‹ La guerre et l'homme:Chapitre 25 sur 36 · Voir les eaux-fortes de Lnnson · texte numérisé non relu

Voir les eaux-fortes de Lnnson

BÉttibk^-

ÇJW«>

280 L\ GUERRE ET L*HOMMË

ni la puanteur finale que la plaine funèbre dégage dans Pair. Tout cela ne donne de lu guerre que Taspect macabre, répugnant et laid ; cela est de peu d'importance; car ici, du moins^ personne ne souffre plus.

Il fait nuit, et dans le ciel pur les étoiles pâles et douces qui foisonnent préKagenL une splendide journée pour demain. Les sons lointains percent aisément Tatmosphère calme, qu'aucun souffle d'air n'agite. Et ce sont des gémissements, des plaintes faibles qui parviennent à notre oreille. Maintenant, c'est un appeL Ai-je bien entendu? Une voix a dit, je crois: *f Maman! » Oui, rappel vient de se répéter ; « Maman ! » et encore « Maman ! » El il v a dans cette voix lointaine quelque chose de la supplication enfantine; mais quelque chose aussi de plus, un accent indéfinissable.

Un pauvre soldat, que Tapproche de la mort refait enfant, appelle sa mère, qui tant de fois accourut à cet appel, sa mèrej la douceur même de la vie.

Ah! s'il était possible d'amener autour du champ de bataille toutes les femmes, cette voix suppliante qui dit « Maman >j leur entrerait à

jamais dans l'oreille et dans le cœur. Elle y demeurerait pour revivre et troubler d'un remords subit leur sommeil indifférent. Et qui sait si enfin la révolte universelle du sexe qui enfante dans la douleur ne contraindrait pas les hommes à jeter leurs armes barbares 1

Car, en vérité, la guerre est une tuerie d'enfants.

Tous les villages qui environnent Solférino, dès le lendemain de la bataille, et de bonne heure, sont remplis de blessés. En voici cependant d'autres qu'on amène, et d'autres encore. Les maisons privées sont combles, puis la mairie et Téglise même. On a étendu de la paille sur les dalles et déposé sur cette paille tant d'hommes qu'ils ne peuvent s'y retourner. Ils faut à présent employer les cours et même les rues. Les blessés y sont exposés au soleil ; et qu'en arrivera-l-il s'il pleut? Evacuons, envoyons plus loin les moins blessés, les nouveaux arrivants, hâtons-nous. — Et les mulets parlent, et leur allure arrache des cris aigus aux malheureux qu'ils transportent ; plusieurs expirent dans le trajet.

Entre l'affluence des blessés et les secours, il y a partout disproportion; insuffisance de chi-

282 L\ GUERRE ET l'hOMME

rurgîens, d'infirmiers, de servants. « On a de l'eau et des vivres, et pourtant les blessés meurent de soif et de faim. Il y a de la charpie ea abondance, mais pas assez de mains pour l'appliquer sur les plaies. Que de souffrances, que d'agonies pendant les jours d'attente! Les blessures, envenimées par la chaleur, la poussière, le manque d'eau et de soins, sont devenues très douloureuses... On entend partout ces cris : « Oh ! que je souffre. On nous abandonne. On nous laisse mourir; pourtant nous nous sommes bien battus... »

« Malgré les fatigues endurées, beaucoup ne peuvent trouver le repos, ils sont dévorés d'insomnie, quelques-uns se roulent dans les convulsions du tétanos et de la mort. D'autres voient des vers naître de leurs blessures et, croyant que l'eau les produit, ne veulent pas laisser humecter leurs bandages. — D'autres ont les plaies, la figure noires de mouches, et ne peuvent les chasser. Ils implorent les assistants de la voix; à défaut de la voix, supplient du regard... Des blessés présentent un aspect horrible ; la figure enlevée en grande partie montre ses dessous. Un vieux sergent répète, avec un accent profond de tristesse et d'amertume : « Si on m'avait soigné plutôt, j'aurais pu vivre; tandis que ce soir je serai mort. » Et le

soirT^^it mort. Un autre est en révolte contre la mort^mi'il sent venir, et répète : « Je ne veux pas moMïT. » Un autre pousse des cris incessants \^n dos et ses épaules, labourés par la pe, laissent voir ses chairs rouges et palbs; le resle de son corps est enflé, noir, ver^lre. »

soldats, qui furent des braves dans le cornet, à présent sont affectés d\ine sensibilité nervSse qui les ramène au caractère enfantin ; ils vMlent à toute force leurs parents, leur

mereJ

Je nlveux pas parler de Thorreur des amputalionP

genre leur

[ues-uns de ces blessés, à qui on vient

3er un bras, une cuisse, rassurés sur

î, sont livrés à des soucis d'un autre

On les entend qui se préoccupent de

^enir et de l'avenir des personnes qu'ils

loutenir : « Pourrai-je travailler ? Et si je

lis pas, que deviendra mon père, ou ma

veuve avec ses petits ? » Et ils sont

les.

Dans cet hôpilal si rempli île blessés, de chirurgiens, d'infirmiers, si habité en apparence^ chaque blessé souffre dans risolement. Les compagnons de souffrance sont trop occupés d'euxmêmes ; les chirurgiens, lei^ infirmiers, trop occupés de tous. Personne autour du lit de cet enfant de vingt ans pour écouter ses souvenirs, ses regrets, et y répondre; personne pour presser dans des mains émues sa maïn fiévreuse; personne pour recueillir les derniers noms ipiHl prononce, et, quand il meurt, c'est dans l'absolue solitude, et comme dans le dêserl,

Chirurgiens, infirmiers, servants réclamés, suppliés de tous côtés par des souffrances impérieuses, ne sachant à qui entendre, en perdent parfois le sang-froid et en deviennent encore plus insuffisants. Le désarroi, Teffarenient vont au pire. Et sur tout cela plane une atmosphère lourde, méphitique. La fétidité, auprès de certains lits, est insoutenable. Elle rebute le prêtre qui vient confesser le moribond. Des hommes résolus, qui se sont olTcrts en infirmiers volontaires, n'y peuvent tenir et s'évanouissent, et, découragés, ne reviennent plus.

Maïs voici qui surpasse toutes ces désolations. Il est des blessés que du premier regard le chirurgien juge et condamne. Il perdrait auprès d'eux des soins qui seront efficaces pour d'autres. Ces victimes, dévouées tout de suite à la mort, sont absolument négligées ; elles suivent de leurs yeux désespérés les soins qu'autour d'eux on donne aux voisins. En vain elles réclament ou supplient, on ne les entend pas. Et elles finissent par comprendre. Quelquesunes mettent huit jours à mourir, à voir qu'elles meurent.

Après ce tableau bien incomplet et décoloré si on le compare avec la réalité, donnons la brève odyssée d'un blessé particulier.

La capitaine Routier^, blessé, atteint d'une balle a la jambe droite, tombe sur le champ de bataille de Raab. « Je n'en fus retiré que dépouillé de tout ce que je possédais j). Remarquez en passant cette réflexion. Un sergent remporte sur son dos parmi les projectiles qui tuent encore plusieurs blessés. A l'ambulance on lui ouvre la jambe et on retire la balle. Il attend plusieurs jours son évacuation. « Mon tour vint; on m'emballa sur une mauvaise char-

Page 1