Souvenirs de Solférino
278 L\ GUERRE ET l'hOMME
iiuiiiitenant, sachez ce détail ; il arrive que des blessés, perdus dans les replis du terrain, les fossés, les bois, ne sont retrouvés et relevés cjiie deux jours, et trois jours, et huit jours après le combat (voir ce que nous disions à , propos d'Inkermann). Et il se peut encore qu'on ne soit pas retrouvé.
Xc recommencez pas à me dire que tout cela doit être caché au soldat; car dès son premier combat il le saura; la réalité se chargera de le lui apprendre plus vivement que mes paroles. Et il faut que ces choses-là soient sues par d'autres, par ceux qui n'iront pas à la guerre, — après Favoir cependant décidée ou aj)plaudic.
On s'est essayé à nous donner par la parole la sensation du champ de bataille ; on nous a montré les morts, tantôt clairsemés sur le sol et tantôt jetés en tas; les morts comblant ici une tranchée, là baignant dans des mares de sang. On nous a fait voir leurs visages terreux, ou verdis, ou bleuissants dans la décomposition commencée; leurs prunelles vitreuses et fixes dans des yeux ouverts et dilatés ; la diversité des attitudes, l'un à genoux, tenant encore son fu^il dans la posture du tireur, Tautre, les bras
jetés au-dessus de la tête, dans le mouvement, comme désespéré, qu'il fit en recevant la mort et en tombant sur le dos, celui-ci, d'un visage reposé comme s'il dormait d'un calme sommeil, celui-là, le visage contracté ouïes membres horriblement contournés. Nous avons des œuvres d'art *, des dessins qui poussent plus loin encore l'évolution funèbre ; on peut y voir la cueillette des morts et leur enterrement; les fossés longs, étroits, peu profonds, où l'on serre les cadavres trop nombreux, qui ont l'air de bûches inégales. Et le dessin fait. comprendre combien ils sont mal enterrés, et que l'un jette en l'air un bras, un autre un genou raidis qu'il faudrait briser, qu'on ne brise pas et qui sortent de la couche de terre mince jetée sur le niveau irrégulier des morts. Et voici venir le vol des corbeaux voraces; ils planent un instant, puis se précipitent et se dispersent sur les corps mal couverts; et aussi les affreuses mouches qui s'abattent et se renvoient par essaims ici et là ; et jusqvi'aux chiens accourus furtivement des environs. (Il y a longtemps qu'un poète a dit : (c Les chiennes affamées — se crèveront des os de nos belles armées ».) On ne nous a pas laissé ignorer la fade odeur du sang répandu à terre.