‹ La guerre et l'homme:Chapitre 33 sur 36 · L AVENIR DE L\ GUERRE · texte numérisé non relu

L AVENIR DE L\ GUERRE

ont été battues par une armée régulière et par des volontaires. Entre cette formule cl la vùlre, il y a une différence très essentielle. Si donc vous voulez fonder votre thèse des niilires sur l'expérience, il vous faut trouver une autre expérience que celle de 1792.

Ce parlementaire disait, en second lieu : « Kt maintenant, voyez les Boers. » Les Boers lui semblaient un argument tout à faif vainqueur. Sans doute, nous n'avons qu'à faire de toutes nos recrues des Boers. Au lieu de ces braves paysans, lourds et gauches, qui nous ari-ivenL de derrière leurs bœufs, de ces ouvriers chétifs qui, dans des besognes spéciales, ont déséf[uilibre leurs membres, ayons des jeunes gf:ns qu'on aura plantés sur un cheval à cinq ans, qui auront reçu un fusil à douze ans^ et s^en seront servis journellement contre tous les animaux à aile et à patte, fauves compris : cavaliers infatigables, tireurs infaillibles, sobres, rapides et solides... Seulement, pour atteindre ce résultat, il faudra changer chez nous un certain nombre de choses : commencer par l'aire de la France un joli territoire de chasse, ou l'on acclimatera certaines espèces de grosses btHes qui nous manquent. Les maisons sont bien inpprochées chez nous ; villes, grandes et petites, bourgs et villages abondent. Userait indi>îpen-

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pensable d'en raser au moins la bonne moitié. U ne serait pas mauvais même de ménager, par ci par là, quelques déserts. Dans les chemins de fer aussi, il y aurait beaucoup k éclairrir ; sans quoi vous n'obtiendrez pas que vos l'uLiirs soldats prennent, dès cinq à six ans, rUalntuclc de vivre à cheval. Tout le monde sera n^riculteur, pasteur, chasseur, vivant au grand air, carabine au poing. Pas ou presque pas de ces ateliers où Thomme s'étiole, se courbe, se rétrécit la poitrine, développe tel membre au dépens du reste. Bref, pour faire des Boers, il faut refaire non seulemonl toute la vie sociale, mais même le milieu naturel, Car, de s'imaginer qu'avec nos rustauds de paysans et nos malingres d'ouvriers, rien qu'en leur étant quelque chose comme la discipline mïlilaire, vous obtiendrez des Boers, Tillusion est Jlagrantc,

C'est pourtant de ces arguments que se contentent certains esprits dits avancés.

En résumé, l'avis des gens compétents, auquel je me range, est tel : ou la milice proposée sérail une troupe débile, incapable de fournil' une défense sérieuse, ou, si elle était valable, c'est qu'on aurait fait cette milice très peu diftérente de l'armée actuelle ; et alors ce n'est pas la peine de changer.

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Je trouve que mes dicis coreligionnaires les démocrates adressent mal leurs coups. C'est la guerre qu'il faut assaillir d'abord et non Tarmée, car ce ne sont pas les militaires qui déclarent la guerre : à eux cette résolution n'appartient. Nos démocrates se disent que s'il n'y avait pas d'armée il n^y aurait pas de guerre. D'accord, s'il n'y avait d'armée nulle part. Pouvez-vous abolir au même moment, le même jour, l'armée chez tous les peuples? Alors, j'ensuis; mais l'abolir chez un seul peuple, ce n'est pas ôter à la guerre une seule de ses chances. « Ce sera toujours un peuple qui ne se battra plus. » Oui, et que les autres peuples battront — ou au moins un peuple à qui les autres feront faire leurs volontés.

Rien n'est plus commun que des associations d'idées forgées avec trop de promptitude. Telle association a l'air logique et est absolument irrationnelle. Concevoir de l'aversion pour les militaires, parce qu'on déteste la guerre, est une de ces liaisons illégitimes. Vous exécrez la guerre — et moi donc! Mais j'honore les militaires, et je ne crois pas me contredire. Car ce n'est pas le militaire qui est cause de la guerre;

s'il la fait, c'est comme la victime fait l'holorauste, en fournissant son sang et sa chair.

L'ordinaire promoteur de la guerre est encore le civil — qui ne la fait pas. Demandez à messieurs Bismarck, Crispi, Chamberlain et autres.

Pnrticulièrement illogique est, à mon avis, le socialisle qui tient absolument à déconsidérer le métier militaire, les vertus propres à ce métier* Car sur quoi, s'il vous plaît, le socialiste rompte-t-il pour faire marcher la société fu- Eure?siir Tesprit d^abnégation, de dévouement. (^)uc cet esprit existe dans l'humanité, que le genre d'hommes, dont le socialisme a besoin, n'est pas une utopie, une chimère, où en trouve-t-on la preuve, Texpériencè? dans This- î

loire des armées. Je dis Texpérience, non unique, mais particulièrement éclatante. Si le sorialisme s'établit jamais, les futurs dévoués à qui il devra de durer seront précisément l'espèce d'Iiummes qui, soldats, auraient manifesté les vertus militaires. Le soldat dévoué de jadis se trouvera être Taïeul direct, légitime de ces dévoués pacifiques de Tavenir.

Ou devrait reconnaître ce parentage et le respecter ^

L Je np dis pas que l'armée ne puisse rerevoir dos fiifln^cfiients dont eUe serait améliorée.

y a-t-il une classe qui soit parfaite ? Serait-ce par ha-

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Lorsqu'une démocratie comme la iiùlre preud une résolution guerrière, ou la soudVe de ses représentants, on peut dire à la ligueur que tous les adultes mâles en sont respoiisiibles, ou pour avoir voulu ou pour avoir au moins toléré.

sard cçlle des journalistes ? D'après ce qui m'a ùtc riieonUpar divers jeunes gens sortis du service, je crois voir que les officiers français sont dupes d'une erreur. Ils senciblent penser qu'on les respecterait moins s'ils paraissaient davantage à la caserne et avaient des rapports plus fit'qiietits avec les simples soldats. Beaucoup d'officicrSr en consé^ quence de celte idée, alfeclent de ne voir dau-4 leurs^ soldats que des personnes vagues, ou de simples uuuiértjs. Si j'avais l'honneur d'être officier, je voudrais connuîtrc chaeun de mes hommes par son nom, ses aolocédents, sa famille, son instruction générale, et je voudrais que chacun se sût personnellement connu de tnoi. Pour cela évidemment j'aurais quelquefois avec lui des conversations, et sur un ton, je ne dis pas familier, mais bienveillant. Je ne crois pas que j'obtiendrais moins de m€& hommes, loin de là; les peines disciplinaires reslant d'ciilleurs ce qu'elles sont Les officiers n'ont pas assc^ ronipriH que, la jeunesse bourgeoise passant par l'armée, il fallait modifier l'attitude traditionnelle de l'officier ou Faire de louLe cette jeunesse une ennemie de l:armée. Et en elfcl une partie de cette jeunesse est hostile; et cela est grave. Et puis il y a le sous-officier ; il serait absurde de demander à celui-ci certains ménagements auxquels son éducation première l'a mal préparé. Mais si l'officier s'occupait davantage de ses soldats, il mitigerait forcémeul le contact du sous-officier.

Il y aurait aurait peut-être à présenter des rirconstances atténuantes, mais eaiin cela est sujet à discussion. En revanche, il existe des êtres d'une irresponsabilité indiscutable, les enfants — et les militaires.

Le soldat qui porte le poids de la guerre est justement le seul adulte mâle incontestablement innocent de tout ce qui amène la guerre ; car Tarmée ne délibère pas, ne vote pas ; c'est le seul corps de la nation à qui soit rif^oureu sèment interdite Tentrée de l'arone politique.

Certes, Tarmée a ses chauvins (et en cela d'abord le militaire est l}ieii plus excusable que la foule civile, puistjifau moins i! peut pàtir de ce tort, le payer de ses membres)* Maïs, outre que le type chauvin est peut-être moins nombreux dans Tarmée que dans la population civile, il y est autre, plus initiée, moins intransigeant et moins sot, éliuil ïnieiix rensL^if^né. Quantité de militaires (et ici je ne parle pas seu^ lement des Français) ayant fait vaillamment la guerre, la détestent en connaissance de cause, et le déclarent publiquement.

Le général Hasenkamp, cité par M. de Bloch, dit : a Toute guerre, même heureuse et glorieuse^ amènera toujours une épouvantable misère pour le peuple.» —Le maréchal Caiirobert écrivaità la conférence parlementaire de Londres en 1890:

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te Vous avez raison de travailler à supprimer la guerre. Je sais ce qu'elle est. C'est une vilaine chose. Il ne faut pas de guerre. » — Il me semble qu'on peut considérer comme ennemi de la guerre un général qui s^exprime comme Ihiseler : « Dans les batailles futures, il ne restera plus personne pour enterrer les morts, si les engins meurtriers continuent à se perfectionner avec la même rapidité, u — Trochu, visiblement, déteste et craint la guerre ; seulement il la croit inévitable. — Quelques jours avant la bataille où il fut tué, Laiiiics disait à un intime: « Je n'aime pas la guerre, et, chaque fois que j'apprends que la guerre est déclarée, je frissonne ; mais une fois que jV suis, je ne pense plus qu'au métier. »

Quant au courage, — et ceci est très important, ^ — il n'y a que les militaires pour en parler avec une franchise hardie ^ Je rappellerai au

i. Souvenirs de Verechtchaguiriy p. 35 1, « Au œiUeu de k fusillade, je ne pus m'empêcher de regarder Skobeleff. Je voulus voir s'il ne ferait pas quelque inclinaîi^on de tête sou» le sifflement des balles..... Mais nou, pas même la plus légère. N'y a-t-il pas quelque mouvement visible dans le» muscles de la figure et de la main ? Non. Y a~t-il une certaine mobilité dans ses yeux ? Non, son regard eatimpaE^- SLble. »

Ed conséquence Verechtchaguin admirait en SkobelefT unr nature tout ;i fait extraordinaire; tiu jour qu4l u^pti-

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lecteur que ce que j'ai dit inui-nuNme de celte inconstante vertu, c'est chez les écrivains niilitaires que je l'ai pris; c'est après eux et d après eux que j'ai osé en donner la mesure, que contesteront probablement, avec indignation, quantité d'honnêtes et belliqueux bourf^eois.

J'ai montré aussi eu plusieurs endroits ijue les foules civiles se laissent autrement griser par « la gloire, la victoiie, les lauriers >î, que la généralité des militaires. Ceux-ci savent souvent mieux ce qu'il en est et ce que cela

mail son admiration : « C *^kI niu' sottise^ me rêpoudlL-îl; on croit que je suis brave et ((uc je ne ccrtios rieu ; mats je confesse que je suis un poltron. Toiitetj Ict^ Uns qu*' jo vais à un engagement, jt? me dis qu'il seiii le dcruiei" pour moi. Lorsqu'une balle m eftleuru dnnff les Montagnes- Vertes et que je tombai, m^i première peii&êo lïit celln-tu ; « Maintenant, frère, ton rtMe est lîui i. PIuh loin YureiîliLchaguin ajoute (p. 405) : « Skobelelf, de son propre nveu^ était rempli d'appréhension, et, au comniencement d'une bataille, il s'imaginait toujours quo et* jour-la ser^iit certainement le dernier pour lui ».

Verechtchaguin qui, lui aussi, craîjiîfoaît toujours, eo b;itaille, se figurait être un [lollroiK LfMlisconrs d« Skobeleff lui fît plaisir, c J'étais satisfait d'apprendre que Skobeleff luimême n'envisageait nullement la mort avec indiffërence, mais qu'il avait appris à cacher ses impressions,.. Maintenant, je suis convaincu qu'au feu, pas un homme n'est parfaitement calme. »

Suivant une tradition dont je n ai pas réussi à vérilîer l'authenticité, Pellissicr disait '. « Le courajfe u'csi que l'art de cacher sa peur. »

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