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CHAPITRE VI

Les martyrs

Sièges anciens, sièges modernes. — Edouard 111, lui crAngleterre, ayant gagné sur mer la ]>a(aille de Lécluse, et sur terre celle de Grécy, vint mettre le siège devant Calais. « Delà ville de Calais, dit Froissart, était alors (1346) capitaine un gentil chevalier de Bourgogne et vaillant aux armes qui s'appelait messire Jean de \ ienne. )> Edouard III, sitôt arrivé, établit ses troupes tout autour de Calais dans des maisons de bois qui en vérité formaient une ville très suÙisnmment confortable. C'était signifier que le roi d'Angleterre ne se départirait pas du lieu sans avoir Calais. Comme ceux de Calais, impuissants à rompre tout seuls le blocus, espéraient être secourus du roi de France, ils pensèrent à prendre contre la famine qui les aurait réduits trop tôt un expédient préventif, toul-àfait coutumicr du reste à cette époque. Ils se ré^oUuent à chasser les bouches inutiles. Des

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fonime?ï,des enfants, des vieillards, au nombre de 1.700, furent mis dehors. Les Anglais leur refusèrent le passage et les rejetèrent à la ville. Celle-ci îx son tour refusa de les recevoir. Il faisait fix>id déjà. La plupart de ces malheureux périrent de froid et de faim entre les murailles de la ville et le camp anglais. Je suspens une réflexion qui me vient, j'aurai assez lieu de la placer phis loin.

« 11 y avait souvent bataille et escarmouche nutour des portes et sur les fossés de la ville, dont aucune ne se passait sans morts et blessés: Vil jour perdaient les uns, Tautre jour perdaient les autres. » Cependant « rien ne grevait plus les gens de Calais que la faim ». Depuis sept mois le siège durait, quand les gens de Calais ccii virent au roi de France une lettre où ils lui disaient : « Tout est mangé, chiens et chats et chevaux, et nous ne pouvons plus trouver de vivres en la ville, sinon que nous mangions chair de gens. Si nous n'avons bientôt secours, nous sortirons hors de la ville pour combattre, pour vivre ou pour mourir, car nous aimons mieux mourir au champ honorablement que de nous manger l'un à l'autre. Si promptement vous n'apportez remède, la ville sera perdue et nous qui sommes dedans. » ,Cette lettre déses^pérée se terminait par ce vœu tou-

chant ; « Notre Seigneur vous donne bonne vie et longue vie et vous mette en volonté que, si nou^ mourons pour vous, vous en teniez compte n nos (Jrscendants. »

Le roi de France vint enfin, jugea la position de^4 Anglais inattaquable et se retira sans comhatlre, A ce moment, les Calaisiens « étaient en si grnnde détresse de famine, que l'homme le plus giand et le plus fort se pouvait à peine sou-

I tenir iK Messire Jean de Vienne monta aux cré-

neaux e\ entra en pourparlers avec les assiégeants. Il lui fut répondu : « Le roi d'Angle-

. terre veut que vous vous rendiez tous à discré-

tion pour vous rançonner ou vous faire mourir à son choix, car ceux de Calais lui ont fait trop de dépit, trop fait dépenser de son bien et

\ inourii- de ses gens. »

Kn réalité la terrible condition ne regardait que la population civile et point du tout la garnison militaire. Selon la coutume du temps, les soldats do profession étaient toujours épargnés, admis à payer rançon. La réponse de Jean de Vienne ne laisse à cet égard aucun doute :

tt Nous avons enduré maint mal et misère, réplif[ua*t-il, mais nous souffrirons encore tant de

1 peine que jamais gens n'en auront enduré de

pareille, plutôt que de consentir à ce que le plus petit garçon ou valet de la ville soit plus duremenf traité que nous autres chevaliers. »

LES M.VRTYRS 215

Froissant a raison, ce Jean de Vienne fui vraiment (cun gentil chevalier ». Edouard III, qui était tout à fait las d'un si long siège (dix mois environ), céda; il consentit à recevoir la ville en grâce, à condition qu'on lui livrerait six des principaux habitants pour en faire à sa volonté.

« Jean de Vienne se départit donc des créneaux, vint au marché de Calais et fit sonner la cloche pour assembler toutes manières de gens à la halle. Au son de la cloche, vinrent hommes et femmes, car beaucoup ils désiraient savoir nouvelles. » Il ne s'agissait pas de moins pour eux que de savoir s'ils mourraient ou vivraient. « Quand ils furent tous venus et assemblés en la halle, hommes et femmes, Jean de Vienne leur démontra bien doucement les paroles du roi ci-dessus et leur dit que autrement ne pouvait être, et qu'ils eussent sur ce avis et prompte réponse. Quand ils ouïrent ce rapport, ils commencèrent tous à crier et à pleurer tellement et si amèrement, qu'il n'est si dur cœur au monde, s'il les eût vus ou ouïs se démener, qui n'en eût pitié, et n'eurent pour Theure pouvoir de répondre et de parler, et mèmement messire Jean de Vienne en avai4;-il pitié, qu'il larmovait bien tendrement. » Et les soldats de ce temps certes étaient loin d'être tendres.

« Un espace de temps après, — (remplissez cet

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espace de temps de tout ce que vous pouvez.

imaginer de plus douloureux) — se leva debout le plus riche bourgeois de la ville qu'on appelait sire Eustache de Saint-Pierre — (remarquons que personne encore n'était désigné pour être des six victimes, et que même le peuple, à en juger par son attitude, n'était pa§ du tout résolu à livrer ces six victimes) — et il parla ainsi: «Seigneur, ce serait grande pitié et grand » malheur de laisser mourir un tel peuple par » famine ou autrement, quand on y peut trouver » aucun moyen.Quant à moi,j'ai espérance d'avoir » grâce et pardon de notre Seigneur si je meurs )) pour le peuple. Je m'offre donc le premier et » je me mettrai volontiers en chemise, uu-picds. » la cordeau cou, àlamercidu roi d'Angleterre. » Quand sire Eustache de Saint-Pierre eut dû cette parole, chacun alla l'adorer de pitié et plusieurs hommes et femmes se jetaient a ses j:>ieds, pleurant tendrement ; et c'était grande pitic d'être là. » Sans doute, car ce nous est grand' pitié encore de nous représenter cette scène de la halle de Calais, à plusieurs siècles de dis-^ tance! « Secondement un autre très honnête bourgeois et de grande fortune, et qui avait pour filles deux belles demoiselles, se leva et dit qu'il ferait compagnie à sire Eustache, et celuiMÛ s'appelait Jean d'Aire. Après se leva

le troisième, qui s'appelait sire Jacques de Wissaut, qui était riche homme de meubles et de terres, et dit qu'il ferait compagnie aux deux précédents. Le père de Jacques, Pierre de Wi»saot, 6t de même, et puis un cinquième et puis nu sixième. » Le chroniqueur ne dit pas le nom de i'es deux derniers; c'est une des injustices les plus regrettables de l'histoire.

Conduits en chemise, pieds-nus, la corde au cou, devant le roi Edouard, ces touchants héros du patriotisme local devaient s'attendre à être décapités. Un hasard les sauva : la présence fortuite de la reine et sa pitié ; vaillamment elle disputa ces nobles tètes à la colère du roi qui semblait implacable. Ceux qui faisaient Tobjet de ce débat y assistèrent. A la fin, les larmes de la reine vainquirent. Quant à la ville, on peut dire qu'elle ne fut pas sauvée : le roi commanda que tous les Calaisiens eussent à déguerpir, et Tordre fut sur le champ exécuté. Grands et petits durent partir avec ce qu'ils pouvaient emporter sur eux. Il fallut quitter ces maisons, ces rues, ces édifices, qu'on avait essayé de garder à lu France au prix de tant de maux, et s*en aller à l'aventure parles chemins, chncim menant femme, enfants vers la misère certaine et l'exil probablement éternel.

« En ces propres jours (1418), dit le chroniqueur Monstrelet, Henri V, roi d'Angleterre, vint mettre le siège devant Rouen. » La place n'avait qu'une garnison de 4.000 soldats; mais il y avait en plus 15.000 hommes de milice bourgeoise, commandés par d'énergiques capitaines, parmi lesquels l'héroïque Alain Blanchard. Le premier contact des Anglais avec les assiégés fut tel que les Anglais adoptèrent le parti de battre la ville de loin avec leurs canons, en attendant que la famine la leur livrât. En effet, au bout de trois mois, la famine commença à se faire durement sentir.

Rouen attendait d'être secouru du roi de France. Le secours n'arrivant pas, Rouen décida héroïquement qu il se sauverait tout seul. On trouva dix mille hommes pour faire une sortie désespérée. Cette sortie échoua par l'effet d'une horrible trahison: un pont miné croula, entraînant la mort ou la prise de 2.000 hommes. On envoya une seconde fois vers le roi de France, alors à Beauvais. Les députés <c lui dirent comment plusieurs milliers de gens étaient déjà morts de faim dedans ladite ville, et que dès l'entrée d'octobre (on était à ce moment à la mi-décembre), les Rouennais étaient contraints de manger chevaux, chiens, chats, souris, rats et autres choses non appartenante

créature humaine, et néanmoins ils avaient déjà auparavant mis hors de la ville bien douze mille pauvres gens, hommes, femmes, enfants, desquels la plus grande partie étaient morts dedans les fossés de la ville, et souvent fallait que les bonnes gens pitoyables tirassent les petits enfants nouveau-nés des femmes enceintes qui étaient dans les fossés, avec des paniers et autres choses, en haut du rempart, pour les baptiser, et après les rendaient à leurs mères pour mourir avec elles. »

Le roi de France promit de secourir la ville moyennant qu'elle voulût bien agoniser dans la famine pendant quinze jours encore. Ce délai expiré, au lieu de secours, Rouen reçut de son roi la permission de traiter avec Tennemi. On entra donc en pourparlers. Henri V exigea la reddition absolue, sans condition. Une assemblée des notables habitants fut réunie pour entendre la réponse du roi Henri. « Il fut dit par tous ceux là étant que mieux aimeraient vivre ou mourir ensemble en combattant leurs ennemis, que eux mettre en la sujétion et volonté du roi anglais. Ce jour-là ils se séparèrent sans rien conclure, et le lendemain revinrent ensemble entrés grande multitude, et après plusieurs discussions furent tous d'avis de jeter bas un pan de mur, et eux armés et tous ensem-

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blcs, hoimnes, femmes, enfants, après avoirmis le feu à la ville, sortiraient et s'en iraient où Dieu les voudrait conduire. »

Averti de cette résolution désespérée, Henri V ne se soucia pas de se commettre avec elle; les conditions furent singulièrement modifiées. Henri Y voulait bien maintenant recevoir ia ville If à rançon : moyennant 300.000 écus d*or, tout le

monde aurait la vie sauve, hors sept personnes que le roi désigna.

La ville ouvrit ses portes. Sa population avait,

à cette heure, perdu un peu plus de 50,000

hommes, Le vainqueur n'entra pas toLit de suite;

une opéi'alion de salubrité dut auparavant cire

accomplie : les rues étaient toutes seniécî^; de

^ cadavress qui les infectaient. Chose étounanlc el

' horrible ! de ces pauvres expulsés que nous

avons vuhi, un certain nombre vivaient encoro,

on les entendait encore gémir ou ràler. Il fallail

allei- dans les fossés rechercher ces moribonds

parmi les morts pourrissants et les rapporler

dans lu ville. Tout cela fait, le roi opéra, daus

I Rouen vaincue, Tentrée la plus triojnphatile el

" la plus insultante (les vainqueurs en sont couhi-

j miers) qui se pût organiser : grande escorte de

chevaliers autour du roi et toutes les cloches de

la ville sonnant. La fête devait se prolonger le

lendemain par le supplice des sept; mais six de

ceux-là étaient riches, et le roi accepta leur argent en place de leur vie. Seul, Alain Blanchard, trop pauvre ou trop signalé par sa vaillance, dut mourir; il eut la tête coupée, eu grande pompe, sur la place du Marchr^

11 faut que je revienne sur ce qu'on peut bien appeler l'horreur des sièges anciens. Celle horreur, nous l'avons déjà vue à Calais, à Rouen ; mais, à mon sens, nous ne l'avons |ms assez sentie, et c'est Montluc, oui, Timpitoyahle Montluc, qui va précisément nous donner de l'affreuse chose une impression plus vive.

Montluc commandait dans Sienne, assiégée par les Espagnols. 11 assemble un jour les principaux de la ville et leur dit : « 11 faut chasser les bouches inutiles. Nonune/ des conunirtsaîros pour désigner ces bouches inutiles, a « Os commissaires, dit Montluc, ne se purent btninc- *

ment accorder à la désignation de ces bouches i

inutiles. » Hélas! cela se comprend de reste, »

« Alors, ils me créèrent dictateur pour un mois. . . Je créai six commissaires pour faire la désiignation des bouches inutiles... Elles se montèrent à quatre mille quatre cents et plus. Je vous dis que de toutes les pitiés et désolations

que j*ai vues (et il en ^vait beaucoup vues), je n'en vis jamais une pareille, ni n'en verrai à l'avenir, car il fallait que le maître abandonnât son serviteur qui l'avait servi longtemps, la maîtresse sa chambrière (femme de chambre), et un monde de pauvres gens qui ne vivaient que du travail de leurs bras. » Il seinblcj d^ajjrès le récit de Montluc, qu'on jeta dehors seulement les gens qui, n'ayant pas de maison à eux, vivaient au service d'autrui. On mit trois jours à choisir ces victimes et à les expulser. « Pnr trois jours cette désolation et ce pleur dura* Ces pauvres gens s'en allaient à travers les ennemis, lesquels les rechassaient vers la cité, et tous les soldats demeuraient nuit et jour sous les armes afin de les repousser, car les ennemis nous les rejetaient jusques au pied des murailles, espérant que nous les remettrions dedans et que ce peu de pain qui nous restait en serait plutôt mangé, ou que la cité se révolterait par pitié...; mais cela n'y fit rien et cependant dura huit jours. » C'est-à-dire que les expulsés mirent huit jours à mourir entre les Siennois et les Espagnols, sous les yeux des deux partis. « Ils ne mangeaient que des herbes (naturellement, il n'y avait que cela dans les fossés). Quelques hommes, plus forts que les autres, passèrent, la nuit, à travers les lignes

espagnoles; mais cela ne fît pas le quart, et le reste mourut. Ce sont les lois de la guerre; il faut être cruel bien souvent pour venir à bout de son ennemi. Dieu doit être bien miséricordieux pour nous pardonner, à nous qui faisons tant de maux! » Voilà la réflexion de Montluc, bien longtemps après Tévénement. Dans un siècle où les soldats de profession n'étaient, certes, pas tendres, Montluc eut une réputation spéciale de dureté. Or, si ce rude capitaine, de tragique figure, qui fit en sa vie pendre bien des gens, se souvenant, vingt ans après, de cet épisode de Sienne, se sentait avec étonnement remué encore de pitié, il faut que cette huitaine de Sienne ait été une bien terrible chose.

Aujourd'hui nous n'envoyons plus les bouches inutiles mourir longuement dans les fossés de la ville — où d'ailleurs les obus leur procureraient une mort prompte. Nos bouches inutiles sont dévouées à un autre genre de mort, à des souffrances d'une autre forme ; mais, notons-le, les bouches inutiles comprennent aujourd'hui toutes les femmes, tous les vieillards, tous les enfants de la ville, et non pas seulement, comme autrefois, ceux de la classe pauvre. Les bouches

f inutiles sont vouées à rester des jours, des

semaines, des mois, sous la chute incessante des obus de cent kilogrammes. Strasbourg, en 1870^ bonibattlé pendant trente el un jours complets, a reçu 19h3.722 projectiles, ce qui fait 6.249 par jour, 269 par heure, 4 à 5 par minute.

Les bouches inutiles, ce sont justement, de par leur sexe ou leur âge, les personnes à organisntion laible, nerveuse, chez qui tous les sens sont douloureusement susceptibles, on qui la peur el la pitié sont violentes et torturantes. Figurezvous ces êtres impressioniialjlcs condamnés ii écouter, inoirensifs et passifs, pendant des jours et dos semaines, ces bruils assourdissants ou décliirants pour Toreille, effrayants pour Tliiiagînation : le grondement du canon, le vol stridenl des balles, le ronflement de Tobus qui arrive, son énorme détonation, le fracas des toits et plafonds qu'il effondre ou des murs qu'il jette a bas, et Tappel sinistre: ce au feti^ au feu 1» tjuî. tantôt d'un côté, tantôt d^autre, est presque continu pendant un siège.

On vît tlans des caves tout h f^nt [i rivées de joiu% car les soupiraux, par uii pourraient venir les éclats d'obus, ont élé soigneusement bouchés; surtout elles sont privées d*air pur et vivifiant, car on vit là entassé^^» on y cuisine, on y mange, on y dort, avec T escalier de la cave

pour uiii((iie ventilateur ; bientôt on y est malade et on y meurt. Ce milieu excelle à développer les maladies contagieuses, parce qu'aux émotions dévorantes se joignent tout de suite les privations, la rupture des habitudes. On se nourrit mal, on dort plus mal encore. Toujours quelque incident do nuit interrompt le repos, inflige brusquement un réveil effrayé.

Si ce§ femmes, ces enfants, ces vieillards, pouvaient toujours demeurer dansleur abrimalsain. ils risqueraient seulement de mourir de maladie, de tomber dans Thébétement ou la démence ; ils risqneraîeat aussi — il faut dire cette chose t»fïVoyable — d'être enfermés à jamais sous les décombres de leur maison et d'y mourir de terreur et de (aim (c'est arrivé au siège de Mézières eu 1870); mais les nécessités de la vie, les événements tragiques forcent à quitter Tabri. 11 faut aller ( liercher en haut ou dans la rue quelque cliutic d'indispensable qui manque. Le père on le frère, appelé au dehors par le service des remparts, ou des ambulances, ou des incendies, ne rentre pas, on ne peut se tenir d'aller aux n<nivelles; il est blessé, il faut aller le soigner; il u vie tué, on veut le conduire au cimetière; le leu est Li la maison, ou il dévore le quartier, il faut sVn aller par les rues, où les obus pieuvent, quéler un autre domicile. Et dans ces tra-

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jets meurtriers, telle jeune reiiinic esL éventrée juir un éelafd*obus ; telle mère, tenant son jeime enfant par la main, voit un obus le lui ôter et en projeter au loin les dehriy. (Voir le Siège de Strashoiirgy par G. Fischbach.)

Plus terrible encore pent-t^tre la situation des blessés. Les caves ne se prêtent pas à les recevoir. Us sont installés dans quelque hospice, ou un nionuuient public, qu'on choisit aussi éloigné du leu que possible, et le di-apeau à la croix rouge est planté sur le faite: pn'^cautions assez vaines ; les obus lancés à toute volée atteignent le centre des villes, et on ne les guide pas avec la main. Mettez-vous à In place de ce blessé, de cel homme démoralisé par la soutïrance^ condamné à la passivité absolue, qui ne peut fuir, ni même bouger, et qui attend à chaque minute une nouvelle blessure, Ta rrachement de quelque membre ou la mort, blessui-cs et mort stériles^ cette fois, pour le bien connnun.

Cependant, voici une pauvre enfant de quin/.e ans parmi ces terreurs d'un siège. Qu'est-ce que cette jeune âme toute neuve peut penser des hommes qui ont su créer dans Texisteace humaiua des enfers tels que celui-ci?

Le Christ a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants >*. Nous disons : (c Laissez-nioi bonibartler les petits enfants, afin que je rende leuri*

parents plus trailables ». Admirable vraiment Tampleur. que notre esprit est capable d'atteindre! Le même homme peut lire avec larmes, dans TEvangile, les pages empreintes de la tendre mansuétude de Jésus, et il peut aussi, pour se procurer le moment psychologique, éclabousser les murs d'une ville avec la cervelle des nouveaux-nés, — Allons, mon ami, je te concède que tu es chrétien d'imagination ; conviens donc bonnement que tu n'es pas chrétien d'effet !

Les sauvages, les barbares, quand ils sont vainqueurs, tuent chez le vaincu tous les hommes valides (dont la plupart, du reste, ont péri dans le combat même). Ils emmènent en esclavage toutes les femmes, avec leurs enfants. Telle est la pratique habituelle.

Les peuples civilisés ne tuent qu'en bataille. Là ils tuent tant qu'ils peuvent; mais après, ils recueillent les blessés. Le vainqueur soigne l'ennemi qu'il voulait tuer, dès lors qu'il n'a pas réussi à le tuer tout à fait. Il le guérit, afin que cet ennemi puisse, plus tard, lui rendre la pareille, c'est-à-dire essayer d'abord de le tuer. Ce n'est pas admirable de logique ; mais enfin, si l'on songe au sauvage, cette répugnance de

rhomme civilisé à achever un blessé qu'il a commencé, est quelque chose de neuf.

Mais voici maintenant de la disparate. Ces guerriers civilisés, assiégeant une viïle, écrasent sous leurs obus les femmes, les vieillards, Im enfants, pour forcer les gueriiers ennemis à capituler. Asservir les femmes comme le font les sauvages, est-il aussi cruel que de les obuser? Il me semble bien que non, d^autant que, assez souvent, chez les sauvage b^ Tesclave îvest pas trop durement traité. Je ne sais pasi un calcul plus féroce que celui de frapper sur des êlres inoffensifs afin d'obtenir quelque chose des gens armés. Et cela s'aggrave singiiliifremenl par l'état mental du calt ulateiir, par ^oii savoir, sa prévision, la justesse et le caractère scientifique de ses mesures. Il me semble que la dégradation d'un esprit supéi^ieiir est pire que la bassesse native d'un brutal. Si donc le clvilis*^ s'est élevé au-dessus de ses ancôtres sauvages par un côté, il paraît bien être toinlié nu-tlessous par un autre côté.

Comment la même âme poul-cllo enfermer ee sentiment relativement délicat, qui lui fnit soigner l'ennemi blessé, et cette froide féroeité de bombarder la population inoflensive d'une cité? Hélas! il y a, je crois, une cx[>lication artfiblante pour le caractère humain.

Au moyen âge, quand une ville s'étuil hîm défendue, le guerrier vainqueur épargii;iil l;i garnison, mais violait, pillait, massacrait lis \vibitants. Entre guerriers, on avait des m^Viisimi*ments mutuels, des procédés chcvalerf'-i(|iîe^. Pourquoi? Ah! pourquoi? G^est que le giirrtii'f vainqueur, connaissant les fortunes de la t;ui i ks se mettait à la place du vaincu, c'est qu^il \n\\- |

lait établir des procédés dont, vaincu à son lnni\ il bénéficierait. La population civile, comme im n'avait rien à en craindre, n'obtenait aucun t^ |Hti(*. "

Aujourd'hui, même calcul au fond, n «le mi inconscient. On soigne Tennemi blesst^ mi nr l'achève pas, parce qu'on ne veut pas soi im iirn être achevé, après la bataille. Et on boinlt;»nlr les femmes et les enfants d'une ville, jkiîti* qu'ils ne seront jamais en mesure de \i}w< Ir rendre. — Il est vrai que des militaires < nnqt,itriotes de cette ville iront quelque joui" hnnibarder une ville de votre pays; mais <^^ si>ii( représailles tombant à côté.

Je vais tenter l'esquisse d'une « occH|^i«linu ennemie», d'après un ouvrage française pirti'

1. G. Desjardius, Tableau de la guerre des Aihfimini'. (1870-71) dans le département de Seine-et-Olse,

230 L\ GUERRE ET l'hOMME

que cet ouvrage est sous ma main et qu'il a été fait dans des conditions spéciales de véracité. I/aulour, archiviste de Seine-et^Oise, a eu sous les yeux plus de trois mille enquêtes, officiellement et rigoureusement conduites. Elève de rÉcoIe des Chartes, il sait examiner un texte avec un esprit dressé à la critique; il a le goût de rcxactitude et le dédain de la déclamation; et, en effet, il ne déclame pas. Enfin, dernier avantage, et considérable, le théâtre des faits qu'il relate, le département de Seine-et-Oise, s'étendait à Tentour et à proximité des grands chefs ilc rinvasion : roi de Prusse, chancelier, état-major ; il était ou pouvait être particulièrement surveillé par ces hauts personnages, assurément désireux de ne pas déshonorer leur victoire aux yeux de l'Europe. On peut donc s'assurer que nulle part l'invasion n'a été plus modérée, plus retenue ; on serait même autorisé, je crois, à supposer qu'elle a dû l'être moins ailleurs,

Maiis, pour cela, je n'ai pas prétendu dire ou insinuer que les Allemands se soient conduits en France plus mal que ne l'eut fait tout autre envahisseur, plus mal que nous ne l'avons fait, nous Finançais, chez les Allemands, dans les guerres de l'Empire. Je suis convaincu ou, pour mieux dire, je sais suffisamment que ces

vaincus d*alors ont contre nous des dossiers au^si abondamment garnis, par malheur, que peuvent Têtre nos dossiers. — (A mon avis, le lecteur doit admettre que tous les vainqueurs, en Europe du moins, se valent à très peu près. Ce serait une tentative vaine et puérile d'essayer une comparaison, fondée sur une revue complète deâ faits. Gomment compter, de part et d'autre, le nombre des vols, viols et assassinats qui ont été commis selon le droit de la guerre, ou en dehors? Ou encore comment établir des nuances et des degrés dans le vol, le viol et l'assassinat ?)

Que le lecteur français sache seulement que nos histoires à nous parlent en général fort peu ou point, ou bien indulgemment, des méfaits à notre charge K

M. Desjardins nous montre d'abord « villes et villages submergés par le flot de l'invasion qui grossit toujours; les soldats pénètrent avec effraction dans les maisons fermées, s'installent par groupes, arrachent les habitants de leurs lits, forcent les vieillards à passer la nuit sur une chaise -, heureux quand ils ne sont pas

1. Voir comme exemple l'ouvrage que le baron Ernouf a prétendu composer sur nos agissements en Allemagne.

2. Rappelons ici que Gœthe fut arraché de son lit et chassé de sa chambre par nos soldats après léna,

jetés à la rue, ou obligés, comme à Crosne, de s'enfuir dansr les bois devant leur brutalité » (p. 151).

Dès à présent, en une multitude de localités vont se produire journellement des sévices de genres divers. Je ne veux évidemment pas refaire le livre de M. Desjardins; je me Jiornerai donc, pour chaque catégorie, à un ou deux faits exemplaires; le lecteur saura qu'il faut miilliplier chaque fait par dizaines ou centaines.

Selon le droit de la guerre, la population desarmée ne peut, sans s'attirer les plus rriielles punitions, se permettre la moindre hostililtK nî même les signes d'un accueil hostile ' ; miû^ l'ennemi armé peut réclamer de ces populations toutes sortes de services et de bons ofllces. (c Un corps bavarois se présente dans le faubourg de Corbeil ; le général en chef Hailmann mande le maire et lui remet un ordre ibimule en ces termes : Sous peine de voir bombarder la ville, j'ordonne de faire passer toute.s les nacelles de la ville de Corbeil sur la rive droite. » A Villiers-le-Bel, 300 paysans réquisitionnés sont contraints pendant un mois à voiturer de la terre, des pierres, des madriers, pour bâtir des redoutes.

1. Exemple : un officier prussien souffleté ïe cure d& Brunoy qui ne l'a pas salué le premier.

Le droit de la guerre permet de rendre les habitants d'une région solidaires les uns des autres, et même responsables de ce qui est le fait d'étrangers passant dans la région. Le village de Mézières avait promis de livrer aux Prussiens quelques vieux fusils qui leur faisaient ombrage; « mais dans l'intervalle une quarantaine d'hommes sans chef, venant de Mantes, avaient fait violence au maire, et, se saisissant des fusils, s'étaient embusqués derrière les murs des jardins du village. Cette troupe fait feu sur les deux premiers uhlans qui paraissent, les blesse et se sauve à toutes jambes. L'ennemi furieux arrête le maire, le traîne devant le général de Bredow qui l'accuse de trahison. Comme il essaie de se justifier, deux coups de fusil retentissent au loin. Le général ne veut plus rien entendre, couvre le village d'obus, puis fait mettre le feu aux maisons ; soixante bâtiments sont entièrement brûlés ; une famille trouve la mort dans les flammes. Le maire, accal)lé de coups, foulé SQUS les pieds des chevaux, ne doit son salut qu'à la fuite; ensuite la brigade Bredow marche Vers Mantes et la canonne. Personne n'est atteint, mais la population affolée s'enfuit jusque dans les bois de Rosny. I^e 23 on trouvait, sur le territoire de Mantes-la-Ville, quatre cadavres français, percés de balles et mutilés. »

234 L\ GUERRE ET t'WOMME

Des francs-tireurs ont ortnipt^ Partnain, élevé des barricades et, attaqués, ont résiste tout un jour. Après leur départ Parinain est brûlé par les Allemands.

Il est curieux et navrant h la fois de constater avec quelle rigueur le vainqueur entend re principe que l'habitant dé.sarnié tloit rester neutre sous peine de mort* « Le village de Grèssey, près de Houdan, est le théâtre d'une horrible boucherie. On y ajnènc de la ferme de Brénouvienne dix hommes, fermiers, domestiques et ouvriers, accusés d'avoir donné à manger à des francs-tireurs, et on les fusille au lieu dit le Pont-de-la-Mare. »

Défendre sa personne ou nn propriété contre le soldat ennemi, est tout-à-fait dangereux^ car cela peut être considéré comme un acte d'hostilité (comme un acte d'inimitié ou tVénimitié^ selon le français des Allemands) et pfissible de la peine coutumière et unique r la mort.

A Mainville, après rarmistice, des habitants croyant pouvoir reprendre le train ordinaire avaient de la lumière dans leur maillon à onze heures du soir. Une patrouille' le voit, entre avec effraction, et se fait d'abord servir du vin. Pendant que ses camarades boiventj Fun des soldats cherche à violenter la fille de Joseph Rabot. Le père veut la défendre ; il est aussitôt

saisi, entraîné sur le seuil et fusillé. On tue aussi son frère et on bleâse son neveu qui venaient à t>on aide. Deux officiers accourent ali bruit, et, au lieu d'arrêter les coupables, ordonnent d'enfoncer la porte de l'adjoint de la commune, le font attacher à la selle d'un cheval et emmener à Gorheil.

IVaturolleinent, les populations sont sujettes à commettre, voulant ou non voulant, de moindres manquements à l'égard du vainqueur. Des rhàtimenls corporels ou des réparations pécuniaires, — au choix de l'offensé, — en sont la suite immanquable.

11 est rare que, dans une commune, quelqu'un ne soit pas ou emprisonné, ou mis à l'amende, ou comîanmé à la schlague, ou attaché à un arbre par le froid et la pluie. On punit d'abord ; l'enquéle se fait après. « C'est d'un bon effet sur les populations », dit un officier au maire d'Épinay-siir-Orge, « et rien ne contribue davantage à les entretenir dans les sentiments de respect et de prévenance convenables. »

Les amendes, bien entendu, ne sont pas oubliées. Il y a toujours quelque fil télégraphique brisé. Argenteuil est, pour ce motif, frappé -d'une amende de 2.000 francs, le l®"" novembre ; de 8.000, en février ; Arpajon, de 20.000 ; Jouy-le- Comle, de 1.600; Montmorency, de 2.000, etc.

î 236 L\ GUERRE ET L HOMME

I Les maires d'Arpajon et d'Elanipes sont en

L outre emmenés à Orléans et incarcérosi,

NalLirellement, il se trouve des (^hcfs capablei^ (le supposer aux malheureux habitants des mef;Hls (\i\\ permettent de faire jouer le droit de h guerre. Cinq dragons prussiens ont traversé, le 19 novembre, la ville de Saint-(jeriiiain, slupt-* failede cette audace. Le lendemain, la ville est menacée d'un bombardement si elle ne pnye 100. OOO francs dans une heure, r^onrquoi ? Il y a, dit~on, trois dragons sur les cinq qui ont cHspurii. On les retrouva t|uand on vcnilut ljlen< « C'était une tentative de chantage par lioaibardement. » Plus tard, la même vîlle de Saint- Germain fut, par le général Redern, rendue responsable du passage d'un ballon* Cela ne coiJta que 10.000 francs à la ville et valut la mémo somme au général Redern.

Il est de principe que les populations doiveRt enîretenir l'envahisseur et lui fournir de Targent pour qu'il puisse continuer ù faire la guerre à leur pays. L'entretien, les envahisseurs se le procurent par le moyen des réquisîlions en nature, portant sur toutes sortes d'objets; il est vj*ai que, si l'habitant le juge a prupoB, il peut refuser la réquisition et accepter le bomhardejiient qui lui est oflert à la place, — - ViwgciiL Tenvahisseur se le |>roeure : 1" en faisant

payer aux communes Timpôt régulier du à l'État envahi ; 2° en frappant villes et communes d'une contribution dite de guerre; 3** en inlligéant les amendes déjà nommées. — Par < es divers moyens, les Allemands tirèrent du seul département de Seine-et-Oise la jolie somme de 168 millions. |

Procédés réguliers, consacrés par le drnll tlts <(

la guerre, que tout cela. Ajoutons à présent, tant ^

au chapitre des services qu'au chapitre des prises, ce que les généraux, officiers et soldats, se sont permis par excès et licence. 11 faut reconnaître qu'en Seine-et-Oise, grâce à la discipline prussienne, au voisinage des grands chefs, à la patience des populations, h^ viol parait avoir été très rare, le meurtre peu commun, les violences moindres assez nombreuses; mais le pillage, le bris des objets et le déiucnagement avec envoi en Allemagne extrômeiuenl pratiqués. Je ne puis pas entrer dans ce délail, où se rencontrent de vraies curiosités. I/oslimation des pertes que le département de Scincet-Oise a subies de ce dernier chef n'a pu être lailc que très approximativement. Ces pertes ont été évaluées à la somme de 30 millions environ.

La plupart de ces soldats ne sont pas m'auvaîsj .mais ils sont jeunes, de grands entants, assez irréfléchis. Au milieu des populations conquises, ils se croient d'une espèce quelque peu supérieure ; mauvaise condition pour le moral. Ils se sentent armés parmi des désarmés ; ils se savent protégés contre les ressentiments de rhabitant par les terribles représailles du droit de la guerre. Entre tant de milliers d'hommes, il y a forcément de mauvaises natures et des brutes. De celles-là, il n'en faut pas beaucoup pour entraîner parfois les autres, par la contagion de l'exemple ; un méchant fait beaucoup de mal; il peut à lui seul désoler, offenser nombre de personnes ; il provoque, il indigne autour de lui. Que sa provocation rencontre un violent ou un vindicatif qui réagisse, il en résulte des conséquences aff^reuses. Car si les chefs, assez ,souvent, veulent bien réprimer les excès de leurs soldats, ils punissent toujours la réplique spontanée des habitants.

Quand l'ennemi campe au milieu d'une population, nul homme dans cette po[>ulation n'est sûr du lendemain, nul ne peut se prouiellre qu'il ne sera pas fusillé ce soir,' que sa femme et ses enfants n'auront pas péri dans une exécu* tion militaire avant la fin du jour. Lui, sa famille et, du reste, tous ses compatriotes, sont

à k mertû d^aeteà qu'ils ne peuvent ni prévoir, ni prévenir»

Aux esprits légers, qui n'ont vu dans la guerre que le théâtre des plus hautes vertus, j'offre la guerre par cet autre aspect, qu'ils semblent ne pas connaître. La guerre ne fait pas précisément les héros, elle manifeste ceux qui avaient en eux de quoi être héroïques, et elle ne manifeste pas tant de héros qu'on veut bien dire^ mais seulement quelques héros. En revanche, elle fait bien réellement quantité de martyrs; elle induit aussi à de mauvaises actions quantité de natures qui n'étaient ni précisément mauvaises, ni solidement bonnes. La guerre est en réalité le milieu le plus dangereux qui soit aux pauvres et inconsistantes vertus de riiumauitù, un terrible milieu où il ne faudrait jamais risquer la moralité si péniblement acquise et si fragile de notre espèce.

Les troupes françaises envahissent la Prusse. RUes y trouvent une population civile, qui ne se bat pas, qui ne doit pas se permettre de défendre son pays, sous peine d'être traitée sans miséricorde. Cependant les Français usent et abusent de la population civile : ils demandent à celui-ci

des vivres, à cet autre des services, à cet autre des renseignements sur l'ennemi,*. L'ennemi!

c'est justement le compatriote, le défenseur du renseignant.

Si les Français veulent surprendre Vennemi^ il faut que ce compatriote serve de guide et qu'il ne trompe pas, sinon, fusillé. Refuser d'assister ainsi l'étranger contre le compatriote, c'est encourir les coups, raniende, Tincendie de sa maison, la prison, la Ij-ansportalion, pEtrfois la mort.

Or, qu'est-ce que ce pj'iis3=;îen qui, forcé de gui^ derles Français, les égui'e, ou qui, arrivant malgré lui sur ses compatriotes, leïir crie a temps : (( Da ist der Feindl n ? C'est un héro.s; c'est d'Assas criant : « A moi, d'Auvergne., voici l'ennemi ! »

Plus grand encore que d'Assas est celui-ci, à raison de son métier et de son éducation non militaire, — mais, pour Tonvahisseur, c'est un traître, qui tombe aussitôt criblé de balles, — La guerre ne fait donc pas que susciter des héros; elle sert aussi à méconnaître Phéroïsmc et à le punir ^

Si un gouvernement énergique disait un jour

1. Voir l'histoire des trois inslîluteurs de l'Aisne, fusillés par les Allemands. Non sculemual îl« feoiil fusillés, mais insultes.

aux populaïions d'un pays envahi : « Quiconque fournil à Tennemi quoi que ce soit, vivre, couvert ou renseignement, quiconque ne s'expose pas plutôt à la mort, fait en réalité la guerre à son pays, trahit le soldat qui le défend et qui, lui, meurt pour le non belligérant, et a bien droit à la réciprocité », ce gouvernement parlerait en lof^icien. Mais s'il punissait réellement de mort toute assistance quelconque donnée à rciinemi, volontaire ou forcée, qu'en arriveraitil? L'aflblement des populations, des assassinats, d'affreuses représailles, etc. Donc, la guerre est encore une conjoncture qui place quantité d'Iioinmes dans l'alternative de montrer rhéroïsme le plus froidement résolu, le plus ditlicile, ou de se rendre, toujours à quelque degré, Lraiïres envers leur pays.

Je trouve piquant de confronter les réalités de la guerre avec deux formules, ou si Vous voulez deux refrains, dont l'un sert aux militaires pour s'excuser des actes qu'ils sentent injustes ou inhumains^ mais tiennent pour inévitables, et l'autre appartient à certains civils que nous connaissons déjà.

Une place est assiégée. L'assiégeant écrase

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242 L\ GUERRE ET l'hOMME

de ses'ôbus les maisons reiifeniiant des femmes et des enfants qui ne se battent pas. Le militaire dit : « C'est la guerre », L'austère civil dit : « Il faut précieusement conserver la guerre ».

Une troupe envahit le pays ennemi ; elle force riiabitant à lui donner des renseignenienl^, à trahir ses concitoyens : u C'est la guerre >k — «Il faut précieusement * onserver la guerre. »

Une troupe brûle, par extension de responsiibilité, le village d'où iia cuu[i de feu a été lire: «C'est la guerre». — « Il fuiït [>réf!eLusemenL conserver la guerre. »

On fusille un paysan trop colérique pour avoir frappé un soldat qui portait la main au jupon de sa femme : « C'est la guerre jk — « H faut conserver la guerre. »

11 n*est presque personne qui, dan^ la guerre, ne fléchisse du côté du vol : le roi prend une province; le général jirend des tableaux, des statues ; roflicier prend ties objets de moîntire valeur, quelque petite chose qui lui rappellera le château où il séjourna ; le soldat prend tout ce qui se boit ou se mange* «r Honneur et butin, sont les deux chevaux de la guerre. Elle I ne va pas plus sans le cheval butin que sans le

t cheval honneur ». — « C*est la guerre. « — <f H

faut précieusement conserver la guerre* »

Le militaire a raison- Avccla guerre, tous ces

■^ W ^ tj

excès s'engrènent. SI Fon^ ne veut pas qu'ils soient, il ne faut pas faire la guerre. Ils sont moins la faute de l'homme que celle de la guerre, en ce sens qu'ils sont invinciblement produits par la nature humaine jetée dans la guerre. Quant à la formule : « Il faut conserver la guerre pour ses précieuses conséquences », elle me paraît, mise à côlé des faits, d'un comique particulier, le comique funèbre.

La guerre dégrade les deux partis, mais pas autant et pas si sûrement l'un que l'autre. Le vainqueur sort de la guerre insolent, arrogant, injuste, inhumain, plus ou moins. Le vaincu, s'il n'est pas conquis, régi par son vainqueur, fait souvent un retour sur lui-même qui profite à sa moralité. Ce fait, généralement reconnu, est même Tun des arguments des panégyristes de la guerre. Mais s'il y a conquête, c'est autre autre chose; elle engendre chez le vaincu, toujours à quelque degré, bassesse, n[iensonge, flatterie, tromperie, haine sournoise, abandon de soi-même, revanche par les plaisirs matériels. Et notez bien que le vainqueur y aide, y encourage. Il exerce sur le vaincu la mauvaise sélection ; car ce qu'il traite le mieux ou le moins

Uv.

mal parmi les vaincus, c'est le flatteur, Tinléressé, le lâche, infidèle à son pays.

Je ne vois pas, dans toute l'histoire, une seule victoire qui ait amélioré le vainqueur. Que disje? Pas une après laquelle le vainr|ueur ne soit pas, moralement parlant, beaucoup plus laid qu'avant. Pour imprimer sur une collectivité d'hommes un caractère répugnant, je ne connais rien de tel que la victoire. Il y a beau temps que l'histoire m'a, par justes raisons, appris à mépriser le vainqueur.

(c 11 y a des vainqueurs généreux ». — Oui, parfois, une individualité, prince ou cnpitaine> — comme ce général anglais, au Canada, qui dit à notre général vaincu ces trois mots, vraiment nobles dans leur simplicité : a C'est la fortune de la guerre ». Mais jamai?^ un peuple vainqueur n'a failli à la loi de l'inlVituation et de l'arrogance.

A supposer — ce qui n'est pas — que la dépravation entre vainqueur et vaincu fût égale, il faudrait être encore pour le vaincu, parce qit^eii somme il souffre de ses vices, et il faiulrait détester le vainqueur, parce qu'il jouit des siens.

En sens contraire va l'opinion. Pourquoi?

Parce que les vices du vainqueur sont ceux de la force ; en conséquence, adoremus !

LES M.VRTYRS 245

Il y a des villages sur le front de Tarmée qui va livrer bataille. Les soldats s'emparent de ces maisons et s'y retranchent. Et les habitants? Qu'ils aillent où ils voudront, qu'ils se cachent et s'abritent comme ils pourront. La fuite n'est pas toujours possible, et bien des habitants ne peuvent s'arracher du toit domestique; ils se terrent donc de leur mieux, ce qui ne veut pas dire toujours avec efficacité. De cesf non combattants, il en est qui, mal couverts, sont blessés ou tués pendant l'affaire. Celle-ci terminée, à la nuit, les survivants sortent de leur retraite, pâles, effarés, tremblants, affamés. Leur toit flambe ou leurs murs sont troués ; leurs meubles brisés, leurs provisions perdues. La plaine alentour, où le vent berçait leurs récoltes, espoir de l'année, est méconnaissable à leurs yeux hébétés; les blés, les foins piétines, écrasés, enfoncés dans le sol ; les haies, les talus, les chemins éventrés; les arbres fruitiers tronqués, décapités, éclatés; les sources souillées de boue, de sang, de débris d'hommes ou d'animaux ; voilà ce que leur abandonne le départ des troupes — avec des mares de sang, des cadavres non enfouis, ou mal enfouis, qui vont pourrir et sentir. Attendez ! ce n'est pas le seul legs. La fièvre typhoïde, ou le typhus, a été laissée en germe là ou dans le voisinage ; cela va éclater,

se développer, s'étendre sur les populations affaiblies par les privations, démoralisées par leurs pertes, — et Ton va mourir ferme!

Dans les hôpitaux militaires, échelonnés du Rhin jusqu'à Dresde, on comptait déjà, en août 1813, 35.000 soldats. Vint la bataille de Leipzig; la retraite désastreuse qui en fut la suite accrut de beaucoup le nombre des malades. Pour les soustraire à l'ennemi, on les emmenait jusqu'à Francfort et Mayence. En cette dernière ville, hôpitaux et maisons particulières furent bientôt comblés. « Et toujours sur le Rhin des barques silencieuses apportaient d'autres malheureux. » Dans cette foule d'hommes épuisés, souffrants, le typhus se déclara. « On vit alors s'encombrer d'hommes gisants les rues et les degrés extérieurs des maisons. Ils attendaient là que quelqu'un mourant à Tintérieur laissât une place vide, et, en attendant, ils mouraient souvent eux-mêmes. Le râle de la mort s'entendait de tous côtés... La ville n'était que fange ; l'air en était infesté. Du 7 au 20 novembre, il mourut, à Mayence, 500 personnes par jour. Les fossoyeurs, qu'on payait jusqu'à 60 francs par jour (et qui, du reste, périrent tous), étaient en nombre insuffisant. Pour prér

LES MARTÏRS 247

server de rinfection à tout le moins Tintérieur des maisons, on porta, les cadavres dans la rue ; ils y restaient jusqu'à trois ou quatre jours; de là au cimetière, où ils attendaient encore. On put voir, en certains coins de ce cimetière, des corps amoncelés à la hauteur du mur d'enceinte. On finit par recourir au Rhin, on livra à son courant ^es cadavres dangereux. — Tous ceux qui pouvaient, à la rigueur, souffrir le transport (et même beaucoup qui ne le pouvaient pas) furent évacués sur la France. Ces évacués communi-iquèrent Tinfection sur tous les points de la route où ils séjournèrent. La population civile, en tous ces lieux-là, fut, comme à Mayence, cruellement éprouvée. Nogent^sur-Seine souffrit plus que toute autre. Là, les bourgeois s'enfuirent; les soldats malades, qu'on installa ou qui d'euxmêmes s'établirent dans des logis inhabités, y moururent oubliés, ignorés. On cessa d'enterrer les morts. La Seine, traitée comme le Rhin, reçut à son tour des cadavres. « Sur les ponts de Montereau, de Melun, de Corbeil, les gens du peuple accourent avec une curiosité eff*rayée voir passer ces horribles épaves. Une fois, à Montereau, on put compter, dans une heure, quarante de ces sinistres voyageurs. Tels sont les présents de la guerre K »

1. V. Les Sépulcres de la Grande Armée ^ ouvrage anonyme, 1814, in^So,

Champ de bataille. — Il est encore nuit ; mais du coté de Test, quelque rhose de pale apparaît au bas du ciel ; Tanhe approche. Plus de plaintes, d'appels, de géinisseiiicnls ni de rites. Les blessés ont iiiii de mourir. De chacun de ces soldats muets et froids, une douleur sort et se lève. Comme des pigeons messagers, elles montent dans le riel de toutes parts ; elles planent et touiMioyent un moment, chacune cherchant sa route. Puis dans toutes les directions elles partent ; elles volent vers ces pères, ces mères, ces sœurs, ces amantes dont le cœur vivait de la vie de ceux qui sont là maintenant morts. Chacun de ces fantômes infaillibles arrive bientôt oii il tendait; il entre et s'établit au logis en commensal qu'on ne chasse pas. De jour, de nuit, à la table, au lit, il cleviendi-a le compagnon fidèle, le compagnon impérieux de tous les êtres de la maison ii h Ibis* — - [1 ne s'absentera jamais, — 11 diï^paraîtra seulement le jour où le dernier survivant lui échappera par la miséricorde de la mort.

Il est étrange qu'à cette heure si avancée de la nuit, aux logis dispersés sur les coteaux et les plaines de nos campagnes, aux maisons pressées de nos bourgs et de nos villes, on puisse apercevoir tant de vitres éclairées, derrière lesquelles évidemment on veille. Pourquoi donc tant d'insomnies? — A l'intérieur de cette maison d'aspect riant, une mère sanglote et dit : « C'était un si bel enfant ! » Ailleurs une autre dit : « Il était si honnête et si doux! » Ailleurs : « Il aimait tant son père et moi ! » Maintenant je vois de grands parents, vieux, infirmes ; ils espéraient la libération prochaine de leur petit-fils, et, en attendant, on faisait le petit bien comme on pouvait: revenu, le vigoureux travailleur aurait tout relevé, réparé. A présent, qui travaillera pour ces pauvres gens ; qui les soignera ; qui au lit de mort leur pressera la main ? — Ailleurs c'est un mari qui est pleuré : « Il a toujours été bon pour moi et si raisonnable; si siir... Nos pauvres enfants! Un père ne se remplace pas. Et puis à présent nous allons être pauvres. » — Ailleurs, il n'y a pas de lampe ; une jeune fille pleure dans l'obscurité un amour secret ; et demain et les jours suivants, supplice et torture, il faudra cacher ses larmes, il faudra sourire. — Ces malheureux, ces désolés, se comptent par cent mille.

« Cette guerre nous coiitc cent mille morls dont les trois quarts jeunes, pleins de force, ne demandant qu'à vivre, et ayant de quoi fournir longuement à ce vœu, cela est vrai ; mais quand on a de la guerre une haute et noble coïKreption, on regrette sans doute encore un peu le sacrifice de tant de vies; toulefois on pense et on se dit : ces cœurs vailhuils^ cps cti^urs généreux ont ce qu'il ont voulu^ ou du nioiny arcoplé, la mort pour la patrie. Ils nousblânu?raient eiixmômes de nourrir trop longtemps de stériles regrets, de les trop plaindre et de les trop pleurer, étant morts au lit de l'honn€Ui\ conuii*^ disaient nos pères. » (Notez en passant que cela est faux, que les quatre cinquièmes de ces victimes sont morts de maladie, sans la compensation du lit de l'honneur.)

Pour ces cent mille morls il y a quatre cent mille cœurs qui sont désolés. Mais la souffrance morale a un tort, elle manque de signes extérieurs assez dramatiques, assez saisissants, telî> que le sang, le cadavre. Cette pensée fixe qui à l'intérieur dévore, ronge, mine, qui vieillit avant l'âge, fait mourir avant le temps, qui met un crêpe de deuil sur tout, même sur la clarté

LES M\RTYRS 251

du soleil et la verdure des champs, qui nous ôte le goût de la richesse, du savoir, de la vertu, de la santé, comme elle ôte le goût du pain et de la boisson, ne compte pas ou au moins n'émeut pas. Nous avons si peu d'imagination ! On ne peut pas dire que ces douleurs soient précisément ignorées du spectateur. Non, il sait qu'elles existent; il ne les sent pas exister.

Voici ce qui a été admis de tout temps, par tout pays :

Le soldat a droit de faire tout ce qu'il veut à une ville qui l'oblige à la prendre d'assaut. Dans une vaillante ville de cette espèce, tout appartient aux vainqueurs, l'argent, les meubles, le vin, la vie des hommes, le corps des femmes»

11 n'y a pas de terre chrétienne où le droit du

I bon plaisir soldatesque ne se soit exercé, où

Ton n'ait vu se démener ce. qu'on peut appeler

I la vie diabolique: des milliers d'hommes libé-

rés pendant quelques heures ou quelques jours de tous les freins moraux ; l'animal qui est dans

I l'homme, autorisé à surgir tout entier et à repaî-

tre tous ses appétits; spectacle monstrueux, scènes indicibles, dont les récits les plus circonstanciés ne peuvent rendre le tumulte, la tempête effroyable, grotesque, dégoûtante, à faire rougir Tanimal, le vrai, l'honnétc, celui

qui n'a jamais montré, dans aucune de ses espèces, une folie si basse.

De ces sacs de villes, il en est qui sont distingués dans rhistoire, qui sont célèbres. Citons en passant le sac de Corinthe dans Tantiquité; de Jérusalem, dans la première croisade; de Constantinople, dans la quatrième; de Limoges, parle prince Noir; le sac de Rome, par les soldats du connétable de Bourbon; le sacdeMagdebourg, pendant la guerre de Trente ans ; de notre temps, le sac de Badajoz, de Saint-Sébastien. Mais combien d'autres n'ont pas obtenu la renommée qu'ils méritaient !

Il faut cependant se résoudre à donner quelque idée de ce sabbat abominable. Voici d'abord un exemple qui fera bien voir au lecteur l'entrain du soldat au pillage; cela se passe dans le palais du Kaiserbagh,à la prise de Luknovv par les Anglais (1858) ^

<( Figurez-vous des cours aussi vastes que Temple-Gardens ; tout autour d'élégants pavillons revêtus de stuc et d'or. Des statues, des candélabres, des fontaines, des massifs d'orangers, des aqueducs, des kiosques recouverts en métal bruni occupent ces riches squares. Là, de tous cotés, dans toutes les directions, courent au

1. C'est le récit d'un reporter anglais j témoin oculaire^ M. Russell (Hevae des Deux Mondes),

pr'pî*'

hasard, avec de grands cris, soldais d'Europe, soldats indigènes, tirant aux fenêtres, d'où partent de temps en temps quelques mousquetades, jquelques balles isolées. Devant chaque porte se presse un groupe ardent et avide qui cherche à l'enfoncer, tantôt à coups de crosse, tantôt en faisant sauter la serrure d'un coup de fusil. Quelques-uns de ces palais à colonnades, résidences des grands officiers de la couronne, ont déjà livré passage aux assiégeants, qu'on voit courir le long des corridors; on s'y fusille encore de chambre en chambre. Des cris sauvages, le bruit des glaces qu'on brise, parfois un jet de fumée à travers les treillis des jalousies, disent assez ce qui s'y passe. Parmi les orangers, dans les allées qu'ils abritent, gisent des cipayes morts ou mourants, et les blanches statues sont parfois teintes d'un rouge suspect. Des officiers vont de cà, de là, courant après leurs soldats : promesses, menaces, rien n'y fait. La discipline n'existe plus. Par les portes enfoncées débouchent les pillards, chargés de butin, enivrés parla colère, altérés d'or. Châles, riches tapis, brocarts d'or et d'argent, écrins do pierreries, armes incrustées, vêlemens splendides, ils plient sous le faix. Quelques-uns, chargés de porcelaines ou de glaces magnifiques, les brisent de dépit sur la dalle, et retour*

Tient chercher un butin de meilleur aloi. D'autres s'occupent à détacher, des poignées d'épéeSt des canons de pistolets, des pamoieaux de selles, des tuyaux de pipes, les pierreries qui les ornaient. Ceux-ci se traînent roxïs d'épais el lourds tissus, où, dans une trame de métal précieux, s'incrustent des arabesques de perles. Ceux-là, prenant tout ce qui se trouve sous leurs mains, arrivent chargés de vases en brome ou en jade, de tableaux, de monstrueuses terres-cuites. ))

« Nous voici dans un vcrilable cut-de-sac.

une cour étroite, dont un cote est occupé par des hangars ouverts. Là sont entreposées toute sorte de voitures, calèches, coupés, broughams, — et des palanquins garnis de vc4oitrsà franges d'or, — bref, un vrai magasin de carrosaene* De l'autre côté sont des entrepôts surniontés d'un étage de chambres, le tout bien clos et barricadé. Et trois ou quatre bandits, app^irtenant à un régiment de ^7\ majesté la reiue, entrent en scène au pas de cliarge : faces noires de poudre, buffleteries rouges de sang, poches gonflées de toute espèce d'objets de prix. Le pillage s'organise alors bous nos yeux. La première porte attaquée résiste à toute i^orte d efforts, jusqu'au moment où on fusille la serriu^ à bout portant. Nos homïues se précipitent, o»

entend un cri de joie : ils reviennent, rapportant à brassées des coffrets de fer, des écrins, des caisses. Ce sont des joyaux, des armes incrustées, des parures.

» Mais ceci n'était qu'un épisode. Partout le pillage prenait des proportions fantastiques. Les soldats entassaient dans la cour des vêtements brodés, de la vaisselle plate, des manteaux de brocart, des bannières, des tambours, des châles, des écharpes, des instruments de musique, des miroirs, des tableaux, des livres, des fioles de médecine, des lances, des boucliers, que sais-je encore ? Un catalogue complet tiendrait vingt pages. Ivres de pillage, — jamais je n'ai mieux compris la valeur de ce mot, que j'avais entendu plus d'une fois, — ils brisaient les armes, pour ne garder que l'or et les pierreries des montures, et brûlaient les tissus d'or et d'argent dans un feu allumé tout exprès, afin de les réduire en lingots portatifs. Ils cassaient la porcelaine et le jade par pure fantaisie de destruction; ils crevaient les tableaux et les lançaient par lambeaux sur Tardent brasier. Les meubles servaient à l'alimenter... Peu à peu, une vingtaine de pillards se trouvèrent ensemble dans la cour eftvàhie. La plupart étaient Anglais ; mais il y avait aussi quelques Sikhs. Plus d'une querelle s'élevait déjà, qui menaçait de mal

256 L\ GUERRE ET L^flOMMI-:

finir. Les choses prenaient une physionooiie de plus en plus sombre. Notre présence n'était d'aucune utilité, et, comme un sapeur indigène vint justement à se montrer, nous nous empt»* rames de lui pour faire transporter nos vases dans une autre cour. Tout s'y passait à peu près de même, mais elle rUiil plus vaste, et dèsi lors on y courait moins de risques, »

Xe tToycz pas que les troupes anglaises se soient bornées à saccager. Voici des actes d'un autre genre :

tf Un ne faisait pas encore quartier, et certains exemples de férocité individuelle déshonorèrent la victoire aux yeux mêmes des vainqueurs. Les fusiliers du Bengale venaient d'occuper la porte du granti Imanbarni, donnant sur la place qui sépare ce tcïnjjle du Hosseinabad, Un entant kaschmyrien arriva au poste, conduisant par la main un vieillard aveugle^ et, se jetant aux pieds d'un oflicier, implora sa protection. L'officier — je le tiens de ses camarades, — prit son revolver^ et, le dirigeant vers la tète du su[)pliant, lâcha lu détente : — Shamel shame! {\\onie\ honte!) criaient les soldats. Le coup ne partit pas. L'olTirier arma de nouveau îîon pij^tolet, dont la caj>t:;ule refusa encore service. I/ne troisième fois la détente fut pressée, une Ij^uisième fois rarmc rata, A la quatrième

seulement, — il avait eu, à trois reprises, Toccasion de se laisser fléchir, — le noble officier en vint à ses fins ! Le sang qui battait dans les veines de l'enfant ruissela aux pieds de son meurtrier, tandis que les assistants poussaient une clameur indignée. »

Nous voyons ici un officier exerçant le droit de la guerre jusqu'à la cruauté la plus froide, et tandis que ses soldats en sont révoltés. C'est très édifiant; mais regardez ce qui se passe à quelques pas de là. D'autres soldats découvrent un cipaye caché sous les décombres. « Le malheureux fut tiré par les jambes hors de ces décombres; on le traîna sur le sable jusqu'à un endroit commode pour l'opération qui se préparait, et là, quelques-uns de ses bourreaux le tenant, d'autres lui lardaient la figure et tout le corps à coups de baïonnette, pendant que d'autres encore rassemblaient à grand'peine quelques fragments de charpente dont ils formèrent une espèce de petit bûcher. Quand tout fut prêt, I cet homme fut brûlé vif!...

» Plus d'un Anglais assistait à cette scène atroce, plus d'un officier en fut témoin ; pas un I n'intervint. Un incident imprévu vint encore t aggraver cette cruauté vraiment infernale. Ce I fut la tentative que fit le malheureux, à moitié I brûlé, pour se soustraire à la torture qu'on lui

■kbi&.w^^

258 LA GUERRE ET l'oOMMK

infligeait ainsi. Par un soudain effort, il bondit hors du brasier, et, traînant après lui des lambeaux de chair fumanln^ il put encore fuir à quelques pas de là; mnî^ on le saisit de iioïiveau, de nouveau il fut couché sur son lit de flammes, où on le uiaiiitint à la pointe des baïonnettes jusqu'à ce que la mort fût venue ly clouer. — Je n'oublierai jamais, me disait rami qui me racontait cette horriljle scène, je n'oublierai jamais les hurlements de cet homme, et la hideuse image de son supplice m'accompagnera jusqu'à ma dernière heure, -— - Et vous n'avez pas essayé d'intervenir? — Je n'ai pas osé. Les Sikhs étaient enragés- Ils vengeaient la mort d'Anderson, et nos hommes, au lieu de les retenir, les encourageaient- Impossible de rien faire. »

Le contraste criant des actes généreux et des actes féroces, c'est tout-à-fait la guerre (ce théâtre des plus hautes vertus, comme chanun sait).

La guerre de 1870, que j'ai tout à l'heure esquissée, donne lieu à la même observation, Nous avons vu des faits barbares se produire. Au beau milieu de ceux-ci, on rencontre des actions d'une humanité généreuse ou délicate* « A Ruel, le général Voigts-Rhetz, commandant de place à Versailles, fait rendre les honneurs

niîliUïreg à un lieutenant de notre armé^, accompagne lui-même le convoi et a la délicatesse de se retirer, un peu avant l'arrivée au cin^etière, pour ne pas gêner par sa présence la manifesta-tion des sentiments français. Un simple soldat, dont je regrette de ne pas savoir le nom, a un moiivcruLMit digne des héros de Corneille, Chargé d'incendier une maison, à Limetz, il en voit sortir une famille éplorée qui se jette à ses geiioux. Ému, il hésite un instant. Enfin, il prend son parti, jette à ces malheureux tout l'argent qu'il possède, met le feu et se sauve sans se retourner. Certaines communes ont à se louer des procédés de l'ennemi. A Andresy, il aide les habitants dans les travaux de toute na^ iure- Ses médecins visitent les malades français avec empressement, à Montfermeilet au Plessis- Gassot. Le village de Saint-Prix est touché de la conduite de deux soldats qui, logés chez une marchande de tabac âgée et restée seule avec un jeune entant, la soignent auec une piété filiale. » Seulement, les actes touchants sont rares, comme les natures d'élite d'où ils sortent.

J'ai emprunté les exemples précédents à des peuples étrangers. Je tiens à en donner un qui

260 L.\ GUERRE ET L"irOMME

nous appartienne; et îl convient tout-à-fait à mes vues de prendre cet exemple dans l'histoire d'une des armées de la R*^publiqiie frnncaÎKe, justement parce qu'on a souvent loué la discipline, l'austérité de nos soldats républicains- Les traits que l'histoire en rap]3ortc sont très vrais et on a toute raison de les admirer. Mais qui ne connait que ces traits nourrit une ilhh sion que j'estime mauvaise. C'est pourquoi, abrégeant ici un chapitre des Mémoires du général Thiébault, je montrerai que la médaille a un revers.

Pendant la campagne que le général Chanipionnet mena contre le roi de Naples, en Tannée 1799, les troupes françaises manifestèrent avec éclat toutes les vertus militaires : courage dans le combat, patience et endurance dans le.^ fatigues, confiance inébranlable quand tout semblait désespéré. Elles vainquirent la pluie, la boue, le froid, les neiges^ les montagnes, des troupes régulières trois fois plus nombreuses qu'elles et des populations insurgées et féroces, qui ne demandaient pas quartier etn'en faisaient pas ; il y eut là des faits d'armes étonnants et des prises de villes invraisemblables. Une marche de deux cents lieues à travers tous ces obstacles soumit le royaume cle Naples à cette petite armée de 12.000 hommes, et se termina

par roccupation de rimmense capitale après trois jours d'une bataille des rues qui est bien tout ce qu'on peut imaginer d'épique et d'affreux à la fois.

Et maintenant, voici de quoi ces mêmes soldats se montrèrent capables pendant la retraite qui suivit nos premiers succès : « Tous les insurgés du pays s'étaient réfugiés à Isola, ville dont le nom indique la situation et qui se trouve, en eflet, dans une île formée par le Garigliano, à l'endroit où, tombant de cent pieds de haut, il forme une des plus belles cascades qui soient connues. » Il fallait forcément suivre la route passant par Isola, et un seul pont donnait accès dans cette ville. « Les insurgés n'avaient pas eu le temps de couper la dernière poutre de l'arche principale ; cette dernière poutre, par ses inégalités, sa longueur, sa prodigieuse élévation audessus des eaux, par le fracas de la cascade, la rapidité du torrent, était effrayante à passer. » Et il fallait la passer sous des feux croisés. On la passa en perdant 60 grenadiers. La ville prise, le général Olivier commit l'imprudence d'y faire entrer toutes les troupes. Les soldats étaient les uns ivres et les autres aff'amés. « Rien ne put arrêter leurs frénétiques excès. Sur le soir, la malheureuse ville n'était plus qu'un monceau de boues, de ruines et de cadavres. —

fitiSL

262 L\ GUERRE ET l'hOMME

Knlré des premiers, pour sauver des femmes, des enfants, qui s'étaient de toutes part précijïUés vers moi, j'avais placé une forte garde en une maison, sur laquelle j'avais écrit mon nom, et j'y avais fait entrer plus de trois cents personnes. J'y avais placé un grenadier et je m'y ("^tnîs établi nioi-môme. » A plusieurs reprises, Thiéliault est obligé de dissiper en personne des groupes séditieux qui veulent entrer; ces hommes savent qu'il y a là-dedans beaucoup de reninies, et ils les veulent avoir. Ils mettent d'abord le feu à deux maisons voisines. Le général Olivier intervient, fait battre le rappel, puis la générale, en vain. Plusieurs patrouilles crofticiers parcourent les rues; c'est inutile. Le général Olivier se met à la tête d'une patrouille, composée de deux généraux de brigade el de tous les colonels. « Tout ce que nous y gagnâmes, dit Thiébault, fut de risquer de nous laire assassiner vingt fois pour une et de compromettre de plus en plus l'autorité de nos grades. Le général Olivier, désespéré, parlait de se faire tuer. La nuit vint ; devant nous, tout ce qui restait de la ville se consumait. «Nous entendions le fracas des maisons qui, de moment en moment, achevaient de s'écrouler, les cris lamentables qui, par intervalles, traversaient Vmi\ La maison des trois cents fut brûlée par

les soldats. » — Oui, mais, gcnéral,quelles scènes se passèrent avant? vous ne le dites pas, et, visiblement, vous ne voulez pas nous le dire. Au reste, jamais, je crois, aucune langue d'homme n'a voulu ou osé ou pu dire toute la guerre.

Le lendemain matin, le. général Thiébault quitte la ville. « Trajet horrible, dit-il, pendant lequel on ne marchait que sur des membres écrasés, saignants ou noircis par les flammes. Il y avait des coins où Ton avait formé d'énormes tas de ces débris humains; l'église seule contenait les cadavres de sept cents malheureux qui s'étaient réfugiés auprès des autels. » 11 est dommage qu'on ne puisse pas se représenter avec netteté ce que sont, par terre, dans une église étroite, sept cents cadavres, où il y a des vieillards, des femmes et des enfants, car enfin, il y avait des enfants à Isola.

Quelques jours plus tard, nouvelle scène, d'une horreur beaucoup moins étendue, mais plus précise, plus voyante ; elle vaut que je la donne. Cela se passe dans un couvent de trappistes, entre Isola et Verni.

« Xous arrivons à ce couvent, asile sans cesse ouvert aux voyageurs comme aux malheureux (où aucun Français n'avait manqué d'être logé et rafraîchi selon ses besoins). La grande porte est fermée. Mes hommes frappent. L'écho qui ré-

264 L\ GUERRE ET L'hOMME

pète les coups est la seule voix qui réponde... Une porte latérale est franchie... Une cour est traversée... Aucune lumière ne se laisse apercevoir, aucun bruit, si ce n'est les hurlements d'un chien. Étonné, je mets pied à terre; je pénètre, j'appelle... Après un long prolongement dans des longs corridors, ma voix s'affaiblit et se perd dans les ténèbres... Cependant je suis les murs... Je suis une galerie au bout de laquelle je distingue une faible clarté. C'étaient au fond d'une chapelle les dernières lueurs d'une lampe prête à s'éteindre. Un grenadier se hâte d'allumer un bout de cierge dont il se trouve pourvu ; aussitôt nous apparaissent des tableaux déchirés, un autel démoli, des bancs, des vitres brisés, et parmi ces débris un prêtre assassiné. A cette terrible révélation, je me décide à visiter tout le couvent. Aux premières marches de l'escalier je suis arrêté par un nouveau cadavre dont le sang ruisselle encore. En tournant un corridor, je trébuche sur un trois-ième, tombé, celui-là, sur son crucifix. Enfin, et toujours guidé par le sang, j'arrive à une cellule dans laquelle respire encore un des trappistes. « Rassurez-vous, m'écriai-je en approchant. — Je n'ai plus rien à craindre, » répondit-il d'une voix faible, mais sur un ton ferme. Celait un vieillard octogénaire, chef de la corn-

munauté, qui mourut quelques minutes après.

Quelques soldats avaient d'abord diné au couvent, puis avaient tout assassiné, et aussi volé tout ce qu'ils pouvaient emporter. Il fut impossible de découvrir les coupables. »

Les mauvais instincts, momentanément déchaînés, ne menaçaient pas que les ennemis ; ils mettaient en danger la vie même des chefs. i Thiébault marchait dans une voiture parmi les I équipages du quartier général ; et par malheur [ il emmenait avec lui une femme aimée, une belle I Napolitaine, On vint dire à Thiébault : « Trois à I quatre cents traînards de la 97™® demi-brigade, I à moitié ivres, viennent de former le projet de piller et de brûler les équipages du quartier j général. » Thiébault sentit tout de suite que

! Pauline était particulièrement menacée. Et

il se trouvait seul avec cette femme, sans aucune escorte pour sa défense. Un hasard heureux lui révèle l'existence fortuite dans le voisinage de quelques grenadiers attardés à boire. « Déjà les premiers soldats de la 97'"^ étaient arrivés et, pour faire naitre le prétexte à commencer le i pillage, ils insultaient tous ceux qui se trou-

vaient dans les voitures. J'étais aux prises avec I eux; j'employais pour les maintenir ce dernier

débris d'autorité qui reste quand même aux grades supérieurs ; c'est une ressource suprême

26fi LA GUERRE ET l'HOMME

qui s'use vite... Si le secours n'arrivait bientôt, nous Plions perdus. JVtais décidé à résister jusqu'à la mort; mais je savais ce que vaudrait relie résistance et je tremblais à la pensée du sort infâme qui serait fait à Pauline, si resplendissante de grâces et de beauté, et qui mourrait sous [a plus ignoble des profanations. Le secours beureusement arriva. Les gredins passèrent, iiou sans lancer des menaces avaiit de se dérider à passer. »

Le théologien a demandé à son imagination de concevoir un supplice aussi cruel que possible ; son imagination échauffée par la haine a inventé Tenfer : un lieu où les tourments seraient à la fois infinis en intensité et infinis en durée. Ce qui, dans la réalité, se rapproche le plus de la géhenne imaginaire, la guerre nous le fuit voir. Une ambulance, le lendemain d'une grande bataille, présente dans ses blessés ce qui ressemble le plus aux damnés. Et après la prise d'une ville, les soldats vainqueurs ?ont ce quii t^ur notre terre, ressemble le plus luix dé* nions.

J'ignore quelle est la dernière ville prise d'assaut, où le soldat vainqueur ait uiassarré,

pillé et violé. Mais je suis certain que cetle application de l'ancien droit n'est pas dutoiil clati?^ le lointain du passée

A Tavenir, le cas échéant d'une prise tle ville par assaut, faut-il croire fermement qno les anciennes et coutumières conséquences wv ^;p reproduiraient pas? Peut-être faudrait-il nj)()ni'ter ici quelques distinctions. J'incline u rttjirn qu'on pillerait autant que par le passé: i\\Vun massacrerait peut-être moins, et que pt^il-^Mi i* le viol serait seulement le fait de quelqut s individus.

Le droit prétendu du vainqueur sur les rlinsc^^ du vainCB semble donc être resté tel ^{w de I tout temps; le droit d'abus sur les peisuniu s ; semble s'être rétréci.

I Observation spéciale pour le viol: peul-(Mit'

I bien a-t-il été, dans les dernières f^urirpH,

moins limité qu'il ne paraît, et s'est-il |>hi1nt I exercé sous des formes plus hypocrites, iivrf mw

' brutalité moins étalée. Le soldat logé clii/ I lia* ; bitant, dans Jes villages et hameaux, s*ïn\rnt a du imposer ses privautés à la femme, s;in^ ((ih' I ses chefs l'aient su. La contrainte du vinl rom-

! 1. Le général Ulrich, en 1870, se justifie de reinin Stiits-

j bourg avant l'assaut par deux raisons : Les vivres mEiiKjnnîenl.

On a voulu épargner à la population les suites ordiiiEiicps i de l'assaut.

268 L\ GUERRE ET l'hOMME

porte bien des degrés. La femme qu'on force par la peur est vraiment violée. Celle-ci, ordinairement, répugne à se plaindre. D'autre part, le mari qui tuerait ou maltraiterait le soldat surpris, risquerait fort d'être fusillé. Ce sont conditions sollicitantes et tentantes, qui ont dû produire bien des crimes ignorés de l'histoire.

Ces crimes-là, évidemment, l'avenir aura à les redouter tant que la guerre durera.

Le grand-père. — Le rempart forcé, nous voilà dans une rue déserte. — ' Tout avait fui. C'est drôle, des rues désertes par un beau soleil du Midi. — Nous enfilons celle qui monte à la haute ville. Ça monte beaucoup ; essoufflés, nous arrivons au pied de l'église ; une cloche sonnait là-dedans à toute volée... On s'arrête, crainte d'une surprise, d'une défense, puis on approche à petits pas. Nous entendons prier dans l'église, mais pas fort, pas haut, à mi-voix et avec un je ne sais quoi que je n'ai entendu en ma vie que cette fois-là. La voix des femmes dominait. Ça nous rassure, et nous voilà entrés brusquement. Ça ne fut d'abord qu'un cri, un grand cri. Celui-là, je l'ai dans l'oreille ; je le

réentends quand je veux et même souvent quand je ne veux pas.

La petite-ville. — Ah! grand-père, il me semble que je Tentends, moi aussi. .

Le petit garçon (d\in air brave). — Moi, je n'entends rien du tout.

Le grand-père. — Si tout oa était resté immobile, je ne sais pas ce que nous aurions fait. Peut-être que nous ne les aurions pas massacrées. Mais, va te faire fiche, si les unes restent tranquilles, les autres se lèvent, s'affolent, essayent de courir, de fuir. Ça vous excite à courir après, à les attraper comme on peut, par les habits, par les cheveux. Elles crient plus fort, et alors on frappe. Il n'y a que le premier coup qui coûte, et une fois que le sang est parti...

Elle. — Grand-père, grand-père! Il me semble que moi, à votre place, en voyant une vieille femme me prier, j'aurais pensé à ma mère, et je me serais détournée.

Le frère (ironique). — En pleurant, n'est-ce pas?

Elle. — Pourquoi non ?

Le frère. — Oh ! les femmes !

Elle. — C'est vrai, je ne suis qu'une femme, et maintenant j'en dis à Dieu merci.

Le frère. — C'est qu'elle pleure comme un ruisseaii. Est-ce assez risible?

270 LA GUEPRE ET J^'hOMME

La FILLE. — Que vous ayez fait cela, voiiSj grand-père, vous qui nous aimez taiil*..

Le père (après réflexion). — Oui... ça étonne* (^ue veux-lu ? On arrive mal disposée, on a piMi, on a peiné, et puis on s'est mis en eolere, et alors, au lieu de vous attendrir, tout ta vous embête, vous agace, vous met en Cureur, et puis on fait comme les autres et les autres font comme vous.

(Un silence. La jeune fille continue à [ileurer, pendant que son frère lui fait des mines,)

Le grand-père (plus bas). — Et puis, après, on est ahuri, parce que ce n'est pas beau à voir. Ah! non. Tous ces visages blêmes, blancs, ces yeux tout grands ouverts et qui vous fixent. Ces corps les uns sur les autres, qui ont l'air de paquets de linges sales. Ces larges tacheSj d'un rouge noir parterre; on marche dedans* C'est gluant, ça prend les pieds. Alors, qu'est-ce qu'on fait ? On va boire, se saouler et dormir.

La petite fille (toute frissonnante), — J'ai peur.

Le gpand-père. — Peur, ma chérie ?

Elle. — J'ai peur, j'ai peur.

Le gra>d-père. — Peur de quoij peur de qui?

Elle (se couvrant les yeux de ses mains}, — Hélas! j'ai peur de vous, grand-père.

Le petit. — Celte fille est folle, décidément»

'f'ri\'\

Ce soldat, debout et agissant, s'exposait au feu avec crânerie. Le voilà par terre, blessé ; il devient très craintif, il a une affreuse peur d'être de nouveau atteint. Voyez-le faire ! D'un effort douloureux il se traîne sur le sol pour atteindre ce fossé ou cet arbre qui Tabritera.

D'après celui-là, imaginez Tétat mental, les transes de cet autre blessé, là, à côté. Trop griè^ vement atteint pour se mouvoir, celui-ci reste par force sur le sol que les balles et les éclats d'obus labourent. Sans combattre il encourt la mort des combattants. Et s'il est tué maintenant, il le sera sans utilité pour personne ; il le sera pour rien. Immobile, inactif, il ne peut qu'observer, et il observe avec tous ses sens aiguisés par la peur la plus excusable.

D'ailleurs il a pas que l'ennemi à craindre.

Pour son général, le blessé est momentanément une non-valeur et pis encore; car sous les yeux des combattants, à terre et geignant, il démoralise; et, reporté en arrière, c'est un poids, un impédimentum. Malgré lui le général se désintéresse des blessés, car il a un but unique.

272 L\ GUERRE ET l'hOMME

;i!>soitKint, gagner la victoire. Il ne va pas, pour !e hlcssé, contraindre la liberté de ses moiiveinenls, s'enlever la moindre de ses chances.

Voilà une sommité là-bas où des canons feront merveille. Vite qu'on s'en empare. Que rartillerie parte au galop. La pente qui y conduit est semée de morts et de blessés. Est-ce que les lourds canons, sautant sur leurs affûts, vont contourner celui-ci, puis celui-là, puis ce tas, et ce tas encore? Est-ce que cela se peut? Non ; allez vite et tout droit. Que les conducteurs fouettent leurs attelages, ne regardent à rien, n'écoutent rien, ni cri d'effroi, ni supplication^ ni craquement sinistre. Car ici chacun y va de sa vie et le salut de l'armée est la suprême loi.

Un accident tel que l'incendie du bazar de la Charité fait périr cent personnes, ou, comme l'incendie du Théâtre-Français, une seule personne, le public s'émeut; l'horreur, la pitié entrent dans sonimagination. Aprèsunebataillequi vient d'être livrée à la frontière, les journaux disent: « Nous avons perdu dix mille hommes, tués ou blessés », et c'est avec une insensibilité à peu près parfaite que le public écoute cet énoncé eJfmyable. Pourquoi cette différence?

On imagine avec raison que les victimes du bazar ont beaucoup souffert moralement avant de mourir. On se met jusqu'à un certain point à leur place, on sent quelque chose de leur atroce frayeur, de leur affoUement, de leurs efforts éperdus en se voyant soudain dans les bras horribles de la mort.

Ces brillants éccrvelés que sont trop souvent les poètes, nous ont conté que le soldat qui agonise et meurt sur le champ de bataille meurt content, et nous n'avons pas demandé mieux que de le croire. Nous avons chanté et déclamé : « Mourir pourla patrie, c'est le sortie plusbeau». Donc, que ces morts du champ de bataille se chiflrent par cent ou par mille, ils ne sont pas faits pour nous émouvoir autrement que d'une admiration passagère.

L'imagination vraie, la représentation des choses telles qu'elles sont, fait défaut au public d'une façon étonnante.

Ainsi, pour commencer, comment le public ne soupçonne-t-il pas qu'il y a nécessairement des agonies terriblement douloureuses, des morts précédées de tortures ? Il n'est pourtant pas difficile d'imaginer ce qui résulte d'un éclat

d*obus qui vous détruit la peau et la chair sur un lai*ge parcours, vous mettant à l'air les entrailles ou la colonne vertébrale ou l'ossature du visage, et vous laisse en cet état vivre quelque temps.

(c Parmi les morts, quelques-uns oiit la figure parfaitement calme : ce sont les hommes qui, soudainement frappés, ont été tués sur le coup. Mais ceux qui n'ont pas péri immédiatement ont les membres raidis ou contournés par Tagonie, le corps couvert de taches livides, les mains creusant le sol^ les yeux démesurément ouverts, la moustache hérissée, un rictus sinistrée et conyulsif laissant voir leurs dents serrées*.»

Et quand il n'y aurait que le supplice de cette soif dont tous les blessés qui ont perdu un peu de sang sont dévorés. De tous côtés sur le champ de bataille, le soir et la nuit, on entend des voix suppliantes deniander à boire. « Des hussards revenant à leur bivouac, entre dix et onze heures du soir, chargés d'eau et de bois pour faire le café, rencontrent tant de mourants qui les supplient de leur donner à boire, qu'ils

vident tous leurs bidons^ Un tyrolien, qui

gisait non loin de leur bivouac, leur adressait

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