‹ La guerre et l'homme:Chapitre 23 sur 36 · Dunant, Souvenirs de Solférino, pp. 37 et · texte numérisé non relu

Dunant, Souvenirs de Solférino, pp. 37 et

des supplications lamentables pour obtenir ith peu de ce précieux liquide ; mais Teau manquait absolument. Le lendemain matin ou le trouva mort, l'écume à la bouche, et la bouche pleine de terre ; son visage gonflé était verdâtre, presque noir; il s'était tordu jusqu'au matin dans d'atroces convulsions, et les ongles de ses mains s'étaient recourbés en déchirant le sol. »

Oh ! je sais bien ce qu'on va dire: « Vous énervez notre courage », s'écriera-t-on. — Et vous, vous endormez notre sensibilité. Vous êtes en partie cause que les hommes continuent à se battre, voilà qui est certain; tandis que votre accusation est une évidente niaiserie; car je vous demande un peu si les soldats n'apprendront pas immédiatement sur le champ de bataille les prétendus secrets que vous me reprochez de leur découvrir.

Qui dira les pensées du soldat gisant sur le sol, durant la nuit qui suit le combat, quand, pour son malheur, cet homme a conservé la pensée ? En santé et debout, l'homme est bien rarement un héros, plus rarement encore

riiomme une fois blessé, nous le savons. Il est ridiculement faux que Ton meure content ou seulement indifférent. C'est si naturel quoD aime la vie, surtout quand on a vingt ans ou guère plus, comme le soldat. Les pauvres enfants ! Un moment oublieux ou grisés, ou îibasourdis par le fracas, par le mouvement de la bataille^, comme une fois jetés à terre ils sont àproment ressaisis par les affections de famille, pur Ici? souvenirs du pays, par Tenvie de vivre!

El quelles inquiétudes, quel doute que celui de riiomme qui se dit : Ma blessure est-elle mortelle ou non* ? Ne suis-je pas un condamné à mort qui va être exécuté dans quelques heures ? — et qui agite cette formidable question la nuit, sous le ciel sombre et impassible, cote à côte avec des morts.

II y a pis; ce sont les réflexions de rhojnuic qui sait ou croit savoir à quoi s'en tenir sur sa blessure : elle n'était pas mortelle; mais il sent que Bon sang coule, sans qu'il puisse en arrêter la pcrïe, et qu'avec le sang la vie s*en va.

Secouru à temps, il aurait vécu, il aurait revu

l, Sotnenirs de Verechtchaguin, p. 350. — Us rruconU'iiil le eJicf d état-major do Skobclef, Kouropatkin, un bnivc oï{\ciei*. n IJoe balle l'avait frappé à l'épaule; le pauvre g-firron cHail déridllant et pâle comme la mort. Il nous pria dVsamilier su blessure et de lui dire si elle était mortelle ou mm, '>

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ses parents, le toit natal, les amis d'enfance, le pays; il aurait retrouvé toutes les joies, tous les plaisirs qui lui paraissent en si grand nombre sur la terre. Et tous ces biens perdus à jamais, faute d'une minute de soins! Ah! que les hommes sont insoucieux, égoïstes, et que leur abandon est amer !... Et, en mourant, il nous maudit.

Les douloureux mystères de la nuit ne sont que trop révélés quand le lendemain on recueille tous les blessés. Tous sont pâles, livides, comme anéantis. « Les uns, surtout ceux qui ont été grièvement atteints, ont le regard hébété ; ils paraissent ne pas comprendre ce qu'on leur dit, et attachent des yeux hagards sur ceux qui leur portent secours. Les autres, dans un état d'ébranlement nerveux, sont agités d'un tressaillement convulsif; d'autres, avec des plaies béantes où l'inflammation a commencé à se développer, sont comme fous de douleur; ils demandent qu'on les achève, et, le visage contracté, ils se tordent dans les dernières étreintes de l'agonie ^ »

Pensez si la nuit a dû leur être longue. Et

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