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effrénée en colonisation ne force-telle pas les autres, pour leur sécurité même, à suivre celte carrière immorale et dangereuse ? Toutes ces questions demanderaient un livre ou plusieurs. Je ne vais pas faire ces livres ni même un seul, bien entendu. Mais la dernière question est singulièrement troublante. N*est-ce pas terrible de penser qu'une seule nation, comme l'Angleterre, met peut-être toutes les autres dans l'alternative d'ensanglanter avec barbarie les régions encore incivilisées, ou de faillir réellement à l'instinct de conservation!
La guerre et Véconomie politique
Aussi opposées que possible. L'une poursuit Taccrciissement des richesses; l'autre se livre avec frénésie à la destruction de la richesse.
Ce n'est pas tout. La raison économique veuf que tout ménage multiplie avec prudence, et en consultant ses moyens d'élever sa famille dans un certain degré de bien-être, lequel est indispensable non pas seulement au bonheur, mais à la dignité personnelle et à la moralité. La guerre conseille d'être aussi nombreux que possible, et pour cela de multiplier sans frein ;
contrariété des plus graves et d'une conséquence infinie.
La guerre et le sentiment de l'humanité
Je ne veux pas parler maintenant des procédés réciproques de deux peuples qui se font la guerre, je pense aux relations ordinaires en temps de paix.
A la moindre petite affaire qui vient donner à un peuple quelque mécontentement contre un autre peuple, la presse du premier jette des cris de haine et de mépris, et la presse adverse d'accorder aussitôt sa lyre sur le même ton. Chacun des deux peuples aperçoit et relève dans le passé de l'autre tant de méfaits, et dans le caractère national de cet autre tant de défauts, de vices odieux, que vraiment « le supprimer, si cela se pouvait, serait rendre service à l'espèce humaine, et faire justice ». Je conviens qu'on ne va pas jusqu'à l'oser dire; mais que l'idée soit intimement suggérée, c'est logique et inévitable.
Considérez quelque pays un peu sauvage, — île océanienne, région africaine, etc, — ^oîi deux nations se rencontrent par leurs missionnaires, leurs agents diplomatiques, et se disputent sourdement l'ascendant politique, la pré-
pondérante commerciale; aucun scrupule ne modère les agissements cachés, de part ni d'autre. Chacun fomentera très bien chez ces sauvages des mouvements qu'il sait pouvoir aboutir au massacre de Tadversairc.
'•'' Un Français franchit sans le savoir la ligne invisible de la frontière allemande. Le gendarme allemand témoin du fait sait parfaitement à quoi s'en tenir sur l'inconscience du délinquant ; mais par convention il lui est permis de tirer dessus ; et il tire, et il tue. Je ne crois pas que ce soit sans y trouver une cerlaine joie* Sur le versant italien, mêmes aventures se passent. Et sur le versant français ? peut-être bien que non; mais c'est que nos gendarmes et douaniers ont reçu à ce sujet des instructions très fermes, dues à la prudence de gouvernants qui ne veulent pas avoir d'affaires.
Une barque française, en contraventioti dans les eaux anglaises, fuit devant un navire an^ glais. Que fait celui-.ci pour arrêter le fuyard? 11 tire sur lui son canon et s'arrange pour lui tuer, sans le vouloir, un matelot.
Un homme n'est pas encore uii hoinme pour celui qui vit sous un autre gouvernement. Pas plus chez nous, gens du XIX* siècle, que chez les anciens Grecs, le meurtre de l'étranger n'est producteur de remords.
tiix:
L'amour de rhumanité... EsL-ce que vraiment quelqu'un aime rhumanilé, cet ôtre aux contours indéfinis, illimités î
Je crois bien qu'à force de léflexioiij de savoifi quelques hommes aperçoivent la chaîne de solidarité qui lie ensemble les hommes de tous les pays et de tous les temps ; ces espVilià rares en viennent à éprouver pour riniinenso el vague objet un sentiment de sympathie plus lumineux que chaud; mais le commun des homïiiesl
Voici cependant un état psvrhîcjiic qui, chez l'homme ordinaire, peut nirrilcr, ce semble, d'être appelé amour de l'huinimiLé. C'est quaiul tout à coup, dans un autre homme, il reconnaît son semblable et qu'il est vivenieiU louclië de cette parité; et c'est en préj^cncc de la morl, d'une de ces grandes douleurs, ou grandes joies^ ou grandes misères communes à toute Thumanité, que d'ordinaire se fait cette découverte, suivie d'une sorte d'étonnement mi peu attendri ; ou encore quand on entend Toxpression naïve des sentiments simples, éternels, tels que la nostalgie du pays natal, l'amour des enfants^ etc. Les anecdotes qui suivent sont vraies ; el sans doute il en est bien d'autres pareilles que j'ignore»
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C'était en 1870. — Un soldat allemand marié, père d'un fils de sept ans, d'une fille de quatre, est logé chez des paysans français. Au foyer de cette famille française vivent un couple de vieux parents, leur bru et sa petite fille de quatre ans. Le jeune mari, le père, est absent, à l'armée de la Loire. On comprend aisément qu'entre les hôtes et l'intru les premiers rapports sont très froids. Rien d'acrimonieux cependant d'un côté, rien d'offensant de l'autre. Le séjour de l'Allemand se prolonge. Pour lui, bientôt, cette petite fille de quatre ans est l'incessante suggestion de la sienne. Cette jeune femme triste, inquiète, qui, à toute nouvelle, tremble de la tête aux pieds, lui fait voir sa femme là-bas. Le vieux grand-père, dans ses soins pour la petite, c'est lui-même. Le mari, comme objet d'inquiétude et de regret, c'est encore lui. Et quand à son tour il parle de sa femme, de ses enfants, à cette famille, le soir, au coin du feu, il semble aux parents, à la femme, qu'ils entendent leur fils, leur mari, parlant d'eux, là-bas, quelque part. Plus d'hostilité, plus de froideur, presque de l'affection. Quand on se quitta, les vieux disaient à l'Allemand : « Quel dommage que vous restiez si loin, nous aurions eu bien du plaisir à connaître votre femme et votre petite fille ; nous aurions
316 L\ GUERRE ET l'hOMME
voisiné. » Et TAUemand répondait-: « J'aurais bien voulu serrer la main à votre fils, » (Il lui avait tiré peut-être des coups de fusil, que Taulre lui avait peut-être rendus.) On se promit de s'écrire, et môme on s'écrivit une fois ou deux.
Sous une do ces tentes où les blessés, blêmes et saignants, hélas! restent quelquefois des jours avant d'être pansés, deux hommes gisent, côte à côte, l'un Français, l'autre Allemand. Le premier a une jambe brisée, l'autre a reçu une balle qui, traversant les joues, a coupé la langue. Il ne peut parler. On s'est entreregardé et c'est tout. L'Allemand s'en va visiblement, il sent que sa fin est là; tout ce qui lui reste de force, il le met dans ses yeux, qui se fixent obstinément sur le voisin. Celui-ci a compris : « Que voulez-vous de moi, mon pau^ vre camarade ? » Le mourant aussi a compris, bien qu'il ne sache pas un mot de français, Il tend une photographie qu'il tenait dans sa main, sur sa poitrine, et il meurt, pendant que le Français examine curieusement Timage d'une femme. A sa jeunesse, à sa mise modeste, cette femme doit être une promise. Et lui aussi il a une personne qu'il épousera, si toutefois, chose incertaine, le chirurgien lui laisse sa jambe, 11 n'avait pas pleuré, il pleure et il jure qu'il fera
jimm*-"-m'-jF- -^ v^py,» -i-ji-ïsti ^--Ta^inrrwrir^ -mr- Y^t^.'T^^^.' JW -/*".'F , f9,'y m ^
parvenir la photographie à son adresse. Mais quoi? pas de nom, si ce n'est celui du photographe et son adresse. C'est déjà un moyen. Et puis, n'y a-t-il pas sur le mourant même des indices, etc. Le Français garda sa jambe; il revit son village, il put se marier; mais auparavant, et comme s'il remplissait un devoir envers sa fiancée à lui, il mit le plus grand zèle à rechercher la fiancée de là-bas, trouva son adresse, lui écrivit les derniers moments de son amL Et le plus singulier, c'est qu'il disait de cet ennemi à peine entrevu : « Je suis sûr que je l'aurais aimé, ce gaillard-là. »
Les esprits d'élite, pour se reconnaître frères, ti'ont pas besoin de ces gros traits de ressemblance ; quelque similitude plus fine leur suffit.
A l'ambulance, deux lits en face l'un de l'autre, deux jeunes érudits, l'un Français, l'autre Allemand; chacun sait la langue de l'autre; dos qu'ils s'en aperçoivent, ils causent tantôt en français, tantôt en allemand. Ils se sont mutuellement découverts, et voilà que, oublieux de tout ce qui tristement les environne, ils font de la philologie comparée. L'Allemand se félicite qu'il ait existé un Champollion; le Français estime qu'un Grotefend est encore plus extraordinaire; l'Allemand admire Eugène Burnouf; U: Français Ottfried Mùller et, bien entendu,
:118 L\ GUK1\nE ET r/riOMME
tous deux ont un culte égal pour Bopp. Le t'Oinble, c'est qu'ils se rencontrent dans le même rêve : déchiffrer cet étrusque, qui a fait le déseapuir de Corssen et de Broal,
Ces gens, dont je conte Thisloirc, qu'oiit-i!s fait en somme? Volontieis, je dirai qu ifs ont l'uminunié. C'étaient de beaux monienli? où une divinité les touchait de Taile, la seule divinité dont Texistence nous soit certaine, rhumanité. Ah ! ^i ces moments duraient ! mais ils passent, remplacés par d'autres où Ton n'est pas du tout bon, ni équitable, ni clairvoyant. Nous voyons bien ï^e qui fait ces réunions éphémères; mais qu'est-ce donc qui vient nous séparer? (Juel funtôuie se jette entre nous? Vn ten;il>le, la vanité personnelle, sous forme nationale.
ff Trois cents hommes environ, appartenant h lu brigade navale qui a pris part à la ranipagne du sud de l'Afrique, et particulièrement h h défende de Ladysmith, ont été passés en revue ce matin par le prince de Galles sur le terrain de parade des horse-guards.
« Une foule énorme se tenait sur le terrain de la revue, ainsi que dans les rues par lesquelles les marins ont défilé avec quatre canons peints
en couleur khaki, au milieu d'acclamations enthousiasles.
» Les marins du Po^verful sont allés, cet après-midi, dans la Cité où les attendait un thé dans rétablissement du Lloyd. La Cité était pavoisée. Les hommes agitaient leurs chapeaux et des drapeaux, La foule était énorme et enthousiaste ; dans les environs du Stock-Exchange, toutes les fenêtres étaient occupées. Des dames en grande toilette se trouvaient même sur les toitures. Les acclamations étaient frénétiques et, quand le capitaine des marins s'est présenté au Lloyd, il a été l'objet d'une ovation indescriptible.
» Les spectateurs pleuraient de joie, et, suivant le reporter du Star^ tout le monde embraS' sait le capitaine.
» Détail à noter : En quittant White-Hall, à trois heures et demie, les marins traînaient les canons. Sur l'un d'eux se trouvait un jeune marin blessé au pied à Spion-Kop. Les femmes lui envoyaient des baisers et les hommes sortaient de la foule pour lui donner des tapes sur l'é* paule. Une dame lui apporta un bouquet de lilas qu'il mit aussitôt à sa boutonnière. Ce jeune marin, qui était, d'ailleurs, fort beau garçon, était le héros de la procession. Les marins avaient de la peine u avancer tant la foule était nombreuse.
» Le passage des canons a élu salue pai' des cris dont on ne iieut se faire une idée, »
Étrange délire, n'esl-ce pas ; mais de quoi estil fait?
D'abord rien là dedans ne regarde Fintért^t économique, cela esl évident, « Atlmiration du courage pour luiniéme, n me dit quelqu'un.
Oui, sans doute, il y a un grain de cela ; re n'est pas moi qui le nierai. Supposez cependant qu'une troupe (^linoise, dont la répiUation île bravoure tout à lait éclatante s'esl répamliic chez les peuples, vienne se montrer dans Londres. Si on lui fail uue réception de tempéralure égale à celle-ci, rexpérience est dérisive: il reste clair que Loiuloniens et Londoniennes s'enthousiasment puretuent pour la bravaure- Mais cette manifestation, qui peut croire qu'elle serait aussi fervente, pour les héros Chinois, qu'elle Test pour ces héros compatriotes ?
Évidemment dîins cet enthousiasme il va de la reconnaissance. Maïs de quoi? et pourquoi si vive ? Est-ce que ces soldats ont sauvé FAnglelerre d'un grand péril ? Pas du tout. Ce qu'ils ont fait est d'ordre plus secreL Par suite de quelques défaites là-bas^ chez les Boers, l'orgueil anglais — comme ou dit v ul gai rement ^ — Torgueil de chacun de ces Anglais, selon
mon vocabulaire, avait éprouvé une mortification cuisante. Ces soldats ayant depuis vaincu les Boers ou paru les vaincre, un baume s'est de leur fait répandu sur la meurtrissure de chacun. Par Tardente gratitude qui leur en est témoignée, vous pouvez juger combien délicieuse est rimpression du calmant procuré, combien fut pénible et acre celle de la blessure, et enfin combien est naturellement susceptible et sensible, dans ces Anglais, Torgane qui avait été blessé.
J'ai dit: dans ces Anglais; mais à cet égard tous les hommes sont anglais, ou peu s'en manque.
• ir
Le président Kriiger propose, sollicite qu'un tiers désintéressé juge entre les républiques africaines et l'Angleterre. Ministres et journaux anglais répondent que les deux républiques doivent se rendre à merci, et qu'en tout cas on n'admettra pas l'intervention du tiers désintéressé. Ceci est dit sur le ton fier. Il n'y a pas de quoi ! Impossible de se mieux tromper sur soi-même et de manquer une plus juste occasion de modestie; mais le Peau-Rouge qui gîte encore dans le chrétien civilisé entend l'honneur tout au rebours.
322 L\ GUERHE ET l'hOMME
Pourquoi rAllemagiie ne rend-elle pas FAl* sace-Lorraine à la J- rance ? « Dans Fintérét de sa sécurité, sansdoule. w^ — Oui^ il y a de ça. L'AIlemagne, sans doute, pense que rendre TAIsace serait imprudence, duperie; mais elle pense surtout que la rendre sans verser du scmg sérail une honte.
La France ayant eu la sagesse, la probité Je se refuser à la guerre à propos de Fachoda, des. Français ont été insultée ù Tét ranger. Et je suis convaincu, hélas! que presque tous ces Français, ou tous, ont connivé avec leurs insulteurs imbéciles, en se sentant réellement humiliés.
On croit n'enseigner que le patriotisme quand on enseigne la haine contre Félranger, c'est-adire proprement, Finhumanité. 11 paraît qu'en Allemagne, en Angleterre, dans les écoles primaires, les instituteurs prennent soin de confier aux jeunes mémoires les souvenirs historiques les plus propres à entretenir les haines internationales. Depuis 1870 celte ivraie funeste a été
également cultivde dans nos écoles. Dernièrement je lisais dans un journal pédagogique l'histoire détaillée des trois instituteurs de TAisne fusillés par les Allemands. J'admets qu'on apprenne aux enfants cette histoire révoltante, mais à la condition de raconter, sur le champ, ce que nous avons fait dans le même goût; et par malheur les exemples n'en sont pas difficiles à trouver. Après quoi on ajouterait : « Enfants, je n'en doute pas, vous détestez cette cruauté de vos pères, et c'est pourquoi injustes sont les Allemands d'aujourd'hui qui vous haïssent pour des actes dont vous êtes tout-à-fait innocents. N'allez donc pas vousmême détester les jeunes Allemands pour les faits de 1870 auxquels ils n'ont pris aucune part. Tâchons d'oublier les uns et les autres; car le passé de tous est comblé d'actions sanglantes. Sans le bienfaisant oubli, que deviendrait-on? Ce serait l'éternelle vendetta, à la mode corse où bédouine. Pour faire de nous des défenseurs résolus du pays, s'il était attaqué, la fierté personnelle, la raison, le sentiment du droit, l'amour du clocher suffiraient, la haine est de reste. »
J'apprendrais, moi, l'histoire de France aux jeunes Français avec une équité rigoureuse :
«Enfants, leur dirais-je, sur toute guerre faite
î;uIiH par la France, votre première question doit être : « Avons-nous été justes ou injustes?Jï Cherchez en votre conscience la force de volonté nécessaire à un examen sans complaisance, et n'hésitez pas, s'il y a lieu, à condamner tel et tel moment de votre passé nalional. Il n y a pas deux morales. N'allez pas me dire : ff L'honneur de la patrie est à ménager»; la pa* trie n'est que le prétexte de votre vanité personnelle ; la patrie , c'est vous, Heconnaitre, avouer, déplorer ce qu'on a fait de mal, est une force; être sévère à soi-même, une énergie; celui f|ui a mené à bout le pénible procès de sa propre injustice n'en est (pie )>his apte à devenir le feruie soldat de son droit attaqué»
La guerre et la logique.
Evidemment, ce que l'opinion honore datïs le guerrier, ce n'est pas l'homme qui tue, c'est celui ([ui s'oflre aux risques d'être tué. Avec cela tonlcc qui se pratique à laguerrCj tout ccfpron invente en vue de la guerre, vise à ce réf^ullal : tuer le plus possible, être tué le moins possible. L'opinion, si elle était lucide et logique, ne Voudrait entendre parler c[ue de la guerre cou-
diute selon le code de la plus pure chevalerie. Et il en est effectiveuient quelque chose.
La foule aime le courage tout pur. Sans doute, l'habileté lui paraît qualité estimable; mais encore est-il plus beau de s'en passer. La foule préfère un général qui va droit à Tennemi et attaque le taureau par les cornes, à condition (|Me cela lui réussisse. Or, si Tun des adversaires emploie contre Tautre, qui est prudent, ce courage fougueux qu'aiment les foules, il est d'ordinaire battu. Et voici ce qui arrive. Au premier moment, tout le monde sait et convient que le vaincu a été au moins aussi vaillant que le vainqueur. Cette opinion ne dure pas. Bientôt le fait brut, le fait grossièrement conservé dans la mémoire des hommes, les amène à cette coiu lusion : « Vous avez été battu, donc vous nvez été moins brave. » Ainsi pensent les nations tierces ; et la nation vaincue, sans se rendre tout à fait à cette opinion, conçoit à la fin sur elle-même des doutes pénibles.
Quant à la nation victorieuse, qui avait reronnu d'abord devoir en partie son succès à rhabileté de son général, bientôt elle ne parle plus que du courage de ses soldats. L'habileté cesse d'être mentionnée. Seuls les militaires qui font de l'histoire ou de la théorie restent fidèles à la première impression.
326 t.V GUEBRE Et L^HOMMË
C'est là une curieuse évolution, très întéressaute pour le psychologue; elle contiénl, en somme, une piquante contradiction. Remarquez en effet ceci : la foule aime follement le cou* rage, elle Tadore, et, finaleoient, elle lui est infidèle, le quittant pour le succès. Qu'en dire? cjuf^ la foule adore f^ncoie plus le succèSj mais qu\'lle accorde sei!^ goûts en prêtant au succès le mérite d'un couï-age supérieur, comme une lemine suppose a son anuuit la beauté qui lui manque.
Exemple actuel : Lord Robcrls vient de délivrer Ladysmith et de capturer le général Cronje. tnoyennant quelcjues manœuvres bien conrues et sans que ses soldats aient eu à livrer une vraie bataille. LWngletcri'e, là-dessus, exulte, et c'est la vaillance de ses guerriers qu'elle exalte ; et les Boers, qui ont été héroïques avcr Cronje, commencent tout do même à baisser dans l'estime de beaucoup de gens.
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Bersac, mon ami dr collège, el médecin militaire, était venu me voir à la campagne, dans le Midi. L'été officiel finissait; nous étions à lamiseptembre. Après une journée de chaleur, fort vive encorCj on res[urait la flouceui* du soir ; je
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ne dis pas la fraîcheur, car ces soiréc^s, ni chaudes, ni froides, sont d'une neutralité exquise. On avait à la peau des mains et du visage l'impression d'un air parfaitement calme et sec, à coucher dehors sans inconvénient. Si bien qu'ayant à portée un banc de jardin, nous préférâmes nous étendre à côté, par terre, sur l'herbe, qui n'était plus qu'une sorte de mousse séchée. Il faisait un de ces clairs de lune que le nord de la France ne connaît pas. Le ciel, sans vestige aucun de nuée, semblait, sur nos tt;tes, un immense bouclier d'argent. La ligne terminale de chacun des coteaux, en file devant nous, se dessinait avec une netteté délicate dans ce ciel. L'œil distinguait encore, assez loin dans la campagne, les haies, les chemins. La paioi de quelques maisons, semées çà et là, se relevait dans la pâleur générale du paysage par une blancheur plus vive, imperceptiblement dorée, comme si une aube étrange les colorait, Vnv allée d'arbres, avec ses lacunes, produisait des effets de contrastes et de mystère ; ici une ombre d'encre, et là tout près, comme un petit lat^ d^irgent. C'était une de ces nuits où la lumii re de la lune, sans vibrations, sans rejaillissement sur le sol, vous donne des idées étranges; il semblait qu'on vît les arbres dormir.
Étendu sur le dos, le regard perdu en l'air.
• JSI LA GUERRE ET l'hOMMË
je dis â Bersac : « Ce inuliiij j'ai lu daas VÈcko de Paris ^ îe cYoiSy i\i\ un jaetlecin italien venait de découvrir le traiteniciiL sur et défiaitif de li jdilisîe. Qu'en crois-tu, toi, homme de l'art?
Bersac. — Peut-être que la nouvelle e.sl vraie, [jeul-ètre aussi qu'elle est prrntaUirée; mais ou Irouvera certainement, cl sans Irop tarder.
iMoi. — Voilà quiestljien. Mais, dans la niènic ieiiillc, quelques lignes plus bas, on cxplîquail. comment était façonnée la balle dum-duin. Puis on disait : « Les Allemands éludîcnl une balle à chanipignonnement (jui produirait les mêmes effets terribles que la dinii-dunij et — ^ajoulait-ûii pour fHre agréable sans doute aux amis du progrès — produirait ces etfets sans perdre rien de sa ])énétration. »
Bersvc. — Nous sommes de drôles de gnm-
Moi. — Nous Français, uu nous hommes?
Bersac. — Nous hommes*
Moi. — Oui, tandis ([ne Tun cherche comment nous faire vivre, Tantre, à enté, et aussi laborieusement, cherche de quoi nous tuer.
Rehsac. — Et on dit (|ue la civilisation mai'che.
Moi. — Alors, c'est bien de guinguois.
Bersac — Cette contradiction t'offusque. Je connais, hélas! plus fort que ça. Que dirais-tu^ mon clier ami, si tu avais pratiqué mou mélierl
Me vois-tu installé sous une tente avec toutes sortes d'outils coupants, avec des linges, des bandages, des flacons, etc. Et là, j'attends. Qu'est-ce que j'attends, bon Dieu! Aux environs, pas bien loin, d'efl'royables détonations retentissent. Des camarades, des amis à moi, s'emploient de leur mieux à fabriquer des cadavres et se risquent à le devenir. Bientôt on m'apporte un homme avec une jambe en compote, ou la tète. Il est de notre bord, c'est bien. Mais voici un autre blessé. Celui-ci baragouine une langue où je ne comprends rien. C'est un Allcniand. Tout à l'heure il tirait sur les nôtres, et c'est peut-être lui qui a fait ce blessé français gisant là à côté. Il est vrai que les nôtres tiraient sur cet Allemand. S'ils n'ont pas réussi à le tuer, ce n'est pas faute d'intention. Mais enfin, l'homme n'est qu'à demi-mort. En conséquence, écoute-moi ce mot, en conséquence, il faut que je le guérisse, que je le sauve, afin que, le cas échéant, une autre fois, il soit apte à fusiller de nouveau mes chers camarades. Ce futur meurtrier de mes compatriotes est sacré pour moi. On a conclu des conventions internationales qui le couvrent. Suppose que je me mette à raisonner et que je me dise : « Nous avons inventé, en nous creusant la tête, un tas de machines pour tuer nos ennemis le plus possible. En voici un
l'IÎÎO L\ GIEBHÊ ET l'homme
qui s'oflVe, 11 est bien simple et facile de lu! donner un mauvais coup de bistouri, ou de laîsscr le coup qu'il a rct'u faire son œuvre. Car enfin, si je sauve relui-ci, un autre homme un jour pourra bien périr par suite tic mon inLervenlion, un homme qui sera, de plus, un compnlriole.»* Ji
Moi. — II est clair que, ai tu étais conséquent, tu achèverais ce que tes camarades ont déjà fait h moitié ou aux trois quarts,.., et ce serait horrible. La gu<*rre le met dans la nécessité d*étre alroce (m absurde ; ra la juge.
Hersac. — A qui le dis-tu !
Il jeta son cigare et se leva. Je le suivis.
\uus arpentions une allée découverfe, d'une blancheur douce et cliaiinante :
<( Quel métier, dit-il a|>rés un moment* On ne se figure pas ce que c'est que ces jours-la. ^— Quels jours? dis^je, — Mais le jour d'une bataille, ou plutôt le .soir, la nuit* Tandis que le sohlat, hii, a terminé son étrange besogne, la notre continue et s aggrave. C'est alors que le chirurgien, déjà environné de blessés, de mourants, s'en voit apporter d'autres, et d'autres encore, et sans fin; et cela crie^ et cela geint, et cela râle, et surtout cela souffre, et c'est ensanglanté, déjnembré, ouvert, tronçonné, que saisje? et rharun voudrait être soigné sur le champ»
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et aurait, en effet, besoin de Têtre. Et aucun personnel médical n'y suffit, et il faut que les uns attendent des heures, d'autres, c'est horrible à dire, des jours, et le chirurgien sent que tous ces corps qui, trop naturellement, quoique injustement, se plaignent, s'indignent, l'insultent même, sont dévorés par la fièvre, qu'à chaque instant quelqu'un expire dans l'attenle du traitement qui, en effet, l'aurait sauvé, et le chirurgien se hâte, épuise ses forces, tombe do sommeil, de lassitude, va quand même, ext^édé par son travail physique et par les bruitis les plus horribles, les plus aiguisés qu'une oreille puisse entendre, le cri de la torture physique, les plaintes de la vie qu'on regrette, ou le hoquet qui la clôt pour toujours. On nous dit dur?4, insensibles. Et qu'adviendrait-il, si nous noua mettions à nous apitoyer vulgairement, à blêmir, à pleurer, à trembler ? L'insensibilité extérieure, corporelle, c'est notre courage à nous, ^folls la maîtrisons et cachons, comme le soldat cache sa peur. Quant à l'insensibilité réelle, par malheur^ hélas! l'homme n'en est pas doté, le voudrais voir les gens passer par ces momenls de prétendue insensibilité. Ah! ces nuits qui suivent une grande bataille, quel cauchemar en souvenir et quelle terreur en perspective !» — Kl la tôle relevée, lesycuxenTair, il fixait les étoiles
ÎÎ32 LA GUERRE ET l'iIOHME
du chariot, toutes petites, presque noyées dans la sérénité victorieuse de la lumière blanche.
— ^ Qu'est-ce que tu cherches là-haut ?luidis-je, — Je me demande si, dans ces énormes mondes lointains, on est, oui ou non, aussi hHc que sur notre globe minuscule.
Moi. — Hélas! la grandeur physique ne fait pas la raison.
Hersac. — Les entoiles connaissent- elles h giiei-re? Si oui, quel univers!
Moi. — Si quelque espri t capable d\\n dei^seln, d'une pensée, y préside, ce maître souverain n'est pas rassurant.
Behsac. — Et s'il n'y a rien qu'une universelle et aveugle poussée vers la végétation, raiiiuïalité, la vie, ça ne rassure pas plus. — Henlrons-nous? j'ai froid.
• • La guerre et la moralîfi'.
C'est très simple.
On fait à la guerre tout ce qui est défendti dans la paix. Mieux encore, lout ce qui est défendu dans la paix est recommandé dans lu guerre.
fc Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il le fui fait. j> Règle pour l'état de paix.
« Fais à autrui tout ce que tu désires ardemment qu'il ne te soit pas fait. » Règle pourTétat de guerre.
La guerre est le rebours de tout le reste.
Voilà.
Oui, je sais ; j'ai beau dire, la guerre reste le lieu où l'homme brave la mort, ce qui fait que ce lieu regardé de loin paraît plein d'éclat aux hommes qui plus que tout redoutent la mort. Soit, mais ce qui reste, c'est qu'on n'y brave pas seulement la mort, on l'y inflige. La vertu militaire — que je ne nie pas en elle-même — a pour condition inéluctable la commission du meurtre (à tout le moins, et sans parler d'autres méfaits).
Est-il permis de rechercher, d'acquérir un avantage personnel, fût-ce un avantage purement moral comme celui de l'héroïsme, dans le sang de ses semblables? Pas plus permis que d'y chercher la fortune.
Je conviens que, de vouloir être un héros, c'est une ambition très haute, très noble, tout ce qu'il vous plaira; mais ambition quand même, égoïsme séduisant, prestigieux, le plus délicatement dépravé de tous les égoïsmes humains.
3,1| L\ GUERRE BT r/nO^MK
Je parle de celui qui t/eiil^ qui rêçe et désire Fhéroïsme en lui-même, sans considération de la cause à servir; non, bien entendu^ de celui qui tente de défendre son pays et met à profil cette nécessité pour se conduire en héros.
Voici une question que je reconnais épineuse.
Ktit-il permis, — je dis permis en équité, — de dire de Napoléon ou de tout autre conquérant : « C'est un brigand »; de dire de Bismarck* ou de tout autre diplomate ayant, comme celui-ci, mitonné une guerre : tf C'est un coquin » ?
Je sais des gens qui, sans hésiter, répondront : « Non seulement permis, mais olïligataire. » D'autres, bien autrement nombreux, m'eutendant poser la question, seront tout siniplenient suffoqués.
1. On remarquera peut-être 1p silence que j'ai gurdé bup Bîâiïiarck. Français, je serais un ti-^moin suspeclé. Je pftssc la parole à un étranger. « L'Europe a subi un assiiu vagissement relatif, grâce à l'entrée eu setnc du grand *\ gi^^nie n poliiîque qui s'appelle M. de Bismarck. Ce hoberenu prussien,.,., n'avait d'adoration que pour la force brutale; îl ne comprenait d'autre procédé de lutte que le sabre..,,. Le près lige qu'il exerça en Allemagne fui Ininiense. M. de Bismurck a été adoré à l'cgîd dun demi-dieu. Lea mafqu€8 d'adulation servile qu'où lui a prodiguées dans «op pays montrent mieux que toute chose l'abaissement moral à luw immense partie de lii pupiiktion aUemande, t* (Noricow. La Guerre, p. 172, — un ouvrage qu'U faut lij'e,]
La règle qui me paraît à observer, est la suivante- Il n'est pas juste de demander à un homme une vertu qui n'est pas de son temps ; il n'est pas juste de condamner un homme pour un acte que son temps autorise, et encore plus si son temps l'approuve. Ou d'un mot : il fjuil juger un homme d'après son temps.
Mais voici oii gît la diflîculté. Le temps, ou ropinion, ou la morale d'un temps, c'est au vrai une synthèse idéale, irréelle. La réalité n'est pas si homogène, elle comporte des différences, des dissentiments. Et alors vous voyez le point délicat. Puis-je, avec la foule, innocenter Tacte que la moralité imparfaite de cette foule permet ou loue ? Puis-je au contraire condamner lo même acte avec le petit nombre de ceux qui ont atteint une moralité plus avancée {en supposant aussi que l'homme queje veux juger ait parfaitement connu le sentiment supérieur de ces derniers)? Hé bien, oui! je dois BîinH barguigner faire une réponse qui paraîtra jïont-élre singulière, mais que je calque ou essaye de calquer sur un type de raison et de justice. 11 y a d'infinis degrés dans la culpabi- Irlé. Et l'homipe approuvé par la majorité do son temps commence tout de même à être coupable, quand il existe une minorité, à lui connue, d'esprits apportant une morale nouvelle et
;î36 l\ guerre et l'homme
meilleuic ; et sa culpabilité croit à mesure que cette minorité elle-méiTie augmente en nombre, ou 9'Q fait entendre, se fait compter davantage,
A présent, si vous voulez appliquer ce prin- (Mpe de jugement à une persojinalité donnée, je coiivieiiB qu'il y aura à tenir compte d'une inlU nîtc de détails; qu'il y faudra donc une criiditîon très instruite, et puis un discernement laborieux à peser toutes les circonstances; et avec ce soin on n'arrivera qu'a une estinuitioïi très approximative, mais qui aura tout de même sa valeur. On ne saura jamais à quel degré précis l'homme fut coupable; mais on pourra dire avec certitude qu'il le fut plus ou moins que tel autre de ses pareils.
Un jour que je rêvais de grandeur morale^ j'en vins à me poser cette autre question^ qui paraîtra peut-être encore plus étrange : Quel acte faudrait-il faire, ou plutôt quelle conduite tenir, poui' atteindre, en fait de hauteur morale, la dernière cime ?... Et voici ce que ma réllexion produisit. Un peu d'après Washington, un |ïeu d'après Hoche, un peu d'après Lufayelte, un peu d'après Lalour d'Auvergne, j'imaginai un géué-
^^^ qui sait? peut-être quelque part en a-t-
il existé un tel, mort inconnu... Dans une guerre défensive et juste, ce général avait fuit
répreuve de son caractère et de son génie en remportant deux ou trois victoires. Des observations recueillies, de l'expérience faite dans cette carrière commençante, résultait pour lui la conscience intime qu'il était décidément supérieur à tout ce qui se montrait en ce moment de chefs militaires dans l'Europe (conviction de Bonaparte après la première campagne d'Italie). Il avait en main une armée excellente. Sa nation l'acclamait ; la route au pouvoir suprême lui était ouverte ; on le sollicitait d'y entrer, de monter, de s'asseoir sur le trône vide, de clore une révolution. Disposant de cette armée, ayant derrière lui cette grande nation et son génie, il y avait chance pour lui de dominer l'Europe. Donc à l'horizon se levait devant lui le fantôme d'une renommée aussi haute que celle d'Alexandre, de César, de Charlemagne.
Cet homme pouvait être Napoléon... Et il ne voulait pas l'être. Il ne le voulait pas, un peu par sagesse ou modération philosophique (après Voltaire, Rousseau, le xviii® siècle, on pouvait le concevoir tel), mais surtout par ménagement et pitié pour ses semblables. Il se condamnait à en rester là...., à n'être qu'un général de deuxième ou troisième rang, comme il y en a eu tant dans l'histoire.
On pense bien qu'un tel renoncement ne
338 L\ GUERRE ET r/llOMMÊ
s'accomplissait pas sans des combats intérieurs. Il savait bien, ce capitaine, que celle humaiiilé qui, par lui ménagée, allait ignorer à peu près son nom, lui aurait fait au contiiiire^ Ibulée, massacrée, un renom universel et lui aurait dressé des statues et presque des temples... Kt toutefois il persistait. 11 est vrai qu'il savourait, a part lui, la conscience d'une grandeur incomparable
Certes oui, incomparable, cl la preuve c'esl que l'être le plus incapable de devenir ce Napoléon qui abdique la gloire à Tinsu de tous*, et incarcère à jamais son génie pour le bien des hommes, fut certainement le Napoléon réel.
La guerre et la religion.
Mon ami L. . . se trouve être voisin de campagne de Jean Devaire (vous savez, ce Jean Devaire dont je vous ai résumé le discours). J'avertis que mon ami L... est un érudit à peu près confiné dans l'histoire des Grecs et des Romains, Donc, au sujet du discours de Devaire, L-,.
m'écrit : « Et dire qu'il est vrai qu'un peuple fait quelquefois la guerre parce qu'il se croit tenu à la faire, comme un particulier en certai-
-flâ
nés occurrences se croit tenu de se battre en duel ! Maïs, cher ami, le duel fut inconnu à ces Romains, ces Grecs, que nous traitons de païens. Je ne dis pas la rencontre de fait, le combat imprévu; j'entends le duel imposé par l'opinion, obligatoire et cérémonieux.
j> De môme, Grecs et Romains ignorèrent la guerre entreprise par point d'honneur. Entendus comme ils le sont de nos jours, cet honneur des particuliers, cet honneur des peuples constituent une nouveauté, — laquelle date au reste de plusieurs siècles. Ne pensez-vous pas que cela révèle un degré nouveau d'exaltation dans régoïsme ou dans la personnalité, si vous voulez ; une elTervescence de l'orgueil, une hyperacuité du moi dont les anciens ont été exempts? Or, cette exarcerbation s'est manifestée justement chez les peuples qui ont embrassé le christianisme, religion d'humilité, d'abnégation s'il en fut. Est-ce que vous connaissez, vous, une contradicïion plus protubérante que celle-là, plus surprenante et scandaleuse? Moi, je n'en vois pas. On dirail qu'un mauvais génie l'a soufflée k riiomme alin de le confondre et le rendre ridicule dans sa prétention au titre d'être religieux. Une idée singulière me vient, une fantaisiste imagination ; il me semble entendre Méphisto racler sa petite guitare et chanter à l'Europe
iVtO L\ GUEHRE ET L'HOMMB
chrétienne, d'un ton uâsillard, mie nubatle ironique qui commence ainsi : Le Christ n^est pas venu en vain, eic. »
La nouvelle de la prise de Philis bourg arriva k Fontainebleau, où séjournait la eour, le jour de Toussaint (1688\ Le roi était au serrnon. Le père Gaillard prêchait- Louvois entre, parle à roreilie du roi, l)*un geste, Louis XIV arrête Forateur. Il publie la nouvelle et, à haute voix, remercie Dieu qui lui a donné cette victoire. Le père (Gaillard ajoute un compliment improvisé. Oh ! pas pour Dieu, pour le roi seulement.
Je ne sais si j'ai tort, je trouve la scène infiniment peu religieuse, Kt maintenant, plaçons à cuté un trait d'histoire moderne.
Le César allemainl inscrit sur son drapeau :
^i Goff mil uns, 1870 [{ïieu tut avec nous enl870;,» tjuoi ! le chef d'un peujïle si avancé à tant d égards, un homme qui a été instiniit ilans les sciences modernes ou tout à côté, se fait encore de î5on Dieu l'idée que les juifs en conçurent il y a trois mille ans ! Quelle étrange figure de revenant cela donne à cet homme, aux yeux d'un esprit vraiment moderne! Avec un prince si étrangement attardé, on est lenlé de perdre son
sérieux. « Si Dieu fut avec vous en 1870, sire, c'est évidemment qu'alors il ignorait comme tout le monde ce que nous avons su depuis : la dépêche d'Ems falsifiée. L'estime que nou^ professons pour le caractère divin nous ol^lio^e à croire que, mieux informé, Dieu se serait tniiduit tout autrement. »
Protestants, catholiques, concordent ^ur re point: Dieu fait tout, rien n'arrive qu'il ne le veuille. Donc il est permis de dire : si les A[lemands ont été vainqueurs en 1870, c'est que Dieu a voulu qu'ils le fussent. Mais que Dieu ait par là manifesté sa faveur pour les Allemands, qu'il les aient sûrement préférés, c'est une autre proposition qu'à tort on confond avec la précédente. En effet, catholiques, protesUmts. conviennent encore de ceci : que les prospérités de ce monde ne sont pas du tout signes certnins de la faveur de Dieu. L'un est bien portant, Tantre maladif; celui-ci perd ses enfants, l'autre les conserve ; tel s'enrichit là où l'autre perd son héritage, et, exemple permanent, journaliei^ il y a des riches et il y a des pauvres. Or, nul n'admet que les riches soient plus aimés de Dieu que les pauvres. On dit au contraire : « Dieu a ses
1' 342 L\ GUERRE ET l'jïOMMÈ
I desseins, il envoie des épreuves qui sont à la
[ fin des grâces, et des t?hàtimeDts qui nous ren-
dent agréables devant ses yeux. Au malheureux de cette vie, Dieu réserve souvent dans l'autre vie une compensation incomparable. Dans Tau- Ire vie seulement on sait avec certitude qui Dieu favorisait. » Or, évidemment, îl eu est des victorieux comme des riches; it ne se peut pas que la possession de la victoire témoigne de la faveur divine, plus que ne fait la possession de la richesse.
Cela m'amuse, je l'avoue, de prouver que le Gotl mit uns est parfaitement déraisonnable, même pour un théologien qui sait un peu sa logique.
11 faut voir comme John Bull traite son cher frère en Christ John Doer, Il se félicitait dans ses journaux de lui envoyer des « obus par tonnes, )> et je pense aussi des obus comme des tonnes. — Et quand il dit : « les pertes des Roers ont dû être considérables », quel vif accent d'intime et sincère satisfaction ! Remplaçons pertes par cadavres, qui esl le mot précis* ~ et Nous pensions, dit l'Anglais, avoir fait 500 cadavres. Pas du tout, nous en avons fait 800. C'est une belle journée. » J'imagine que les Boersnesoal
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pas non plus tout-à-fait insensibles à ces petits [^
bonheurs, — « C'est naturel. » — Oui, naturel à ^
rhomme naturel ; mais il ne me semble pas que ;|
rela doive *>tre naturel à Thomme que le Christ •
n racheté, dit-on, ^
Je ne nie pas la commodité du christianisme.
C'est, au reste, celle de tout idéal. On fait des '^
actions méchantes, des actions basses; et on ne i
se méprise pas pour ça, quand on a un idéal ; Viiv il siiflU de se retourner vers cet idéal pour se savoir gré d'avoir imaginé en perfection comment on doit agir, et sur cela s'absoudre presque d'avoir mal agi.
La contrariété criante de sa pratique guerrière et de sa foi religieuse, le chrétien se la cache, maïs il la sait ; — si c'est là l'hypocrisie, et je Je crois, les civilisés actuels sont beaucoup plus hypocrites que les sauvages et que les anciens. Ivt si l'hypocrisie est par hasard le plus odieux, le plus coupable des vices, parce qu'il en est le plus conscient, les civilisés actuels seraient au moins par un côté les plus dégradés des hommes qui aient encore existé.
iHi
L\ GUErîRE ET J. HOMME
Un rêve. — Je m'im^iginai lire dans le Vapcreaii l'article Paul de Cas^iiEignac. Cela débuUiit ainsi : « Paul de Cassagunr, lilh^ralcur et due!lisfe cbréfien^ né à Aut-li (Gens), en 18... K fit au lycée de sa ville^ natale les pUrs brillantes études. » Mon esprit d'abord passa, sans y prendre garde, sur ro\ accouplement r duelliste chiH*lien. Puis tout à coup un choc, et le grotesque de la chose m'aiiparut. Je fin un éclat th vive et je uie réveillai.
Je n'en veux pas plus a M. de Cassagnac qiK»
tout autre duelliste ; je ne prétends pas lui apprendre qu'ij n'est pas du tout cbrétien quand il se bat; il le sait sans que je m'en mêle. Si je conte ce rêve, c'est pour en venir à un autre. J'imagine un historien dans deux ou trois cents ans résumant ainsi notre présent qui sera nloi'M un trépassé : « L'Europe était alors partagée en plusieurs peuples distincts, qui s'appelaient Français, Allemands, Russes, tous également belliqueux et chrétiens, >j VA il me plaît de croire qu'à l'esprit du lecteur d'alors, le « belliqueux et chrétien » paraîtra aussi funèbrement grotesque que le Paul de Ca^sagnac, duellistf^ chrétien. Ainsi soit-il !
Il est avéré qu'en 1870 des millions crames |
chrétiennes ont appelé de tous leurs vœux |
l'écrasement de Paris, — récrasement sans |
figure, l'écrasement physique, complet j em- ^
brassant tout, maisons et gens, y compris les ,'
femmes et les petits enfants. — Quelques-unes de ces âmes peut-être l'ont demandé à Dieu avec ferveur dans leur prière du meftin. Commcnl des personnes honnêtes, douces, charmantes nicme pour leurs entours, ont-elles pu rétrograder . ainsi pour un' instant jusqu'à la férocité de la squaw ? Quelles causes ? — La religionj la morale, les livres, les journaux, toutes choses qui sont, au sentiment commun^ les éléments précieux de la civilisation. Au lieu de retenir, ces influences ont justement poussé, fourni des raisons, des prétextes, des stimulants. Il y avait dans un coin de ces bonnes âmes un venin caché fait d'aversion et de dédain pour Pétranger, d'estime pour soi-même ; ce venin a tout infecté. C'est effrayant pour l'avenir.
Vous êtes, monsieur, un chrétien, et par conséquent savez de science certaine que Dieu
existe, qu^il a envoyé sur la It^rre Jc^siis-Chi'ist, lequel n'est que le méuie Dieu, sous une auLre forme. Et le Dieu Jésus a prouoiu^c parmi les hommes des paroles que vous estimez d'une incomparable bonté : ce Aimez-vous les uns les autres ». « Si on vous souffleté sur une joue, tendez l'autre joue, » etc. Cela^ dites-vous, e^l divin ; il faut être Dieu pour trouver de ces choses-là, l'humanité n*aurait su y atteindre. En même temps vous préconisez la guerre :
c'est déclarer implicitement que, couime guide et donneur de conseils, Dieu parle à côté, Dieu n'est pas pratique K ^
Si encore vous disiez : a Jésus nous a annoncé une morale exquise, parfaite. Il est vrai que nous ne pouvons, infirmes humains, réaliser cet idéal, et Jésus le savait bien; mais nous pouvons toujours en approcher^ et c'est pourquoi Jésus a placé cet idéal devant nos yeux, jj Mais vous ne dites pas cela, car vous ne dites pas : « La guerre est mauvaise, lâchons de nous en abstenir autant qu'à notre Jiicchancelé il est possible. » Vous dites : « La guerre est bonne en soi, il nous en faut de temps à autre. j> C'est pourquoi Dieu et vous êtes en désaccord iiianifeste. J'ignore ce que Dieu pense de vouSj qui
1. Voir ce que le père Olivier ;i dcclard un jcsiir dans la < haire de Notre-Dame.
• ^"v'^irym
Tadorez, à ce que vous dites ; mais je vois bien ce que vous pensez de Dieu... être excellent, la bonté parfaite , mais pas absolument clairvoyant et mal renseigné sur ce qui nous convient.
Louis XIV a-t-il été repris par l'Église pour avoir rasé Bingen, Mannheim, incendié Heidelberg, dévasté le Palatinat ? — Non — Crois-tu qu'il s'en soit confessé ? — Je ne le pense pas,
— lît quand il avait couché avec la Montespan ? — Il croyait devoir s'en confesser, nous le savons,
— Oui, c'était là un gros péché ; el désoler cent nulle cœurs n'en était pas un. — Le point de vue du théologien n'est pas le nôtre. — Sans doute ; mais si tuer un homme eût été charnellement voluptueux comme coucher avec une femme ? — Le passage de l'homme sur la terre eiit été court. — Certes ; mais peut-être bien qu'en ce cas le prêtre aurait essayé d'interdire la guerre. Sais-tu pourquoi ? — Je crois bien que je le devine.
Caïn comparaît devant le Seigneur et \e Seigneur lui dit: c( Plaide ta cause. »
348 L\ GUERRE ET l'hoMME
C'était, autour de Caïn, une lumière intense, implacable, qui se perdait en hauteur^ eu largeur; illimitée. Et Gain se sentait comme .souis le regard de chaque parcelle de cette hunièiT. Et de même la voix de Dieu seniblail sortir de partout.
Et Gain était un beau grand jeune lionimc, au visage blanc, délicatement colore. Et il cotnmença en disant : « Mon frère noir fut, vous le savez, Seigneur, un danseur infatigable» im
chanteur bruyant, et rien de plus Ln être
paresseux, indolent, sensuel ; tandis que moi, laborieux, sobre, dur, sans ieninie, je gardais ma virginité... »
La voix l'interrompit : « (^uc me fait ta virginité ? Je n'ai pas disposé ton corps pour tela. Je n'avais pas besoin de ta virgînilé pour mes (ruvres; mais j^avais besoin que lu eusses un cœur et que tu aimasses ton frcre. Allez dans la (jehenne, ta virginité et toi. >*
Et un souffle d'une ampleui- formidable, allant de haut en bas, comme un geste de colère, précipita Gain.
11 y a dix-neuf cents ans que Jésus est venu parmi les hommes et leur a dît : « Aimez-vous comme des frères; tout est la. )> II parait que
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L\ GUERRE tT LE RESTE 349
rel ëvëneincnt est le plus considérable de l'histoire, et qu'il a profondément amélioré Tàme humaine. Ce qu'il en est de cette amélioration, en général, je l'ignore, ou n'en veux pas parler pour le moment; mais, quant à la guerre, j'ai beau me crever les yeux, je n'aperçois pas que l'âme humaine s'y montre. Admettons cependant par esprit de conciliation un progrès presque perceptible. Je me demande, à ce train, combien de siècles le christianisme, agissant tout seul, mettrait à abolir totalement la guerre. Une centaine de siècles au moins. — « C'est un jour pour l'histoire. » — Soit ! mais pour nous, hommes, matière à histoires, cela me semble un peu long.