‹ La guerre et l'homme:Chapitre 6 sur 36 · PT · texte numérisé non relu

PT

que de passer pour lâche. Et il a raison en un |

sens. Car le mépris des autres peuples ne s'ex- |

primerait jamais pour la bêtise, Timprobité ou ^

la cruauté, en termes aussi* durs, aussi péné- 1

trants, aus^i avilissants que pour le manque de 4

courage. |

Je n'ai jamais vu dans l'histoire qu*un peuple |

se soit reproché une guerre injuste, et qu'il en |

ait ressenti une sérieuse honte; j'en vois beau- |

coup qui ont paru humiliés d'une défaite — J

même après une juste et légitime défense — J

parce que la défaite fait toujours suspecter aux j,

autres peuples le courage du peuple vaincu. À

L'homme qu'on appelle partout un patriote i

n'aime pas seulement croire que ses concitoyens constituent le peuple le plus brave du monde; l

j'en conviens. Il lui plaît encore de croire à bien d'autres supériorités. Offrez de lui démontrer que son pays possède les plus grands -^ savants, les plus grands artistes, voire même les hommes simplement les plus honnêtes, il acceptera certes avec joie, et soyez sûr d'avance qu'il se rendra facilement aux preuves que vous lui donnerez. Comment donc ! Dites-lui que son pays produit les meilleurs légumes, il ne laissera pas d'être chatouillé dans son amour-propre.

Mais enfin, si Ton considère les masses dans un pays, on aperçoit bien que la prétention à une

VK rU'KRRK ET L HOMME

liravoure Hiîp(*rieiiro vhI de beaucoup la plus rarcsrtéc cl lii pluH rhcre»

u Toul est perdu Tors Thonnc^ur. n C'est le UKvt demi ^c ron«rdonl tcnis les vainrus* Et par hiiriiicuiN cKl-il brsuiu dt* le dire, le vnincu entend qu'il îi fait pr*Hive de courage. Ce mot einiMolBUt a élé dit k ToreaRion par tous les p(Ml|lle^î. I^a furuic ^^cule a varié.

Kn vuuh^/^voHs une toute derniôro réédilion ? LcK Aiiglain viennent <r l'être baUiia à Colenâo parlc^Uoer^; un uicinbre du parlement anglais^ f|ui n'cKt que le porte-voix de toul le monde en Ant(letcrre, ^o lève et dit : « Mais ee qui nous runsole, c'est que \n vaillanee de noâ suidais i^rslf* i nron te HlalilOi » ^

ù Cette est î me ai pi îvilugiée que riiotnme acronle à la bravoure est un effet de rin'^n''dilé, înc dit le ïiueîulogiie* C'est la eons("Hjuenc:e de la grande lui qui domine lout, la loi de la lutte pour la vie, lutte qui pendant une série inraleiilable de i;i'>ele» s'est prineipalement exercée par le moyen et boiih la forme du ( oui]>al guerrier. Quiconque n'a pas été courageux, et niônie plus courageux f|uc le voisin, a du dlspnraître. Il a bien fallu qu'il en rt^ultAt dans t'honiuie, sinon tn 11 jours du courage récl^ au moins ce sentiment, cette i]n|ïrcssion que le couragD élait vertu de première nécessité, lit celte né-

LES RACINES DE hK GUERRE 15

cessité se fait encore reconnaître, les mœurs de rhomme primitif n'ayant au fond que trop persisté. Les peuples se menacent toujours de leurs mains armées, comme il y a deux cent mille ans et plus peut-être ; persistance qu'explique une sorte de cercle vicieux : Thumeur guerrière a rendu le courage nécessaire, et la haute estime accordée au courage à raison de sa nécessité a nourri Thumeur guerrière. »

Pour mon compte, j'ajouterai quelques mots à ce que dit le sociologue. Dans Testime privilégiée accordée au courage il y a autre chose que la considération de Futilité. Tant s'en faut que rhomme soit un pur utilitaire. Il y a chez lui de l'esthète, et beaucoup plus qu'on ne pense. Braver la mort, parait à l'homme fort beau, parce que cela est fort difficile ; et cette considération là fait peut-ôtre aujourd'hui la meilleure part de l'estime que les masses accordent à la bravoure.

: Autre raison. Voici un bon bourgeois français devant qui un Allemand admire l'un de nos grands savants, Pasteur; ou l'un de nos grands artistes, Hugo. Le bon bourgeois sûrement ne manque pas à se sentir flatté. Pasteur, Hugo étant Français, il n'y a pas à dire, quelque chose de leur gloire rejaillit sur lui, Français comme eux. La sourde conception d'une solidarité

16 L\ GUERRE ET l'hOMMK

obscure entre eux et lui fermente en son esprit. Et toutefois il sent bien que ce lien est vnguo, contestable ; cela ne le met guère, tout Friuiraîs qu'il soit, plus près d'être un Pasteur ou un Hugo que cet Allemand qui lui parle. Mais attendez ! cet étranger se met à lui vi^nter la bravoure des soldats français: combien iiotie bourgeois est maintenant plus flatté ! C'est que cette bravoure, ayant été manifestée non par un Français, mais par quelques-uns ou be>îUiroup, semble décidément un trait national. Notre homme s'imagine bien plus fortement qu'il a le droit de se considérer comme solidaire avec ces Français. Apres cette idéc-Hi vient cette autre, qu'il ferait probablement à l'occasion aussi bien que ces soldats vantés. En fin de compte, il entend Téloge de ces soldats comme si c'était le sien propre ; il semble que cet étranger lui dise : « Vous aussi, vous êtes certainement un brave. » Et voilà une nouvelle raison qui fait estimer très haut la bravoure: c'est que nous pouvons nous en targuer, dès que certaines personnes en ont fait preuve. — O bon bourgeois, héros putatif, je souris en pensant à toi, mais au fond... je t'estime excusable, ou tout au moins explicable. Sur toi pèse l'ascendant d'une opinion séculaire ; et qui sait combien de fois séculaire ! En vertu de celte

opinion, il se trouve que l'homme injuste, l'homme de proie, le méchant, s'il montre un peu d'énergie, n'est jamais aussi communément |

méprisé que l'honnête et juste personne que la .|

nature cruelle a faite d'une texture corporelle 4

trop faible, trop nerveuse pour ne pas s'efTon drer dans le péril, ou trop dépourvue de réaction : ^

animale et trop bien douée du côté de la sympa- |

thie. A cette personne on applique lé mot de ï

lâche, et c'est bien l'injure la plus cuisante qui soit, dans toutes les langues. C'est pourquoi, ô bonhomme, je t'excuse d'accepter sans preuves celte croyance que tu es un brave, et de t'y cramponner ; car trop dure serait la conviction intime d'appartenir à cette catégorie de personnes sur qui le mépris public exerce à l'occasion ses plus perçantes aiguilles.

Plus d'un lecteur va protester peut-être, dire que j'exagère le mépris infligé vulgairement à la lâcheté. Et cependant j'oserai presque assurer que nos sentiments à Tégard de l'assassin et du voleur (pourvu qu'ils ne soient pas, en môme temps, des lâches) contiennent plus de crainte (par retour sur nous mêmes et considération de nos risques) et moins de mépris que nous n'en avons pour la lâcheté.

L\ (;U£UHË ET L HOMME

Avez-vous ronnii un enfant capable crérouter un réeil de guerre sans que son cœur battit de fierté, sans qu'étinoelassent ses yeux faits pour être si doux? Moi, je n'en ai pas rencontré, ou bien peu. Kt maintenant, combien y a-t-il d'hommes qui, à cet égard, cessent d'être enfants? Bourgeois, paysans, ouvriers, n'importe, ils sont tous pareils. Ils sont l'homme ordinaire. Un régiment qui passe, des tambours qui battent, des clairons qui sonnent, des canons qui tonnent (pas trop proche), et voilà cet homme tout remué. Le cours de son sang se précipite ; un frisson chaud lui parcourt le corps, montant du cœur vers la tête, laquelle se redresse et se raidit à merveille ; notre homme se gonfle de fierlc; il a la révélation de sa bravoure: il n'y a pas à en douter, puisque cet appareil de la guerre ne Tinlimide pas du tout, au contraire.

Un Skobeleir, véritable héros, avoue qu'il a eu peur souvent, et même très peur; notre bourgeois se fâcherait tout rouge si, même en douceur, on voulait lui faire entendre que, mené à l'assaut d'une batterie, il pourrait bien éprouver un léger frisson de crainte ^ Surtout il faut que sa femme — convaincue ou non — le tienne os-

1. 11 concède seulement qu'il aurait peur dans le premier moment.

^.,— -,- ^,-ç..- „-. ,y-,j,- - - .-^-, --iT-.^^. '-.-•'■■ î,-.- ,- "ST.-,-. - -v---ii %7|r-^iT,---|rT — -Tï^-T.y^î^r

LES RACINES DE hX GUERRE 19 '|

tensiblement pour un impavide. Tout le sexe mâle a l'hypocrisie du courage, comme le sexe féminin — ' d'ailleurs plus excusable — a l'hypo* crisie de la chasteté. La femme n'avoue jamais ses désirs; l'homme commun n'avoue pas ses peurs. Gela est bon pour le héros !

* — Ce n'est là, direz-vous, qu'un petit travers, lîn ridicule. — Ce petit travers pèse bien plus gravement que vous ne pensez dans les résolutions que les peuples prennent à de certains

jours K

Par une pente naturelle, une sorte d'instinct, chacun de nous, rencontrant qui lui ressemble, se sent agréablement remué, et comme flatté ; et il tend à se montrer bienveillant à Tégard de ce pareil. A rencontrer qui diffère de nous, au I contraire, nous éprouvons un choc plus ou ;'

moins désagréable ; il y a répulsion légère ou h

forte ; d'où suit une antipathie qui peut aller jusqu'à l'aversion ou le mépris.

Certaines natures très cultivées, très intellec-

1. Si le lecteur ne veut pas — ce que je comprends d'ailleurs — m'en croire dès maintenant sur le rôle calamiteux de l'amour-propre national, je Tavertis que nia démonstration n'est pas achevée ; elle va au contraire se poursuivre tout le long de cet ouvrage.

luelles font certainement exception ; le dissemblable les intéresse, les attire, parce qu^il émeut leur curiosité, leur est une occasion d'étude et même une espérance de développement, d'agrandissement intellectuel ou moral pour elles-mêmes. Ce serait, je crois, la plus sûre manière de mesurer l'intelligence d'un homme que de voir ce qu'il peut supporter de dissemblance dans un autre homme, sans cesser de lui être bienveillant.

H est en tout cas évident, par l'exemple des peuples sauvages et barbares, (|ue plus l'individu humain est resté impulsif, instinctif, plus il est aisément choqué et irrémédiablement rebuté par les dissemblances.

Et voici encore un phénomène qu'il me semble bien apercevoir, sans que je veuille toutefois le certifier. Si doux hommes de nations différentes se rencontrent seul à seul, il y a sans doule, comme je le disais tout à l'heure, heurt léger ou fort; mais ces deux isolés s'en remellent avec une facilité relative. Lorsque l(»s nationaux différents se rencontrent par groupes, il y a moins de chance pour se reprendre. II semble que l'antipathie naturelle causée par la dissemblance soit nourrie et maintenue dans chaque groupe par une sorte de contagion, et peut-être

SPi^^SfS??r'^"^î?^f?v^^: «^f^^ .'^:¥^^s?^

aussi par la présence siiniiltanée du pareil et du dissemblable*.

Or, les peuples difl'èrent les uns des autres par une multitude de traits, les uns intimement inscrits dans le caractère ou la pensée, d'autres apparents, tout à fait en saillie. Parmi ces derniers, tout le monde placera immédiatement le langage. Montesquieu fait dire à une femme qui entend parler un Persan, ce joli mot : « Peut-on être Persan ! » Joli, parce qu'il traduit bien Tétonncment naïf, si commun, en face de Tétranger. Les Grecs ont exprimé la même chose d'autre façon. Ils appliquaient le mot i< barbare » à quiconque parlait une autre langue que le grec. Or, barbare, pour eux, paraît-il, signifiait un bègue ou un muet, en somme un être qui ne sait pas parler. Ce fut leur manière de dire : « Peut-on être Persan ! » Et croyez bien que ceci n'était point dit sans un accent de dédain, sinon même de répulsion.

1. Ceci, soit dit en passant» serait une bonne preuve de cette vérité généralement admise, mais pas toujours nettement déterminée, que la psychologie des masses n'est pas exactement la même que celle de l'individu, élément de ces masses ; d'où il suit que la sociologie est une science particulière, pas tout à fait adéquate à la psychologie proprement dite. La sociologie serait tout au moins la psychologie des sentiments en tant que modifiés dans la forme et le degré par le concert, la communauté, l'assemblage contagieux.

22 L\ GUERRE ET l'hOMMË*

Je ne ferai pas ici le gros livre qui se pourrait composer des impressions fâcheuses que les peuples se sont données les uns aux autres, et qu'ils ont exprimées ordinairement en termes peu ménagés. Il me suflit de rappeler le fait général — lequel d'ailleurs n'est que trop connu.

Maintenant, supposez deux peuples voisins qui aient eu dans le cours de leur histoire des démêlés guerriers, ce qui est le cas ordinaire ; le ressentiment de ces luttes vient se joindre à cette antipathie instinctive causée par les dissemblances. Et la combinaison constitue un des sentiments les plus communs et les plus solides, hélas ! de notre humanité, Taversion internationale.

« Un grand nombre d'écrivains anglais, dit Buckle ', dirigeaient autrefois d'indignes et éhontées accusations contre les mœurs et le caractère privé des Français, et, soit dit à leur honte, jusque contre la chasteté des Françaises. Il y eut un temps oîi tout bon Anglais croyait fermement qu'il pouvait tenir tète à dix Français, classe d'êtres qu'il méprisait souverainement^ race maigre et rabougrie qui, au lieu d'eau-devie, buvait du vin clairet, et qui ne se nourrissait que de grenouilles — pauvres infidèles

Page 1