‹ La guerre et l'homme:Chapitre 34 sur 36 · L*AVENIR DE L\ GUERRE · texte numérisé non relu

L*AVENIR DE L\ GUERRE

coûte. Le souvenir des périls, des misères, des défaillantes siil>is verserait de Teaii froide sur It'iu- enthousiasme, s'il leur en restait, tandis que, parlailement indemnes de ces fâcheuses conipensalioiis de la gloire, les foules civiles sont livrées a toule Teffervesccnce de leur vanité.

(Quelque guerre que fasse le soldai, elle est juste par rapport à lui. L'injustice, s*il y en a, tlûil être imputée uniquement à qui a décidé la guerre. Le soldat n'a pas à raisonner sur les causes ; il est tenu même à ne pas le faire. La raison pratique le veut ainsi. Une armée délil>érante seiîiit bientôt le tyran de son pays, IfMuoiii Tannée de Gromwell; et il pourrait arriver qu'elle le défendît mal ou pas du tout. Combien de soldats seraient disposés à trouver injuî^te kl j^uerre, quelle qu'en fut la cause, au matin d'une ulVuîre préjugée très chaude î

Je erois devoir signaler en passant une curieuse et fâcheuse conséquence. Cette irresponsabilité du soldat est sourdement, obscurément sentie. Le mérite du courage reste donc pour lui entier et sans ombre fâcheuse projetée d'aucune part. Mais voici, la nation qui vient de faire uiîp guerre injuste oublie son propre et coupa-

L\ GUERRt: KT L H03aME

ble personnage dans la considération du rùlc de son armée, elle s'approprie sa gloire — et son innocence du même coup.

J'ai insisté sur ce sujet du Jiiilitarismc. Je le devais, dans Tintérùt même de mon « rùve millénaire ». J'ai rêvé pour la France le rôle rie missionnaire de la paix. Si elle rucccplaitj elle devrait, plus (|u'uiie aulre nalitni,* consenxr une armée forte e( parle nombre et par Tarniement, et par rafleclion nationale* La France sei'ait tenue à celle précaution d'abord (iour n'être pas attaquéi^, et puis fjour- i|uc son jnsie dessein parut ce qu'il sérail reelitunent, et non comuH^ le subterfuge d'une nation affaiblie, et (ju'ainsi sa parole pacificatrice eût tout rasreivdanl, tout le poids possible. Croyez, bien f|u*ôn ne peut prêcher eilicaeenienl les bienfaits de h paix et en être cru {juaiitaut qu'on [jurte à son coté une épée solide et dont il l^^l connu qu'un saurait se servir ; sinon, le [ïrédicalcur doil s'attendre à des souj»cons irouiques et à de^ nasardes. Telle est encore l'humfinite.

Nous tous qui faisons la guerre à la guerre, évitons la faule de hiclique que je viens de signaler. Les forces à couletiir, a annuler loiil

l'avenir de l\ guerre 387

traliord, ce sont les acteurs politiques, princes, ministres, députés; ensuite les journalistes et publicistes, qu'on a si bien nommés le quatrième pouvoir de l'Etat ; enfin, nous-mêmes, Li masse, la foule, aux passions dangereuses. — Kl rappelons-nous toujours que la vanité nationale est aussi féroce que l'ambition du ministre ou la cupidité du banquier.

Dans une guerre européenne, qu'est-ce qui se produirait ? qu'est-ce qui se verrait pour la première fois en conséquence des inventions récentes, nouveaux fusils, nouveaux canons, nouveaux projectiles, poudres nouvelles? 11 est bien naturel que tous les écrivains militaires se posent la question. Quant aux réponses^, il faut convenir qu'elles sont en désaccord parfait. La Hiéorie semble en proie à une guerre civile où, r^nigés en deux partis, on échange des hypothèses contradictoires.

Les nouveaux fusils tueront plus de monde.

— Ils ne tueront ni plus ni moins de monde qu avant. — Les (\anons tueront plus de monde.

— On s'arrangera pour n'être pas plus tués. — Les blessés, qu'on pourra moins bien soigner, mourront plus nombreux des suites de leurs

388 L\ GUERRE ET l'mOMMË

fc blessures. — 11 en mourra au roiitraire moins.

— Les blessures faites j)ar Icr armes nouvelles

sont plus dangereuses. —Elles le son! moins»

[ — Une guerre- durera très lunglenips, avant

p que Tune des parties cède» — La guerre sera

► tout de suite terminée. — Il y aura des batailles

de plusieurs jours. — Ce n'est pas du tuut ecr-

tain. — Des deux parts on rb battra deiTÎère des

fortifieations ou des abris volant?^. — Les abris

et fortifications ne serviront de ri*MU — La ea-

yaleric ne pourra jouer aucun rôle. — - La. cnva-

lerîe aura un rôle très important, etc., etc.

Ainsi, dissentiment sur tous les points, hors un. Quel est-il?

Cherchez quelqu'un qui ait dit: la guerre coûtera moins d'argent. Cherchez bien, cherchez partout. Furetez dans Ions les coins, vous ne trouverez pas Thomme f(iii ait élevé sa voix discordante au milieu de ce com^erL unanime : « La guerre coûtera plus cherj beaucoup plus cher, >ï

Il n'apparaît pas avec évidence que les armes soient, en ces derniers teuips, devenues plus meurtrières. M. de Bloeh. qui ranirnie, est démenti par nombre de militaires, à qui la guerre anglo-boer semble bien donner raison.

l'ave>mr de l\ guerre 389

Plus meurtrière une arme : 1** quaiiil Thomme touché par elle devient plus frèquciiinient un homme mort ; 2° quand Fhomme touché par elle, survivant au coup, reste plus fréquemment invalide ; 3° quand il y a plus d'hommes touchés. Et ceci peut provenir de la portée allongée, ou de la justesse accrue, ou de la rapidité plus grande du tir, ou du fonctionnement de plus en pins automatique de Tarme. Il est bien reiiain que fusils et canons portent beaucoup plus loin, plus juste, et tirent beaucoup plus rapidement. D'où M. de B.'Och a induit que les pertes clans les batailles futures seraient beaucoup plus considérables. Ses calculs théoriques donnent des résultats effrayants, mais, je le répète . jusqu'ici démentis par Texpérience.

C'est que M. de Bloch a négligé un des facteurs du produit, l'homme. Je crois bien que les militaires lui ont déjà signalé cet étrange oubli. L'homme est resté le même, aussi impressionnable que par le passé el aussi ingénieux à sauver ses os (sans reprot^he). Cela étant, soldats et chefs ont cherché le nioyon do n'être pas plus^tués par les armes perfectionnées qu'ils ne Tétaient auparavant, et ils y oui réussi, ce semble. Les améliorations de ranne ont donc modifié la tactique et la inodîfieront encore, mais n'ont pas, jusqu'ici, :^ngiuenlé sensiblement les pertes. 22.

390 L\ Gt'EHRE ET l'HOMME

[/homme resiena le mc^me ; du moins, c'est asBez vr^ii semblable. Nous pouvons donc conjectoper que les pertes à la ojiiorre resteront toujours ce qu'elles sont ; mais l'affirmer avec assurance serait téméraire. ïi mon avis*

Tl arrive déjà des chos**s qui potirraionl h'hvceiituer singulièrement. Autrefois une troupe engagée et malmenée subissait avec une sorte de progression régulière la perle d'hommes qui amenait finalement sa retraite un sa reddition. Aujourd'hui, à raison tie la justesse de l'arme et de la rapidité du l'eu^ uue troupe, t^urprise ou obligée de marcher à découvert, est exposée à subir d'un coup, t^ii ipielques minutes, tout ce que son moral est capable de supporter en fait de pertes — et mCuie bien au delà.

Autrefois on ne subissait de pertes qu'autant qu'on était capable d'en î^upporter, pour ainsi dire, tandis qu'à présent certaines circonstances peuvent infliger des destructions auxquelles il n'y a pas moyen de se dérobet;, l.a proportion des perles risque donc de s'augmenter par cette voie-là.

La guerre en tout cas devient par là plus terrifiante. Je m'en assure par une analogie : les

l/vYEMR DE LA GUERRE 391

accident» de voilures font plus de victimes que [es chemins de fer; mais ceux-ci font en une fois un bien pliïs grand nombre de victimes; c'est pourquoi on a plus d'appréhension en chemin de fer qu'en voiture.

V'uicî une autre voie où l'on s'avancera i'eiiHinement. On inventei'a des armes dont le fonction nenu^n! sera de plus en plus machinal , automatique, .le suis très disposé à croire que canon =^, fusils, mitrailleuses deviendronl de plus en plus semblables aux machines de la paix, qui ont en elles niâmes de quoi conduire et régler leur jeu. On essayera siireuient de les rendre de plus en plus indépendantes de rhomnie» de ses émotions, de ses à-coups. Les soldats, alors, ne seraient plus que les porteur^* et metteurs eu train d'une gigantesque machine à meurtre, c^olossale mitrailleuse, aux membres disjoints, chiirgée, ajustée, déchargée et techarg€*e automatiquement, inlassable et impassible.

Evidemment, connue toujours, la lactique ré* pondrait à ces nouveaux moyens de tlestructîan par des innovations tendant à les neutraliser. Maiâ il pourra bien arriver qu'à la (in la lacti-

i[ue reste sans réponse devant les iiiTaginations de rinlaligable science.

Il serait bien téméraire, je le répète, traffiniier qu'on réussira toujours a maintenir la destnir- Mon dans les anciennes liniiteF^.

Kt si la science sur l'e point gao^ne la laeliqiie lM prend le dessus {pour mon compte je Pe^-ap^rc a^îsez fermement), qu'en advîendra-t-il ? Le rf'sultat le plus heureux : on verra riiooinie o [Frayé de la puissance malfaisatite remise en SCS mains et renonçant à en user, non par un scrupule d'humanité qui ne TarrAta jamais, mais \mr un mobile éternel el sur, le i^ouci de sa pi'oprc conservation.

L'ellet que je pronostique s*est produit par- Ibis eu petit dans les t-ombats anciens et modernes.

On a vu des troupes amenées brusquement très près l'une de l'autre, trop près à leur sens, armées qu'elles étaient du fusil, u celle arme qui semble inlaillible de près » ; on a vu, tlis-je, CCS deux troupes, au lieu de se tirer aalurclleinrnt dessus, déposer leurs fusils et, j>ar im lUTord ^ubit, tacite, instinctif, se jeter tles pierres, infiniment moins meurlrières, Ijetoiirneau (p» l.'W) nous dit d'autre part : « I>an< rAmérique méridionale, Tusag-e delà sarbacane avec ses terribles flèches teintes du curare, dont

L*\YfiMR DE LA GUERRE 393

les blessures étaient mortelles, avait dans cer- Jj

tains districts presque supprimé la guerre, par

la peur qu'elle iûspirait. » -

V)iuï\ qu'il en sE)it, jo Tadiuot?^; il n'est \ù\s eucave d<*MUQnlrt"» que la guerre sera un jour si meurtrière ([ue tout le monde en aura peur* Je mets mon espoir dans un motif de déooiiragenieul ([iiî me pnraît beaucoup plus sur: lit ^uerrv* devirudi'Un je le répète, de plus en plus ruineuse, épauvaulable pour la bourse, si elle ne Test pas pour la vie.

Commentons la revue par les armes. — Les armes, d'abord, seront de plus en plus coûteuses k iabrîquer et de plus en plus coûteuses à employer sur le champ de hataillep M. de Bloch, quant à ces détails, peut ctrt* cunî^ult** avec beauf oup plus de sécurité.

Les armes seront de plus en plus coûieusesj parce qu'on en changera sans cesse ; Toutillage iruerrier sera constamment en train d<' rëfeclîon. N'allez pas croire qu'on soit à bout d'inventions. Non, on inventera de nouvelle-^i poudres» des explosifs nouveaux pour lesc[uels on façonnera des fusils, des canons de forme nouvelle. Et, pour répondre à ces engins nouveauxi

3ft4 L\ r.UERHE ET l' HOMME

on refuroiiiiera, iiahirelleinent, les loris, les

ff*iTi parts des villns, tons \e^ moyen!^ rie

El la réfcclicin. nnturellRmerU encore, s'éten- (li-a ;ni\' moyens de Iriuispoi'ïer ces eanonj?, ces fusils, on en lout ens les iniinitions.

D'antMiiie des loj'ces naturelles ([iie la science a ,'»f)pris à manier: yapeiir, air romprimé, elialeur, lumière, êlertricite, elr., nnl ne j>eiit dire: t< Un ne s'en servira jamais à lu guerre. » — S'il (aiil en croire M, de Rloch, rAniériiine a déjïi de^ ïMiions à vapeur.

î.a science appliquée est le royaume nuhne de la surprise. Mais, en dehors de Vimprévoi/ûble, on petiï prédire, ave*- une quasi certitude, des accroissenu^nts de dépense résultant de IVniploi de plus en plus étendu de certaines inaidiincs qui sont déjà en usage.

Par e\emple^ Taérostat. Les Anglais déjà sVn servent très ulileJuent, ]iaraît-il, contre \e^ Htiers- Le fusil actuel oblige à se dissimuler le plus possible; la pnudre sans fumée ne dét^Me pas le combattant, et cependanE il est nécessaire de connaître la jinsition de IVnnemi ; tout cela, mis ensemble, amènera un usage beancoup plus commun des ballons qui font yoir an luîn les troupes cachées ou aplaties sur le soL Les aérostats et aérosiatiers se nmltiplier ont :

l'avenir de L\ GUËtlHK 395

fcl urgaaisme, encore riniiiiieiitairc, gi'aiulira; ilonr, tiépenses nouvelles.

L'armée a déjà ses bicyclisles. 11 taut, je pense, cil prévoir bien plus dans l*nvenir; dépenyies noLivelles.

Vil TaLitoniobile ! rroyez-vous qu'on nvn [ircia pas parli? J'imagine^ au eonlratrcj ijifou vn tej'a un grand usage. Les chemins de fer sunl raruy, compares aux routes. Une inacliine ipii, sur route, peut faire 50 et 60 kilomèlres à T heure, iw sera pas négligée. Grâce i\ elle, une Iruupc éloignée du champ de bataille de 200 kilûiuélrcM el plus, pourra, avertie par le iétégraphe, arriver encore en temps utile, à ( i' dernier moment des batailles où quelques tuîUiers d'hommes (moins encore souvent) se jriaiU, l'raisj dispos^ non énervés, sur des combatlarUs l'ecriis et déniorali^és, suffisent à déterminer la retr^aile ou la déroute. Les automobih-s |jernieltrûnt de placer des réserves très loin, non seulement des projectiles, mais de toute rumeur, ïle toute in 11 uence du champ de bataille ; elles permettront d(* donner au champ de bataille jusqu'à 200, 300 kilunietJ'es de profondeur. 11 se pourrait lùen qu on en profitât pour diminuer graudeuienl le front déjà trop étendu, ce qui, pendant raclion^ enlève au général en chef, el [jarfois même aux généraux secondaires, la dir-eilioii réelle et le

vrai rommandement. Autre ron^iêquence: de même que des secours viendniient de TarrièrCr il en pourrait venir latéralement de très loin, et alors on verrait peut-êtro une armée enj^af^é^ sur un point appelant, alliranl snt-cessivemeiit sur <*e point et les résorvett de Ttirrière et les armées latérales, dans une bal ai lie colossale. reuouv(»lée durant huit jours, dix jours et plus* Va de ceci, quelles conséquences sortiraient à liMU' lour? — Je m'arrétp, je ne suis pas assez compétent ou assez inductil' pour pousser plus loin ce tal)leau ima<»;inair©5 maiB probable.

Pour en revenir au point central de mon sujet, des milliers irautomobiles lêji^ers, rapides, portant cinq, six huninies au plus: peitlêtre aussi, d^autres phis solides, plus forts, portant des canons de canipagne, c'est encore un oroanisme nouveau à prévoir; donc, une* niuivelle source de dépense.

l u nuMuc temps «pion veut plus tuer, pluîi iMos^er. iui cherche à mieux soigner les blessés, les nudadcs. Les amlnilauees, les hupilaux sont plus cvMxîvMtaiuîiuut installés: le régime qu'on > |Mvvvîvo au\ j . îsi^^unà-res est plus abondant, p lîv rcivuAîo;:;. tt ;. | > r-^onnel de^ lonctitiD-

l'avenir de la guerre 397

naires doit être augmenté. Tout cela louable, bîpTifnîsant; mais beaucoup plus cher.

De plus en plus, une nation prend jn a son cumple la subsistance des familles pauvres privées de leur chef appelé à la guerre. l'Jlc auginenlera probablement les secours ou [>e usions accordés aux invalides, aux veuves, aux ui'plu> lins que la guerre aura faits; elle indeniHisera de phis en plus les particuliers sur qui seront tombés les méfaits de la guerre, pillages, hris, incendies, dévastations, destructions de tiHites sortes.

Ce soiil là les dépenses positives, précises. tly a un autre chapitre, celui-là vraiment illiiiiîté, ou du nîoins indélimitable : cVst Timinense ondée d'appauvrissement dilluséc, pour ainsi dire, dans tout le pays par un ensemble île l'ails : les travailleurs détournés de leurs travaux; les producteurs rendus improductifs, ou moins productifs ; les denrées raréfiées et enchéries ; les besoins satisfaits d'uuf* manière exceptionnelle et plus coûteuse ; le * tiuuncrci^ interrompu ou languissant; les transpoïls riiipécliés ou ralentis; que sais-je eni'CM-é'* des maladies, infirmités, incapacités ou alliublissemauts de toute sorte légués par les fatigues, les chagrins, les émotions de la guerre et exigcaul pendant de longues années des soins coûteux,

vt0& Li gushue et l'hommk

tandis que, d'autre part, elloB diminuent la capacité de travailler et iVm'.i\\}i}vir. ^'oLls voyez bien que ceci eal h partie iiicalculuble du bilan dcfei pertes.

I Le gouvernant, il faut en convenir, s'impres-

\ rtionue nssez peu du cliiflre probable auquel ne

r nioniera la pcrlr^ en hommes à la fin d'une

guurre. ('es liunnnes ne sont-ils pas heureux de niourû' pour la patrie? Kt puis les morts, si nombreux qu'ils soient, ne deviennent jamais inconunodes à un ministère. Les gêneurs sonl i'X4*liisivenient dt^s vivants* Ceux-ci j quand on les pressure Irop, se rendent fôeheux, ilscrienL iK s'agilent. Iluînes, ils sont pires encore, dan- ^ercux decid/^inent, prêts à faire den émeutes. dc>» Conuiiune^* l^e cliiUVe ipiepeul atteindre la carie à payer esl bien plus propre à impressiijnncr le gouvernant el à le retenir que ne VcsL le Monil>ie pttssible des morts. La cherlé inniilliblemenl crnissanle de la gueiTe constitue décidément la cause ri'gidiere, je dirai volontîeri* organique, qui favorise la paix.

Scloïi que les nations trouveront moyen de vivre entre elles sur le pied d'une paix assurée, ou qu^elles perseYRreront dans leur régime de

l'avenir de l\ guerre 399

paix armée et de guerre intermittente, la vie intérieure des nations sera autre.

La lutte des classes, partout déclarée et vive déjà, atiectera, à Tintérieur de tout pays, des formes correspondantes au régime extérieur.

Avec la paix assurée, il y aurait chniicc pour que la soriëlé se transforment dans lei^i'ns voulu, au moyen de changements graduels; cpit.^ les éversions radicales nous fussent épargnées. Avec j

la paix armée, il faut s'attendre à toutes les formes révolutionnaires, batailles dans la rue, gouvernements jetés par terre, anarchies finissant eo dictatures, dictatures retournant lï Ta- * narchîe, prisons, exils, supplices distribués à Tadversaire par un parti, tyran aujourd*huij demain victime.

Que les relations extérieures déterminent les relations sociales, que celles-ci soient, dans lune très large mesure, modelées par celles-là, il nte faut pas s'en étonner.

La paix armée et la guerre puisent inimodérémeni <lans la richesse publique. Elles laissent donc derrière elles une somme infinie de misère, on au moins de gène. Effets évidents et palpables que ceux-ci, mais il en est d'autres qui s'aperçoivent moins.

La décadence du taux de Tintérét s'est prononcée dans ce siècle ; ce phénomène bienfai-

400 LA GUEKRE ET L HOMxME

sant s'accentuerait encore et avec rapidité si les Etats, qui empruntent surtout pour la paix armée et pour la guerre, n^empruntaient plus^ ou même, n'ayant plus ni guerre ni paixpesante»

se mettaient à rembourser. Le taux de Tinlérèt alors tomberait bientôt k 2 1/2, puis 2, puis toujours plus bas. L'argent à bon marché s'engagerait dans toutes sortes d'industries et d'entreprises^ sages ou risquées, il n'importe, car ce serait toujours une demande étendue et persistante de travail ; ce serait le chômage réduit ou éteint, les salaires relevés, un étal supportable d'attente pour les classes laborieuses, de la patience et du délai accordés aux réformes successives.

Après la guerre de 1870, qu'avons-nous vu ?

L'aversion et l'impatience des masses contre les arrangements de la société actuelle, singulièrement accrues. Gela s'est manifesté cii France par l'insurrection de la Commune, laquelle, nolez-le bien, ne s'est pas produite uniquement à Paris. La France avait, écouoiniquement parlant, plus perdu que l'Allemagne; on l'avaîl diminuée de territoire ; elle était vaincue et humiliée. A la gène résultant de ses pertes d'argent et de ses ruines malérielles, se joignait le reâsentiment moral de la défaite ; naturellement, la France devait manifester avec uji plus sinistre

ir^y^:

l'avenir de l\ guebhe 401

éclat la haine de classe — que la guerre niaîntenant a pour loi d'exaspérer, si Ton peut dire. Mais, toute victorieuse et indemnisée qu'elle fut, r Allemagne n'a pas laissé de faire paraître cette influence néfaste ; c'est un fait que le socialisme a grandi, s'est fortifié chez elle après

Si demain les nations imprudentes se livrent ù une nouvelle guerre, selon des calculs qui ne paraissent pas excessifs, cette guerre coûtera à la nation vaincue : 10 milliards pour soutenir les dépenses directes; 5 à 6 milliai-ds de perles et de ruines, 10 milliards d'indemnité ; en loutj 25 milliards, ou pas bien loin. Pour cette nation ce sera l'effondrement économique". I/autre, la victorieuse, même indemnisée, se trouvera encore en perte; et, d'ailleurs, ses populations auront subi, au cours de la guerre, des souffrances et des douleurs qu'aucune in- <lomnité n^effucera du souvenir.

I^t puis i [ se pourrait bien qu'il n y e ùt ni vaincu ni vainqueur, aucune supériorité décisive.

Quelle que soit l'issue, comptez que des événements analogues à la Commune de Paris, mais plus étendus et de plus de durée, se produiront ici et là. En tout cas, la haine et rimpatience des masses en recevront partout un immense accroissement, Oue les nations aillent encore un

'|02 L\ CrEHRE ET l'hOMMK

peu de temps dans celte voie, elles aboutiront néfessaireinent au terme qtm les motivomenlK antérieurs annoncent suJiisannnent: à la guerre oijverlo (les classes. Et ce ^era bien la guerre rivilc la ])Ius éteudue en surface et la plus ardente en fureur qu'on aura jamais vue: avk â reiix qui aiment lagïU'rro touLi-ourt et exècrent tu guerre civile. Au xx^ siècle toute guerre sera inévitablement suivie d*une guerre civile.

Cette prévision fort sinistre est loin de m'ap* partenir en propre. Dans les sphères oii Ton a peur

du socialisme, on a commencé à concevoir la crainte salutaire de la guerre, à cause du socialisme. Les promoteurs de la conférence de La Haye n'ont pas caché la part qu'avait cette rraînte k leur démarche — humanitaire et généreuse fjuand même.

Ainsi le socialisme agît d'abord eii faveur de la paix par les craintes cju'il inspire.

Je suis persuadé que la société est destinée â Litre largement refondue et.pour mon compte, je n'en éprouve par avance aucun regret, bien que pas une des formes proposées jusqu'ici par les écoles socialistes ne me satisfasse, n'agrée :i mil raison pratique. Maïs cette refonte de la

l'wemr de l\ (;uehiïk VïA

société, qui ne m'effraye pas du luiit en principe, j'avoue que j'en ai peur si on doit mener Fopération, immense, et déjà si diiïitultueusie en elle-même, parmi les menares, le» înrcrLikidcs, les embarras et les charj^^ps écononiiques 4le la paix armée, et de temps à autre parmi les misères de la guerre. Et je trouve qu'on n'a pus encore assez peur de la guerre, ou pas assez peur du socialisme, ou, si vous voulez, pas assez, peur de leur coexistence.

Les socialistes — les Français au moins — travaillent d'une façon directe vA eitîcacc en faveur de la paix. Us propagent dans les massesi ouvrières des préoccupations tjui neulralisenl reflVrvescence guerrière à laquelle res masses n'étaient que trop sujettes ; leur action est loutà-fait salutaire à ce point de vue.

Mais nos socialistes, d'autre part, uu peu (exclusivement tournés vers rinti'MNCur, iiidinV*rents en général à ce qui se passt* chtyi les voisins, s'imaginent que, une fois rï^alisr'O la forme de Bociété qu'ils révent, la paix inloroalîonale arriverait par surcroit. Je ne vois pns celli» suite tellement assurée.

Supposez tous les peuples eu régiiiie soeinliste, la concurrence internationale n*en serait pas pour cela abolie ; ni la concurrence économique, ni l'autre, la vaniteuse; et pas davantage

LA CLEnilE ET L HOMME

învlipntlûos niUiorinlr:^. Du no voit |)n^ du iiiuins qiril y ail t^nlro h^^^ deux termef^ -une ruiiuexion néresmaîrc\ Imagine/, taul que vous vouili'c/ iiiu' Frauta collectiviste, d'une part, et une Allcuiîigno i^olleetiviste de Taiitre, il neïi reste mit pas nu uns doux unités irrédntiiljles, MU iiionieiitanénient ii' réduit es, aynuL ejuure, Tune à Fencontrede Fautre, des intérêts rivaux sur le marché des deux mondes — et des ranrunes h é imitées,

11 laudrait, en tout cas^ que la victoire, Fêta- IdÎBsement du régime socialiste eût lieu partout dans le m<)me Icmps» et cette condition, je la croîs de particulière nécessité pour nous, Français.

Car dans le ï^oeîalisle anglais^ allemand, italien, le vieil homme, le patriote â Fancienne mode me parait parfaitement survivre. Sous la pression de ces inéuies goiivernementi^ quMls cumbattent, tous ces gens ne laisseraient pas de purtJr en guerre contre nous, soit passivement, par une docilité invétérée, soit même av€*c jiassion et entrain. Ft si la France en venait à pousser son évolution socialiste jusqu'à un puiut jugé tiangereux par les gouvernants étrangers, elle s'exposerait à des conséquences que les sujets de ces gouvernants, même les socialistes, lui laisseraient parfaitement subir^ n'en doutez pas.

l'avemr de l\ guerrk 4Ô&

I/tnivre de la pacification européenne tloil^ selon moi, précéder certaines réformes, hardies et essentielles; sans ce préalable, aucun peuple ne pourra accomplir ces réformes chez soi avec une liberté et une sécurité entières. — en tout ras, pas la France.

Et le mouvement féministe, quVn sorlira-l-il pour nous? — je dis pour nous, zélateurs de la paix définitive.

La femme doit un jour écraser la tète du serpent, selon ce qui est prédit dans la Bible, Ce serpent serait-il la guerre destinée à i\mr sous le picil libérateur de la femme ?

A celte heure, la femme poursuit uniquenieut la conquête successive ou, plus exactement, le partage avec Fhomme de certaines ^iluntionR ou professions que celui-ci s'était exclusivement réservées jusqu'à nos jours. La croisade de la femme est d'ordre économique, si Ton cun=iidère le but essentiel de ses efforts, sans tenir comptp lies déclamations, des outrances (qui oui tonjours caractérisé la première période des reveadications.)

La femme, pour le moment, ne s'occupe guère que des intérêts de son sexe, comme l'ouvrier

sociiilisle le fail des inlértHs de sa clâSâe- Plus tard. ]>fTssionnémenl, à sa ïnaniêrc, prendra-t* elle cure cl «oiici des iiilérôts de Fespèce humaine ? Il fanr le croire, et k mon avis on est (Vinde à Tesperer. Pourquoi? La femme a et aura néressairemnit toujours un idéal composé (en PhItIIc du moîns) d'autres traits que celui de ['Ijoïuine. I^'t la nature déicud que le courage militaire soit dans l'idéal de la femme le mérite placé tout-à-fait au sommet extrême et triomphant, I/idéal féminin donc forcément mîti^eru le masculin^ et il le nujdiiiera dans la mesure môme oii la femme aura conquis dan^Ja société rinduenre que donnent les fonctions odîcîelles, les situation;! publiques, ou a demi puliliques, comme celles du médecin, de l*avocat, du banquier, etc.

Beaucoup de bonnes gens se montrent assez atTeclés de la perspective d une société qui sera si dilfércritc. cl a leurs 3'eux si scandaleuse. Déplorer est chose vaine ; le mouvement la ne*'* ne s'arrêtera pas — et d*ailleuri^, Je viens de le dire, c'est, a mon avis du moins, un mouvement salutaire.

L AVENIR DE L\ CtEURE Wi

Page 1