CHAPITRE III
I»R TRADITION HATIOflAIiISTE
Indépendance et « liberté ». — La période de la lutte et des sacrifices. — Comment s'enfante une nation. — L'union des classes. — La princesse Belgiojoso. — Le chevalier Nigra. — L'œuvre du peuple. — Le bossu de Brescia. — L'irrédentisme. — Guillaume Oberdank. — Rôle primordial de la littérature. — De Gioberti à d'Annunzio. — La poésie italienne du xixe siècle ou la lyrique nationaliste. - Leopardi, le faux pessimiste. — Garducci, poète national de la troisième Italie. — La quatrième Italie et Gabriele d'Annunzio.
L'Italie du xixe siècle, dont les sentiments et les ide'es ont préparé et nourri l'Italie contemporaine, a d'ailleurs été, de son temps, fort mal comprise en France. Peut-être reste-t-il encore à la découvrir. Il est impossible de comprendre l'Italie d'aujourd'hui et, par exemple, le mouvement qui l'a poussée à la guerre de 1915, si l'on persiste à méconnaître l'Italie d'hier.
L'opinion publique de notre pays, au siècle
nombre de points de politique étrangère, dont beaucoup étaient essentiels pour la France. En ce qui concerne l'Italie, Terreur générale a consisté à confondre la liberté, telle que les Français la concevaient pour eux-mêmes, avec la liberté à laquelle les Italiens aspiraient. Il y a eu là un remarquable contre-sens historique. Lorsqu'on parlait en France, au milieu du xixc siècle, de « liberté », c'était la liberté politique que Ion entendait. La France était une nation ancienne, parvenue depuis longtemps à l'unité, qui avait atteint ses frontières, qui ne désirait plus grand chose pour elle-même au dehors, qui était plus accoutumée à dominer les autres peuples qu'à voir l'étranger intervenir dans ses affaires. La liberté y était donc conçue par rapport au gouvernement, aux institutions, à la société. C'était d'une liberté de luxe qu'il s'agissait, c'était du suffrage universel, de l'exercice de certains droits politiques, de l'appropriation du pouvoir par les classes populaires, de l'extension de la démocratie. Aux yeux, aux rêves des Italiens de la même époque, la liberté apparaissait sous des formes bien différentes. Des deux côtés des monts, la déesse était loin d'exprimer le même symbole. Les Italiens brûlaient de posséder leur indépendance nationale. Ils avaient à s'affran» hir
du joug d'un conquérant, à rassembler les membres opars de leur patrie, à se constituer comme Etat et comme nation. La liberté qu'ils revendiquaient, c'était celle de vivre, et, par conséquent, de se développer et de grandir comme Italiens. Ainsi il n'y avait qu'un rapport apparent, presque fictif, il n'y avait qu'une fortuite rencontre de mots entre les aspirations du patriote italien et celles du libéral français. L'un s'orientait, peut-être sans le savoir, vers le nationalisme. L'autre vers la démocratie. Comme tant de choses de ce monde, comme tant de fraternités et d'unions, c'est sur ce malentendu qu'a longtemps vécu, duré, prospéré l'amitié franco-italienne. Et quand, à diverses reprises, les relations se sont tendues entre les deux peuples, au même malentendu que cet effet déplorable doit être attribué. La démocratie française a été déçue, amèrement déçue, chaque fois qu'elle a découvert que l'Italie ne pensait pas, ne sentait pas exactement comme elle, quand elle a vu, par exemple, l'Italie prendre un autre chemin que celui de l'idéal de 1848 et garder sa monarchie, quand elle a vu l'Italie ressuscitée travailler pour elle-même, songer à elle-même et se désintéresser de l'avenir du libéralisme européen en s'associant à l'Allemagne impériale
et même à l'oppresseur de la veille, à l'Autriche des Habsbourg en personne. La France s'est quelquefois irritée de la politique que l'Italie a suivie entre 1870 et la date heureuse et récente de sa rupture avec la Triplice. Ce sentiment, si dangereux, et qui n'a pas facilité la tâche de nos diplomates, est toujours venu de l'erreur, de l'illusion, du contre-sens que notre xixe siècle français a nourris.
C'est en sachant d'où procède l'Italie et où elle va que nous aurons le plus de chances d'entretenir de bons rapports avec elle. Ce n'est pas tout que de vouloir aimer. Il faut connaître ce que Ton aime, et l'on aime à proportion que l'on connaît: un grand Italien, Léonard de Vinci, Ta dit. Sachons donc que les Italiens d'aujourd'hui portent dans leurs veines, entretiennent dans leur mémoire une des plus belles passions nationales que l'histoire ait vues. Tel est le legs que leur a transmis le siècle dernier. Tel est leur grand héritage intellectuel et moral. En eux a passé la flamme d'un patriotisme qui fut dévorant.
Combien la plupart de nos écrivains l'ont affadie, cette aventure, pourtant si dramatique, de
tout un peuple concevant la même idée, se dévouant, à l'appel de quelques excitateurs, à la même tâche! Les luttes de la délivrance et de la résurrection italiennes, l'esprit de cette période orageuse, nous les comprenons mieux depuis que nous avons éprouvé à notre tour ce que c'était que la domination de l'étranger, la conquête du sol natal, l'indépendance nationale menacée. En fait de ténacité, en fait de sacrifices, les patriotes italiens du xixe siècle sont dignes de servir de modèle à tous ceux qui, dans nir, auront l'ambition de délivrer et de relever leur pays. Aristocrates, intellectuels, plébéiens, toutes les classes, unies dans la même aspiration, le même effort, collaboraient à la même œuvre. Tandis qu'un Cavour travaillait à réaliser l'unité italienne par les moyens les plus subtils de la diplomatie et de la politique, on put même voir un Orsini, par fanatisme pour la même idée, se livrer à la propagande par le fait. Et l'on n'ignore pas l'influence qu'a eue la bombe d'Orsini sur le cours de l'histoire, puisque c'est de ce jour-là que date, chez Napoléon III, l'espèce de crise de conscience après laquelle il résolut d'intervenir activement en faveur de l'Italie. Mais cette intervention même, qui fut si populaire en France, n'aurait pas été possible sans
une longue préparation, sans une patiente et enthousiaste propagande. La cause de l'Italie-uno avait commencé par trouver dans ses élites d'éloquents missionnaires, des volontaires zélés, avant d'obtenir en Europe les concours dont elle avait besoin. Les patriotes italiens, avant de récolter, ont semé pendant plus de vingt-cinq ans. Avec une connaissance complète de la situation européenne, avec une véritable divination, ils avaient compris que c'était la France et l'élite de la France surtout qu'il fallait commencer par conquérir. C'est ce qu'avait pressenti à merveille un précurseur comme la princesse Belgiojoso, dont le nom restera inscrit dans l'histoire de l'Italie nouvelle non moins que dans l'histoire de notre littérature et de notre société.
On n'oserait souhaiter à aucune femme ni le sort ni le genre d'existence d'une princesse Belgiojoso. Mais l'exemple de cette Italienne montre ce que peut l'influence d'une femme de tête et de cœur, quand elle est mise au service d'une grande cause. La princesse Belgiojoso n'avait pas seulement consacre à l'unité italienne son intelligence, sa fortune et son nom. Ses malheurs personnels, la Liberté de 36 vie, elle les voua également à sa patrie. Nourrie dans les conspirations, élevée dans la haine de l'oppresseur étran*
ger, cette jeune milanaise, issue de l'illustre famille des Trivulce, avait été associée dès l'enfance aux premières espérances et aux premiers combats des patriotes italiens. A seize ans, Christine Trivulce épousait le prince Belgiojoso. C'était au moment du congrès de Vérone, où la Sainte- Alliance prenait des mesures de précaution contre les symptômes d'agitation qui paraissaient en Italie. Les carbonari étaient poursuivis, les ventes dissoutes. La princesse qui, avant son mariage, avait et»'' gardinierûà comme s'appelaient les femmes dans les sociétés secrètes, dut prendre le chemin de l'exil. Une aventureuse carrière commençait pour elle. Semblable à tant d'autres Italiens du Risorgimetito, elle allait mener désormais la vie de chevalière errante et elle aurait pu dire, comme Massimo d'Azeglio plus tard : « J'ai pris domicile sur la grande route. »
Ses tribulations avaient commencé par un divorce. Le prince Belgiojoso et sa femme n'avaient pu se comprendre. Peut-être étaient-ils tous deux des natures trop passionnées. Belle, la princesse devait être beaucoup aimée : sa longue et très tendre liaison avec Mignet est célèbre. Quant au prince, il fut lui aussi le héros d'une idylle, — une idylle qui fut en son temps un scandale. Un jour, il disparut *le Paris, et en même temps que
lui disparut la duchesse de Plaisance. Tous deux passèrent de longues années au bord du lac de Gôme. La révolution de 1848, les convulsions de l'Italie devaient s'accomplir sans émouvoir le prince : il vivait son roman privé en marge et à l'écart du grand roman national de l'Italie.
Celle qui portait à Paris son nom et le rendait illustre n'avait cessé, au contraire, d'attiser la flamme du patriotisme italien. Son œuvre, ce fut d'aider à répandre, comme une mode intellectuelle, l'idée que la cause de l'affranchissement de l'Italie était la cause la plus noble du monde, une cause à laquelle la France généreuse se devait de s'intéresser la première. Dans le salon de la princesse Belgiojoso, l'esprit et la patience, la ruse et la volonté d'une femme formèrent un état d'esprit, préparèrent une politique. L'enthousiasme de tant d'écrivains français pour l'Italieune a été inspiré par son enthousiasme infatigable et invincible, toujours nouveau. Combien de campagnes de presse, combien de livres et de discours en faveur de l'unité italienne n'auraient jamais été faits sans l'influence, le charm. « t la séduction de la princesse Belgiojoso ! Henri Heine, Musset, pour ne parler que de ceux-là, l'un malgré son ironie, l'autre en dépit de son détachement et de son dandysme, devaient colla-
borer, bon gré mal gré, à son œuvre. Elle savait utiliser jusqu'aux rancunes, à l'ambition et aux convictions tournantes de Thiers. La vie de société, la gloire littéraire, l'amitié, l'amour et même la bonne cuisine, Vincent Bellini et Buloz, l'Opéra et la Revue des Deux-Mondes, la princesse de Belgiojoso enrôlait tout au service de sa patrie malheureuse. Tout, selon elle, devait servir. Et, en effet, tout a servi. Il ne serait pas exagéré de dire que Magenta et Solfériuo sont venus, pour une grande part, de son salon. En tout cas, ce salon, ce milieu ne pourront être négligés par aucun historien des lettres, des mœurs et de l'esprit public au siècle dernier.
La révolution de 1848 avait apporté une désillusion à la princesse Belgiojoso. Elle souffrit avec tous les patriotes italiens de la défaite de Novare, qui semblait anéantir les espérances d'unité. Mais surtout l'attitude de la seconde République, notre intervention à Rome, l'avaient froissée. Elle jura de ne plus reparaître dans ce Paris qui semblait l'avoir trompée. Cependant, dix ans ne s'étaient pas écoulés qu'elle pouvait voir les fruits portés par son zèle et sa propagande. Elle pouvait voir, devenu ministre du royaume d'Italie constitué avec l'aide de la France, ce petit Cavour, devenu si grand, et
qu'elle avait présenté jadis à Paris, encore inconnu, aux hommes d'Etat français,..
La princesse Belgiojoso est morte quelques mois après l'entrée des Italiens à Rome. Il lui a été donné d'assister à la réalisation complète du rêve italien. Mais n'avait-elle pas trouvé des successeurs pour continuer son œuvre de propagande, pour occuper dans la société du second Empire le rôle qu'elle avait tenu sous la monarchie de Juillet?
La princesse Belgiojoso avait séduit nos hommes d'Etat et nos hommes de lettres. La tâche du chevalier Nigra fut de conquérir la cour de Napoléon III. Et le hasard a voulu que Nigra mourût, chargé de jours, en 4907, au moment où l'Italie célébrait le centenaire de la naissance de Garibaldi. Nigra et Garibaldi, si différents par le tempérament comme par les origines, par l'action et par la pensée, auront cependant tous les deux tendu au même résultat. Le jeune aristocrate protégé de Cavour et l'agitateur à la chemise rouge ont, chacun de son côté et à sa manière, servi l'unité de l'Italie et la maison de Savoie. Tous les deux se sont plu à s'entourer d'un mystère et d'une légende qui, en France surtout, ont été singulièrement utiles à leurs fins. L'un à l'usage des gens du monde, l'autre à l'usage de
la foule, ils ont été, par leur prestance et par leurs aventures de toutes sortes, aventures de guerre ou aventures d'amour, les héros, les demidieux de la cause italienne.
Tandis que Garibaldi faisait la conquête du grand public français par son épopée plébéienne, Nigra remplissait la tâche plus difficile de séduire l'entourage de l'empereur. Napoléon III, avant même qu'il eût pris le pouvoir, était acquis au Risorgimcnto. Autour de lui, auprès de lui, il ne manquait pas de personnes mal disposées pour Les intérêts de lTtalie-une. Le chevalier Xigra fut Le beau ténébreux qui vint à la cour impériale émouvoir les femmes en faveur de la noble captive. Il fut galant par patriotisme ou, du moins, il fit servir ses galanteries au bien de son pays. Il était arrivé aux Tuileries portant avec lui toute la poésie de la péninsule. Venise, Florence et Rome, Dante et Pétrarque, Titien et Raphaël parlaient par sa bouche et, dit-on, avec charme, avec éloquence. Gavour avait artistement choisi cet envoyé en missions confidentielles : c'était don Juan ambassadeur qui, au milieu de ses succès, n'oubliait jamais ses devoirs de diplomate.
Il était toutefois un cœur que la cause de l'Italie ne touchait pas. Et ce cœur était trop haut
placé pour que le beau ténébreux pût se flatter d'y avoir accès. L'impératrice n'était pas seulement pieuse comme une Espagnole. Morny ne se trompait guère lorsqu'il disait qu'elle était, plus encore que lui, « légitimiste ». Par ses sentiments, par ses croyances, l'impératrice était opposée à la politique italienne de l'Empire. De cette politique, elle fut l'adversaire ardente et constante. Protestant par ses pleurs plus éloquemment encore que par son geste, elle avait quitté le conseil des ministres où l'empereur avait résolu-de reconnaître le nouveau royaume d'Italie. Elle tenait rigueur à Nigra comme à tout ce qui venait du Piémont. L'habile courtisan eut pourtant son heure. Et la magie du nom de Venise devait la lui apporter C'est lui qui, sur l'étang de Fontainebleau, remplaçant le gondolier sans voix, chanta une sérénade fameuse à laquelle, dit-on, la collaboration de Mérimée n'avait pas été étrangère. Et la sérénade disait : « 0 femme, si parfois « — ton lac paisible — doit voir voguant à tes « côtés — le muet empereur, — dis-lui que, sur « les rives de l'Adriatique, — pauvre, nue. « sangue, — Venise souffre et languit... » C'était une hard était aussi une trouvaille que ce
muet empereur* Le jour n'allait pas tarder où ce grand silencieux parlerait. Et sa parole, qui an-
nonçait la délivrance des captives italiennes, le chevalier Nigra n'avait-il pas aidé à la faire prononcer par son invocation de Fontainebleau?
Au 4 septembre, ce fut Nigra, aidé, — quelle singulière rencontre ! — du comte Metternich, qui entraîna l'impératrice hors des Tuileries, la mit hors des atteintes de l'émeute. L'Italie et l'Autriche se trouvaient, par eux, réunies autour de la tombe de l'Empire. Et Ton a prétendu que les deux ambassadeurs, avec toutes les apparences de la chevalerie et du dévouement personnel, avaient accompli par là une habile opération qui rendait service à leur pays. Car le départ de l'impératrice-régente, c'était la fin du gouvernement impérial et, dès lors, l'Autriche et l'Italie étaient déliées de leurs engagements et de leur alliance avec Napoléon III... C'eût été trop de machiavélisme et, contre un tel soupçon, Nigra n'a jamais daigné se défendre. Mais le familier des Tuileries et de Gompiègne, l'ami des beaux jours, était toujours resté sensible au reproche adressé à l'Italie d'avoir abandonné la France dans la mauvaise fortune. Toute sa vie, il a protesté contre cette accusation d'ingratitude, et, lui qui écrivait si peu, il a tenu à publier sur les événements de 1870 une étude où il prouvait que c'était la Russie, désireuse d'effacer les ré-
sultats de la guerre de Grimée et du Congrès de Paris, qui avait intimidé l'Autriche et l'Italie, les avait contraintes de rester dans la neutralité. Ainsi Nigra, qui avait si bien servi son pays, ne voulait pas, pour son honneur de gentilhomme, de la tache qu'eût été le soupçon d'une trahison envers le pays dont il avait été l'hôte fêté, admiré et aimé...
La princesse Belgiojoso, le chevalier Nigra, ont été, dans leur sphère élégante et mondaine, des ouvriers de la résurrection italienne, comme un Gavour, un Garibaldi, un La Marmora. Mais, à côté de ces brillantes étoiles, que de héros obscurs ! À côté de ces carrières illustres, récompensées par la gloire, combien de dévouements qui n'ont eu de salaire que dans la satisfaction d'un patriotisme passionné ! Au cours de ce xixe siècle, qui a vu renaître et fleurir tant de nationalismes, à côté des épopées tragiques qu'ont écrites l'Alsace-Lorraine, l'Irlande, la Pologne, la Bohème, les peuples slaves des Balkans, le martyrologe italien a eu des pages magnifiques. Il s'en dégage un enthousiasme et un Idéalisme qui, à distance, auront encore agi, en 1915, sur les sentiments et la volonté du peuple italien.
LA TRADITION NATIONALISTE i
Quelle énergie dans l'amour et dans la haine n'aura-t-il pas fallu pour que le peuple italien parvint à briser la domination autrichienne ! Cent épisodes héroïques, qui forment l'histoire de cette lutte contre le règne de l'étranger, se résument avec force dans quelques-uns, restés plus particulièrement fameux. Telle est l'histoire du bossu de Brescia. Elle ressemble à ces récits, sobres et ardents, que M. Maurice Barrés a rassemblés dans son livre Du sang, de la volupté et de la mort. Elit* y figurerait avec honneur à côté de cette dramatique nouvelle dont les guerres carlistes ont fourni le sujet et qui est intitulée : « La haine emporte tout. »
11 y avait à Brescia, au temps de l'occupation autrichienne, une garnison composée de Croates particulièrement moustachus, féroces et détestés : carie Croate représentait alors, comme son demifrère le Cosaque, l'oppression et la tyrannie, et l'on ne s'était pas encore avisé d'en faire le soldat du droit et de la justice. Mais, s'il y avait à Brescia des Croates, il y avait aussi un bossu patriote. Et chaque fois que le bossu traversait la grand place de la ville, où se trouvait le corps de garde, c'était, parmi les soudards, des rires et d'ignobles quolibets. Un jour, profitant de l'heure, de la solitude, de l'absence de leur chef, les Croates s'em-
parèrent de l'infirme dans le dessein d'en faire leur souffre-douleur. Quelle imagination atroce traversa soudain la cervelle d'une de ces brutes? Une voix proposa d'enduire le captif de goudron, puis de le brûler vif. Le bossu pensa d'abord qu'il s'agissait d'une épreuve, d'une plaisanterie cruelle. Lorsqu'il vit les Croates passer à l'exécution de leur projet et le réduire, sans pitié, à l'état de torche vivante, pareil à un chrétien dans le cirque de Néron, il comprit qu'il était perdu. Alors il conçut une vengeance affreuse et sublime. Cherchant des yeux, parmi ses bourreaux, celui dont le visage exprimait la cruauté et la lâcheté la plus viles, il attendit que le feu commençât de le dévorer et alors, bondissant sur la victime qu'il avait choisie, il l'embrassa d'une étreinte si désespérée que les autres soldats ne purent la dénouer. Ainsi le Croate mourut brûlé en même temps que le bossu, qui connut du moins le délice de ne pas quitter la vie sans entraîner avec lui son ennemi dans la tombe.
Des épisodes pareils constituent les sommets tragiques d'une longue histoire. Dans la vie de tous les jours, dans la défense de tous les instants que doit fournir une nationalité opprimée, la masse anonyme du peuple italien a dépensé une énergie, une patience, dignes de toute admi-
ration. On sacrifiait sa vie et l'on sacrifiait aussi ses commodités : sacrifice quotidien qui n'exalte pas, qui doit être obtenu du nombre, et qui, pour ces raisons, ne s'obtient pas sans effort. Lorsque Milan n'était pas encore libre, les Milanais patriotes avaient calculé que les frais du corps d'occupation autrichien étaient exactement soldés par les recettes de la régie du tabac dans la ville. Les Milanais résolurent donc de s'abstenir avec rigueur de l'usage du tabac et, le plus beau, c'est qu'ils tinrent parole. Quand un Italien, rompant le pacte, paraissait dans les rues un cigare à la bouche, on le lui arrachait : heureux s'il n'était pas battu, traité comme un complice de l'oppresseur, un « austriacante », un traître... Moyens de petite guerre, mais révélateurs d'un état d'esprit, d'une résolution farouche. Moyens de petite guerre qui ont servi la grande avec efficacité.
Longtemps après, ces souvenirs ont enflammé, à Trente et à Trieste, les Italiens soumis à la domination de l'Autriche comme l'avaient été, avant la grande libération, ceux de Milan et de Venise. Ces exemples du passé ont enseigné la résistance, l'espérance et le sacrifice aux habitants des terre irredente. Guillaume Oberdank, héros et martyr de la cause italienne dans la non-
velle période de la lutte contre l'Autriche, et qui, comme Orsini, avait joué sa tête dans une tentative manquée de régicide, Guillaume Oberdank s'était nourri, inspiré, exalté des exemples laissés par les patriotes du risorgimento. Il avait rêvé de recommencer pour Trieste ce que d'autres avaient fait pour Venise et pour Milan. Dans sa chambre d'étudiant solitaire, où il avait formé le projet d'assassiner l'empereur François-Joseph, d'abattre le tyran, il s'était enivré d'histoire, de souvenirs sublimés par la littérature et la poésie. Tandis qu'il dirigeait son arme contre le Habsbourg, mille suggestions agitaient son esprit. Et peut-être les derniers vers du Salut italique, le jour de son exécution, remontèrent-ils à sa mémoire : « En face de l'étranger qui campe encore, armé, sur notre sol, chantez, chantez : Italie ! Italie ! Italie ! »
Car cette action de la littérature sur les destinées du peuple italien a été considérable. Elle ne saurait être exagérée. Nous n'avons rien, en France, nous ne pouvons rien nous représenter de pareil. Nos plus grands poètes du xi\* liècli ont chanté l'humanité, la liberté, la gloire, plu-
tôt que la patrie, quand ils n'ont pas, comme Lamartine dans sa Marseillaise de la Paix (harmonie d'ailleurs sublime, incomparable musique sur une idée fausse et démentie par l'avenir), renié l'idée de patrie elle-même :
lions! mot pompeux pour dire barbarie, L'amour s'arrète-t-il où s'arrêtent vos pas?
hirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie ^o'i'sme et la haine ont seuls une patrie, La fraternité n'en a pas...
L' Allemagne même, où la poésie moderne est si pénétrée d'esprit germaniste et guerrier, n'approche pas de ce que l'Italie a produit dans ce (lest tout le lyrisme italien, et le plus haut, qui est nationaliste. En fait de littérature de la renaissance politique italienne, nous connaissons surtout, en France, Silvio Pellico. Mes Prisons ont été le roman sentimental et populaire de l'Italie-une, comme la Case de l'oncle Tom a vulgarisé la cause de la libération des noirs. Mais ceux que la France connaît mal (car ils passeraient avec peine dans notre langue), ce sont ces poètes savants qui avaient entrepris de* restaurer l'art et le parler italiens en même temps que la patrie. D'Alfieri à d'Ànnunzio, tous les grands poètes d'Italie ont été, profondément, des nationalistes» Par leur méthode, par leur passion, ils
font penser souvent à la renaissance félibréenne, à ce mouvement si fort, si original aussi, par lequel Frédéric Mistral, entouré de toute une école, a ressuscité sa Provence natale, en a remis les mœurs, le langage, les lettres en honneur, par lequel, en même temps, il a donné le jour à des conceptions nouvelles, fécondes pour la vie nationale, de régionalisme et de décentralisation. Poète épique, philologue, grammairien, Frédéric Mistral aura été en même temps, par le développement naturel de sa pensée, un des plus fertiles semeurs d'idées politiques de son temps. M. Maurice Barres a pu observer avec raison que l'œuvre mistralienne avait une valeur universelle et que, loin d'être circonscrite au monde provençal, elle avait été vivifiante pour la France entière, qu'entreprise à Arles, elle avait eu son retentissement à Strasbourg. Ceux qui connaissent Mistral, le félibrige, le poème de la Comtesse (la Provence captive), dans les Iles d'or, ceux qui savent ce qu'a été l'école du félibrige, l'influence multiforme qu'elle a eue, qu'elle continue d'avoir, ceux-là n'ont qu'à se reporter à cet exemple pour se rendre compte de ce qu'aura été, dans une plus vaste sphère, étendue à toute une nation, l'alliance de la poésie italienne et du nationalisme italien. Passionné, hautain, orageux. Alfiori, étouffant
dans son Piémont étroit, aspirait déjà à une grande Italie. Nous prenons Leopardi pour le poète du pessimisme absolu, le poète du désespoir, du néant, du dégoût de toutes choses. Mais Thomme qui se nourrit de larmes, l'homme « mort spirituellement » songe-t-il au salut public, à la grandeur de la nation? Sent-il les maux de la patrie, vibre-t-il des haines et des espérances de l'opprimé? Ces sentiments, Leopardi les a pourtant éprouvés avec force, il les a traduits avec génie. C'est sur son ode fameuse « à l'Italie » que s'ouvrent ses poèmes. « 0 ma patrie!... Pleure, tu as bien de quoi, mon Italie, pour surpasser les nations... » Art et amour, gloire et patrie, on peut dire de Leopardi qu'il a connu les plus hauts objets qui donnent du prix à la vie humaine. Il s'y est attaché de toutes les forces de l'intelligence et de la passion. Il n'a pas cru seulement, il a éprouvé, il a su que cela valait la peine de vivre. Ce n'était pas d'un pessimiste incurable. Et ses vers, en effet, ont répandu la vie et engendrent encore l'action.
Le cas de Giosue Carducci est peut-être le plus caractéristique de tous. Carducci aurait pu se vanter, à aussi juste titre que l'auteur des Odes funambulesques, de n'avoir jamais été qu' « un poète lyrique ». Pourtant, sur toute sa carrière,
sur toute son œuvre, ont retenti les événements qu'a traversés l'Italie de son temps. Ce pur lyrique a été un grand poète national.
L'exemple de Carducci, qui ne fut nullement un barde populaire, mais un poète savant, un poète grammairien, montre combien les idées et les opinions politiques peuvent exercer d'influence sur les théories littéraires. La lutte entre classiques et romantiques, qui a eu bien des phases en France, fut aussi l'accompagnement des convulsions intérieures par lesquelles l'Italie du \i\' siècle a passé. Carducci, qui était né en !838, parvint à l'adolescence au moment où les esprits étaient le plus exaltés. Son père, un carbonaro de la vieille école, était démocrate et chrétien. Dans la Maremme « où fleurit son triste printemps », Giosue enfant élabora des idées plus radicales. 11 fit ses premiers vers à quatorze ans, quand Mazzini soulevait Rome, et les vers du jeune Giosue chantaient « la République sainte ». Déjà il prenait en haine les auteurs dont son père lui imposait la lecture : le pleurard Manzoni surtout, el tous les romantiques, vaguement teintés de christianisme, de la môme école. A vingt ans, comme beaucoup de jeunes hommes dé cette génération italienne, Carducci était avec fougue athée et républicain, ennemi du pape et des rois, ennemi
de l'Autriche qui opprimait sa terre natale : nationaliste par conséquent. Or, ces amours et ces haines faisaient, en ce temps-là, qu'indépendamment même de son culte pour les lettres latines, Carducci devait être classique.
Pour Carducci et pour le groupe déjeunes gens dont il faisait partie durant ses rudes années d'apprentissage, et qui s'intitulaient insolemment les « amici pedanti », le romantisme, importation étrangère, venu du Nord, venu d'Allemagne, représentait, dans l'ordre intellectuel, la servitude imposée dans l'ordre politique aux Latins par les « Tedeschi », par l'étranger barbare. Pour affranchir l'Italie de la domination étrangère, il fallait commencer par libérer les esprits italiens, les arracher aux modes littéraires venues d'Almagne, les ramener aux sources latines. Carducci était classique parce qu'il était patriote : « Laissons-la, disaient ses premiers vers, laissons-la gémir et fatiguer ses regards infirmes dans la contemplation de l'astre pâle, cette scélérate, cette abstinente famille des romantiques. A nous, race italique, qu'ils continuent de sourire, les dieux du Latium, la mère des Enéades et l'harmonie d'Horace... Ton bel Apollon, ô Flaccus, a fui la terre latine, cédant la place à Teutatès et au difforme Odin; maintenant, c'est des Alpes
germaniques, des Alpes glacées que les muses nous viennent, et ce vil troupeau trouble les fontaines d'Hélicon. » On le voit : les « amici pedanti » n'y allaient pas par quatre chemins. Même ils poussaient le nationalisme littéraire jusqu'à traduire, par dérision, les noms des romantiques étrangers les plus fameux et à appeler Byron Birono, Lamartine La Martina et Chateaubriand Castelbriante.
Garducci et ses amis avaient une autre raison de haïr le romantisme. Ils y voyaient, en même temps que le signe de la domination étrangère, celui de la réaction politique. En effet, le romantisme primitif, celui qui avait d'abord pris ce nom en Allemagne, était mystique et moyenâgeux : c'était ce que détestait en lui Henri Heine autant que Goethe. La France aussi, pendant un temps (celui de la Restauration) a connu ces « chevaliers du gothique larmoyant >» : qu'on se souvienne de Victor Hugo légitimiste et de Odes et ballades. Le jeune Garducci poursuivait toute cette littérature d'une haine « à la Cati- Lina ». Et de même que les Rimes, ses premiers vers, étaient bourrées de citations Latines, de tours, d'expressions et d'images empruntés à L'antiquité, ses idées politiques étaient un écho de Tacite et d<k Ju vénal.
Alors Carducci, par un rude travail où s'assouplissait son talent, se livrait, dans sa langue italienne, à de savantes transpositions des mètres de de la poésie latine. Mais voilà que Ton vit, vers la trentième année du poète, s'accomplir chez lui une évolution singulière. Sans qu'il s'en fût rendu compte, le romantisme avait pris sa revanche. C'était le romantisme français, républicain, anticlérical, révolutionnaire. Mais c'était le romantisme tout de même. La politique avait joué ce tour aux doctrines littéraires de Carducci. Alors il composa le fameux Hymne à Satan, où le diable est représenté comme le principe du bien, du progrès, de la science, etc.. « Salut, ô Satan, ô rébellion, force vengeresse de la raison humaine ! Que vers toi montent nos encens et nos vœux ! Tu as vaincu le Jéhovah des prêtres... » Ce poème provocateur devait faire, à travers toute l'Italie, un sérieux scandale. Et la critique la plus dure que reçut Carducci fut celle d'un vieux républicain qui objecta avec finesse : « Si vous voulez chanter la Nature, l'Univers, le grand Tout, pourquoi l'appeler Satan? Si ce n'est pas un abus de mots, c'est une orgie intellectuelle. » En effet, c'était cela. Au cours des curieuses « polémiques sataniques » qui suivirent la publication de Y Hymne, Carducci dut confesser ses auteurs, avouer ses
sources. Honte et malheur! Le poète classique avait été entraîné par l'esprit de la révolution dans un romantisme impur. C'est à la Sorcière de Michelet qu'il avait emprunté l'idée et quelques-uns des développements de sa pièce tapageuse. L'Hymne à Satan ne suit môme la Sorcière que d'une année.
Garducci avait mordu au fruit romantique : Michelet l'introduisit à Hugo. C'était le moment où s'exaspéraient en Italie les espérances unitaires et les passions anticléricales près de toucher au hut. La France d'alors, la France napoléonienne, après avoir montré à la jeune Italie le chemin de Rome, en défendait l'accès contre les entreprises de Garibaldi. Chez Carducci, qui suivait les événements avec rage, ce fut une période de fureur politique extrême. Il délaissa le vieil Horace : Hugo répondait mieux à l'état de sa sensibilité. Carducci imita, dès lors, et quelquefois de très près, les Châtiments. Il lança Fin votive contre Pie IX, Victor- Emmanuel et Napoléon 111 à la façon du plus célèbre pamphlet en vers des temps modernes. Images, procédés, antithèses : tous les Châtiment trouvent
dans les Decennali. La révolution cl la république avaient fait du poète classique un « vittor-hu^giano ». Et cette évolution romantique ne de-
vait pas s'arrêter là : on vit, avec surprise, Garducci sacrifier à « l'Apollon cimbre », apprendre l'allemand, traduire et imiter ces barbares qu'il avait jadis tant raillés, se mettre à l'école d'Uhland, composer des ballades...
lut Terreur de quelques années d'agitation et de fièvre. Après 1870 et la prise de Rome, Carducci, dont le tempérament révolutionnaire voulait toujours protester contre quelque chose, avait continué son opposition violente : l'Italie nouvelle ne contentait pas son idéalisme. Elle était monarchique, et il restait républicain. Mais il n'était pas d'égards que le régime n'eût pour lui, et, insensiblement, la raideur du poète vis-
de la royauté mollissait. En môme temps, il revenait au classique : par Gœthe, il s'était évadé de l'Allemagne, il avait retrouvé le chemin de l'antiquité. Son évolution politique fut contemporaine de cette contre-évolution littéraire. En 1878, Carducci publia son Ode à la reine. Ce fut un événement. Par un hommage personnel à l'esprit et à la beauté de la reine Marguerite, le poète annonçait adroitement son ralliement à la royauté. « D'où es-tu venue ? Quels sont les siècles qui t'ont transmise à nous si aimable et si belle? Dans lequel des chants des poètes, où donc, un jour, ô reine, t'ai-je vue? » Ainsi chantait-il dans
ses Odes barbares auxquelles il donnait ce nom, parce que, disait-il avec modestie, c'est ainsi que les eussent appelées les anciens.
Garducci vécut vingt ans encore, poète de la nouvelle Italie, classique et nationaliste toujours. Il a été l'aède de l'irrédentisme. Tous les patriotes savent, on répète de toutes parts, en ce moment, le Salut italique : « Oh ! vers la belle mer de Trieste, vers les montagnes, vers les âmes des morts, avec Tannée nouvelle, envolez-vous, antiques vers italiques... Saluez, dans le golfe Giustinopoli, la perle de llstrie, et le port aux eaux vertes et le lion de Muggia!... »
Carducci avait fait, en 1893, une adhésion explicite et formelle à la monarchie. Il avait même un peu atténué sa vieille haine du catholicisme. Comme une réponse à une pièce bien connue de ses Odes, pleine de sarcasmes et de blasphèmes (« dans une cathédrale gothique »), il avait écril un poème à propos de la restauration par souscription publique de l'église de Polenta, celle où s'étaient agenouillés Francesca et Dante. Et ce fut une surprise universelle délire sous la plume du poète qui naguère encore jetait l'adieu retentissant au « semitico mime » (à Jésus, « divinité sémitique ») ce fut une surprise de lire ces vers attendris : « Salut petite église ! 0 nation aux vies
multiples, nation ressuscitée, à cette mère brisée de vieillesse rends aujourd'hui la voix et la prière. — Qu'on entende de nouveau l'avertissement de la cloche ; que le clocher redressé verse sur la campagne, de colline en colline, VAve Maria. » Carducci d'ailleurs, n'alla pas plus loin dans cette voie. 11 n'eut pas sa conversion religieuse comme il avait eu sa conversion politique. Mais quelle distance de cette note nouvelle à l'anticléricalisme turbulent de ses débuts !
C'est ainsi que l'on peut suivre , à travers l'œuvre de Carducci, les évolutions et les métamorphoses de l'Italie moderne. Poète, et de la lignée des plus grands, Carducci, dans son art difficile et hautain, a transposé la vie, les sentiments, les expériences d'un peuple.
Avec raison, Carducci a été appelé « le poète national de la troisième Italie. » Pour successeur dans cette haute fonction, il a trouvé Gabriele d'Annunzio.
On nous a, autrefois, rapporté ce trait. Gabriele d'Annunzio étant venu «'établir à Paris, voilà quelques années, une réception fut organisée en
son honneur et un homme de lettres français, qui lui était présenté, se félicita de connaître le premier romancier de l'Italie contemporaine. « Je vaux encore mieux comme poète », répondit sans fausse modestie l'auteur de la Nave. Quand elle parlera de M. d'Annunzio, c'est du poète, en effet, que la postérité se souviendra certainement avant tout, parce que c'est comme poète qu'il est arrivé au grand, au dernier terme de la mission de l'écrivain. C'est comme poète qu'il aura le plus agi sur les hommes dans le langage desquels il chantait. Et c'est comme poète que, par un retour naturel, il a été lui-même introduit à l'action. Nous verrons plus loin comment, à la suite de quelles circonstances, il a inscrit son nom à l'une des pages de l'histoire italienne qui ont le plus de chances de ne pas être oubliées. A travers les décisives journées romaines de mai 1915, on peut dire que c'est l'esprit lyrique de l'Italie qui a souillé, l'œuvre poétique de d'Annunzio qui s'est réalisée.
Disciple de Carducci, son égal dans la haute école d'une métrique complexe et raiïinée, aspirant comme lui aux sommets de l'art, Gabriele d'Annunzio, comme Garducci encore, aura été poète national. Mais c'est le poète national de la quatrième Italie qu'il faut dire, non plus l'Italie
renaissante du xixe siècle, mais l'Italie grande, forte et conquérante du xxe.
mme il arrive toujours en pareil cas, les s nationalistes qui ont déterminé l'intervention italienne en 1915 étaient dans l'air depuis longtemps. Répandues sous vingt formes diverses, à la mesure de tous les tempéraments et do loutes les imaginations, ayant acquis une faculté de diffusion considérable, c'est l'expression poétique qui leur aura donné l'unité et la force d'expansion, ouvert l'accès du vaste public, assuré l'avantage sur les différentes conceptions, — celles du socialisme ou de la démocratie, par exemple, — qui, en même temps qu'elles, se disputaient
utelligences. A cet égard, certaines représentations des drames lyriques de M. d'Annunzio, par l'accord et par l'enthousiasme qui s'y mani-
ient, constituaient des signes précurseurs, marquaient déjà des étapes. En 1915, à la voix du poète, toutes les suggestions, toutes les images, tous les symboles, transmis de l'élite à la foule, se sont élevés dans les esprits pour devenir d'invincibles puissances de sentiment.
Yates, poète, prophète, aimait à dire le vieil Hugo. Gabriel d'Annunzio aura été cela pour la guerre de 1915. Qui l'aura d'avance chantée, qui l'aura prévue et annoncée comme lui ? Cherchons
bien : quel poète français (je parle, bien entendu, aux mêmes degrés de l'art), aura eu une intuition pareille, aura iien traduit d'équivalent à ces pressentiments de l'avenir qui se rencontrent presque à chaque page de son recueil des Laudi? C'est lui qui, il y a déjà presque dix ans, entendait, dominant la rumeur des ateliers, « hurler la guerre. » C'est lui, qui, appelant aux armes la jeunesse italienne, lui proposait le programme que 1915 voit réaliser: « Pour la conquête de cette partie idéale, de la plus grande Italie, partez, préparez-vous... Il est de nombreuses aurores qui n'ont pas encore lui... » Même la divination se précisait (« les jours sont proches, préparonsnous à la sainte guerre »), au point que plus d'un trait de la guerre d'aujourd'hui se trouve déjà fixé dans ces poèmes anciens. « Ta guerre... Italie sacrée », dit un chant inaugural: et c'est le « Nostra gucrra ». Plus prophétiquement peutêtre encore (et beaucoup en ont été frappés), Gabriele d'Annunzio avait annoncé le rôle que Victor-Emmanuel III était appelé par la destinée à remplir dans la grande phase historique que nous traversons. Les « journées » romaines de 1 !> 1 5, que devait diriger le poète, se trouvent annoncées dans la fameuse ode « au jeune roi ». Et cette prédiction ne consiste pas, comme les centuries d'un
Nostradamus, en propos incohérents et sibyllins, en un amas d'images et de métaphores obscures, auxquelles on peut, avec de l'ingéniosité, découvrir tous les sens possibles. Gabriele d'Annunzio se livrait à de justes et pénétrantes inductions lorsque, saluant l'avènement du nouveau prince, il l'avertissait, en termes élevés et graves, que ce règne devrait être occupé par de grandes choses ou qu'il ne serait pas. Humbert Ier venait d'être assassiné, et le prince de Naples était en croisière lorsque la nouvelle du crime qui le faisait roi lui fut annoncée. « 0 toi, jeune homme qui appelé par la mort es venu par la Mer, ô toi qui, élu par la Mort, as été fait roi sur là Mer... Le destin t'a choisi pour la grande entreprise audacieuse. Prends l'arc, allume les flambeaux, frappe, éclaire-nous, ô héros latin! Ouvre à notre courage les portes des futurs empires. » Et, tout de suite, venaient, comme une sorte de menace, ces vers où s'entrevoit le peuple romain de 1915, «en tumulte», attendant la parole royale qui devait délivrer la nation des traîtres et de l'étranger et mettre l'Italie sur la grande voie impériale : « Car, si la honte durait, quand r heure sonnera, de près, parmi les rebelles, tu verrais, au premier rang, celui qui aujourd'hui te salue. » Bien des Italiens, sensibles à la poésie et
aux présages, se seront répété ces vers, au mois de mai, tandis que l'orage des émeutes populaires semblait se former sur Rome.
« La sainte guerre », disait Gabriele d'Annunzio près de dix ans avant qu'elle ne dût éclater. C'est la guerre d'où l'Italie sortira plus grande, plus forte, égale à ses destins, telle que l'ont vue en rêve les patriotes du passé, ceux qui sont morts à ses débuts modestes, ceux qui n'ont pu assister qu'aux premiers pas de sa croissance, mais qui croyaient quand même à son avenir, qui, dans le germe, apercevaient l'arbre. A cet égard, la guerre de 1915 est, pour l'Italie, le résultat de cent années d'idéologie et de passion nationalistes. Elle est la fille de la philosophie et de la littérature, une conception créée en commun par tous les nobles esprits et les belles imaginations d'un peuple. Il était naturel que l'Italie, éveillée à la conscience d'elle-même par le livre d'une confiance presque mystique où Gioberti lui avait révélé sa « primauté », tandis qu'elle était dans la servitude, fût encore guidée par la poésie, le jour où <illo affirmerait devant le monde ses droits et ses devoirs de grande nation.