‹ La guerre et l'ItalieChapitre 5 sur 9 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La méprise du xix- siècle. — L'ensorcellement littéraire.

— L'Italie a voulu « vivre sa vie ». — Par delà les tombeaux. — Les précurseurs. — Les intuitions de Proudhon. — Premiers linéaments d'un impérialisme italien.

— Le rêve de Victor-Emmanuel II. — Don Amadeo. — Le dynamisme italien. — Les nations conservatrices et les peuples en ascension. — Le mouvement des idées avant la guerre. — « Futurisme » et nietzschéisme. — Le nouveau parti nationaliste. — A propos de la cathédrale de Reims. — L'esprit italien et la guerre.

« À la fin, nous devenons les esclaves des créatures que nous avons faites. » Cette grande parole de (iœthe est surtout vraie dans le domaine de la vie imaginative. C'est ainsi que les Français du xixc siècle s'étaient créé à eux-mêmes une sorte d'Europe mythologique, qui aura été d'une suggestion puissante sur leur politique étrangère. Par la suite, ils ont éprouvé une difficulté sérieuse à s'affranchir de ce monde irréel. Sous

l'empire de souvenirs littéraires, nos pères s'étaient fait de la plupart des peuples étrangers une représentation séduisante dont l'arbitraire n'a cédé que malaisément et pas à pas aux leçons de l'expérience, tant nous nous attachons aux enfants de notre esprit. En 1827, nous venions de délivrer les Grecs. Et l'amiral de Rigny constatait « avec une surprise toujours croissante », comme disaient ses rapports, que la Grèce moderne n'offrait que peu de ressemblance avec la Grèce d'Homère, de Phidias et de Platon. C'est pourtant pour cette Grèce-là que la France avait pris fait et cause. Pareillement, l'image d'une Allemagne idéaliste, désintéressée et qui, selon l'expression de Mmc de Staël, se réservait le « royaume de l'air », n'avait pas encore, après 1870, complètement cédé la place à des réalités plus dures. En dépit des leçons de la guerre actuelle, il est vraisemblable qu'il subsistera dans quelques esprits des traces de ces anciennes illusions.

L'Italie pour laquelle la France s'est passionnée au siècle dernier, pour qui nous avons fait la guerre de 1859, ne ressemblait que de loin à l'Italie vraie. Ainsi la Grèce de Constantin I" n'esl pas la Grèce des Orientales, ni l'Allemagne de Mmo (\o Staël celle du prince de Bismarck. I..'-

Français qui, sous la monarchie de Juillet et sous la deuxième République, réclamaient une intervention en faveur de l'Italie opprimée, ceux qui, plus tard, acclamaient Napoléon III, docile au vœu des nationalités et partant pour les champs de bataille de Lombardie, ces Français eussent été bien étonnés si on leur eût dit que les Italiens voulaient que leur patrie fut enfin autre chose que la terre d'art et de beauté, le pays où l'oranger fleurit parmi de nobles ruines. Ce que la France n'a pas compris, à ce moment-là, c'est que l'Italie voulait « vivre sa vie ». La France concevait romantiquement une Italie qui se concevait elle-même dans l'esprit le plus positif, le plus réaliste, le plus pratique. Le contre-sens était grave. Il a eu pour effet de créer entre les deux pays un malentendu qui s'est prolongé jusqu'à nos jours.

C'est en vain que, de très bonne heure, quelques esprits informés ou clairvoyants avaient donné sur ce point de sages avertissements à la France. Marc Monnier écrivait un livre dont le titre, à lui seul, constituait une indication : L'Italie est-elle la terre des Mort* ? C'était, cela,

vers 1860, et l'Italie était déjà une personne robuste, pleine d'avenir, qui n'aimait pas s'attarder dans les cimetières. Déjà l'Italie était « futuriste ». On peut dire qu'elle l'avait été, — toute exagération, tout parti pris d'étonner le bourgeois, tout paradoxe mis à part, — à compter du moment où elle s'était définie comme nation. Bien avant que M. Marinetti et ses disciples eussent demandé, au scandale des artistes, que les canaux de Venise fussent comblés et qu'on en finît avec les gondoles, bien avant que M. d'Ànnunzio, dans un de ses discours de Rome, se fût écrié que l'Italie devait être autre chose qu'un décor pour voyages de noces, Gioberti, le doux, le mystique (iioberti avait écrit dans son Primato : « Que « faisons-nous de beau et de grand, nous autres « Italiens? Quelles sont nos prouesses? Où sont « nos flottes et nos colonies? Quel rang occupent « nos envoyés dans les cours étrangères ? Quelle c force, quelle influence ont-ils? Quel poids s'a- « joute au nom italien dans la balance euroce péenne? Les étrangers connaissent-ils notre « péninsule, la visitent-ils encore pour autre « chose que pour jouir de la beauté immuable « de son ciel et contempler ses ruines? \ « qui parle de gloire, d»1 richesse et de puis- « sance? » Etc..

Gloire, richesse, puissance, telles étaient les aspirations de l'Italie au moment où elle naissait au monde politique, où elle apparaissait dans la société des nations. C'est ainsi qu'en venant au jour l'enfant apporte son besoin de grandir, une force de développement irrésistible. Ceux qui se croyaient, .au dehors, les amis de l'Italie lui fixaient d'avance, au contraire, les limites de sa croissance. Ils s'imaginaient volontiers que l'Italie se contenterait du genre d'existence noble et paresseux qu'on rêvait pour elle, d'un lazzaronisme délicat parmi les souvenirs de l'Antiquité et de la Renaissance. On croyait vaguement que l'Italie pittoresque, lorsqu'elle aurait son unité, formerait une démocratie d'archéologues et d'artistes. Ce ivv<\ qui était ridicule, l'Italie ne l'a jamais fait. Etait-ce pour cela que ses patriotes avaient si longtemps espéré, souffert et lutté? On ne connaissait pas l'ardeur du sang qui coulait dans leurs veines. On composait une vie de vieillard pour un jeune être ivre de puberté.

C'est ce qu'avait merveilleusement compris un homme qui observait, sans bienveillance, d'ailleurs, souvent avec un esprit franchement hostile, les premiers pas de l'Italie. Proudhon écrivait en 1863 : « La France est une nation fatiguée, « incertaine de ses principes et qui semble douter

« de son étoile. L'Italie, au contraire, tirée de « son long engourdissement, paraît avoir toute « l'inspiration et la fougue de la jeunesse. La « première aspire au repos;... la seconde ne dece mande qu'à marcher, n'importe à quelles con- « ditions, n'importe sous quel système. Qu'il « lui naisse quelques hommes, un Richelieu, un « Golbert, un Gondé : en moins d'une généra- « tion,... comme Etat unitaire, elle prend place <( parmi les grands Empires et son influence « peut devenir formidable en Europe. » Peutêtre n'a-t-elle eu ni Richelieu, ni Golbert, ni Gondé. Gavour et Victor-Emmanuel ont suffi à la tâche. En quelques années, en moins d'une génération, l'Italie est devenue une puissance politique, militaire, maritime, économique de premier plan. Elle a tout de suite traité sur le pied d'égalité avec les grands Etats européens et la « pentarchie » de l'ancien monde est devenue une « hexarchie » par l'adjonction du non royaume. Même le mot d' « Empire », encore nouveau dans ce sens, et qui avait échappé àlaplumo de Proudhon, ce mot, qui parut alors outré et injuste, eut de bonne heure tendance à se montrer exact. L'Italie sera « impérialiste » , avait dit Proudhon. Impérialiste, elle n'a eu, pour le devenir, qu'à suivre son penchant.

L'Italie était à peine faite que son premier roi lui avait donné un programme d'action. « L'Italie est libre et une, avait-il dit. Désormais il ne dépend que de nous de la faire grande et heureuse. » Ainsi l'Italie écoutait l'appel de la vie, subissait la loi de l'être. Son sort était très beau, presque inespéré. Elle ne se contenterait pas de son sort. Déjà la stagnation, la résignation, la médiocrité lui faisaient horreur. Le pape Nicolas V, qui était florentin, disait, à ce qu'on rapporte, « qu'un Italien n'a pas encore pris possession d'une place qu'il rêve déjà aux moyens d'atteindre la place au-dessus. » C'est vrai des Italiens. C'est aussi vrai de beaucoup d'autres. C'est vrai de tout homme actif jusqu'à ce qu'il ait un pied dans le tombeau. C'est vrai de toute nation jusqu'à ce qu'elle soit mûre pour la décadence.

Parce qu'il descendait des tout petits seigneurs de Maurienne, parce qu'il n'avait lui-même régné que sur le Piémont et la Savoie, Victor-Emmanuel II ne s'était nullement senti obligé de se contenter, ni du royaume d'Italie de 1860, ni, en 1870, de son royaume accru de Rome. Il avait même, avec beaucoup de ses fidèles et de ses sujets, passé par une phase d'ambition prématurée, de mégalomanie si l'on veut, bien vite corrigée,

d'ailleurs, par son bon sens naturel et tempérée par la réalité.

Les Italiens ont retenu comme une sorte de promesse, comme une invitation de la fortune, ce mot du colonel Marselli, un des leurs : « Les destinées de l'Italie l'appellent à être un jour l'Angleterre du Midi. » Ce grand rôle méditerranéen, Victor-Emmanuel en avait eu l'intuition avant même que Rome fût devenue sa capitale. A peine était-il roi de la nouvelle Italie qu'il avait pensé à étendre l'influence italienne au dehors, à faire de la Méditerranée une sorte de lac italien, — marc imùrulti, — par le moyen d'un pacte de famille renouvelé de la monarchie française, imité des Bourbons. Les Allemands nous ont montré, depuis, en Orient surtout, ce que pouvait produire une exploitation rationnelle des alliances dynastiques. En 1867, le trôm pagnol était devenu vacant. Victor-Emmanuel n'avait pas craint d'engager son fils Amédée à poser sa candidature, et « don Amadeo a était devenu roi d'Espagne, — roi d'Espagne comme le duc d'Anjou, roi d'Espagne comme le petit- Ils de Louis XIV. Cependant une princesse de :e, Marie-Pie, mariée au roi Louis était reine de Portugal. Par son fils. Victor-Emmanuel se croyait le maître 6 Madrid. Par sa fille.

L'ITALIE N'EST PLl'S LA TERRE DES MORTS il'.»

son iniluence pouvait dominer à Lisbonne. Et déjà on lui attribuait de vastes plans, toute une politique hardie dont le terme eût été l'unité de la péninsule ibérique sous le sceptre d'un prince do la maison de Savoie, comme lui-même avait accompli l'unité de la péninsule italienne. Mais, malgré les encouragements et les conseils de son père, « don Amadeo », après trois ans de règne qui avaient été trois années d'épreuves, avait, abreuvé d'amertume, repris son nom et son titre de prince piémontais, retrouvé, avec un profond soulagement, son indépendance et rejoint sa patrie. C'est lui qui, en abandonnant le trône d'Espagne, avait échangé l'Escurial contre une simple chambre meublée à la « Fonda de Paris » et envoyé à son père ce télégramme historique qui amusa tant l'Europe : « Tout est fini, écrirai, Amédée. » C'était un échec pour la jeune royauté italienne. Mais, après la maison de Savoie, les Hohenzollern, tentés par l'exemple des Halsbourg et des K Bourbons, devaient, à leur tour, aspirer à cette royauté espagnole. En partant, « don Amedeo », qui ne s'en doutait guère, laissait derrière lui la cause de la guerre de 1870, le principe d'un conflit à l'issue duquel la face de l'Europe serait transformée. Tels sont les abîmes de surprises qui s'ouvrent à tous les pas de la politique et de l'histoire..,

On n'a pas assez remarqué que la date de 1870 a eu presque la même signification et la même importance pour l'Italie que pour l'Allemagne. C'est pour l'une et pour l'autre un moment historique d'égale valeur en ce qu'il a marqué l'accomplissement, la dernière étape de leur unité.

Entre la Prusse et le Piémont, la symétrie aura été longtemps parfaite. Ce que l'un voulait faire dans la péninsule, l'autre le voulait dans la Confédération germanique. En outre, par rapport à la France, leur position était identique : il est donc naturel que leurs politiques se soient rejointes et que l'alliance du Piémont et de la Prusse, nouée en 1866, soit devenue l'alliance de l'Allemagne et de l'Italie après 1870. C'est un phénomène qui a eu des causes historiques puissantes. Après avoir, jusqu'à Sadowa, laissé à Bismarck ses coudées franches en Allemagne, Napoléon III avait fait une brusque volte-face et s'était rapproché de l'Autriche. Après avoir, en !

pris les armes pour l'unité italienne, il avait voulu lui imposer des Limites. 11 lui barrait le chemin de Rome après le lui avoir montré. Allemagne el Italie, une fois L'Empire tombé, notre pays battu.

devaient obtenir ce qui leur avait été interdit aussi longtemps que la France avait été assez forte pour leur imposer son veto. L'Italie put regarder comme nulle et non avenue la fameuse convention de septembre et s'emparer de Rome (il existe encore de vieux Romains qui se souviennent d'avoir vu « les Italiens », comme ils disent avec naïveté, entrer dans la ville), tandis que le roi de Prusse se préparait à proclamer l'Empire allemand. Au cours des années qui suivirent, Allemagne et Italie devaient se montrer également préoccupées de ne pas permettre à l'influence française de se faire sentir dans leurs affaires intérieures. Chez elles, ce souci survivait à notre défaite. La France, pourtant, ne songeait guère à se mêler de la vie de ses voisins et, en eût-elle nourri l'intention, que les moyens lui eussent manqué. Toutefois l'Italie continuait à regarder comme possible un retour offensif de la France sur la question romaine, et cette appréhension a longtemps dirigé sa politique extérieure. De même Rismarck redouta longtemps ou feignit de redouter que la France ne redevînt un point d'appui pour les éléments particularistes et, comme il disait, « centrifuges », qui pouvaient se rencontrer encore à l'intérieur du nouvel Empire allemand. Habilement exploitées, ces appréhensions devaient

servir, dans une large mesure, à transformer l'alliance occasionnelle de 1866 en un système plus étendu, celui de la Triplicc, l'unité italienne et l'unité allemande étant considérées comme se garantissant l'une l'autre. Ce point d'histoire ne doit pas être perdu de vue : il y aura toujours des hommes, en Italie et en Allemagne, dans certaines éventualités de l'avenir, pour l'évoquer de nouveau et tenter de lui rendre son ancienne valeur.

Ainsi l'Allemagne et l'Italie ont connu, au xixe siècle, des points de départ, des situations, des vicissitudes semblables. L'unité italienne s'était faite par les mêmes idées, par les mêmes procédés (ou peu s'en faut) que l'unité allemande. Le Piémont avait tenu en Italie le même rôle que la Prusse dans le monde germanique. Ave,toutes les nuances dont il faut tenir compte, Cavour et Bismarck, Guillaume Ier et Victor-Emmanuel II, les patriotes italiens et les intellectuels allemands, avaient rempli la même fonction, animés du même désir : celui de constituer de grandes nations, de robusles Etais aux lieux où il n'y avait encore que division, dispersion 61 faiblesse, L'état des esprits, le courant général les iiii'mcs, tant qu'il s'était agi d'atteindre le but. le but atteint, cm"

celle identité des sentiments et des pensées ne se serait-elle pas reproduite ? Chacune avec son génie propre, 1' Allemagne et l'Italie, enfin unifiées, étaient de jeunes puissances qui avaient tous lés besoins, tous les appétits, tous les désirs de la jeunesse. Les peuples, qui sont presque éternels, ne connaissent pas, comme on le croit trop, la même suite d'âges et le môme déclin que l'homme, mais des hivers et des printemps successifs. Dans une Europe où les grandes nations étaient, soit fatiguées, soit repues, après avoir eu leur siècle d'expansion et de conquête, l'Allemagne et l'Italie entraient avec un sang renouvelé, des forces et des ambitions fraîches. Elles étaient pareillement désireuses de grandir, de dominer, de s'enrichir : la société des nations a ses Rastignac comme la société des humains, et quel peuple n'a pas été ou ne sera pas Rastignac à son tour? La France, l'Angleterre avaient tendance à se retirer après fortune faite. Elles étaient devenues conservatrices et, partant, timides. L'Allemagne et l'Italie avaient leur fortune à faire. Cela encore devait déterminer chez elles des caractères communs.

Oh ! il ne faudrait pas qu'on se méprît sur notre pensée. Nous savons combien, ici et là, diffèrent la civilisation et la race. Nous savons les

limites de ce parallèle. Mais de nombreux Italiens, dans le inonde de l'intelligence, ne répugnent pas à l'admettre en ce qu'il a de vrai et d'honorable. L'Allemagne s'est discréditée par sa grossièreté, sa barbarie, son mépris pour le droit des gens et pour les traditions de la morale publique. Personne ne voudra contester qu'elle a donné, depuis un demi-siècle, un grand exemple d'acharnement au travail, d'effort, de sacrifice, même en vue d'une cause mauvaise. Avec plus de sagesse, plus de mesure, les qualités qu'elle a montrées auraient pu lui assurer cette hégémonie, cette domination dont elle a rêvé et qu'elle a manquées, par excès d'infatuation brutale. Certes, l'Italie a mis autrement de goût, de modération, de discrétion et de finesse dans la recherche de la force et de la grandeur. Mais ce qui, au fond d'ellemême , Ta poussée invinciblement à devenir puissance militaire, maritime, industrielle, coloniale, c'est le même instinct dont était en même temps animée l'Allemagne. Chez toutes deux agissait le même dynamisme. Chez toutes deux se révélait la même volonté de puissance. Nous ne parlons pas des nouvelles nationalités balkaniques, si tumultueuses, encore insuffisamment évoluées et dont le sort est incertain : mais où y aura-t-il eu en Europe, depuis quarante ans,

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dans le domaine de la grande politique, plus d'imagination, plus de projets, plus de goût de la nouveauté, du mouvement et de la lutte qu'en Allemagne et en Italie ? Qui aura davantage éprouvé le besoin de donner un emploi à ses énergies? Qui aura eu plus d'avenir dans l'esprit et conçu plus volontiers des remaniements de l'Europe et des agrandissements de territoire? Personne ne peut hésiter sur la réponse. En sorte que l'on est conduit à se demander si l'Allemagne et l'Italie, justement parce qu'elles avaient commencé de la même manière, parce qu'elles étaient poussées par les mêmes besoins, n'étaient pas appelées à se trouver un jour, par une sorte de nécessité, dans des camps adversaires, étant donné leurs aspirations, leurs sentiments profonds qui, étant semblables, devaient être incompatibles et à la fin se heurter.

Toutefois, par un phénomène curieux, cette disposition d'esprit nationaliste, impérialiste (on emploie aujourd'hui indifféremment les deux mots), qui tenait aux origines mêmes de la nouvelle Italie, aura longtemps passé inaperçue aux

yeux des contemporains. Plus attentifs aux manifestations de sa vie publique qu'aux mouvements de sa vie profonde, les étrangers et bien souvent les Italiens eux-mêmes s'en laissaient imposer par les apparences des institutions et des mœurs politiques. L'Italie avait suivi la vogue du régime parlementaire. De là à conclure que toute la pensée italienne s'exprimait par les élections et le Parlement, il n'y avait qu'un pas. Cependant il s'en fallait de beaucoup qu'on eût par la Chambre seule et par les opinions qui y étaient représentées (quoique le suffrage universel en ait, dans une certaine mesure, renouvelé l'atmosphère, il y a deux ans) l'image exacte, la physionomie morale et intellectuelle complète du pays. Au cours des années qui ont immédiatement précédé la guerre européenne, l'observateur qui se serait contenté d'enregistrer les tendances du corps électoral et la composition des majorités, non seulement à Montecitorio et au Palais-Bourbon, mais encore à la Chambre des Communes et au Reichstag, eût inévitablement conclu à l'impossibilité d'un conilit armé. Kadical-socialiste. comme en Fronce, ou clérical euinme 80 Bel-? gique, l'électeur demandait la paix, la tranquillité, l'amélioration de son sort, une participation croissante à la richesse nationale. L'observateur

qui s'en fût rapporté à ces symptômes eut pourtant commis une énorme erreur, parce que ces symptômes étaient insuffisants et superficiels. Il y avait, presque partout, des éléments et des forces qui, tout en ne trouvant qu'une médiocre expression électorale et parlementaire, n'en exerçaient pas moins, à l'insu du plus grand nombre, une influence considérable sur la vie des nations. En France même, où la démocratie était pourtant arrivée à la domination complète, on pouvait distinguer deux courants qui se superposaient : celui de la politique intérieure, qui allait au moindre effort, au désarmement progressif, et celui de la politique extérieure qui, par la Triple-Entente, par l'alliance avec l'Angleterre et avec la Russie, conduisait à la résistance et par conséquent à une collision avec l'Allemagne. Cette contradiction essentielle frappera peut-être la postérité plus qu'elle ne nous a frappés nous-mêmes. Peut-être verra-t-on plus tard dans le mouvement pacifiste des années qui ont précédé le conflit comme une réaction obscure de l'instinct. L'imminence de la catastrophe faisait aspirer à une entente internationale des peuples et ce désir était d'autant plus violent qu'il paraissait moins réalisable, plus contredit par les événements. C'est ainsi que les périodes qui se distinguent par des rêves de fra-

ternité humanitaire et des effusions de tendresse entre citoyens d'un même pays, précèdent, avec une constance remarquable, des guerres plus que civiles et des luttes intestines atroces.

Nous ne croyons pas que la consultation électorale de l'automne de 1913, où, pour la première fois, tous les Italiens, sans distinction de fortune ni d'instruction, prenaient part, ait été capable de donner à personne une indication positive sur l'attitude que pourrait adopter l'Italie au cas d'un conflit européen. On savait seulement que M. Gioliti avait présidé à ces élections et l'on supposait que, par sa toute puissance sur la vie administrative et politique de l'Italie, il avait formé à son image ce Parlement issu du suffrage universel avec autant de facilité peut-être qu'il l'avait fait auparavant pour les Parlements issus du suffrage restreint. A la vérité, il s'en est fallu de peu, comme nous le verrons, que la Chambre, au mois de mai 1915, n'abondât dans le sens de M. Giolitti et, avec lui, ne maintînt l'Italie dans la neutralité. Si ce fait ne s'est pas produit, c'est parce que des éléments étrangers à la vie parlementaire sont entrés en jeu.

Il était apparu depuis quelques années en Italie des écoles littéraires, philosophiques et politiques qu'on ne prenait guère au sérieux en rai-

son de leur caractère excentrique ou que Ton se bornait à considérer comme des curiosités, sinon comme des difformités de l'intelligence. On avait tort : il fallait y voir au moins des symptômes. Sans aller jusqu'à soutenir que le paradoxe est seul fécond et qu'il représente toujours la vérité du lendemain (l'histoire complète des opinions paradoxales aurait trop de chances de tourner à l'apothéose des opinions moyennes), il faut se garder de n'accorder d'attention qu'aux idées reçues. C'est un préjugé bourgeois, une conception scolaire qui n'attribuent de valeur et d'action qu'aux doctrines officielles, celles qui triomphent dans les académies et les parlements, tandis qu'à l'autre extrémité du monde intellectuel, dans une sorte de quarantaine idéologique, se tiendraient les doctrines réprouvées.

Le « futurisme » a été, en Italie, l'une de ces doctrines. Le nationalisme en a été une autre. Et Ton ne jurerait pas que les adeptes de ces systèmes, qui passaient, aux yeux des personnes de bon sens, pour des mystificateurs ou des exaltés, n'aient pas quelquefois succombé à la tentation d'étonner la bourgeoisie et de vexer le philistin. C'est un travers, c'est un vice qui se représente à l'origine de toutes les jeunes écoles : les « futuristes s'y sont copieusement adonnés. Mais, à

travers les extravagances très réelles de ces littérateurs e-t de ces peintres, on découvre une Idée directrice, qui répond à un instinct profond de la nouvelle Italie. Leurs blasphèmes ont lait scandale et le scandale semble d'ailleurs être assez bien entré dans leurs calculs. Quand ils proclamaient la nécessité de secouer la servitude du passé, que faisaient-ils, pourtant, sinon d'exprimer avec outrance le sentiment que traduisait déjà Gioberti ? Les futuristes ont commencé leur réputation tapageuse en affirmant qu'il fallait, pour le bien de l'Italie, brûler ses musées et ses bibliothèques. Leur chef, leur théoricien, M. F. -T. Marinetti, a, un jour, « dédié au tremblement de terre les ruines de Rome ». Il a célébré* le « triomphe grandissant de la Machine », la beauté des manufactures et des hauts-fourneaux, Supérieure à celle des paysages classiques. Il a rallié Pégase et chanté l'aéroplane... Cette négation de l'art, cette révolte contre l'antiquité, qu'était <•>. au fond, sinon une ihiagfe exagérée, déforméla littérature, d'une des aspirations, d'une dëï ambitions les plus vives de l'Italie contemporaine qui a voulu, elle aussi, et à son tour, devenir une grande nation industrielle, (jui voit avec Orgueil fumer les cheminées de se- Usines? Le- • futuristes » ont été de violents contempteurs dé

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M. (Jabriele d'Annunzio. Ils lui ont reproché d'avoir cultivé « la poésie maladive et nostalgique de la distance et du souvenir ». Bref, M. d'Annunzio était rangé par eux, ce qui constituait la suprême injure, au nombre des « passéistes ». Une heure est venue, pourtant, où ils ont dû l'applaudir, se reconnaître dans ses paroles : il est vrai que toute l'Italie contemporaine s'y sera reconnue en même temps. Ce fut dans une de ces soirées presque révolutionnaires du mois de mai lDI'i où cent cinquante mille Romains recueillirent, de la bouche du poète, le mot d'ordre de l'action. Et dans la ville du tourisme, dans cette « cosmopolis », on entendit acclamer ces mots : « Non, nous ne sommes pas , nous ne voulons pas être un musée, un hôtel, une villégiature, un horizon peint en bleu de Prusse pour les lunes de miel internationales. » Peut-être ne restera-t-il pas autre chose du « futurisme » que ces paroles et cette soirée. Mais, par là, le « futurisme » aura montré qu'il était, plus qu'il n'en avait l'air, dans le développement, dans la ligne et dans l'instinct de la « quatrième Italie. » Ce qui aurait dû frapper avant tout l'observateur véritable, — celui qui ne néglige rien, — c'est que cette école, qui séduisait, qui intéressait au moins une partie de la jeunesse italienne en

invoquant l'avenir, enseignait exactement le contraire de ce que Ton connaît et de ce que Ton propage ordinairement sous le nom de doctrine du progrès. Loin de représenter l'avenir sous les couleurs où les deux derniers siècles l'ont voulu voir, les « futuristes » n'ont pas assez de sarcasmes pour la philosophie de nos encyclopédistes et de 1789, qu'ils dédaignent et qu'ils maltraitent autant que le christianisme. L'une et l'autre, à leurs yeux, sont du « passéisme ». Et quant à la conception de la paix universelle et perpétuelle marquant la fin des instincts sanglants de l'humanité, ils la rejettent avec dégoût. Ce qu'ils ont appelé de leurs vœux, en effet, c'est la guerre « seule hygiène du monde ». Ils ont adressé leurs hymnes à Trieste, « notre belle poudrière », destinée à faire sauter la politique opportuniste, — cette lâcheté, disaient-ils. Ils ont demandé à grands cris que l'Italie attaquât l'Autriche. Ils ont, — bien avant l'heure, — sommé la monarchie de « consolider l'orgueil national en préparant la guerre ». Enfin ils ont exalté le patriotisme, les goûts belliqueux, le mépris de la mort et raillé le pacifisme international. Tout cela défi, avec outrance, dans un esprit de cénacle. Mais comment ne pas constater avec étonnement que, là encore, ces théoriciens exaltés et pins

bruyants qu'influents se trouvaient, en somme, d'accord avec les tendances les plus puissantes de leur pays et de leur temps ? Depuis, d'ailleurs, les jeunes artistes « futuristes » ont salué avec enthousiasme la guerre désirée, obtenue en dépit de la résistance de certaines des forces « passéistes » combattues par eux. Et, en masse, ils sont partis pour le front. Ils l'avaient voulu : leur volonté était faite. Dans la mystérieuse élaboration des mouvements populaires pareils à celui qu'a traversé Fltalie, qui pourra définir jamais la part exacte de chaque homme, de chaque idée?

Les « futuristes » ont rejeté de très haut et dédaigné Frédéric Nietzsche. Ils ont haï en lui la philosophie allemande. Et puis, de quelle renommée n'ont-ils pas fait carnage ? Cependant il a certainement passé chez eux, sous la forme d'ailleurs la moins raffinée, de l'esprit et du paradoxe nietzschéens. Le monde germanique a été envahi, lui aussi et en même temps, par ces adaptations grossières et rudimentaires du nietzschéisme, réduit au surhomme , au « soyons durs », à la « morale des maîtres », à la critique de la pitié. Et là encore se découvre comme une étrange affinité entre l'Italie et l'Allemagne...

Cette affinité, il est un parti qui la reconnaît, qui n'en a pas honte, qui s'en enorgueillit môme peut-être pour son pays. C'est le parti nationaliste. Et c'est justement un de ceux qui ont le plus poussé à la participation de l'Italie au conflit européen, à la rupture avec les puissances germaniques. C'est celui qui n'a cessé de faire campagne pour que la guerre italienne reçût la plus grande extension possible, et qui a compris, dès la première heure, qu'en se bornant à la reprise des terres irredente, cette guerre perdrait la plus grande partie de sa raison d'être : d'abord paire que ce n'était pas la peine d'aller conquérir les armes à la main ce que l'Autriche offrait d'elle t même, ensuite parce que les conquêtes mêmes que l'Italie pourrait faire, Trieste tombât-elle en son pouvoir, ces conquêtes resteraient précaires aussi longtemps que l'Allemagne et l'Autriche, n'étant pas battues, garderaient les moyens de Vdvenaires, 1res conscients et très avertis, de l'Allemagne, ayant les premiers dénoncé l'emprise progressive et sourin Allemands sur la péninsule, la domination qu'ils visaienl à exercer en Italie sous le couvert de l'ai-

liance, par les moyens de la politique parlementaire et les influences de la banque, les nationalistes italiens ne se cachent pourtant pas de ressentir de l'estime pour la préparation et l'organisation militaires de l'Allemagne, un certain goût pour ses institutions. En outre, ils aiment à reconnaître quelques-uns de leurs propres sentiments dans cette passion des conquêtes, de l'enrichissement et du développement qui caractérise l'Empire d'Allemagne avec la force d'expansion, l'esprit d'entreprise et l'imagination constructive. L'organe principal des nationalistes, YIdea nazionale, qui paraît à Rome, n'a pas craint, fort souvent, de fouetter l'amour-propre italien en plaçant côte à côte l'Italie et l'Allemagne comme représentant au même titre la volonté de vivre et la politique agissante dans la société actuelle des nations, — la France et l'Angleterre, désireuses de repos, fixées dans une attitude de conservation et de défense, exposées à subir les agressions, étant au contraire désignées comme le modèle dont il importe de s'écarter, pour une nation qui n'a pas encore gagné sa place au soleil, qui doit achever sa carrière. Les nationalistes sont bien éloignés de tout admirer en Allemagne. Ils jugent avec sévérité son esprit, sa culture, ce que le germanisme ne cesse d'offrir de rebutant et d'irri-

tant pour des latins. Mais dans son âpreté même, dans sa rudesse, on sent qu'ils goûtent quelquesunes des vertus qu'ils ont le plus hautement recommandées au peuple italien. Et c'est justement pour cela qu'ils veulent combattre l'Empire allemand. Ce sont des logiciens impitoyables, des esprits d'un froid réalisme, de vrais élèves du vrai Machiavel : par ce qui fait qu'elles se ressemblent, l'Allemagne et l'Italie leur apparaissent comme des rivales certaines, toutes deux ayant eu le même point de départ, suivi la même évolution, toutes deux ayant aussi les mêmes visées, les mêmes aspirations à la grandeur et à l'Empire. Il est d'autres pays où l'admiration de la force allemande a dégénéré en servilité. I • nationalistes abandonnent cette attitude dégradante aux Etats faibles, timides, dépourvus d'orgueil. Et leur pensée profonde est peut-être que si, selon la grande parole de M. Balfour, les AN mands n'ont pas su se servir de la puissance qu'ils avaient créée, d'autres peuples pourront reprendre leur secret, et, avec de la sagesse, de la mesure, en tirer un meilleur parti, en faire un usage plus grand.

Le parti nationaliste est de date récente. Ses origines, — ses très humbles, ses toutes petites origines, — ne remontent pas plus haut que les

premières années du xx'' siècle. Ceux qui l'ont inventé, qui l'ont lancé n'étaient qu'une poignée de lettrés et d'intellectuels. Leur originalité foncière a consisté à se distinguer du patriotisme italien à l'ancienne mode, qui était pétri d'éléments républicains, libéraux et démocratiques. Ils ont commencé par la critique de la démocratie et du garibaldisme. Ils ont rejeté l'anticléricalisme pour des motifs d'ordre à la fois philosophique et politique. Pour cette œuvre d'élaboration et de construction, ils ont su adapter bien des éléments empruntés à la littérature politique de notre pays. Ils ont étudié Maurice Barrés, Charles Maurras, Georges Sorel. Ils ont connu les idées de Y Action française et, comme un de leurs meilleurs écrivains, M. Francesco Goppola, en a fait la remarque, nationalisme intégral français et nationalisme intégral italien ont tracé des « lignes parallèles ». Ainsi, peu à peu, s'est dégagée une doctrine qui répondait évidemment aux besoins de l'Italie, puisque c'est elle qui, en somme, s'est imposée, qui a conduit l'esprit public en ralliant les élites dirigeantes au mois de mai 191").

« Il s'en faut de beaucoup que toute l'Italie soit nationaliste au sens où nous l'entendons, nous disait à ce moment-là un des chefs du mouvement. Mais elle est pénétrée de nos idées plus

qu'elle ne s'en doute, plus que nous ne nous en doutions peut-être nous-mêmes. » Le nationalisme aura connu un essor d'une rapidité extraordinaire. Il y a encore dix ans, le même canapé n'eût pas eu grand peine à en contenir les doctrinaires. Dans l'été de 1913, nous trouvant à Rome, nous avions vu YIdea nazionale sous la forme modeste d'un hebdomadaire. Dix-huit mois plus tard nous la retrouvions avec cent mille lecteurs, heureuse concurrente des plus grands journaux romains : la guerre avait produit ce contact électrique entre les intellectuels et la foule. Mais, dès avant la grande secousse européenne, les doctrines nationalistes avaient fait un pas immense par l'expédition de Tripolitaine, qui annonçait la rentrée de l'Italie dans une ère de politique expansi w. Aux dernières élections générales, — Qgsai, mise à l'épreuve du suffrage universel, — un des collaborateurs les plus marquants de YIdea nazionale, M. Federzoni, avait même été élu par un des collèges de Rome. Garces adversaires du p&rlemen* tarisme n'ont pas craint de solliciter les suffi afin d'entrer au Parlement. C'était pour mieux connaître et surveiller de plus près l'ennemi.

Il arrivera vraisemblablement au nationalisme italien de se transformer en route : presque toutes les conceptions politiques destinées à réussir ont connu de ces avatars. A mesure qu'il s'éloignera le sa période héroïque et primitive, il se dépouillera des aspérités de sa doctrine. Il a déjà commencé et il ne s'en vulgarisera que mieux. Il a trop bien répondu depuis quelques années aux tendances de l'Italie, il a traduit trop nettement ce qui n'était que velléités, désirs obscurs, pour ne pas avoir un avenir. Dorénavant, il faudra compter avec lui.

Quelle leçon pour les hommes politiques qui se croient assurés, eux et leurs formules, d'une domination sans fin ! Bien loin du pouvoir, bien loin des ministères, bien loin des centres de la vie de l'Etat, quelques jeunes hommes qui méditent, que les mêmes idées rassemblent, qui les discutent, les élaborent en commun, préparent, dans leur obscurité dédaignée, un renouvellement de la face des choses. C'est que l'esprit du temps était en eux, les animait. Tel a été le cas du parti qui s'est fièrement appelé parti junimiste fou de la jeunesse en Roumanie. L'aven-

ture s'est répétée cent fois dans l'histoire. Ainsi Gambetta, encore étudiant, flânait le dimanche dans des guinguettes auprès desquelles Napoléon III, allant à Compiègne, passait sans se douter que l'homme qui renverserait l'Empire était là.

Il importe d'ailleurs de se représenter que l'Italie est un pays où l'apparition de mouvements profonds et rapides dans l'opinion est restée possible. Cette atonie, cette indifférence, cette prudence aussi que nous aurons vues si longtemps en France, ne régnent pas encore partout. Le peuple italien n'a pas eu les reins cassés par la tyrannie bureaucratique, le mécanisme oppresseur d'une administration centralisée. Le peuple italien, — celui, bien entendu, des grandes villes, — est demeuré capable de réactions spontanées. Il n'est pas disposé à tout subir. A bien des points de vue, il rappelle à l'observateur la France de la Restauration et de Louis-Philippe, il est capable comme elle de révolte et d'agitation. Mais ses énergies novatrices s'appliquent à des objets bien différents. On ne le voit nullement orienté, dans son ensemble, vers les anciennes conceptions du libéralisme, qui ont cessé de parler à son imagination, qui sont pour lui des choses d'hier, qui font partie du passé, qui lui repré-

L'ITALIE N'EST PLUS LA TERRE DES MORTS lil

sentent enfin une autre forme de ces nobles cimetières, de ces sépulcres blanchis qui pesaient sur lui et dont il a voulu s'affranchir. L'Italie a u, — comme l'Allemagne, — ses révolutions ntérieures au xixc siècle. Elle en garde encore un ouillonnement, un besoin d'agir. Gomme ses rces se sont décuplées depuis que son unité s'est faite, c'est au dehors qu'elles tendent à s'employer et à se répandre. L'énergie à la fois révolutionnaire et nationaliste du peuple italien devait le porter fatalement aux grandes entreprises extérieures. Il vient, sous nos yeux, de pénétrer hardiment dans cette voie et tout fait prévoir que, de longtemps, il ne s'y arrêtera plus.

Ce qu'il importe surtout de bien connaître, de bien comprendre, c'est l'esprit de l'Italie contemporaine. Dans l'été de 19 15, j'étais allé voir un écrivain d'art réputé, habitant une grande cité d'Italie. Et comme nous parlions de Reims et de la destruction de la cathédrale par les Allemands, je lui demandai si tant d'actes de vandalisme n'avaient pas produit beaucoup d'indignation chez les Italiens et n'avaient pas été un des facteurs qui les avaient déterminés à intervenir :

« — Ne confondons pas, me dit-il. Bien entendu, je ne regarde pas comme bien fondé le prétexte que les Allemands ont invoqué pour détruire la

basilique. Mais, en thèse générale, moi qui suis archéologue, qui vis, par mon métier, au milieu des monuments du passé, je pense qu'on a le droit de tirer à boulets sur toutes les cathédrales du monde, du moment qu'il s'agit d'un intérêt militaire, et j'estime que la ruine de n'importe quel chef-d'œuvre serait préférable à la mort, même simplement supposée possible, d'un soldat, d'un seul, de mon pays. »

J'ai retenu le ton calme, posé, naturel, avec lequel m'était faite cette profession de foi par un Italien qui n'était ni « futuriste », ni nationaliste. J'y ai vu une des expressions de cette Italie nouvelle, dure et utilitaire, qui devra prendre désormais dans nos esprits la place d'une Italie romantique, partie, elle aussi, pour rejoindre la poussière des morts (1).

(1) Nous ne saurions mieux terminer ce chapitre qu'en citant ce texte curieux, emprunté à la revue CHtîça et sipié de M. IVnedetto Groce, le philosophe le plus influent de L'Italie moderne. Il serait facile de mettre un nom sur les philosophes des autres pays auxquels M. Groce l'ait cette dure et dédaigneuse allusion:

« Quand je lis les brochures et les articles qui me parviennent des pays alliés, et particulièrement de la France, et que j'y vois opposer à la démonstration effective de la puissance militaire de l'Allemagne de creusés théories sur l'idéal démocratique et sur le rèf?ne de la paix et de la justice: quand j'entends le russe Sazonof lui-même répondre à la prise de Varsovie par un blâme à T « abominable théorie de la force », une grande mélancolie m'envahit, parce qu'il me semble que ce sont là des signes de faiblesse, ou tout au moins l'indice que les esprits dans les pays

latins et slaves ne sont pas à la hauteur des événements qui s'accomplissent. Serait-il donc si difficile de dire simplement : — Nous Italiens (ou Français, ou Anglais, ou Russes, etc.) nous sommes Italiens (ou Français, Anglais, Russes, etc.) et puisque le cours des événements a fait entrer l'Europe en guerre, nous nous battrons jusqu'au bout et nous ferons tous les sacrifices pour notre patrie, quoi qu'il doive arriver. C'est la seule chose qui nous importe aujourd'hui et nous ne voulons rien savoir d'autre. — Y a-t-il philosophie plus belle et plus vraie que cellelà ? Est-il nécessaire de l'agrémenter de niaiseries théoriques et historiques ? Je crois entendre Gargano me riposter : « Oui, puisque ces niaiseries répondent à un besoin des peuples en lutte. » Et cela est évident, car chaque chose qui arrive répond à un besoin, même le mensonge, même le balbutiement et la fourberie de l'écolier qui n'a pas appris sa leçon. Mais on ne peut en déduire qu'il soit souhaitable d'accroître le nombre des niaiseries. Quant à moi, je ne suis pas fait pour cette besogne et je déplore que dans d'autres pays les philosophes mes collègues s'en soient chargés, quand il leur eût mieux convenu de se taire. « Mais vous devez éprouver au moins le besoin de réfuter, pour le profit de tous, ce que vous appelez des niaiseries, o G'esf ce que je fais, mais avec discrétion, parce que, comme je l'ai dit, ce n'est pas l'heure des maîtres d'école. Il y a autre chose à faire : il faut vaincre pour l'Italie. Et celui qui ne peut coopérer directement à la victoire fait mieux de s'efforcer de s'appliquer aux tâches de la vie ordinaire et normale, comme l'ont fait et le font les Allemands, d'une part en prévision de ce qui arrivera après la guerre, d'autre part, par orgueil national, pour qu'il ne paraisse pas que la guerre ait fait perdre la tète à tout le monde. »

Au point de vue de la célébrité et de la diffusion, le « erocisme », en Italie, pourrait être comparé au « bergsonisme » en France. La philosophie de M. Benedetto Croce, d'ailleurs, se trouve sous l'influence de Hegel. Car il est curieux de remarquer que l'Université de Naples, où M. Croce professe, est depuis longtemps une citadelle de l'hégélianisme. Beaucoup d'Italiens attribuent même à cette circonstance les préférences pour l'Allemagne qui se sont accusées dans une partie de l'élite napolitaine.

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