Mettons cent ans
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dais, chose jamais vue encore, nouvelle devant le soleil. Tartares, Chinois, Japonais, conslitiient le gros de Tarmée. Mais vraiment, à Tavant-garde, ils poussent vos bons parents les Hindous, les Persans. Vous les avez tant molestés, ces parents, tant embêtes par la main délicate de TAngleterre ! Petite avant-gai de d'ailleurs, deux millions d'hommes seulement. Elle jaune est un soldat patient, sobre, froîd, flegmatique, résistant aux blessures, féroce surtout Je ne ferai pas injustice aux autres hommes, ils sont tous féroces; mais le jnune Test avec délices. C'est ce qui m'en plaît le plus. On u'a jamais vu ailleurs des conquérants tel que (jeiigis-Khan ou Timoor, niinant à occire on peuple, totalement, comme on ferait iFim homme seul, à raser jusqu'où sol les ville.^ populeuses, à confectionner de vastes déserts et à élever des ossuaires spacieux comme des capitales.
Moi. — Mais... TEurope, j'imagine^ ne se laissera pas dévorer s:ins se iiieltrc quelque peu en travers dans la gorge du jaune.
Méphisto. — Penh ! Qu'est-ce qu'elle pourra bien mettre en ligne? quatre ii cinq millions de soldats! D^ailleurs, ai-je dit qu'elle ne résisterait pas ? Mais si fait bien, qu'on se battra, et j y compte, — doux Jésus! Quelles batailles mi-
gnonnes! Quel tremblement de coups de canon ! Y en aura-t-il, des membres dispersés, et du sang, et des cadavres ! Et quel fumet, après ça ! Quelles pestes et quels typhus ! Vos guerres, certes, m'ont procuré bien des jouissances; mais, vois-tu, de ces grandes machines-là j'espère fermement des sensations inconnues — quant au degré !
Moi. — Tu as beau dire, tu ne m'effrayes pas.
MÉPHiSTO. — Parce que?
Moi. — Parce que le Chinois, le plus nombreux des jaunes, n'est pas guerrier.
MÉPHISTO. — Ton raisonnement,- que tu crois bon, ne vaut rien, comme toujours. Car tu es seulement autorisé à dire : le Chinois ne s'est pas montré guerrier jusqu'ici.
Moi. — Cela revient au même.
MÉPHISTO. — Jobard ! Ce qui ne s'est pas encore vu...
Moi. — Ne se verra jamais.
MÉPHISTO. — Oui , c'est là ton argument, d'une évidente stupidité. Je pourrais te dire qu'il arrive chaque jour des choses qui n'étaient jamais arrivées. Je préfère t'administer un argument... topique.
Moi. — Lequel ?
MÉPHISTO. — Au xvii° siècle, est-ce que les Russes n'avaient pas parmi les peuples d'Occi-
dent la même réputation que les Chinois? Est-ce qu'ils comptaient alors? Et aujourd'hui, est-ce qu'ils comptent? Sais-tu ce qu'il manque au Chinois pour avoir autant de vertu militaire que pa^ un?
Moi. — Dis-le.
MÉPHiSTo. — Un chef qui veuille — retiens ra — un chef qui veuille le faire battre. Pas de peu [île qui soit incapable de batailler vaillammt*TiL 11 n'y faut qu'une discipline de fer. Et cela c'est TafTaire d'un homme... qui se trouve louJDurs... comme Souvorov pour les Russes.
Moi. — Très bien, la question n'est que déplacée. Il est douteux que la race chinoise soit capable de produire l'homme voulu.
MÉPHISTO (riant comme une scie à scier les pierres). — Ah ! oui, la race ! Vous la connaisse/., vous, à fond, la race, un ensemble de 400 millions d'hommes. Vous savez pertinemment ce que ce petit fond d'êtres humains contient et ne contient pas. Eh bien ! badaud, si ce n'est pas un Chinois qui fera battre les Chinois, sois tranquille, ce sera vm Tartare ou un Japonais, peut-être un aventurier d'Europe. Mais, saistu ? je parierai volontiers pour un Japonais.
Moi. — A moins que d'ici à peu les peuples trEurope n'aient brisé leurs armes, renoncé à la guerre. Il est temps encore. La Chine n'étant
ni militaire, ni guerrière, si les Européens abolissaient parmi eux la guerre, la contagion que tu prévois ne se communiquerait pas.
MÉPHisTO. — Pas mal raisonné, cette fois. Seulement...
Moi. — Seulement?
MÉPHISTO. — Les Européens resteront, pour mon bonheur, infectés comme ils le sont, et plus peut-être.
Moi. — Tu nous hais trop et cela te jette dans l'erreur, mon cher. Tu crois que l'homme est un animal essentiellement méchant.
MÉPHISTO. — Tu n'y es pas. L'homme n'est pas essentiellement méchant, il est pire ou, si tu veux, meilleur pour moi.
Moi. — Alors, quoi ?
MÉPHISTO. — L'homme est plus bête que méchant.
Moi. — Bête? Il me semble qu'il a donné des preuves du contraire.
MÉPHISTO. — Ah ! oui, les sciences, les beauxarts, les inventions mécaniques.
Moi. — Certes.
MÉPHISTO. — Ça, c'est bien, trop bien... 11 ne m'a jamais donné de déboires que de ce côtélà. 11 s'est, par là, procuré quelques aises qui me chagrinent, je l'avoue. Mais ça ne va pas loin ; et sa bêtise, en ce qui touche les relations
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de rhomme à Thoinme, me fournit et me fournira toujours de bien douces compensations, car cette bêtise est incurable. Elle tient à une racine que jamais rien n'arrachera.
Moi. — Laquelle ?
MÉPHisTO. — La vanité. L'homme — veux-tu sa vraie formule ? — Thomme est un animal glorieux.
Le rôle que Rome fit jadis à rencontre des peuples de l'Europe est tenu aujourd'hui par l'Europe à l'égard des autres continents. Chacune des nations européennes, dans ce grand rôle commun, découpe son rôlet particulier, suivant ses forces ou son audace. Nous savons comment Rome fut à la fin châtiée par le retour offensif des peuples longuement battus ou menacés. L'Europe aura de même son heure d'expiation... à moins de grands changementa dans sa conduite.
Commejadisla petite Macédoine fit l'unité des peuples grecs, comme dans les temps modernes le duché de Brandebourg et le petit Piémont ont fait, l'un l'unité allemande, et l'autre l'unité italienne, le petit Japon fera peut-être bien l'unité des peuples orientaux. C'est lui qui semble destiné plus tard à diriger sur, nous l'immense marée des jaunes.
Sous la condition créviter la guerre autant que possible, l'Européen avait raison de mettre le pied en Afrique et de fonder des établissements, à côté des peuples noirs si arriérés ; ceuxci avaient à recevoir des blancs tant de )3onnes choses; et puis, l'Afrique a des vides disponibles. Mais aller* s'introduire parmi les populations jaunes, si denses et déjà si serrées, quelle aberration ! quels dangers préparés à l'avenir !
Une nation européenne qui occupe par la force un pays hors de l'Europe et en soumet les habitants, ne conquiert plus; c'est entendu, elle colonise ; comment donc ! elle civilise.
Je n'ai pas voulu m'étendre sur la guerre telle que se la permettent hors d'Europe les nations dites civilisées; cette guerre n'aurait pas été aussi e5i:emplaire, aussi probante pour mon dessein, précisément parce qu'elle est exceptionnellement abominable. A cela, deux causes: comme on se croit d'état mental et moral très supérieur (ou même très supérieur d'espèce) aux peuples combattus, on se donne, en vertu de ses supériorités, d'atroces licences, et on tombe au-dessous de soi-même. Et, comme on a allaiic à des peuples beaucoup plus faibles qu'on esl
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siir de vaincre, la crainte salutaire tle?^ représailles ne retient plus. Lorsque enlin la scène se pasRe en Afrique, il parait qu'une cause physiologique affreuse vient se joindre aux précédentes. Chefs et soldats sont exposés à des troubles intellectuels, des perversions morales i[ui en font des fous cruels, sinistres, effrayants. Qu'il ne faille pas croire tout ce qu'on nous en rapporte, soit. Et en effet, entre lesliorreiirs que j'ai lues sur ce sujet, il me parait que beaucoup sont insuffisamment prouvées. Mais tout le monde est d'accord sur Texistence de Thorrible fifrivanite, la fièvre qui rend fou. Cette luatailie incontestée est-elle fréquente ou rare ? n'atleintelle pus sourdement tous les Européens à ([uelque degré? Question terriblement inquiétaute! Faut-il s'interdire absolument de coloniser?
Ce parti pris n'entrainerait-il pas ]jour les imtîons civilisées des privations inacceptables? Ou peut-on se permettre la colonisation jusque un certain point, et en s'y comportant d'une t^ertaine manière? Si quelque nation s'étendail, s'agrandissait indéfiniment, en colonies, tandis que les autres s'en tiendraient au petit lerritoire originel, ces dernières ne courraient-elles pas à la fin le risque de subir, sur ce territoire même, delà part de l'immense colonisatrice, des empiétements victorieux ? Et ainsi une nation