CHAPITRE II
LES ADAPTATIONS DE LA JVIAISOfl DE SAVOIE
La révolution dans le passé de l'Italie. — Un mot de George Sand. — Une dynastie d'adaptateurs et de réalisateurs. — Conseils de Joseph de Maistre. — Le drame de conscience de Charles-Albert. — Le ralliement des démocrates patriotes. — Evolution d'une monarchie subversive. — L'Iphigénie italienne. — Ni réaction ni révolution. — Après l'unité, l'apaisement et l'union.
Durant l'hiver de 1915, un Français parcourait les cités de l'Italie du Nord, où il prononçait d'éloquentes conférences en l'honneur des alliés. Et comme il ne négligeait aucun des arguments capables de déterminer l'intervention de l'Italie aux côtés de la France, l'orateur évoquait les souvenirs du passé, la solidarité des mouvements révolutionnaires du xixc siècle dans les deux pays, l'ancienne fraternité de la démocratie française et de la démocratie italienne. Or, il n'était pas sans remarquer que le public, — piémontais
ou lombard, — se montrait en général peu sensible à ces appels, répondait mal à la conviction chaleureuse avec laquelle ils étaient lancés. A la fin, notre compatriote, — esprit ouvert et lettré, et pour qui le renseignement ne devait pas être perdu, — fut tiré de son étonnement. A l'aide d'une expression proverbiale et familière, un de ses auditeurs lui lit entendre la raison pour laquelle certains passages de ses conférences ne rendaient pas l'écho qu'il en attendait.
« — Prenez garde, lui dit-on, que parler de révolution en Italie, c'est un peu comme parler de corde dans la maison d'un pendu. »
Pour bien comprendre l'Italie contemporaine, pour ne pas se tromper sur l'Italie de demain, il faut se rendre compte, en effet, de la nature du nouvel Etal italien, de ses origines, de ce qu'il y a de complexe dans les éléments et dans les idées qui ont présidé à sa formation, et enfin de révolution remarquable qu'il a accomplie au cours d'un demi-siècle d'existence.
Ell manière dintmduelion à un petit livre de
Ma/./ini, République ou royauté en Italie, un jiea évangiles d<> la résurrection italienne,
Sand, en pleine ferveur démocratique (on était en 1850), écrivait ces lignes qu'il est bien curieux de relire au moment où nous sommes :
« L'Italie, disait-elle, ne pourra jamais conquête rir son émancipation par les princes. Elle doit rallier autour du principe républicain qu « est l'ancre de son salut ; car, indépendamment a des prodiges de courage et d'enthousiasme « qu'une foi nouvelle peut seule enfanter, cette « nation ne peut pas rester en arrière du mouce vement européen qui entraîne fatalement la « démocratie vers la république. »
George Sand reflétait une croyance alors générale, la pensée profonde des hommes de 1848, ses confidents et ses amis. Vers le même temps, Michelet ne prophétisait-il pas que, lorsque l'unité italienne et l'unité allemande seraient un fait accompli. l'Europe connaîtrait enfin la fraternité et la paix, assises sur un régime de démocratie universelle? On se flattait alors de l'idée que le mouvement unitaire, en Allemagne et en Italie, était annonciateur d'une grande république européenne. On se figurait qu'une fois ces aspirations nationales satisfaites, une fois renversés quelques trônes, une fois quelques grands peuples rassemblés selon leurs affinités et leurs aspirations, la constitution des Etats-Unis d'Europe ne
serait plus que l'affaire de peu d'années... Làdessus, Michelet, George Sand, presque tous leurs contemporains avec eux, se sont abusés gravement. Ce ne sont pas les libéraux allemands du Parlement de Francfort qui ont fait l'unité allemande : c'est Bismarck, c'est Moltke, ce sont les Hohenzollern. Ce ne sont pas des républicains comme Manin ou comme Mazzini qui ont fait l'unité italienne : ce sont les princes de la maison de Savoie et c'est Gavour. 11 faut convenir, toutefois, qu'au temps de Michelet et de George Sand, il était permis de s'y tromper et que l'illusion était, jusqu'à un certain point, excusable.
Quels ont été, en effet, en Italie comme en Allemagne, les premiers partisans de l'unité nationale? Des libéraux, des démocrates, des jacobins même, qui représentaient les traditions de la Révolution française, qui étaient animés de l'esprit des Droits de l'Homme, qui se pi Baient, comme les libéraux et les jacobins français, l'abolition des traités de 1815. La révolution de 18i8, révolution non plus française seulement, commr celle de ITcS'J, mais surtout européenne, marquait pour les nationalités un éveil, un progrès Considérable. Lu Italie. If mouvement unitaire «'1 national se confondait d'autant plus étroitement avec le mouvement démocratique qu'il
ssait de libérer la terre italienne de la souveraineté du Saint-Siège et de la domination de l'Autriche, — c'est-à-dire des deux pouvoirs qui représentaient au plus haut degré l'absolutisme et la réaction.
( >r, il régnait en Piémont une dynastie très ancienne, une des plus vieilles familles souveraines de l'Europe, dont les origines se perdaient, plus loin qu'Hubert aux Blanches Mains, l'un de ses fondateurs, dans la nuit des temps légendaires. Au cours d'une très longue histoire, pleine de péripéties, parmi lesquelles ils avaient su sauvegarder leur indépendance entre de puissants voisinages, les ducs de Savoie avaient fini par transporter le siège de leur gouvernement de Chambéry à Turin : première étape sur le chemin de Florence, puis de Rome. Les premiers Savoie ont leur tombeau dans la petite abbaye savoyarde de Hautecombe. Leurs héritiers reposent au Panthéon romain. Qui l'eût dit, voilà cent ans seulement ?...
Leur aptitude à s'adapter à de nouvelles conditions d'existence politique, à durer et même à grandir à travers les vicissitudes des âges avait toujours été remarquable. Cette aptitude devait trouver au xixc siècle une extraordinaire occasion employer. La tendance des ducs de Savoie à
s'italianiser était, depuis longtemps, devenue sensible. Mais leur monarchie n'en était pas moins une monarchie traditionnelle, exactement comme celle des Bourbons de France et celle des Habsbourg d'Autriche. C'est pourtant cette très vieille dynastie qui, avec une jeune hardiesse, allait se retremper dans le Risorgimento, se placer à la tête du mouvement national italien, mouvement d'origine démocratique et révolutionnaire, d'aspirations républicain*
Que, pour en venir là, cette dynastie ait dû beaucoup prendre sur elle-même, vaincre en elle-même de vives répulsions, c'est ce qu'on se représente aisément. Une croix figure dans ses armes: cette croix, la croix de Savoie, s'est dressée un jour contre la papauté, donnant raison au passage, très obscur, il faut en convenir, de la fameuse prophétie de saint Malachie — i m r de cruce, — qui s'applique au pontifical de Pie IX. La maison de Savoie, pour parcourir un tel chemin, bordé de tant de précipices, a dû montrer beaucoup de souplesse et un coup d'œil sur. Blk a dû avoir l'intuition de l'avenir. De ration en génération, ces dons se sont retrouvés chez elle. Et l'on songe en lisant -on histoire à ce ministre français qui s'est défini un jour et qui a défini si politique d'un mol la-
meux, en disant qu'il était « un homme de réalisations ». On pourrait dire pareillement de la maison de Savoie qu'elle a été une dynastie de réalisateurs.
Vers le milieu du xix° siècle, ces princes ont eu le sentiment que leurs destinées allaient se fermer à jamais, ou, au contraire, s'ouvrir plus larges. Ils ont compris que leur maison, régnant en Piémont, dépendant par le Piémont de tout ce qui surviendrait en Italie, risquait d'être débordée et renversée par le mouvement national italien si elle n'en prenait pas la tête. D'autre part, si le mouvement national italien était puissant comme état desprit, ses ressources étaient faibles. Réduit à lui-même, conduit par quelques agitateurs républicains, il risquait d'aller à un échec s'il ne trouvait pas une force organisée qui lui prêtât son appui Cette force, ce devait être le Piémont et ses princes. Ainsi la même espérance, la même crainte, le même calcul allaient rassembler ces deux éléments, rois de droit divin et démocrates, souverains traditionnels et insurgés à la chemise rouge, tombés d'accord sur une formule d'intérêt italien, d'intérêt national. L'Italie moderne devait naître de ce mariage entre une famille royale et la révolution, et longtemps elle i ressentie de cette hérédité contradictoire.
Longtemps, des deux associés, on s'est demandé lequel mangerait l'autre. Aujourd'hui la question ne fait plus de doute pour personne : l'élément monarchique l'a définitivement emporté en opérant une magistrale synthèse, une souple conciliation. Les princes de la maison de Savoie ont eu à ce moment-là pour avantage, pour immense supériorité, de ne pas douter d'eux-mêmes ni de leur avenir. Dans un temps où la plupart des rois ne croyaient plus beaucoup à la monarchie, ils ont eu confiance. Metternich disait avec pitié de ces souverains qui se laissaient détrôner sans résistance après être allés avec- fatalisme au devant des barricades : « Je suis tellement habitué à voir les rois se regarder comme un abus, que je ne serai plus surpris si j'en vois un solliciter au premier jour l'emploi de marguillier d'une paroisse. » Au lieu d'abdiquer devant les révolutions, les Savoie ont eu l'audacieuse idée de se mettre à leur tète. Telle a été la grande et durable originalité de leur politique
Chose étrange : c'est le plus célèbre des philosophes de la doctrine contre-révolutionnaire, c'est Joseph de Maistre en personne qui leur avait conseillé cette politique hardie. Diplomate au service des rois de Sardaigne, l'auteur du Pape aura indiqué maîtres le chemin qui devait
les conduire à la brèche de la Porta Pia, à Tentrce dans la Rome pontificale et au sacrilège. Joseph de Maistre avait suggéré le premier à la maison de Savoie que le meilleur parti qu'elle avait à prendre était de s'allier aux jeunes forces libérales qui surgissaient en Italie pour mieux se les subordonner ensuite. Il disait encore qu'il importait de marcher hardiment contre l'Autriche. Or, marcher contré l'Autriche, c'était marcher contre la Sainte-Alliance, contre le parti conservateur européen, avec l'esprit nouveau de l'Italie. On retrouverait pourtant, dans vingt pas-
- des Lettres (lip/o7natirjaes de Joseph de Maistre, les formules hardies que devait appliquer la monarchie piémontaise. Oui, c'est Joseph de Maistre en personne qui a frappé ces maximes pour les futurs rois d'Italie : « Le diamètre du Piémont n'est pas proportionné à la grandeur et à la noblesse de la Maison de Savoie... — Tant qu'il me restera de la respiration,
•péterai que l'Autriche est l'ennemie naturelle et éternelle de Sa Majesté... — Prenez garde à l'esprit italien : il est né de la Révolution et jouera bientôt une grande tragédie... — Que le roi se fasse chef des Italiens, que, dans tout emploi civil et militaire, il emploie indifféremment des révolutionnaires. Ceci est essentiel.
vital, capital... — Voici mon dernier mot : si nous demeurons ou devenons un obstacle : requiem œternam. »
De telles paroles, de tels avertissements devaient profondément retentir dans l'esprit des Charles -Albert et des Victor- Emmanuel, les pousser en avant et, en môme temps, les autoriser vis-à-vis d'eux-mômes à exécuter leur entreprise italienne. Car, pour venir de Chambéry et de Hautecombe au Quirinal, la maison de Savoie n'a pas eu moins de chemin à parcourir dans l'espace qu'elle n'en a fait dans le domaine des idées et des sentiments. Pour passer, dynastie antique et pieuse, de ses traditions d'ancien régime à son alliance avec le parti de la révolution, pour donner la main à Garibaldi, pour s'associer à la dépossession du Pape, pour se faire excommunier, il lui a fallu surmonter bien des préjugés, bien des répugnances. Le xiv siècle a vu d'autres exemples de monarchies qui ont su évoluer et plier au lieu de résister et de se rompre, qui ont su attendre le moment où renaîtrait Leur prestige avec le besoin de l'ordre et de l'autorité. Mais, parmi ces évolutions, celle de la maison de Savoie a été la plus complète, au point qu'elle a longtemps indigné tout le parti de la conservation européenne, voué cette monarchie très I
ti me à l'exécration des légitimistes de tous les pays.
n'est d'ailleurs pas sans douleur qu'un Savoie, se tournant vers le passé de sa maison, avait pu se dire un jour : « Tout est consommé ! » C'est sur Charles-Albert, sur une âme tourmen-
très romantique, sur un cœur d'une sensibilité suraigûe que devait retomber tout le poids d'une crise qui intéressait non seulement une famille, mais un peuple entier. Crise intérieure, d'abord, avant d'être européenne. Mais crise morale, crise psychologique avant d'être une crise politique.
Charles-Albert, au début de sa vie, avait été écarté du trône. On avait cru qu'il ne régnerait jamais. 11 l'avait cru lui-même et il se serait aisément résigné à tous les destins. Charles-Albert fut celui que le sort avait élu pour l'option difficile qui devait s'imposer à sa race au milieu du
siècle. Sur lui tombait la responsabilité d'un choix et d'une décision graves. Il s'agissait d'en-
r dans des voies étrangement périlleuses et nouvelles une dynastie vieille de plus de huit cents ans. Les doutes, les hésitations, les douleurs, les remords même de Charles-Albert furent
d'autant plus cruels, la rupture avec le passé d'autant plus de'chirante, que toute une famille, toute une race y prenait part. Drame de conscience, si l'on veut, mais de conscience collective. C'est ce qui en accroît le tragique et la grandeur.
Charles-Albert, pieux parmi les rois de son temps et de tous les temps, un ascète sur le trône, aussi attaché à la religion catholique qu'à l'ordre européen, est pourtant le prince qui a inauguré une politique révolutionnaire et qui, en ne craignant pas de s'allier aux patriotes de toute l'Italie, préparait ce scandale qu'il a prévu, sans aucun doute, et qui a fait le supplice de sa vie : la croix de Savoie dressée contre le Saint-Siège. Depuis le moment où il succéda à Charles-Félix jusqu'il sa mort, à Oporto, après la défaite de Xovare et son abdication, le père du premier roi d'Italie ne cessa de montrer ce visage énigmatique et mélancolique qui l'avait fait surnommer « le Sphinx Le secret, c'est Victor-Emmanuel II qui l'a dévoilé, et e'est Cavour qui a donné le mot do l'énigme on continuant el on achevant la politique dont Charles-Albert, avec <l*is scrupules, des répugnances, quelquefois «1rs défaillances, avait commencé «le tracer le plan.
Il lui fallut une vue bien claire et bien forte de sa mission italienne, de son devoir en>
maison et son peuple, pour que Charles-Albert, »i de la Sainte-Alliance, se transformât en roi de la Révolution. C'est à Metternich qu'il devait sa couronne. Et, en échange de la reconnaissance de ses droits, soutenus par l'Autriche contre ses oncles eux-mêmes, il avait dû secrètement promettre de toujours maintenir l'ancien régime et l'absolutisme en Piémont. Il semble bien que la jeunesse libérale de Turin qui, dès 1821, s'insurgeait en acclamant Charles-Albert, l'ait compromis contre son gré. Car on le voit combattre en Kspngne pour Ferdinand contre les Constitutionnels, obtenir, mais trop tard, de Charles- Félix la permission de venir à Paris défendre Charles X aux journées de juillet, enfin, devenu roi à son tour, réprimer vigoureusement l'insurrection piémontaise. En 1820, un demi-siècle avant que son propre fils eût fait de Rome sa capitale, Charles- Albert écrivait ceci : « Les biens « dont on dépouille l'Eglise portent malheur à « qui les acquiert. Comme, lorsqu'un très grand « crime est commis, Dieu en punit non seule- « ment l'auteur ici bas, mais même offre sur lui h à la société des leçons terribles. » Quel abîme, et puis quelle lutte, entre ces idées, qui étaient les idées traditionnelles de la maison de Savoie et les idées qui devaient faire de la monarchie
sarde l'instrument de l'unité italienne et l'étendre, des limites du Piémont, aux confins de la péninsule ! Charles-Albert essaya longtemps, essaya toujours de concilier les traditions de sa race avec sa mission italienne, avec la nécessité qui s'imposait à sa fonction de roi d'établir la nouvelle, la grande patrie sur le fondement solide de sa dynastie. Lorsqu'il désespéra d'arriver à cette conciliation, ce fut pour l'Italie qu'il se décida enfin. Mais il est mort de ce grand acte de renoncement à ses sentiments personnels... On le vit, dès ce moment, s'émacier et dépérir et, trouvant que la mort ne venait pas assez vite, la rechercher dans la bataille et dans l'émeute. On l'entendait dire : « Je marcherai jusqu'à ce qu'une « balle me fasse terminer avec joie une vie de « péripéties, et toute consacrée, sacrifiée à ma « patrie. » Autour de lui, sacrifice presque aussi douloureux, ses gentilshommes, les Sonna/, les Costa, les Robilant, fleur de la noblesse savoisienne, versaient leur sang, par fidélité traditionnelle au roi, pour une cause qui n'était pas la leur, qui révoltait leur sens intime. M. de Deâuregard raconte qu'après l'entrevue de Charles-Alberl et de Garibaldi, le vieux et fidèle Sonnaz murmura : « C'en est fini de nous. » < < n était lini, en effet, dû (■•> qu'avait représenté dans
le passé la très antique maison de Savoie. Mais combien ce qu'elle allait représenter désormais était plus vaste ! Pour elle, quel avenir s'ouvrait !
Joseph de Maistre a écrit : « La monarchie participe à la formation d'une nation comme le noyau qui se forme au centre du fruit. » Les Italiens sont d'accord pour reconnaître cette vérité : sans la maison de Savoie, il n'y aurait pas d'Italie.
Ici la pensée ne peut s'empêcher de s'arrêter, de rêver, de reconstruire l'histoire... La Révolution française, dont les idées et les conséquences devaient donner l'éveil au nationalisme italien comme au nationalisme germanique, aura, en même temps, tenu à sa discrétion les deux dynasties qui ont véritablement créé, tiré du néant, pétri l'Italie et l'Allemagne. La Révolution et Napoléon Ier, son héritier et successeur, ont failli anéantir Piémont et Prusse, Hohenzollern et Carignan. Au moment où le futur Guillaume Ier, celui qui devait être couronné comme empereur allemand à Versailles, fuyait Rerlin sous la neige, — c'était après Iéna, — et se réfugiait avec la cour de Prusse dans la retraite misérable et précaire de Memel, un autre enfant, le futur Charles- Albert, dépossédé de ses droits, auxquels son père avait renoncé contre une rente d'ailleurs impayée,
grelottait de froid sur le siège de la voiture où le reléguait par dérision M. de Montléart, époux de rencontre de la princesse de Carignan, oublieuse du sang royal. La Révolution française victorieuse régnait à Berlin et à Turin. Elle avait aboli l'indépendance, l'espérance, presque la vie de deux Etats. Cependant les familles royales en qui s'incarnaient ces Etats vivaient encore. Et grâce aux deux petits garçons de 1806, Prusse et Piémont devaient revivre et prendre une éclatante revanche des victoires napoléoniennes.
Le sort s'était acharné contre Charles-Albert. Le sort et aussi la divination d'un homme. Metternich, qui avait prévu non pas peut-être tout, comme il s'en vantait, mais du moins beaucoup de choses, semblait avoir pressenti, en clairvoyant adversaire qu'il était pour l'unité italienne, la destinée de Charles-Albert, qui neut pas de pire ennemi jusqu'au jour où l'habile homme d'Etat jugea plus expédient de l'enchaîner par une promesse. Longtemps les Carignan lurent rayés de l'Almanach royal de Sardaigne. Longtemps Charles-Albert eut à souffrir de la haine et de la défiance de ses oncles avanl de leur succéder. Mais sa devise n'était-elle pas: « J'attends mon astre?» Sa destinée devait avoir raison de tous les obstacles.
L'histoire des révolutions italiennes au xixc sièist longue, confuse, obscurcie encore parles ions et les rivalités. Un grand fait les domino et explique leur succès final : il y avait en Piémont une dynastie antique et bien assise qui formait, au milieu des agitations, un élément de continuité et de force. L'un après l'autre, tous les patriotes italiens, malgré des erreurs, des illusions, des défaillances, sont venus reconnaître que le salut de leur idée résidait dans une alliance avec la maison de Savoie. De gré ou de , — et la force, ici, s'appelait évidence et ssité, — ils ont dû avouer, chacun à son tour, que l'Italie ne pouvait prendre forme et conscience que par la plus vigoureuse, la plus ambitieuse en môme temps de ses dynasties, la seule aussi qui eût le sens du patriotisme italien. A ce nationalisme, Charles-Albert sacrifiait sa foi et ses traditions, comme Mazzini et Manin leur idéal démocratique. Sur un point, pourtant, il était inébranlable : c'était pour tout ce qui touchait à son autorité. Quand il refusait une constitution à son peuple, Charles-Albert déplorait, comme il le disait un jour à Robert d'Azeglio, qu'on ne le comprit pas. Il pensait qu'une constitution aurait affaibli la monarchie, et, affaiblir la monarchie en Piémont , c'était retirer des
chances à l'avenir de la patrie italienne. Quel spectacle, aussi, lorsque Mazzini, Manin ou (iaribaldi venaient à lui et que le roi faisait taire ses vieilles répugnances pour accueillir les chefs révolutionnaires et négocier, s'entendre avec eux de sang-froid. La bonne volonté que se témoignaient réciproquement le pieux monarque et les agitateurs républicains réunis par l'idée nationale ne devait être récompensée que plus tard. A ce moment-là, qu'il y fallut de grandeur d'âme et de sacrifice !
Mazzini annonçait déjà tout le développement politique de la nouvelle Italie lorsqu'il déclarait, en véritable précurseur: « Malgré toute l'aversion que j'ai pour Charles-Albert, malgré toutes les aspirations démocratiques qui bouillonnent dans mon cœur, si j'estimais que Charles-Albert fût assez ambitieux pour faire l'unité italienne, môme à son profit, je dirais Amen ! » Apres Mazzini, c'est Garibaldi qui devait s'écrier en débarquant à Niée : c< .le n'ai jamais été partisan des rois. Mai- puisque Chai Albert > »'st fait le défenseur de la caui peuple, mon devoir est de lui offrir mon épé Et c'est Manin lui-même qui achèvera lour mouvement et complotera Leur pensée lorsqu'il dira, en 1856, préférant l'Italie à la R<5j .Tac-
« cepte la monarchie de Savoie pourvu qu'elle « concoure loyalement et efficacement à faire <( l'Italie. La monarchie piémontaise, pour être - fidèle à sa mission, doit toujours avoir devant « les yeux le but final : indépendance et unifi- « cation de l'Italie. Elle doit profiter de toute « occasion qui peut lui permettre de faire un pas « en avant dans la voie conduisant à ce but... a Elle doit rester le noyau, le centre d'attraction « de la nationalité italienne. » Ainsi le patriotisme mettait dans la bouche de Manin les paroles mômes de Joseph de IVlaistre.
Les patriotes italiens du xixc siècle ont tous, sans exception, fini par comprendre que leur nationalisme devait, pour réussir, devenir « royal », comme disait Nino Bixio, et que leur unique ressource était représentée par une monarchie capable de fédérer les populations italiennes, si diverses, séparées par tant d'habitudes, d'intérêts et de souvenirs. En cela, les démocrates italiens ont montré une intelligence politique infiniment supérieure à celle des libéraux prussiens, qui ont eu besoin de la double victoire de 18GG et de 1870 et de la justification qu'en recevait la politique bismarckienne pour se rallier au chancelier de fer et cesser leur opposition, — opposition profondément absurde puisqu'ils voulaient l'unité
de l'Allemagne sans en vouloir les moyens, qui étaient ceux que leur apportait Bismarck. Dans ce contraste se montre l'éternelle supériorité de l'esprit politique chez les Italiens.
Les meilleurs, les plus ardents, les plus clairvoyants des hommes du Risorgimento ont tous iini, à un moment ou à un autre, par mener campagne en même temps pour l'Italie et pour la maison de Savoie. Massimo d'Azeglio fut un des agents de cette propagande, un de ces apôtres. Il parcourait infatigablement la péninsule, répétant à tous les patriotes qu'il trouvait sur sa route une sorte de discours socratique à peu près conçu en ces termes :
« En fin de compte que voulez-vous? Etre dé- <( livrés des Allemands, échapper à l'oligarchie « cléricale ? Ces gens-là, n'est-ce pas, ne partiront « pas tout seuls, il faut les chasser. Et pour « obliger les gens à s'en aller, il faut soi-même « avoir la force. Cette force, l'avez- vous? Non, « vous le reconnaissez. Et qui est fort en Italie? « Le Piémont. Je vois à votre visage que vous « n'aimez pas le Piémont et, sans doute, encore « moins son roi. Vous dites qu'on ne peut pas « espérer en Charles-Albert? Si vous ne voulez « pas espérer en lui, n'espérez pas; mais alors « n'espérez en personne Je VOUS le dis et le
pète : résignez- vous à espérer en Charles- Albert ou n'espérez rien du tout. »
Cette fusion des éléments démocratiques italiens et de la monarchie devait continuer, jusqu'à nos jours, à être la loi de la vie politique italienne. La guerre de 1915 a vu encore les Barzilaï, les Bissolati se rallier à la maison de Savoie, comme s'y étaient ralliés avant eux les grands ancêtres du Risorgimento, comme Crispi lui-même s'y était rallié. M. Marcora, le président de la Chambre des députés, à qui Victor-Emmanuel III, pendant la crise du mois de mai, a offert de constituer le ministère, est également un de ces républicains convertis qui n'ont jamais cessé, depuis cinquante ans, d'être représentés dans les conseils de la monarchie italienne.
Ainsi le patriotisme, la nécessité ont appelé les républicains à sacrifier leurs préférences, à venir, à tour de rôle, monter la garde près du trône, symbole et garantie de l'unité nationale si difficilement conquise. A tous les esprits mûris par l'expérience, la royauté est apparue comme un besoin de leur pays. « La monarchie nous
unit; la république nous diviserait », a dit Grispi. Risque de division d'autant plus grave que la république, en Italie, ne pourrait être que fédérale. Et le fédéralisme, au lendemain de l'unité, c'était de nouveau la dislocation.
La grande force de la maison de Savoie a été là, au cours des années où, chez les peuples latins, l'exemple de la France aidant, l'idée de la monarchie tombait en décadence. Les démocrates comme Mazzini, qui avaient lancé l'idée de l'unité italienne, au milieu du xix° siècle, avaient commencé par faire ce calcul qui séduisait George Sand : il y a, en Italie, y compris le pape et l'empereur d'Autriche, sept rois et ducs (Piémont, Naples, Parme, Modène, Toscane). Servons-nous de l'un d'eux, — Victor-Emmanuel, — pour renverser les six autres. Cet ouvrage fait, ce sera un jeu de renverser le septième... Erreur, avertissait Proudhon, si souvent bon prophète pour les choses d'Italie. Dans l'Etat qu'il aura fondé, Yietor-Hinmanuel sera un roi national, un roi populaire el sa monarchie continuera d'être un centre d'attraction pour tous les Maliens... Cette vue de Pmndhon était si juste que, selon toutes les apparences, elle a été aussi «'die qui a servi de guide à la maison de Savoie.
Succédant à Charles-Albert, Victor-Emmanuel
s'était instruit par les épreuves mêmes que son
avait traversées. Avec lui, la maison de Savoie se livra hardiment au vent qui soufflait ; libéralisme et nationalités : telle fut sa devise. On vit alors la monarchie piémontaise, très légitime, attaquer, détrôner des monarchies non moins légitimes qu'elle. En Allemagne, pour faire l'unité, les rois de Prusse n'avaient guère supprimé qu'un autre roi, celui de Hanovre avec l'Electeur de Hesse et le duc de Nassau. Les Savoie ont fracassé beaucoup plus de couronnes. Ils devaient s'en prendre à la tiare elle-même et, pour cette œuvre de révolution, non seulement italienne mais européenne, accepter le concours de
lutionnaires avérés.
Otte complicité, — d'ailleurs avouée, étalée
rand jour, — a valu pendant très longtemps à la maison de Savoie l'opprobre des conservateurs. Ceux-ci, en général, se seront trompés sur l'avenir de la monarchie italienne de la même manière et aussi gravement que les républicains. Ils prédisaient que Victor-Emmanuel ou ses desrendants, ayant fait appel à la révolution, seraient
Tés par elle. Ce qu'ils n'avaient pas prévu que, plus habile, plus souple, plus clairvoyante que d'autres dynasties, celle de Savoie saurait apprivoiser le monstre.
La difficulté, pour Victor-Emmanuel^ consistait à établir en Italie une monarchie subversive fondée sur la ruine du pouvoir temporel des papes, sur les débris d'autres trônes, et qui restât quand même une monarchie, gardant son caractère et son autorité. La première condition du succès, dans une entreprise aussi délicate, a été parfaitement remplie par le premier roi d'Italie. Il s'agissait d'étouffer, dans son cœur de Savoie, les préjugés, les scrupules, tout ce qui, dans la tradition des siens, était sentiment. Victor- Emmanuel II fut l'homme de cette tâche. Avec son ministre Cavour, il a fourni le modèle de ce que peuvent accomplir d'audacieux en ce monde des esprits nés pour la politique, aptes à se déterminer d'après l'intérêt politique. Certains mots, restés fameux, qu'on leur a si hautement reprochés, tel le « Faites, mais faites vite », ont indigné jadis l'Europe conservatrice et légitimiste. Cependant Victor-Emmanuel fondait pour l'avenir une nouvelle Légitimité.
Il la fondait sur le sentiment national italien, sentiment puissant dont il était tout entier pénétré. On a eu tort de nier la sensibilité de Victor* Emmanuel, ou plutôt de ne pas la comprendre. Elle était nationaliste. Elle allait h l'Italie opJ primée, à l'Italie martyre e1 souffrante. Quand,
à la grande émotion de la diplomatie européenne, il affirmait sa volonté de répondre au « cri de douleur » du peuple italien, dont son cœur était déchiré, Victor-Emmanuel, ce jour-là, révélait qu'il avait des entrailles de père pour la nationalité italienne.
Les rois d'Italie ont continué cette tradition nouvelle. Mais, à leurs côtés, dans leur propre palais, et qui sait, même? peut-être ignorée au fond de leurs propres fibres, l'ancienne tradition persistait, par instants élevait une flamme. Ce dualisme, qui avait martyrisé Charles-Albert, devait, parmi sa descendance, faire d'autres victimes. C'est ainsi qu'apparaît comme un symbole de l'histoire morale des siens, du drame de conscience de sa famille, cette étrange et douloureuse princesse Clotilde qui passe, à travers le triomphe des Savoie, chefs d'un des Etats les plus modernes de l'Europe, comme une figure sortie d'un vitrail de Hautecombe.
Le sort aura voulu que la princesse Clotilde quittât ce monde l'année même où l'Italie fêtait le cinquantenaire de sa résurrection politique, quelques jours après l'inauguration du monument qui, à côté de la Rome antique, face à la Rome des papes, glorifie Victor -Emmanuel II et l'unité italienne. La princesse Clotilde est
morte comme se célébrait cette Italie-une à laquelle sa vie de femme avait été sacrifiée.
Plus d'un de nos contemporains, plus d'une de nos contemporaines peuvent se souvenir encore de cette journée de février 1859 où la petite princesse avait fait son entrée dans Paris. Ces témoins n'ont pu oublier la tristesse peinte sur le visage de cette enfant de seize ans. Ils la revoient bizarrement coiffée d'une « capote » à la mode du temps, trop sévère pour son âge. Paris cependant l'acclamait avec enthousiasme. C'est que Paris était au moment de son engouement le plus aigu, le plus passionné pour la cause italienne. Le mariage de la fille de Victor-Emmanuel II avec le prince Napoléon, de vingt ans plus vieux qu'elle, avait été un mariage commandé par la politique. Cette union scellait l'alliance conclue entre l'Empire et la maison de Savoie. La princesse Clotilde avait été mariée à Plombières par Cavour. Elle fut comme l'otage de l'unité italienne. Et le plus douloureux de son destin, c'est que, r< fidèle aux traditions de Savoie, la princesse Clotilde devait, pieuse fille de l'Eglise, filleule de Pie IX, souffrir des succès politiques auxquels son mariage avait aidé et qui allaient conduire son père jusqu'à Rome, jusqu'à ce palais du Ouirinal, résidence de la papaul
On raconte que Victor-Emmanuel, si rude que fût son écorce, ne put s'empêcher de pleurer, lorsqu'après de longues hésitations sa fille accepta enfin le mari que la politique lui avait destiné. Victor-Emmanuel se rendait compte de ndue du sacrifice qu'il demandait à son enfant. Mais, ce sacrifice, il ne l'avait pas exigé d'elle. La petite princesse avait librement consenti au projet conclu entre Napoléon III et le ministre de son père. La princesse Clotilde fut comme une autre Iphigénie. C'est un des drames les plus poignants qu'offrent les vies royales du siècle dernier.
On assure qu'arrivant au Palais-Royal, qui servait de résidence au prince Napoléon, la jeune princesse pria son mari qu'il lui permît d'avoir de l'eau bénite à sa disposition, comme elle en avait l'habitude en Piémont.
« — De l'eau bénite ? qu'on aille voir chez l'épicier s'il en reste, » répondit le prince, athée notoire, convive des fameux dîners du Vendredi- Saint, et qui comptait sans doute faire oublier à la jeune femme ses pratiques de piété.
La douceur obstinée de la princesse Clotilde 1 emporta. Rien ne troublait ses croyances, ne changeait sa manière d'être. Elle força l'admiration de l'homme dur et violent que la politique
lui avait donné pour mari. Partout elle savait se faire aimer et partout se faire respecter: Napoléon III, toujours désireux de se légitimer, avait, à côté des fins diplomatiques, désiré ce mariage comme un moyen de donner plus d'éclat aux Tuileries en y introduisant une princesse de sang royal. Il n'avait pas eu besoin que l'ambassadeur d'Autriche le dît avec impertinence pour savoir que sa Cour « manquait d'aristocratie ». La princesse Clotilde, fille d'un roi de Sardaigne et d'une archiduchesse d'Autriche, devait, dans l'idée de l'empereur, faire cesser la bouderie des cours étrangères. La princesse Clotilde ne l'ignorait pas. Et Ton connaît la réponse, si surprenante dans la bouche d'une femme de seize ans, qu'elle devait adresser à l'impératrice Eugénie. L'impératrice avait voulu donner quelques conseils de tenue à la jeune mariée dont elle prenait la réserve et la tristesse pour de l'embarras et de la timidité. C'est alors que la princesse Clotihh» observa simplement : « Vous oubliez, madain» •. que je suis née à la cour ».
L'Empire était tombé. Victor-Emmanuel II était entré à Rome. Ce furent, accroissant ses chagrins domestiques, de nouveaux sujets de douleur pour la princesse Clotilde. De sa vie, elle ne voulut reconnaître le fait accompli, la politique
à laquelle s'était associe'e la maison de Savoie. C'est pourquoi elle a achevé ses jours au château piémontais de Moncalieri. C'est là qu'elle a vécu son existence de privations, de recueillement et de charité. Fille, sœur ou tante des rois d'Italie, elle refusait de s'associer à leur triomphe dont pourtant elle s'était faite la servante volontaire. Rome capitale ne la voyait pas : elle eût craint par sa présence de paraître approuver l'événement de 1870. Lorsque le prince Napoléon entra en agonie dans un hôtel voisin de la place du Peuple, la princesse Ciotilde poussa le scrupule jusqu'à demander à Léon XIII la permission de venir à Rome. En 1878, à la nouvelle que son père allait mourir, elle s'était décidée à se rendre au Quirinal. Puis, apprenant en chemin la mort de Victor-Emmanuel II, elle était rentrée à Moncalieri.
Ainsi la princesse Ciotilde, sacrifiée à l'avenir de la maison de Savoie, en aura été comme la pure martyre. Quant à l'Italie nouvelle, qui n'est pas ingrate, elle conserve un souvenir de reconnaissance à la jeune fille de sang royal qui s'est dévouée jadis pour elle, et dont la figure restera dans l'histoire italienne comme le symbole de la conciliation et de l'alliance entre deux traditions contraires. Ce doux fautôme, mêlé aux
rudes visages des fondateurs de l'unité, exorcise la Révolution.
S'il est un pays, s'il est un régime pour qui la célèbre formule « ni réaction, ni révolution » ait eu un sens, c'est assurément l'Italie, c'est la monarchie italienne. L'Etat italien s'était fait contre les puissances du passé en se servant des éléments démocratiques les plus extrêmes : il ne fallait pas qu'il laissât, au cours de ses futures destinées, ni ces puissances prendre leur revanche, ni ces éléments le dominer. Il fallait au contraire qu'il les absorbât les uns comme les autres. C'est à quoi la royauté italienne a réussi lentement, mais sûrement.
Elle a trouvé, parmi d'autres, un ministre qui a illustré cette politique d'une manière originale et vigoureuse. C'était le marquis Di Rudini. Grand seigneur, grand propriétaire foncier, homme de tradition et de principes, « homme d'autrefois » par bien des côtés, le marquis Di Rudini, en se ralliant à la maison de Savoie, n'avait peut-être pas fait un moindre sacrifice que les patriotes républicains de son temps : comme eux, il avait subordonné ses goûts per-
LES ADAPTATIONS DE LA MAISON DE SAVOIE /l
sonnels à l'intérêt de son pays. Une fois passée la période de l'enfantement, il fut de ceux qui eurent pour arrière-pensée de faire oublier les origines révolutionnaires de la nouvelle monarchie et de la réconcilier peu à peu avec les éléments conservateurs. Ce fut l'œuvre à laquelle il voulut se consacrer lorsqu'en 1895 il fut appelé à réparer les erreurs de Grispi.
Mais le marquis Di Hudini était obsédé par une inquiétude : il tremblait toujours pour l'unité de l'Italie, unité conquise au prix de tant de peines et qui n'eût jamais été réalisée sans un concours de circonstances dont quelques-unes, comme l'appui de la France, étaient en somme inespérées. Aussi surveillait-il sans repos les éléments de division qui, dans la jeune Italie, pouvaient survivre à l'œuvre unitaire. A droite et à gauche, au Sud et au Nord, il distinguait partout des adversaires de l'unité. Il n'en était que plus fermement attaché à la dynastie, sans qui la ruine de l'œuvre nationale, la décomposition de la péninsule lui paraissaient inévitables.
Deux fuis, en effet, M. Di ttudini avait eu à lutter contre des insurrections où lui était apparu le danger du séparatisme, avec la confirmation des angoisses que la fragilité de l'italie-une lui inspirait. Ces deux soulèvements étaient iort dis-
semblables. Il les avait pourtant réprimés avec une égale rigueur. En 1866, étant, encore fort jeune, syndic de Palerme, il avait dû combattre une insurrection organisée par les partisans de la monarchie bourbonienne. Il s'était montré impitoyable alors, comme il devait l'être trente ans plus tard lorsqu'eut éclaté à Milan une émeute qui, tout de suite, avait pris un caractère grave. Ce mouvement séditieux, Di Rudini le dénonça comme politique et non comme social, comme ennemi de la monarchie et de l'unité nationale et non pas de la société. Il accusa « l'anarchie rouge et noire » de comploter contre l'État et la patrie et, en même temps qu'il interdisait journaux radicaux et journaux catholiques, il faisait condamner par ses cours martiales un socialiste comme Turati, un prêtre comme l'abbé Albertario.
Réaction, révolution : la monarchie a su évoluer entre ces deux écueils. Les occasions où il a été nécessaire de sévir ont été rares. Avec leur souplesse, les Savoie ont su garder la vieille fidélité du loyalisme piémontais et accueillir les représentants de toute l'Italie, si diverse par les mœurs, les sentiments et les opinions et qu'ils ont réunie « sous leur sceptre », comme dit une expression consacrée, pour eux bien juste. Les pro-
phètes de mauvais augure n'avaient pourtant pas manqué pour prédire qu'il serait impossible de faire marcher ensemble tant de membres divisés, pour accorder toutes les contradictions italiennes. La monarchie savoyarde a fait mentir ces prophéties. Elle a su faire vivre en bons termes l'Italie du Nord, si pénétrée par les mœurs françaises, et l'Italie méridionale, déjà presque africaine. Elle a continué à accueillir des ralliements de démocrates avancés et elle s'est bien gardée de repousser, de tenir pour suspecte l'ancienne aristocratie qui avait servi les Bourbons de Naples. Elle a été vraiment nationale, vraiment supérieure à l'esprit de parti. Elle a profité de l'expérience qui a trop manqué aux premiers rois parlementaires et constitutionnels du xixe siècle : elle ne s'est compromise avec aucun groupe, elle n'en a préféré aucun. Peut-être, si l'on pouvait pénétrer tout au fond de la pensée des rois d'Italie, y trouverait-on cette idée que tous les partis se valent, que tous sont composés d'hommes qui ne sont pas plus mauvais les uns que les autres, qui sont également utilisables pour le bien du pays. Lorqu'en 1876 la droite, usée, dut céder le pouvoir à la gauche, Victor-Emmanuel II fit bon visage, sans aucun effort, aux Depretis et aux Crispi. Il ne s'imagina pas, et il eut raison, que
son trône fût en danger. Il considéra le radicalisme et la démocratie comme des modes sujettes à passer, mais qu'il eût été imprudent de contrarier quand elles étaient dans toute la force de leur vogue. Les Savoie n'ont pas commis la faute de s'obstiner à conserver leurs Polignac ou leurs Guizot. Ainsi Victor-Emmanuel ne songea même pas à retenir ses vieux fidèles des luttes d'autrefois, les conservateurs et les modérés piémontais. Les radicaux lui ont donné raison. Ils ont montré qu'ils n'étaient pas si terribles qu'on le disait, qu'ils s'apprivoisaient fort bien au pouvoir. Et, plus tard, la droite, avec d'autres hommes, a retrouvé son tour : M. Salandra est aujourd'hui le représentant de cet esprit nouveau. Non moins hardi que son aïeul, Victor-Emmanuel III n'a pas eu peur du suffrage universel et l'événement lui a donné raison, à lui aussi, puisque, dès la première consultation électorale, le scrutin où toute l'Italie prenait part envoyai! à la Chambre quatorze républicains seulement, moins que n'en élisait le suffrage restreint. Quels républicains, au surplus! M. Barzilaï figurait dans le nombre : aujourd'hui, à côté d'un conservateur comme M. Salandra, il est ministre de la monarchie.
Le trône doit être, dans un pays, le point d'où
les couleurs se mélangent. C'est ainsi que les Savoie ont su se dire que le rouge d'une chemise garibaldienne pouvait bien, de leur point de vue, se confondre avec la pourpre d'un manteau de cardinal. Ils n'ont eu ni la superstition des emblèmes, ni la terreur des chansons. Ils ont laissé chanter l'hymne révolutionnaire et patriotique • le Mameli en même temps que l'hymne royal : tous les airs n'ont-ils pas sept notes? Monde blanc, monde noir : ils n'ont pas distingué, et plus d'un gentilhomme de leur cour a un parent, un frère, garde-noble au Vatican. Ainsi s'est faite la fusion nationale. Ainsi s'est fait « l'apaisement » conforme aux vœux de l'homme d'Etat français dont nous avons déjà retrouvé tout à l'heure, encore inexprimée, une formule politique dans le bagage de la monarchie italienne.
Sans aucun machiavélisme, par le seul effet de leur application au devoir professionnel (le métier de roi, avec ses dangers dont parlait si sereinement le roi Humbert, n'est-il pas un métier comme un autre?) par ce qu'il y avait aussi de libre dans leur esprit et d'élevé dans leur conscience, les Savoie ont réussi à faire l'unité morale de l'Italie. Et celle-là n'était-elle pas plus difficile encore à réaliser que l'unité politique? Parvenus à la royauté italienne à la faveur de la.
lutte que se livraient deux principes opposés, ils les ont rendus impuissants, ils ont mis fin à leur antinomie en y substituant la synthèse nationale. Toutes les Italies rivales ou adverses d'autrefois se sont réconciliées dans le nationalisme et l'impérialisme. La maison de Savoie a désarmé la réaction. Quant à la révolution, elle pourrait, reprenant à juste titre un mot célèbre, se vanter de l'avoir « desspuillée ». L'une et l'autre font partie du passé italien, des legs héréditaires, mais ni l'une ni l'autre ne commandent la vie publique. S'il renaît un jour une réaction, une révolution en Italie, elles ne se ressembleront plus à ellesmêmes, elles ne seront plus ce qu'elles ont été. Tout ce passé s'est mortifié avec le cœur de Charles-Albert. Ses souffrances ont libéré ses successeurs et, par eux, le seul mot d'ordre de l'Italie, désormais, c'est : avenir.