DIALOGUE ENTRE LUI ET MOI
LUI. — Je limite la question aux peuples d'Europe, et je me demande si ces peuples con-
L% ni EURB ET L HOMME
lintieront encore longtemps à se guerroyor. Et je itie dis : qui ent^re qui aime la guerre ? Presque personne. <hu e^t-cequilacraintPA pou près tout le monde. Sans doute il y a des ollnners impatients qui la souhaitent pour avanrer. Il y a les tout jeunc8 olfieiers dont rimagination est Holliritée par « eei inconnu émuiivanl », comme dit Trochu, Mais la masse militaire^ le simple soldat, sohlat involontaire k qui la guerre n'apporte plus aucun profit, rien que des latigue^, des privations, des maladies, des înflrmiles et la inoil, craint plutôt la guerre, ce que je trouve trèhi excusable, très humain. Si l*on volait sur la guerre au scrutin secret, nulle part il n'y aurait plus de non ([uc dans une armée. Vois maintenant autour de ces masses niilitaii'Ci^, les mères, jicrcs, sœurs, les femmes ou fiancées: c'est tout un peuple. Et ce peuple, ou chacun s'inquirte dT^jà tant de son sotilal alors qu'il fnit a la caséine un paisible se^^Jce, juge 8'il a la guerre en crainte et en exécration !
MOI, — D'où lu conclus sans doute cjirélant déteshT de loul le monde, la gurvrTe n'en a pas pour longlçmpg \'
~ Tu le trompes [ Je n'ose pas conclure,
— Et tu lais bien.
— Un je ne sais quoi m'avertit qu'il y n autour de noii^, on en nous, des causes ijrofondes
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qui agissent pour la guerre. Ces causes, je les j
soupçonne, mais je ne les aperçois pas nettement. Et toi? '^
— Moi, mon cher, j'aperçois au moins ceci : j C'est que nous avons au-dessus de nos têtes ] des gens qui nous gouvernent, princes hérédi- j taires ou ministres choisis par les parlements, ^ peu importe.
— Crois-tu donc qu'on puisse se passer du gouvernement ? :
— Oh! pas le moins du monde. J
— Et alors ? | ; .^ Ces gouvernements nécessaires, inévita- ^ blés, bienfaisants d'ailleurs en principe, n'en ] sont pas moins, dans l'affaire qui nous occupe,
le danger permanent.
— Parce que ?
— Figure-toi donc un premier ministre à la
tête d'une des grandes nations européennes ; imagine que cette nation soit pour le moment mieux organisée militairement que telle autre de ses voisines, ou croie Tôtre; et qu'il sur-, vienne entre les deux un conflit où chacune pense avoir le droit de son côté, ce qui se rencontre fort aisément ; comment ce premier ministre va-t-il conduire notre barque et la sienne? Je ne lui vois aucun intérêt personnel à gérer l'affaire dans un esprit de patience, de concilia-
tion, de concession, — car il est nécessaire, la plupart du temps, de concéder, si Ton veut éviter la guerre. Et je lui vois des motifs très forts d'agir dans un esprit tout contraire. S'il adopte le parti de revendiquer avec une rigueur inflexible le droit national — il s'agit toujours de revendiquer son droit — qui peut lui en faire un reproche ? Se montre-t-il intransigeant, entier, c'est qu'il est énergique et patriote et soucieux de la dignité du pays. Enfin, déclare-t-»il la guerre: d'abord il n'a pas pu l'éviter, et d'ailleurs « il a foi dans les vertus civiques, dans le courage de ses concitoyens ». Remarque que déjà son rôle est avantageux, que l'attitude a de la noblesse, de la beauté ! Et ce n'est que le début. Vienne à présent la
|;| victoire, notre ministre entre en possession
d'une destinée merveilleuse. Le voilà qui passe chef de peuple, homme providentiel et nécessaire, idole des foules qui exultent. 11 est enraciné dans le pouvoir. On lui sert sa renommée
Il ! à boire délicieusement à chaque minute de sa
vie ; et, après la vie, il entre dans l'histoire pour n'en plus sortir. C'est le sort le plus éclatant qui se puisse rêver. Celui qui a une fois aperçu ce rêve, comme une aventure réalisable au bout d'une certaine voie, y court invinciblement. Il va vers le fantôme étincelant comme le phalène va
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à la lampe, comme le canard sauvage va au phare.
— Et ce prétendu grand homme n'est, au vrai, qu'un fléau destructeur d'hommes comme la peste,
— C'est bien mon avis.
"^ Et cependant tu t'expliques cet homme, et je sens que, si tu ne Injustifiés pas tout à fait, tu vas au moins jusqu'à l'excuser.
— Sais-tu la vraie nuance de ma pensée ? Je trouve que cet homme-là n'est guère plus coupable que nous, ou, si tu veux, nous sommes presque aussi coupables que lui, car c'est nous qui l'avons fait; c'est nous qui, par notre état mental et moral, l'avons sollicité, tenté. Nous étions devant lui, pour ainsi dire, mains tendues, lui off'rant le prix de ses actions futures. Je prends mes preuves au plus proche. Vois d'abord les Italiens : comme depuis vingt ans ils ont Tesprit obsédé d'une haine sans mesure contre la France, parce que celle-ci continue à tenir en Europe le rôle dont ils comptaient s'emparer après 1870; et, parce que la France les a évincés en Tunisie, et parce que la France leur a rendu le service, par malheur inoubliable, de les engendrer en tant que nation, un Crispi s'est élevé parmi eux, et je dirai volontiers s'est élevé naturellement, forcément. Un Crispi,
c'osl-à-dire un înnljitieiix sachant voir tout le profit personnel cpron peut tirer d'une haine g<'*nrnilc ci iwoiv^Wy ce n'est pas là une substaïuc rai'<\ Si le Ctispi acluel avait fait défaut, il Y nuT'ciil eu lin ( j ispi qui se serait appelé au- IreinenU ralinosplièrc ambiante contenant à cet égaid une soUieitntion trop énergique pour que tout Crispi fil défaut. Je conviens que le Ciispi réel, le Ciispi arrivé, n'a pas réussi jusqii*à rrlïr Ih iire à jjroniouvoir une guerre entre la Frant el Ihalie. 11 a du moins fait tout ce qu*il a pu pour cela. A défaut de tueries effectives f[tii auraient certes mieux répondu à la passîun de se? compatriotes, il leur a servi en abondance ce qui était dans ses moyens, le verlïe menncEUit, Tadjeclif colérique ou dédaigneux, la gesticulation provocante à notre adresse, et cela quotidiennement, sans lassitude ni oubli ou oniissiciii, chaque fois que l'occasion Hen nilVait. lin suinine, n'est-ce pas, ce politique n'a rien Couini que de la mimique. Et toulefois cette mimique a sufli pour lui faire longlenqjs une sil liai ioii souveraine. Entre tous les ministres ses collègues, ou ses adversaires, Crispi a été Ion^^lrin]is à part et au-dessus, une ligure im omparaldement plus populaire qu'aucun, et, malgré srs fautes, ses vices .publiés, préféré par la (nule à des hommes plus sages ou
plus honnêtes. C'est que ceux-ci servaient peutêtre les inlérôls du pays, et que Crispi, plus retors, servait ses passions.
Autre exemple, tout actuel. Un Chamberlain sait voir jusqu'où se dilate Taviditc de l'ambition anglaise, et combien susceptible est l'orgueil anglais. 11 sent qu'il y a là sous ses mains une caverne immense, contenant des forces d'une intensité formidable, qu'on peut déchainer. Celui qui les mettra en train, ces forces, leur montrant le but où frapper, fera un calcul infaillible : il est sûr de se tirer de pair parmi les gouvernants, de passer chef d'État, guide national, drapeau populaire. 11 ne s'agit que de trouver l'occasion, le prétexte, des dehors de justice, des semblants de raisons politiques. Et comme ces semblants doivent être appréciés par l'ambition et l'orgueil national, ils sont aisés à trouver ; le juge ici ne demande qu'à se laisser tromper. Voici les Boers. Ce petit peuple fait certainement obstacle à l'expansion de l'Angleterre dans le continent africain. Demandons - lui très amicalement quelque .chose qu'il soit tenu de nous refuser, si du moins il veut rester maître chez lui... Comment! les Boers rebutent notre demande ! Voilà un événement bien imprévu et encore plus inloléral)lc. Fa Chamberlain jctle un cri d'alarme:
« Mais c'est notre ascendant amoindri j noire influence déprimée, notre marche en avant partout suspendue. C'est plus encore qu'un arrùt, un recul, le prestige de nos forces baissant, la solidité de notre possession ébranlée dans toutes nos colonies. Nous ne pouvons accepter avec résignation un coup à la fois si olTensant pour notre honneur et si dommageable. Nous ne l'accepterons pas et nous avons la ferme espérance que le pays sera avec nous. » Alors de tous les coins de rAnglelcrre il sort une clameur immense, celle que précisément Chamberlain attendait, sur laquelle il a tablé, que son oreille a perçue d'avance, avec certitude , qui a été la tentation de Chamberhun, la cause secrète de toute l'afTaire. Dès ce moment Chamberlain est sûr d'avoir sa guerre* Et cette guerre, comment finira-t-elle ? Si c'est par la défaite des Boers, oh ! alors Chamberlain passe premier ministre, gouvernant inamovible d'Angleterre, pour dix ans, pour toute la vie peut-élre ; en tout cas grand homme à toujours dans la mémoire du peuple anglais. Et qu'importe les autres nations! Voilà ce qu'aperçoit très bien Chamberlain. Et qu'est-ce qui lui en coûtera ? Les os de quelques milliers de horse-guards et d'highlanders. C'est une perte, mais il s'y résigne.
— Ça donne envie de se faire anarchiste...
— La belle avance. Nous sommes la source, nous, je dis les masses, le peuple ou le public. C'est nous qu'il faudrait changer. Les Crispi, les Chamberlain, comme les Napoléon et les Bismarck, n'existeraient que virtuellement, et par suite sans dommage, si nous étions autres. Ils ne sont que la mèche, et nous sommes la mine toujours chargée. En temps ordinaire, les masses d'un pays quelconque pensent peu à l'étranger; elles en oublient volontiers l'existence, mais en cette foule insouciante ou ignorante sommeille
une puissante réserve de mépris et d'aversion |
pour l'étranger, barbarie antique, persistante en |
l'âme de chacun. Ce barbare qui dort, ah ! il |
n'est pas dur à réveiller. Mettre un peuple en ]
état de fureur contre un autre peuple, ça ne ^
présente pas la moindre difficulté ; tout au plus ^i
s'il y faut un peu d'insistance. I
— Note que l'aversion barbare pour l'étran- \ ger ne reste pas longtemps ^eule. L'orgueil lui
vient faire bientôt compagnie ; cette conviction que tout peuple a de sa supériorité fait qu'il se tient sûr de la victoire ; il la prégoute d'avance comme autrefois, anthropophage, il se pourléchait les lèvres du festin futur.
— Et puis, malgré tout, le gros de la nation ne va pas à la guerre. Et ces personnes qui iront au feu par représentants sont admirablement
susceptibles, en générai, sur les inléréts ou riionneur du pays.
— Et celui qui doit aller personnellement à la guerre, cependant, que fait-il ? Il se lait. En parlant contre la guerre, il paraîtrait avoir peur; des braves qui n'iront pas à la guerre le taxeraient de lâcheté ; et c'est de cela qu'il a peur. Les mères qui ont des fils à livrer protestent avec énergie ; mais c'est dans le cercle du foyer domestique; en public elles n'oseraient, sachant qu'il s'y trouverait toujours quelque célibataire pour rabrouer durement Tégoismc des parents.
El elles ont peur aussi. Le pore proteste, lui, intérieurement. Il tâche de calmer ou de consoler la mère. Parfois, il fait le Romain, même avec elle. Et cependant, il lâche de se rassurer, 1 se dit intérieurement : « Après tout, nous n'y sommes pas encore. A la fin tout s'arrangera. L'adversaire mettra les pouces, tel voisin interviendra, il nous ménagera un accomodement. » Pendant ce temps, Crispi ou Chamberlain, qui seul veut bien ce qu'il veut, travaille à rendre inévitable celte guerre dont personne ne veut. Et il a enfin la félicité d'y réussir.
— Voilà ! On n'aime pas la guerre pour ellemême, mais on aime vivre dans des sentiments qui ont la guerre pour fin logique. On ne veut pas la guerre, mais on veut des choses quW ne
peut avoir qu'à la condition de la guerre. Et enfin nous ne manquons jamais à glorifier ces hommes qui, bon gré mal gré, nous mènent à la guerre, pourvu qu'ils n'y soient pas trop malheureux. Et c'est pourquoi il se présente toujours des candidats à cette gloire toujours off'erte.
— Et cela donne une idée de ce qu'il y a de déterminé, de fatal dans la persistance de la^ guerre ^
1. Se ciler n'est pas toujours chose vaine : cela donne parfois occasion de se corriger. Dans mon livre Y Histoire comme science, }'d\ écrit : « Il reste certain que le militarisme relève principalement de l'économique, parce que d'abord il a été créé pour enlever aux autres des utilités enviées et parce que ce mobile est demeuré, en général, prépondérant, etc. » Ce passage contient des ailirmations que je me suis permises trop à la légère. A mieux observer, j'ai constaté plus tard, trop tard, que l'évolution du militarisme et de la guerre n'était pas si simple. S'il est vrai qu'au début la guerre a eu pour principal mobile l'intérêt économique, cela n'est pas du tout exact pour les temps contemporains. Le lecteur ne prendra pas évidemment la peine de mesurer toute la contradiction qu'il y a entre mes anciennes opinions et celles d'aujourd'hui; mais moi je la reconnais très bien. MM. Langlois et Seignobos, dans leur très utile ouvrage : Introduction aux études historiques (p. 200), m'ont repris de classer les institutions militaires parmi les phénomènes de la vie économique. Ils avaient parfaitement raison. Le vrai, tel qu'il me semble aujourd'hui, c'est que la guerre est à peu près partout un produit complexe, et que, des divers mobiles qui le composent, c'est tantôt l'un tantôt l'autre qui
est le pr<^poDdëraDt ; si bien que, à classer d jiprès lu prépondérance, il faut selon les lieux, ks tciups^ mettre la guerre tantôt à Téconomique, tau Lot à l'tionorïltque ou ailleurs. On pèche toujours par trop de simpltcilé.
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