye pas de sa personne, il paye de sa boursi\ Acheter rennoblisst'Tiient, moyennanl un pi^iil sacrilice pëcimiaii'c, le marcht' t'^i avaniagciix. Je comprends que M. Valbert tienne a la guerre, elle lui vend une vive satisfaction d 'amour-propre à un \)ri\ très modi^re. Seulement, la marchandise n'est pas, k juoïi sens, de toute première qualité.
(^)uand M. Valbert dit; « La guerre ennoblit les nations entières », je lui accorde quune nation se croit en effet plus noble après la victoire remportée par quelques-uns des siens; mais je ne vois pas qu'aucune nation soit devenue reellêinent plus noble. Je ne sais si M. Valbert avait dans Tesprit des exemples à Tappui de sa thèse ; il n'en a donné aucune. ÉproiivonH un peu la proposition Valbert sur des peuples ou des temps qui aient été particulièrement guerriers. Voici la guerre île Ont ans. La
France en sort, comment ? Améliorée ? En quoi donc ? yi Michelet, ni Henri Martin, ni Dareste ne donneiil l'impression d'un gain quelconque, clans (Uicune des branches de la moralité, et tant s'en faut* La seule acquisition constante, c'est le pouvoir royal qui Ta faite. Il est devenu plus foiÈ contre les petits et moyens vassaux. Ceux-ci sont il peu près dépouillés de la faculté de se faire la guerre entre eux. Mais quoi ! si j'étais M. Yalbert, je serais tenu de dire : fatal changement, car la guerre est en somme diminuée, et avec elle la chance d'ennoblissement.
Voyez lu série des guerres oii la monarchie espagnole, aux XYP et XVIP siècle, dépense ses homnteîi et son or, en Italie, en France, en Flandre; quelle grandeur morale en est sortie pour les (espagnols ? En quoi se montrent-ils, s'il vous plaît, plus nobles ? Vers la fin du XVII" siècle, et dans le siècle suivant, ne dirait-on pas plutôt qu'il y a décadence ?
Voici la guerre de Trente ans. Personne n'ignore comment elle façonna les troupes qui la firent, et quels terribles bandits ce furent que les soldats de Tilly, de Pappenheim, de Wallenstein, de Rantzau, de Turenne. Cette guerre, si funeste au moral de ceux qui la firent, a-t-elle donc été salutaire pour ceux qui ne la firent pas, qui la regardèrent tranquillement de
188 L\ GUERRE ET l'hOMME
loin r Cela serait vraiment curieux ; mais il faudrait le démontrer.
Voici le premier empire. Oh ! je sais bien que des millions de Français ont été et sont encore disposés à concevoir d'eux-mêmes une idée très avantageuse, parce que nos soldats gagnèrent alors cent batailles. Si le simple con-
l| tentemenl de soi-même est noblesse, si cela est
> pénible et méritoire, je passe condamnation;
mais c'est là le point douteux. Et en dehors de ce contentement de soi, je prie qu'on me montre quelque cfl'et ennoblissant de ces guerres de
t rempire. J'aurai peine, je le sais, à convaincre
certains esprits qui s'imaginent que la fierté causée par les actes des autres, la fierté toute seule et sans actions qui y répondent, est en soi une belle chose.
I, Kl maintenant, quel peuple a fait plus de
o-ucrrcs tjue Rome ?... Chacune de ces guerres l'ennoblissant, j'imagine que ce peuple, au bout de 700 ans d'expéditions guerrières, a dû atteindre un degré d'ennoblissement qui va nous
Il eonlondre d'admiration. Eh ! quelle surprise !
i[iielle sjnpéfaction ! quelle déconvenue! Cette longue carrière, si remplie, aboutit à la plus
I lûonstruease démoralisation qui se soit vue
sons le soleil : une plèbe de mendiants sans diii:inl('\ paresseux, lubriques et féroces; une
haute classe où, à part quelques exceptions qu'on nous ressasse toujours, les esprits se montrenl hantés de goûts bizarres, dévoyés, pervers, affreusement inventifs en fait de somptuosités folles, de débauches savantes,. de crimes étranges ; des armées sans patriotisme ni foi quelconque, indisciplinées par esprit de lucre et par calcul, le pire des désordres; des femmes qui ont fait du mariage une succession rapide de passades légalisées; des empereurs chez qui hi démence ou demi-démence semble devenir la tendance naturelle et normale. Je ne dis pas que la guerre seule ait donné tous ces effets lamentables ; mais certainement, et on pourrait le démontrer, il lui en revient une bonne part. El en tout cas, ces effets, elle ne les a pas prévenus, empêchés. Et alors, où est passé cet ennoblissement qu'on dit être le fruit naturel de la guerre ?^
1, L'article de M. Valbert a clé fait à propos d'un livre étriiager. L'auteur de ce livre, M. Max Jâhns^est bien amusaut. Oh ! pas exprès. Il y a selon lui deux sortes de guerre tûut-â-fait tranchées : la guerre faite par l'Allemagne, la guerre faite par un autre pays. La guerre faite par l'Allemagne est guerre d'expansion, et on peut dire de défense, même quand l'Allemagne attaque, et cette guerre-là est la meilleure chose du monde. L'autre, la guerre faite par un pays quelconque, est la pire chose, c'est barbarie et brigandage, hors le cas où le pays ne fait que se défendre, — pourvu toutefois que ce ne soit pas contre l'Allcmogne qu'il se défend... 11.
Maintenant le tour est à M» Loti : « Yoicï que des rêveurs augustes (c'est de Fironie douce), songoiit à supprimer la guerre, la guerre que les chiiaistes, hélas! se chargeront bientôt de rendre impossible (Dieu vous entende!) et qui t^tail cependant Técole sublime [un peu d'emphaBe), l'école unique (c'est â discuter) de l'abnégation, de la vigueur et du courage ; la guerre qu'il eut fallu aussi précieusement couserver dans ses formes anciennes (lesquelles ? il y a du choix), que la foi des ancêtres »- — Rapprocher la guerre et la religion est un peu désobligeant pour la religion, ce me semble.
Savez-vous à quelle occasion M. Loti exprime ainsi ses vœux aimables pour la guerre ? c'e^l dans un récit d'ailleurs émouvant qu'il termine par iniî^ouhait : l'abolition de la cliassc. Aboli^i^ons la chasse qui est la guerre contre le*^ animaux, et conservons la guerre oii Ton ne chasi^e c! Ton ne tue que des hommes. A première audition, c'est déjà singulier i mais nous verrons mieux ce qui en est tout à l'heure.
M. Loti donc nous raconte deux meurtres j):u^ lui commis, au temps où il chassait, et qui justement Tout rempli de remords. Il a tué d'abord
un jeune singe, sous les yeux de ses vieux parents. Et c'est un récit très bien fait (personne ne s'en étonnera) oiiM. Loti, repentant, n a voulu omettre aucune circonstance prrt|irp à montrer Tinutilité, et par conséquent la riuniihinconsciente et bête de ce meurtre.
L'autre assassinat fut celui d'une pelih^ mrsange qui chantait sur une branche, tonl niivrée d'un premier soir de printemps. Voila (|iiî est bien. Quoique exposée avec une préorrupa* tion un peu trop visible d'art littéraire, qmiH|Mi* un peu étalée, la sensibilité de M. Loti ii a ra(*ii de ridicule. Et pour mon compte, chasseur i\\\'\ aurais peut-être à conter des remords paroils. je m'associe tout-à-fait à ses sentiments,
Cependant, discutons un peu. J'admols en M. Loti, militaire, officier de marine, uuv i'i''\taine induration professionnelle; j'adm< U ji Li rigueur une certaine insensibilité à l;t mnrl du soldat, sous prétexte que ce soldat esl à );* guerre pour recevoir la mort aussi bî< i> <\\ir pour la donner. Et cependant, un grand i mIimI de vingt ans qui meurt, même en faisan f nu métier qui demande ça, me semble bien \;i|nir autant de regrets qu'une mésange. Enfin soit '
102 L\ GUERRE ET l'iIOMME
passons, et venons à ce qui me paraît le plus étonnant.
En nous racontant le jneurtre du petit singe, M. Loti n'a pas oublié de nous montrer les parents qui étaient là présents. Il nous a montré la pauvre guenon navrée de douleur, tout comme une mère humaine. Et il a eu bien raison, car c'est à coup sûr la circonstance la plus pénétrante du récit. Et voilà que M. Loti, déplorant la fin prévue de la guerre, oublie tout un côté de cette chose, selon lui précieuse et digne d'éternelle conservation : il oublie les parents du jeune soldat, et que les hommes tués à la guerre ont une famille tout comme les singes tués à la chasse. 11 a senti, et je l'en félicite, la douleur d'une guenon, — et il n'a pas pensé au deuil des mères. La mère du grand enfant, percé de la balle ou fracassé par l'obus, méritait, je crois, de se présenter à son imagination.
Autre trait de pareille inadvertance : <c Et dire que chaque jour, s'écrie M. Loti, des quantités de gens commettent par plaisir des meurtres pareils, vont s'amuser à tuer, rapportent même dans leurs carnassières de pauvres oiseaux blessés... qui ont longuement souffert, à demi étouftes entre les petits cadavres de leurs semblables. » Japprouve ici M. Loti et je proteste comme lui. Mais en lisant cette dernière phrase.
à l'instant, une vision bien autrement funèbre se lève devant mes yeux. Je vois un blessé, plusieurs blessés, des centaines, des milliers d'hommes blessés, mourant sur le sol, entre des camarades morts et même des morts déjà décomposés. J'en vois qui achèvent de mourir sous les morts mêmes, accumulés au-dessus de leur tête ; car cela arrive à la guerre (voir le siège de Sébastopol). Il ne paraît pas que ce qui s'est offert à mon esprit commun se soit présenté à celui de M. Loti. Voici cependant un homme qui a reçu de la nature le don d'une imagination exceptionnelle. Ce don, il l'a, par le travail et par l'exercice, accru au point de se faire un nom célèbre. Et cet homme ne sait voir que la tuerie du champ de bataille, qu'il accepte d'ailleurs avec une magnifique sérénité. Il ne voit pas du tout la suite de la tuerie, l'immense et funèbre rayonnement du champ de bataille , les traits cruels qui, partant de ce centre, vont de tous côtés blesser à jamais tant de cœurs aimants : sœurs, fiancées, épouses, mères, pères, parents vieillis qu'une pensée fixe achèvera.
Qu'est-ce donc qui a si étonnamment annulé la capacité imaginative de M. Loti? C'est qu'au lieu de réfléchir et de penser par lui-même, M. Loti accepte et répète les discours de M.
Prudhomme, quand ce grotesque parle guerre eX combat; c'est que M. Loti a, comme M. Prudhomme, cédé à la tentation d^me attitude à prendrej d'un geste à faire, d'une phrase à prononcer,
Voyons un peu la phrase : « La guerre, école sublime, école d'abnégation, de vigueur et de rourage. » Unique d'abord, non, car à côté delà guerre il y a l'incendie, l'inondation, la peste, le naufrage, etc ; bref, tous les désastres passagers et toutes les misères permanentes attachées h la destinée humaine. Mais le mot même d'école pour la guerre me paraît faux ; le mot d'épreuve, à la bonne heure. Le péril militaire tire de chacun ce qu'il contient, des uns l'égoïsmCj des autres le dévouement; il force les divers caractères à se manifester jusque dans le trérond ; il ne crée pas, ne forme pas ces carac* tères.
En tout cas, si c'est une école, elle n'apprend pas il lous et uniquement l'abnégation. Sur ce point les militaires sérieux et sincères sont bien d'accord.
De leurs conclusions expresses et du témoignage indirect de leurs récits, il résulte qu'une longue guerre rend le soldat certes moins im-
pressionnable aux coups de canon, phis dur à la fatigue, plus habile à se tirer d*airairc, plus malin; mais qu'elle ne le fait pas pluf^ soumis, plus docile, plus patient aux privalioiis. plus? respectueux des supérieurs, plus d^^au^'^ aux camarades et à la patrie. Ce serait plulol !(' tontraire : habile à esquiver la peine el um'iuc le péril, expert à trouver quelque chose \Hiuv soi là où les autres manquent, chapardeur. ^^rQ;4uon, égoïste, désabusé et dénigrant, tel esl Iv ly|K* de soldat qui (au dire de bien des militiuros se produit, de plus en plus fréquent à piojinrliiiu que la guerre dure.
Trochu Ta dit d'un mot: « L'esprit inilitnirrs c'est la paix qui le forme et c'est la i^u^^ire qui le défait. »
Il n'y a absolument que les êtres d t-liie quo la guerre porte jusqu'au bout de leur pxri'Ueiiri' morale. C'est en ceux-là seuls que la bf'ituh' (U* la guerre réside ; êtres rares que la ibiile dos soldats suit de bien loin, qu'elle semldi* iuiit(^r plutôt qu'elle ne les imite en de pass;i^vrs imdments.
Je demande des instructions pour hf prtairifie. « 11 en faut. » — Soit; mais comme il s'agît d(* conduite à tenir, de morale à pratiqua r. ou ^^v saurait être trop précis. 11 ne suffit pas Je ilîri* : « Il faut de la guerre. » Vous devez dir^.^ < éuu
196 L\ GUERRE ET l'hOMME
ment et en quelle mesure nous aurons à nous en procurer. Voyons : est-ce assez d'une guerre tous les cinquante ans? Né serait-ce pas trop d'une guerre tous les cinq ans? Fixex-nous uu peu sur ce point capital de la mesure.
Autre question. Un peuple se trouve fâcheusement avoisiné par des nations qui se sont acoquinées à la paix. Par une lâche inhumanité, ces nations ne veulent attaquer personne ; que doit faire le peuple susdit? Facile paraît peut-dtre la réponse ; vous direz : « Qu'il attaque lui-môme, qu'il envahisse quand même, »
Mais voici j il existe des petites nations comme la Suissej la Belgique, le Danemark, la Grèce. Si celles ci entreprennent l'un ou l'autre de leurs voisins, qui sont beaucoup plus forts, elles risquent d'être éreintées du premier coup.
Faut-il qu'elles en courent la chance ou qu'elles se privent des bienfaits moraux de la guerre ? Que conseillez-vous pour celles-ci ?
Je ne tairai pas ce qu'une personne avisée m'a répondu sur la première question. Elle m'a dit : « C'est bien simple ; comme un particulier sait lï peu près à quel moment une promenade k pied ou à cheval, ou une course à bicyclette lui devient nécessaire pour son bien être physique > chaque peuple, avec un peu d'attention sur hil-méme, sentira à quels intervalles la guerre
LES pa:ségyristes de l\ guerre 197
lui est moralement hygiénique. » Je ne conteste pas la valeur de l'idée, au fond. Toutefois j'observe un côté par où pèche la comparaison: chaque particulier diffère, quant à la fréquence de ses promenades nécessaires, et cela est sans inconvénient, parce que le particulier peut se promener seul; il n'a pas besoin d'emmener se promener les autres; mais une nation ne peut pas se battre seule, quand elle en sentie besoin; elle est à toute force obligée d'emmener se promener une autre nation, si je puis dire. Or, le besoin de guerre diffère certainement en chacvm, comme le besoin de promenade. Imaginez un peuple qui serait environné de voisins tels que, chez eux, les vertus amassées par les guerres précédentes tendissent à se dissiper plus promptement et qui auraient donc un besoin plus fréquent de se refaire une vertu, ce peuple pourrait être attaqué fort au-delà de ses besoins.
« Très beau, nous dit-on, le dévouement du soldat qui meurt pour son pays. Donc conservons avec soin la guerre. »
Me voici convaincu, et alors j'ajoute logiquement :
Très beau le dévouement de la sœur de cha-
198 L\ GlERRE ET l'hOMME
rlté et relui du médecin qui conlraclent, au lit d'un malade, la diphtérie ou le choléra, et qui en meurent. Donc conservons avec soin les gennes de la diphtérie et du choléra ; et il serait mieux encore de multiplier, de répandre res f^erines.
TrcN beau le dévouement des pompiers qui bravent avec uu sang-froid admirable l'atroce mort par le feu et y succombent. Donc allumons, au moins de temps à autre, des incendies.
Mais quoi! Très beau le malade qui supporte sans émettre une plainte le supplice d'une opération thirurgicale. Interdisons les anesthésiques. .
Très beau Thomme qui porte dans un silence digne, sans supplications, ni sollicitations basse!^^ le poids quotidien de la misère, le cilit'L* des privations. Très beau, finalement^ l'honuïK^qui subit stoïquement l'un quelconque de^j mille maux qui pleuvent sur la tète du genre humain» Donc bénissons ces maux, et dans la mesure de nos force travaillons de corps et d'esprit pour nous les conserver. Je compte que MM. de Vogué, Valbert, Duruy, etc. , accepteront mes conrlusions, étant données les leurs sur la guerre. Nous ne pouvons qu'être d'accord, eux et moi ; nous ne sommes ni les uns ni les autres des esprits inconséquents.
LKS PANÉGYHÏSTES DE L\ GUERRE 199
Autre antienne.
Très laide est la conduite du soldat qui se défile, qui se laisse tomber à terre, fait le blessé, qui reste couché dans un sillon, quand le moment vient pour les camarades d'aller de l'avant.
Très laide la conduite du soldat qui profite du désarroi inséparable de la guerre pour voler ses camarades, ou pour aller la nuit sur le champ de bataille dépouiller les morts.
Très laide la conduite du soldat qui, dans raffoUement de la déroute ou de la panique, piétine sur le corps du camarade blessé, qui Tècarte violemment, le jette dans le précipice ou dans le fleuve pour s'ouvrir un passage et fuir plus vite.
Très laide la conduite du soldat qui abuse de ce qu'il a un fusil et des camarades victorieux pour piller l'habitant désarmé, ou l'insulter, ou pour violer femmes et filles. Or, tout cela a lieu à la guerre, aussi bien que les actes de courage et de dévouement. Ou, si vous voulez, la guerre est le lieu, le théâtre, l'occasion de ces laideurs aussi bien que des beautés exclusivement célébrées par certaines personnes.
Y a-t-il à la guerre plus de belles conduites tjne de laides, ou inversement? Question diflîtile, impossible à résoudre exactement. La probabilité, l'apparence, est que les belles conduites a un bout sont rares, que les laides à l'ïuilre bout sont peut-être aussi rares; et qu'eniie les deux la multitude des conduites est méiHucre, Et ceci pourrait être encore un jugemenl assez optimiste.
CoiicUision : la guerre donne aux mâles vertus Foccasion de se manifester. Et elles se maiiirestent chez un certain nombre d'hommes, qui n'est pas du tout le plus grand nombre. La guerre révèle une sorte d'aristocratie, la plus haute qui soit : l'aristocratie du courage et de Tabnégation. Il arrive que tel paysan figure en celte élite et que tel prince y manque. Mais enfiu, il y a aristocratie. Le courage, l'abnégation sout Tapanage de quelques-uns, de même que le talent littéraire et l'invention scientifique, ni plus ni moins. Tout cela est l'efllorescencc de l'arbuste, laquelle se produit au bout de la cime mince, jamais sur la largeur du tronc et des racines.
Et quand la vraie vertu mililaire serait commune au lieu d'être rare, faudrait-il pour cela conserver la guerre ? Et en aurions-nous bien le droit? Si on allait à la guerre pour s'exposer seulement aux coups et n'en pas donner, passe encore : ce serait sans doute très bote, mais aussi très beau. Il n'en est pas ainsi, et le déploiement des vertus militaires a pour condition généralement acceptée de tuer à son tour. Je ne trouve pas que pour s'instruire et s'exercer, même à l'abnégation, même au dévouement, il soit permis de massacrer ses semblables. Je ne crois pas que les autres soient faits pour me procurer, au prix de leur vie, même l'avantage d'être vertueux. Et lorsqu'un écrivain, au coin de sa cheminée, exprime le souhait que les hommes continuent de s'exercer à la vertu sur la chair et les os les uns des autres, je n'admets pas que son vœu soit noble comme son auteur certainement se l'imagine; je ne trouve même pas qu'il soit tout bêtement honnête.
11 y a, ailleurs qu'à la guerre, des peines, des privations, des dangers ; et au prix de ces peines, de ces dangers, — au lieu de tuer, ou de mutiler, ou d'alHiger ses semblables, —
202 L\ GLEHRE ET l'iIOMME
on les sauve, on les guérit, on les relève, on les serl. Jeune homme qui rêves de haute vertu et que tente riiéroïsme, fais-toi soldat, j'y consens ; mais sache au moins que tu peux te faire autre chose. Fais-toi médecin ou simplement infirmier, et cours aux régions où sévissent les épidémies effrayantes, pestes, choléra, et le reste. Fais-toi explorateur comme Nansen, ou Belot, ou Mungo-Park, ou Duveyrier et d'autres. Hé ! mon Dieu! fais-toi seulement paysan. Tu te lèveras plus tôt que l'aube, hiver comme été, et de là jusqu'à la tombée de la nuit tu recevras sur le dos la pluie, le vent froid ou les brûlures du soleil. Tu lutteras avec la fatigue jusqu'à ce qu'elle t'abatte sur un lit dur... Tu t'alimenteras de pain et d'oignons ; tu entretiendras une femme, des enfants, sans avances ni revenus assurés, ta subsistance et la leur toujours à la merci de la brume, de la gelée, de trop de pluie, de trop de sécheresse; tu essuieras rindiffcrence du riche qui ne te regardera siMiloment pas, et la sotte supériorité du bourgeois. Tu seras plus qu'utile, tout-à-fait nécessaire, et compté pour rien... Et ta bataille à toi sera sans intermittence, journalière ; tu l'auras on viager. Pour t y soutenir, ni clairon, ni tambour, ni eau-do-vie, ni décoration, ni grade, ni oilalion, ni butin, ni gloire, nî ripailles. —
« Mais cVf^t une vertu involontaire que celle du paysan. » — Celle du soldat est-elle donc volontaire ? 1) ailleurs, toi, tu l'embrasserais volonlaireinent; à l'heure présente, ce serait un exemple très opportun; tu commencerais peut-être un monde nouveau.
Considérez, s'il vous plait, le sort de la masse humaill(^ Tout au long du jour, elle travaille. De ces longues journées de peine son année est faite, cl, d'années toutes pareilles, sa vie. Ces hommeB ont commencé à travailler avant Tàge triioinme, et ils finissent de travailler quand ils n'en peuvent plus. Les ouvrages qu'ils exécutent sont désagréables et fâcheux par Finlensité de Fertort; mais surtout par la durée et la monotonie d'un même effort. A la peine souvent s'ajoute du danger. Certes, au bout tie tout cela, il y a une récompense. En effet, il» vivent; ils arrivent à manger tous les jours ou presque. Ils ont sur le corps un vêtement et mv la tète un toit quelconque. Cela est énorme*
Cependant le travail n'est pas absolument assuré, ni le salaire constant ou suffisant. Ils ont des soucis d'argent, des craintes sur le lendemaiïh Si on tombait malade, que deviendrait-
on ? Qui donnerait aux petits des souliers ou seulement du pain ? Ils ont des soucis de famille, des peines morales, comme tout le monde : malentendus, mésintelligence, humeurs, préventions récipropres, injustices commises ou subies, conflits d'intérêt ou d'amourpropre, ce sont là choses si abondantes que |)ersoîme n'en manque.
Les occasions et moyens de contracter quelque iiUirmité ne font pas défaut non plus. Notez bien que nombre de ces infirmités sont heureusement susceptibles d'être transmises. Il y a même des gens qui n'héritent que de ça.
Les maladies rôdent constamment autour du corps humain, guettant le moment d'entrer. Je ne me rappelle plus trop si c'est à deux mille ou à trois mille que s'élèvent les maladies que les médecins ont distinguées, caractérisées et dêiiominées. Beaucoup de ces maladies, il est vre^i, sont dites légères, comme le mal de dents, le mal d'oreille, les ongles incarnés, etc. En eJl'el, ce sont simplement des tortures. L'accouchement par où passent généralement les femmes, et plusieurs fois, n'est pas même une maladie: c'est une fonction naturelle, comme pour reniant de faire des dents. Au beau milieu de ces Ibnctions naturelles, l'enfant meurt, la femme uieurL tissez souvent. Pourquoi? C'est que la
LES PANÉGYHISTES DK LA GLEHKE 205
torture que ce corps a eu à supporter a excédé
les forces de ce corps, rien de plus. i
Sur tous les chemins où nous passons circulent des occasions ou causes d'accidents. Il en sort de l'eau, du feu, de l'air, de la terre, forces parfois énormes, écrasantes, en quête de rencontres avec notre corps. Considérez un peu ce corps ; sur toute sa surface, vous ne trouverez pas un endroit grand comme un moucheron que la nature ait dépourvu de la capacité de souffrir : enfoncez la pointe d'une aiguille n'importe où, pour voir, ou déchirez votre peau sur l'étendue d'un centimètre carré, ou brûlez-vous la toute extrémité du petit doigt. Fait d'une substance molle et de quelques os pas bien solides, le corps n'a pas besoin de choquer contre une force bien forte pour être ouvert, ou rompu, déchiré, tronçonné, déchiqueté.
11 y a, il est vrai, la mort au bout du chemin: oti l'aperçoit tout le temps ; elle est toujours en perspective. Et tandis qu'on y marche person- |
nellement, d'autres meurent sous nos yeux. ^
C'est une mère, une femme, une amante, un J
enfent de vingt ans, qui allait remplir toutes ses 1
promesses. |
A présent, il y a des personnes si morales, ^
si morales, que la condition humaine, bien fai- ^^
Mement retracée par nous, ne les satisfait pas; |
206 L\ GUERRE ET L^HOMMli
A lour gré, cette condilion ne préseiile pas contre les risques du bonheur toutes les fçaranlies désirables. Un danger existe dont il fiiutse préoccuper sérieusement. Craignons que h mollesse n'envahisse la vi« humaine, C'esst pourquoi il est prudent, il est sage de conserver la guerre, fléau précieux, d'autant plus qu'il est énorme. Supposez la gucnc partie, tout de suite voilà la mollesse qui arrive, et rexistence humaine devient d'une sécurité qui ècanirc.
— Soit ! mais, messieurs, cpic pensez-vous delà peste ? Sans doute, comme fléau, la peslc ne vaut pas la guerre, et la preuve, c'est que la gueire engendre souvent la peste qui, elle, je crois, n'a jamais engendré la guerre. Mais^ l'^^ut de même, la peste n'est pas un lléau à dédaigner. Cultivons donc la peste. Je vous assure qu'elle en vaut la peine. Et puis, c'est une entrée de jeu* Ne voyez-vous pas qu'après la peste, d'autres ressources, moindres sans doute, mais encore précieuses, se laissent apercevoir dans la même direction ? Par exemple, le choléi'^, et,
après le choléra , mais je urarrcLe. Il me
^uHil d'indiquer aux moralistes qui, sans di»utc, voudront être logiques, la voie dans laquelle ils trouveront très aisément et eu abondance les remèdes propres à prévenir Tétat de molle sécur'\U' qu'ils redoutent pour nous avec une inijuié-
!i!i!e si obligeante. Quant aux difficultés pratiques, n'en parlons pas, surtout aujourd'hui. N'avons-nous pas tous les procédés qui sont isj^us de la méthode Pasteur? Ne pouvons-nous pas nous en servir à rebours. Grâce à ces procédés j lâchement, on prévient les maladies.
On pourrait se les donner par ces mômes moyens; qu'en pensez-vous?
Cepenilant voici mon expérience, ce que j'ai vu : ces moralistes, tellement soucieux de coni^erver à In vie humaine sa dureté salubre, ne vivent pas personnellement trop mal. Ce sont en général de.s philosophes, des lettrés qui aiment à tout le moins leur tranquillité : s'ils ne recherchent pas précisément la fortune, ils se résignent à Taisance; quand ils souffrent des dents, ils acceptent le chloroforme du pharmacien; ils évitent assez volontiers les rhumes en se tenant les pieds chauds; bref, ils ne semblent pas craindre ramollissement pour eux. C'est évidemment tprils se connaissent, ils sont sûrs de la dureté de leur trempe à eux. Je ne la leur conteste pas, n'étant pas né malicieux.
Vous avez rencontré, peut-être, des gens qui déploraient qu'on employât dans les accouchements par trop douloureux des anesthésiques:
cela avait aux yeux de ces personnes une teinte d'immoralité. Avez-vous remarqué, comme moi,
208 LV GUERRE ET lVoMME
que toutes ces personnes appartenaient au sexe qui n'accouche pas?
Autre remarque qui tend à même fin que la précédente, sans peut-être en avoir Fair: jamais, chez ces panégyristes de la guerrej je n'ai rencontré reloge de la guerre civile, El cherchez, je crois que vous ne serez pas plus lieureuxqiie moi. Hé quoi! pas un complimenl, pas le moin* dre mot agréable pour ce mcjde de tuerie? C^est un oubli étrange, j'oserai dire môme de Fingratitude. Car enfin, sans conteste, la guerre civile a ses bienfaits comme Tautre ; autant que l'autre, dans notre vie morbidement calme^ elle jette d'uliles occasions de courage, des sommation^ d'énergie; elle va même jusqu'à solliciter de quelques-uns ou de beaucoup la férocité la plus fortifiante. D'où vient donc cet oubli ou cette méconnaissance?
J'observe que la guerre, la guerre internationale, exerce ses bienfaits à la circonférence des états, loin de nos panégyristes, lesquels habitent en général le centre, et qu'elle intéresse près* que uniquement Tépiderme d'une catégorie de personnes, les militaires professionnels, au lieu que la guerre civile se diffuse partout, ou peat sedifluser, et finalement touchei' tout le monde. C'est dans ma ville, c'est dans ma rue, à ma porte et même en dedans de ma porte, que la
LES PA>ÉG\niSTES DE LA GUERRE 209
guerre civile fonctionne ou peut fonctionnerj ni'apportant ses effets salubres. Et ce qu'elle fait pour moi. elle h? fait pour tous. Grand, ruurme avantage par là de la guerre civile auv l'autre. 11 serait curieux que ce fiit précisément cetavanlage de la guerre civile qui décidi'înent ait nui à sa considération. Qu'en pensez-vous ?
En i^isiic chez un Renanieii
J'avais fort inipni déminent amené avec moi l'auii L. C'est un esprit trop imbu certainement de Laroehefoucauld ; et qui, de plus, a lu détestable habitude de railler à froid. 11 nuus avait laissés, le lienanien et moi, discuter assez vivement sur les cfl'ets salutaires de la guerre,
A la lin L dit :
— Monsieur, quant à. moi, je vous comprends et vous npprouve. 11 faut qu'il y ait de la guerre pour que je puisse tle temps à autre me délasser dans la conlejiijîlalion d'une humanité énergique, dévouée, vertueuse... dont finalement je suis. JMiabitc comme vous un cabinet bien elos et bien sec. Assis lu dans un fauteuil confortable comme Fest le votre, les pieds dans mes pantoufles et les pantoufles sur les chenets,
devant un feu de bois-,., parnd Tordre, la paix et le silence environnants, je songe avec plaisir aux dangers et aux misères que tnes seinblablcja, là-bas, qtielcpio part, savent braver et subir. Je trouve que cela compense, si je puis ainsi parler, le confort personnel dont je jouis, et en même temps y ajoute : oui, rela achève mes aises inalérielle^, les ennoblit^ les absout et les couronne d'une volupté intellectuelle très délicate, car cela me donne le sentiment d'appartenir à une espèce assc?. relevée,
Lk FIen\>^ikn (me consuUani du regard), — Je crains que votre ami ne soil un peu moqueur.
{ L.„.. — ^ Ah! Monsieur, rien n'est plus étran-
• ger à mon caractère. [Se levant pour prendre
congé). Xon monsieur, je suis on ne peut plus
' sérieux en ce moment. Au reste, perniettez-uwi
de vous dire que je m'Iionore d'avoîr encore avec vous un autre point de concorde, je suis clirétîeu.
Le FiEN\>iEN'. — Mais.-„, L...,. — Oui, chrétien eu même teuips rpie guerrier... comme vous. Je sais bien que ccUc façon, large, nouvelle, déconcerte un peu quantité de gens qui se disent aussi chrétiens-.-, excellentes personnes, mais, entre nous, uu pou
^ naïves, n'est-ce pas?— 11 nest pas déplaisaut
de sVm di'^linguer.
LES PANEGYRISTES DE LV GlKUrtK
2il
Je me hâtai de donner le signal du départ. — Une cirronalance de celte sortie fut assez marquée : le Ronanien ne nous reconduisit que jusqu'au milieu de son cabinet, lequel n'était
pas large.