CHAPITRE V
QUIOTAL ET VATICAN
augurales. — Le « roi blocard ». — Victor-Emmanuel III et les républicains. — L'heure du suffrage universel.
— La crise de l'idée maçonnique. — La monarchie italienne et la papauté. — Coexistence des deux pouvoirs.
— L'incident Latapie. — L'Allemagne et le Saint-Siège.
— Un naïf symbole. — Prophétie sur l'empire italien. — La révolution expirante.
Pendant les grandioses démonstrations qui ont eu lieu à Rome au mois de mai en faveur de la guerre, le cortège des manifestants, suivant un soir la via Boncompagni, vint à passer devant le palais de la reine Marguerite. Alors toutes les têtes se découvrirent et des acclamations s'élevèrent, des acclamations que la foule romaine, avec sa courtoisie et sa dignité, s'efforçait de ne pas rendre trop bruyantes, qui exprimaient à la fois la déférence et l'admiration. Car personne n'ignorait, à Rome, que, dès la première heure
du conflit européen, les sentiments de la reine mère avaient été ceux d'une femme sensible aux crimes commis contre les faibles et contre le bon droit, les sentiments aussi d'une grande patriote italienne, ceux d'une veuve et d'une mère de roi...
Sur la table à écrire de la reine Marguerite, on peut voir, m'a-t-on dit, une image très touchante, très symbolique en même temps. C'est une carte postale du type le plus courant, la reproduction d'une photographie parue, voilà quelques mois, dans un journal illustré. Cette image représente le roi Albert de Belgique et la reine Elisabeth, seuls, sur une grève déserte des environs de Nieuport, à cet angle du royaume que la suprême résistance de l'armée belge a gardé pur du contact de l'envahisseur. Toute la tragédie des nobles souverains et de la Belgique est exprimée parce tableau qui fait penser à une scène de Shakespeare. Et, à elle toute seule, la place d'honneur que cette modeste gravure a trouvée sur la table de la reine Marguerite révèle les sympathies d'un grand cœur et traduit le verdict prononcé par une conscience royale sur les forfaits allemands.
Tout le monde le sait en Italie, et il est juste qu'on le sache aussi en France : le jugement que la reine Marguerite porte sur la guerre européenne, c'est le jour même de l'agression aile*
mande qu'elle Fa formé. Ainsi, sur l'un des sommets de la société italienne, dans un palais d'où rayonne une haute influence intellectuelle et morale, il y a eu, dès le mois d'août 191 i, un signal de ralliement, il y a eu une orientation donnée. Lorsque l'on sait la multiplicité des causes dont les grands événements historiques dépendent, la manière dont se forment les grands courants nationaux, l'action et la réaction qu'exercent les uns sur les autres les sentiments des élites et les sentiments des foules, on se rend compte du rôle éminent qu'a joué le salon de la Reine mère dans la décision de l'Italie.
Ce n'est pas qu'à aucun moment la reine Marguerite soit sortie de sa haute réserve ni qu'elle ait jamais cherché à faire pression sur personne. A ce point de vue, que l'on pourrait appeler constitutionnel, son attitude a été d'une discrétion et d'une dignité que le prince de Biilow n'avait pas comprises, lorsqu'il tentait de gagner à la cause allemande le palazzo Margherita lui-même. Et c'est précisément dans cette circonstance que la veuve d'ilumbert 1er a prononcé cette fière parole :
— Dans la maison de Savoie, on ne règne qu'un seul à la fois.
Mot d'un sens particulièrement fort à l'heure où il a été dit, — l'heure où la décision suprême
devait être prise par le roi d'accord avec ses ministres, l'heure aussi où les intrigues allemandes pesaient sur l'Italie et lui faisaient sentir le poids du joug étranger. Dans la grande soirée du 13 mai, s'adressant à la foule, Gabriele d'Annunzio reprit cette grande parole de reine. Il en lit jaillir, avec son éloquence et son lyrisme, tout le sens national. Il en tira un commentaire poétique qui souleva d'enthousiastes acclamations. L'hôtel Regina, d'un balcon duquel parlait le poète, n'est pas éloigné du palazzo Margherita. Et les journaux de Rome, le lendemain, racontèrent que, derrière l'une des fenêtres du palais, on avait aperçu une silhouette de femme. — celle de la reine mère, qui écoutait monter la voix Au peuple italien acclamant encore une fois la guerre libératrice.
La guerre que le peuple italien a voulue, dans laquelle il est entré volontairement, c'est la suite, en effet, de ses guerres du xixe siècle, de ses guerres pour l'indépendance, les guerres où, depuis Charles-Albert, il a toujours été conduit par des princes de la maison de Savoie. La guerre que l'Italie a entreprise en 1915, où elle a Victor-Emmanuel 111 à sa tête, est en ce sens une guerre profondément traditionnel le. Et ces traditions italiennes, confondues avec- celles de la
»n de Savoie, la reine Marguerite les a res-
is depuis qu'elle est au monde. La fille du
duc de Gênes sent et pense naturellement selon
les principes de la famille royale et militaire qui
a fondé l'Italie.
Tous les voyageurs qui sont allés à Turin connaissent la statue, d'un mouvement si curieux, qui représente le duc de Gênes à la bataille de Novare, montrant l'ennemi de la pointe de son épée, tandis que son cheval s'abat sous lui. Ce prince-soldat est mort sans avoir été le témoin belles revanches que la destinée réservait à l'Italie. Mais son esprit revit chez sa fille qui voit en ce moment, avec une fierté profonde, s'accomplir les vœux suprêmes des princes de sa race, s'achever l'œuvre à laquelle s'est attachée et dévouée l'Italie. Sur les murailles de l'hôpital qu'elle a donné à la nation pour les blessés italiens, la reine Marguerite a fait inscrire un certain nombre de maximes qu'elle-même a compo- L'une de ces maximes est ainsi conçue : « Bénis soient les soldats italiens ! Par leur héroïsme, le rêve séculaire est devenu une réalité. » L'idée de la guerre de 1915, rêve séculaire, espérance mûrie par plusieurs générations, suggérée par de grands souvenirs et de grands exemples, aura peut-être pris pour la première fois sa
forme et sa conscience les plus nettes dans l'esprit et dans le cœur de cette reine, deux fois Savoie, par son père et par son mari.
Tout récemment, dans le salon' de la reine mère, on parlait — comment parler d'autre chose ? — de la campagne contre l'Autriche, lorsque quelqu'un exprima l'idée que peut-être le roi s'exposait un peu trop au péril. C'était un sénateur qui traduisait ses alarmes, car l'on est d'ordinaire prudent à l'âge où l'on est sénateur. Mais la reine Marguerite répondit aussitôt, avec douceur et fermeté :
— Si le Roi agissait autrement, il ne serait pas un roi.
Or, ces sentiments sont ceux qui animent toute la famille royale d'Italie, et la reine Hélène n'a pas le cœur moins héroïque que la reine m
Quels ont été les sentiments de la reine depuis qu'a éclaté la guerre en Europe, on peut le deviner quand on se rappelle qu'elle est née princesse de Monténégro. Là-bas, depuis de longs mois, dans l'indomptable Tchernagore, ses frères se battent, à la tête de leurs montagnards, pour la grande cause européenne. Avec quelles pensées la reine Hélène suit les péripéties de cette lutte, c'est ce qu'il est facile d'imaginer. Avec quelle
joie elle a vu Tltiilie entrer en Ligne avec les
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Alliés, c'est ce dont personne ne doutera non plus. Et quant aux sentiments qui régnent dans son entourage, on sera fixé quand nous aurons dit qu'une des dames d'honneur de la reine, la princesse Viggiano, est née Beauffremont, d'une grande et belle lignée d'illustres soldats français.
D'ailleurs, à l'heureux mariage de la princesse Hélène et du prince de Naples, mariage dicté par le choix de deux cœurs, est-ce qu'une destinée particulière n'avait pas présidé et souri? Ce mariage d'inclination n'avait-il pas eu la faveur d'être approuvé par de froids politiques ? Ne symbolisait-il pas déjà, par un témoignage éclatant des sympathies italo-slaves, le futur rapprochement de l'Italie et de l'Empire russe ? On se rappelle que l'entrevue de Victor-Emmanuel III et de Nicolas II à Racconigi avait été l'un des prolégomènes de la Quadruple-Entente. Qui sait si ce n'est pas par Cettigné qu'est passée cette chaîne ? Qui sait si les fiançailles de 1896 n'annonçaient pas l'alliance de 1915?...
Epouse et mère admirable, la reine Hélène fuit la politique comme elle évite l'éclat des cours : dans la maison de Savoie, elle a retrouvé et elle continue des traditions de simplicité. Mais si elle n'a jamais cherché à imposer ses sentiments, jamais non plus elle n'en a fait mystère.
Reine au grand cœur, jadis, pendant le tremblement de terre de Messine, où elle était accourue en dépit du danger, elle relevait le courage des malheureux par des mots d'une poésie et d'une intuition profondes. Aujourd'hui, elle sait à la fois plaindre les douleurs de la guerre et exalter le sacrifice du soldat. Et lorsqu'on parle devant elle des périls que courent les princes, la reine Hélène ne fait qu'une réponse :
— Je regrette que mon fils n'ait pas l'âge d'aller au front...
Pour l'acte décisif de sa vie nationale qu'il vient d'accomplir, des antécédents, une préparation, de hauts points d'appui moraux ont été nécessaires au peuple italien. Il ne l'ignore pas, il ne le méconnaît pas et c'est pourquoi il n'oublie pas d'associer à ses manifestations les deux reines dont les sentiments ont été les siens dès le premier jour. L'histoire connaît bien l'influence des femmes dans les grands événements de ce monde, et ce que peut le rayonnement de leur cœur, même quand elles se tiennent le plus jalousement à l'écarJ des opérations de la diplomatie, qu'elles recherchent le moins un rôle politique.
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C'est ainsi que, sans le savoir, sans le vouloir, simplement parce qu'elles sont les deux premières des italiennes et que leur pensée est allée tout de suite à ce qui était noble et grand, la reine Marguerite et la reine Hélène ont eu une large part dans ce que l'Italie a voulu. Elles ont agi sans paroles. C'est l'admirable mystère de l'influence, de l'autorité morale qui, un jour donné, trouve son emploi...
La France aussi doit savoir, comme le sait l'Italie, ce dont la juste cause est redevable aux deux reines. Mais il nous est précieux de pouvoir ajouter encore à leur nom celui d'une princesse de la maison de France. Devenue italienne par son mariage, la duchesse Hélène d'Aoste s'est dévouée, là-bas, de toute son âme, à la Croix- Rouge. Elle a parcouru, visité les formations sanitaires sans égard pour sa santé, sans prendre un moment de repos. Et elle n'a pas voulu empêcher non plus que, d'un âge encore si tendre, son fils aîné partit pour le combat. On songe alors à cette belle concordance du destin1: de même que, par sa reine, l'Italie donnait la main à l'Orient slave, elle aura, par la duchesse Hélène d'Aoste, donné la main à la France. En sorte que l'on ne peut s'empêcher d'évoquer, en citant le nom de cette princesse, le poème prophétique que, voilà
plus de deux ans, lui dédiait Gabriele d'Annunzio : « 0 Hélène, qui, au front de nos morts, — voyez « empreinte la vertu de Rome, — pour le grand « pacte latin, aujourd'hui vous portez — la ver- « veine augurale dans vos cheveux. »
Tandis que brille le renouveau de l'amitié franco-italienne, il est juste de penser aux grands cœurs et aux nobles femmes, aux foules ardentes et aux poètes qui l'auront préparé. Mais disonsnous bien qu'il eût suffi que quelqu'un ne le voulût pas pour que cela n'eût pas lieu. Et ce quelqu'un, c'était le roi.
L'exemple de la Bulgarie, de la Roumanie, de la Grèce nous aura ces temps-ci montré que la sympathie des peuples pour la cause de la France n'était pas toujours une raison suffisante pour entraîner les gouvernements. Le « oui » qu'a dit Victor-Emmanuel III n'a donc pas eu moins d'importance que le « non » que les Ferdinand et Les Constantin ont prononcé. Il aura fallu ces gravecirconstances pour révéler que le pouvoir royal n'était pas, dans l'Europe contemporaine, aussi dépourvu d'effet, aussi figuratif qu'on avait tendance à l'imaginer.
Avant de tomber sous les coups d'un assassin, Humbert Ier, qui avait déjà subi plusieurs attentats, avait coutume de dire que tel était le « casuel du métier ». Victor-Emmanuel III a été soumis, lui aussi, à ce risque professionnel qu'il affronte avec le même courage tranquille. Au mois de mars 1912, comme il se rendait justement au Panthéon pour y saluer la tombe de son père, un anarchiste tirait deux coups de revolver sur le roi, blessant grièvement un officier de son escorte. Au milieu de la lièvre patriotique que venait d'allumer l'expédition de Tripolitaine, la tentative manquée de Dalba ne servit qu'à animer davantage le loyalisme italien. Cet anarchiste retardait sur son siècle. Il aura été, par excellence, le régicide inactuel.
Victor-Emmanuel III n'a pas la bonhomie de son père ni de son aïeul. On ne le voit pas, comme eux, se promener dans les rues de Turin ou de Rome familièrement salué par les passants. Studieux et peu communicatif, on a dit de lui que c'était un intellectuel sur le trône. Mais il possède au plus haut point les traditions de la maison de Savoie. Il sait à fond son métier de souverain constitutionnel, et nul n'ignore la part qu'il prend aux affaires de l'Etat. En politique, il a souvent passé pour donner ses préférences au
radicalisme avancé. On l'a appelé le « roi laïque ». Un journaliste italien l'a même surnommé un jour, moitié par compliment et moitié par plaisanterie, le <( roi blocard ». Blocard si Ton veut, Victor-Emmanuel III n'en aura pas moins fait, déjà, depuis quinze ans qu'il a succédé à son père, deux guerres nationales, dont la seconde est l'entreprise la plus hardie dans laquelle la monarchie italienne se soit lancée depuis cinquante ans. Blocard encore, il a su parfaitement composer et s'accorder avec l'Eglise. C'est même sous son règne qu'on aura vu l'Italie inaugurer en Orient une politique extérieure active et nouvelle, fondée sur la défense et la protection des intérêts catholiques.
La guerre de 1913 aura valu à Victor-Emmanuel III une popularité personnelle immense. Sa bravoure, la simplicité avec laquelle il vit au milieu de ses soldats lui ont même déjà créé une légende. Et, autour d'un Savoie, la légende ne demandait, qu'à se cristalliser. Quelque temps après l'attentat de 1912, un écrivain italien distingué, M. Gabriel Fiorentino avait défini de cette manière son loyalisme et celui, de l'immense majorité de ses compatriotes :
" Nous avons pris nos rois dans une famille rude, énergique, militaire, ni dilettante, ni ;ir-
liste, ni intellectualiste, si je puis me permettre ce barbarisme. Et nous les aimons parce que nous sentons que nous avons en eux le point central, le chef que n'embarrassent ni les rêveries ni les sentimentalités niaises. Tous font bloc autour du roi actuel, on vient de le voir après l'attentat, tous, du curé au garibaldien, du grand seigneur au portefaix, parce que c'est un mâle, parce qu'il tient en échec tous les gouvernements de l'Europe, gouvernements bourgeois, effarés ; parce qu'il passe à travers les toiles d'araignées des diplomaties rageuses ; parce qu'il nous a donné conscience de notre force. »
I Tailleurs Victor-Emmanuel III peut se flatter d'avoir rallié à la monarchie déjà presque autant de républicains illustres que son père et son grand-père l'avaient fait avant lui. A ce tableau des « conquêtes du roi », il a pu mettre, par exemple, M. Enrico Ferri, et M. Barzilaï, dernièrement. Lorsque cet illustre représentant de l'irrédentisme républicain eut accepté, au mois de juillet 1945, d'entrer dans le cabinet Salandra comme ministre sans portefeuille, YIdea nazionale fit ce commentaire :
« Il est impossible de nier que la nomination de M. Barzilaï a encore une autre signification politique, c'est à savoir l'adhésion an régime mo-
narchique d'un partisan connu et tenace du régime républicain. En assumant la fonction de conseiller de la couronne, M. Barzilaï a renoncé à son idéal, qui était de substituer aux institutions monarchiques les institutions républicaines. Il a reconnu aux institutions monarchiques des vertué qu'il croyait jusqu'ici propres seulement aux institutions républicaines. Ainsi se renouvelle l'exemple donné déjà par d'autres hommes politiques de la petite Italie. De vieux combattants du régime républicain ont adhéré à la monarchie lorsqu'ils eurent trouvé en elle l'interprétation effective et l'application concrète de leur idéal national. »
C'est d'ailleurs sous le règne de Victor-Emmanuel III que la monarchie italienne aura fait une expérience qu'aucun de ses partisans n'eût certainement, lui conseiller vingt-cinq ans plus tôt, une expérience où des prophètes de mauvais augure auraient peut-être vu, alors, un principe de ruine pour la maison de Savoie et pour l'unité italienne, et qui a, au contraire, tourné le plus brillamment du monde. Le gouvernement italien a encore donné une preuve de son esprit d'opportunité et de son adresse, en faisant sonner l'heure du suffrage universel. C'est un fait que le suffrage universel, naguère redouté parle- i
vernements comme une sorte de monstre, ne les effraye plus de nos jours. Instruits par l'exemple de Napoléon III et de Bismarck, les hommes d'Etat ont fini par comprendre que le suffrage universel était un suffrage essentiellement approbateur et ratificateur, tandis que tous les suffrages restreints ou censitaires sont disputeurs, instables et anarchiques : en France deux monarchies parlementaires, la Restauration et la Monarchie de juillet, en ont subi. l'épreuve et elles en sont mortes, en sorte qu'un homme d'esprit a pu dire, non sans raison, que si Charles X avait accordé le droit de vote à tous les Français il serait encore sur le trône. Gomme l'empereur François-Joseph l'avait fait un peu de temps auparavant, et pour d'autres motifs, Victor-Emmanuel III, habilement conseillé par M. Giolitti, a donné le suffrage universel à l'Italie et il n'aura eu à le regretter à aucun de ses points de vue de roi, ni au point de vue dynastique ni au point de vue national.
Un des traits marquants de ces élections d'octobre 1913 aura été d'abord l'affaiblissement de l'idée républicaine traditionnelle. Dans la démocratie helvétique, le Journal de Genève relevait ce phénomène avec intérêt. « Le groupe républicain, disait-il, dans la dernière Chambre italienne,
comprenait vingt-trois députés : ils ne seront plus désormais que dix. Preuve évidente que l'idée républicaine est en baisse auprès des masses populaires... Si le parti républicain voit ses effectifs se réduire de jour en jour, c'est précisément qu'il ne représente plus qu'un anachronisme. L'Italie d'aujourd'hui, qui a des aspirations et des ambitions très précises, considère plus que jamais la monarchie comme la condition de sa prospérité présente et de sa grandeur future, alors que la République évoque fatalement des idées de morcellement et d'abaissement; elle est tout ce qu'il y a de plus antinationaliste. »
En effet, la réponse qu'apportait le suffrage universel consulté, en Italie, pour la première fois avait eu, avant tout, une couleur nationale. M. Giolitti, alors premier ministre et mémo véritable dictateur parlementaire, ne passait pas encore pour un « petit Italien. » On était allé jusqu'à lui décerner, à la mode romaine, le surnom de Giolitti l'Africain, parce qu'il avait été l'initiateur de la campagne de Libye. Par une sorte de symbole destiné à montrer combien l'activité extérieure de l'Italie était liée à sa politique intérieure, M. Giolitti avait l'ait coïncider le jour des élections avec celui de la remise à Athènes d'une note fort impérieuse relative aux affaires d'Epire.
Cette journée solennelle, il l'avait fait précéder aussi d'un grand discours où il avait tracé le tableau le plus riant de la situation générale du royaume. Tableau à peine flatté d'ailleurs : les progrès de toute sorte que l'Italie a réalisés, depuis quinze ans surtout, au dedans comme au dehors, n'ont pu échapper aux observateurs sérieux. M. Giolitti les proposait à l'amour-propre national des Italiens. Il insistait en particulier, et non sans raison, sur le relèvement financier de l'Italie qui a été, du reste, une des surprises de ce temps. Si Ton comparait, en effet, l'état des finances italiennes tel qu'il était à ce moment-là à ce qu'il avait été dans le passé, — et ce passé avait compté des jours pénibles, — on devait reconnaître que les progrès de l'Italie n'avaient pas été le moins sensibles dans ce domaine. Le royaume d'Italie a su se faire, plutôt même que se refaire des finances et il a réussi à transformer des déficits en plus-values par un effort de volonté qui mériterait d'être proposé en exemple à plus d'un gouvernement. Ce n'est pas sans étonnement qu'on a vu, pendant les deux ou trois années qui ont précédé la guerre européenne, au milieu de la grande débâcle des fonds d'Etat les plus célèbres, la Rente italienne faire exception par la fermeté de sa tenue. Qui eût osé annoncer,
qui eût voulu croire, il y a seulement vingt ans que, dans une période de tourmente, la Rente italienne se comporterait mieux et ferait meilleure figure que la Rente française'? Qui eût osé formuler ce paradoxe insolent ?
On raconte qu'un de nos financiers les plus illustres, une des autorités de la science économique, en même temps une des puissances de la banque française, avait été sollicité, voilà environ dix ans, de s'intéresser et d'intéresser les capitaux français aux affaires italiennes. Pourtant très expérimenté et, à l'ordinaire, très clairvoyant, il avait opposé un refus et laissé percer sa véritable raison : une invincible méfiance à l'égard de l'Italie, qu'il ne voulait pas prendre au sérieux, où il ne voyait qu'un pays de joueurs d'accordéon et de lazzarones. Le résultat fut que la banque allemande prit la place que la France laissait libre.
Etrange pays que le nôtre! Il est peut-être le premier du monde dans les lettres, les arts, l'invention. En ce moment même, il donne des preuves quotidiennes d'héroïsme, de volonté, d'énergie, et son ressort moral est incomparable. Cependant, lorsqu'il s'agit «l'utiliser ces dons, d'en faire profiter la vie nationale, il semble qu'une faculté lui manque. Les Français d'aujourd'hui,
en immense majorité, ignorent presque tout de l'étranger, de l'aspect vrai de la planète. Ils sont entrés dans une des plus vastes guerres de l'histoire avec une représentation du monde d'une dangereuse fausseté. Journaux, public, diplomatie, ne se sont pas trompés seulement sur la Turquie, sur la Bulgarie, sur la Grèce. C'est sur nos ennemis principaux qu'on a divagué. Sur la force vraie de l'Allemagne, sur la capacité de résistance de l'Autriche elle-même, on avait fait de fausses spéculations. On est parti en commettant d'énormes erreurs do calcul parce qu'on vivait sur des préjugés et des poncifs, loin de la réalité. 11 n'est pas jusqu'à nos alliés qu'on n'ait méconnus, le caractère de leurs institutions considérées par rapport à l'état de guerre, la nature du concours qu'ils étaient capables d'apporter, qu'on n'ait mal appréciés. Une vue sentimentale de la politique dominait, tandis qu'à cette conception l'Allemagne opposait l'expérience des hommes et des choses, son réalisme, l'usage inflexible de la t'urce. Mais, en même temps, et par un contraste qui achevait de nous désarmer, de mettre en déroute les intelligences, tout ce qui, dans l'élite française, se réclamait de l'esprit pratique dédaignait, rejetait — à bien peu d'exceptions — les idées générales, prétendait ne retenir
que les statistiques et les chiffres. Comme si les financiers eux-mêmes ne devaient pas considérer autre chose !
Le grand fait de l'Italie contemporaine, c'est le sentiment national porté jusqu'à la passion. Dans le domaine économique, cette passion s'est traduite par l'acharnement au travail, par un désir ardent de s'égaler aux grandes nations industrielles et aussi par une confiance absolue dans le crédit de l'Etat italien. L'Italie, pour faire son unité, pour se donner les organes d'un Etat moderne, avait dû emprunter à l'étranger. Peu à peu l'épargne italienne a racheté cette dette, l'a fait rentrer dans le pays par point d'honneur patriotique. Voilà ce qui a assuré la solidité financière de l'Italie dans des phases critiques. Voilà ce qui a fait son salut dans le passé, ce qui constitue une promesse durable pour son avenir. Ceux qui ne tiennent pas compte de ces forces-là, ou bien au regard de qui elles échappent sont de faux réalistes, exposés à toutes les erreurs et à tous les mécomptes.
Les élections de 1913 auront marqué une date de la vie publique italienne Elles auront, à bien
des égards, annoncé les événements actuels. Si, comme nous le croyons, l'année 1915 a introduit Tltalie dans une nouvelle phase historique, la phase de l'expansion, 1913 en aura été la préface en réalisant la concentration des énergies, en apportant un surcroit d'apaisement aux luttes du passé et en subordonnant la politique de parti à la politique nationale.
La manière dont s'était engagée cette consultation électorale, les résultats qu'elle avait apportés étaient significatifs surtout pour ceux, — nous étions du nombre , — qui considéraient déjà l'Italie comme une des rares puissances qui eussent conservé la. liberté de se mouvoir en Europe et qui fussent capables de choisir et de diriger les événements au lieu de se laisser conduire par eux. Il était visible, dès ce moment-là, que l'Italie se préparait à agir à l'extérieur. Mais on pouvait encore être incertain du sens qu'elle donnerait à son action. Il suffit de se rappeler que M. Giolitti était président du conseil. Et depuis qu'on connaît l'attitude que M. Giolitti a observée en 1915, on ne peutguère douter que, s'il se fût trouvé au pouvoir pendant la crise européenne, la ligne qu'il eût fait suivre à la politique italienne n'eût été sensiblement différente de celle qu'ont adoptée M. Salandra et M. Son-
nino. Ainsi M. Giolitti aura semé et d'autres au ront récolté. Mais, par lui, l'Italie aura été mise en mesure de faire au dehors de la grande politique : c'est ainsi, du moins, nous semble-t-il, que l'histoire en jugera.
Déjà, à l'intérieur de la Chambre, qu'il dominait de son autorité, M. Giolitti avait pratiquement supprimé l'existence des partis, usés les uns contre les autres par un frottement vigoureux. Les effets du même travail se faisaient sentir sur l'opinion publique où les conflits d'autrefois tendaient à s'apaiser par l'oubli des passions et l'obscurcissement de l'ancien idéalisme révolutionnaire. Longtemps, la nouvelle Italie, dans la crainte d'un retour offensif de l'Eglise, avait demandé protection et défense aux influences contraires, et elle avait donné à la francmaçonnerie une place importante dans l'Etat. Phénomène tout naturel, d'ailleurs. La francmaçonnerie, par le rôle qu'elle avait rempli dans l'unification de l'Italie, s'était incorpoi histoire, par conséquent à sa vie publique. Mais du jour où la maçonnerie cesserait, d'apparaître au peuple italien comme un des instrumenta de l'unité, elle devait perdre sa raison d'être et la plus grande part de son prestige.
Cependant ce n'élail pas une tâche facile de
dissocier l'idée maçonnique de l'idée nationale. S'il était en Italie un souvenir historique qui comptât, une puissance de sentiment qui conspirât en faveur de la démocratie anticléricale, c'était le garibaldisme. Il a fallu plus d'une campagne pour venir à bout de cette tradition, et, cette campagne, ce sont les nationalistes qui l'ont menée. Ils ont su démontrer à leurs contemporains que, du point de vue de l'intérêt italien, l'idée maçonnique élait un anachronisme et que, comme telle, elle était devenue dangereuse, qu'elle devait être éliminée. Des révélations sur le rôle des éléments maçonniques dans l'armée ont eu un retentissement énorme et une vaste protestation les a suivies. Touché au cœur, le Grand Orient italien a dû sortir de son secret, en appeler au public : nous avons pu voir, dans l'été de 1913, sur tous les murs d'Italie, le manifeste où il rappelait les services rendus au pays. Attitude de défense qui laissait pressentir le recul et la défaite que les élections ont consacrés. Ici et là, le gouvernement avait bien soutenu, sans doute, des candidats dont l'affiliation à la maçonnerie n'était pas douteuse : telles étaient les combinaisons de chimie politique où excellait M. Giolitti et dont il avait coutume de composer sa pâte parlementaire. Dans l'ensemble, le programme de
gouvernement sanctionné par l'électeur faisait abstraction de l'anticléricalisme, le passait sous silence au moment où, de son côté, la papauté levait le non expedit, autorisait, engageait presque les catholiques à se servir de leur bulletin de vote. Le suffrage universel avait compris qu'au moment où l'Italie se disposait à entrer dans une politique extérieure de grande envergure, l'intérêt lui commandait de s'associer l'influence et la force d'expansion du catholicisme. Dans cette nouvelle orientation de l'Italie, la part du calcul positif et réfléchi n'a pas échappé à plus d'un observateur français : M. François Del oncle, député radical, par exemple, ou M. André Tardieu, du Temps (1).
1) Il y aurait tout un chapitre à écrire sur la grandeur cl la décadence de la maçonnerie italienne. Les incidents qui témoignent d'une réaction contre l'influence maçonnique ont été nombreux en ces dernières années. Il nous suffira de rappeler le cas de M. Caméra, député, et de quelques-uns de ses lègues dont la mise en jugement fut demandée par les loges du rite écossais en raison de leur vote favorable à renseignement religieux dans les écoles. M. Giolitti fut alors accusé d'avoir fait naître à dessein des discussions dans la maçonnerie en soutenant des modérés, comme M. Fera, contre la fraction la plus avancée dirigée par le l)r Ballori, alors adjoint au maire radical de Rome, le !>' Nathan. La chute de la municipalité de M. Nathan et du « bloc » romain a d'ailleurs été un de- épi-odes les plus marquants de ce conflit.
Depuis quarante-cinq ans, le successeur de saint Pierre et le roi d'Italie vivent face à face. Du Quirinal on peut voir le Vatican, et une demiheure de marche conduit d'un palais à l'autre. Cependant les deux pouvoirs s'ignorent. Quatre papes, trois rois se sont succédé et la situation diplomatique reste celle que la protestation de Pie IX avait créée au lendemain de l'entrée par la brèche de la Porta-Pia. La papauté ne reconnaît pas le fait accompli. Elle a repoussé la loi des garanties, l'indemnité qui lui était offerte, et ne veut rien devoir à la monarchie italienne. Celle-ci, de son côté, reste sur ses positions. Elle a rempli, elle est toujours prête à remplir les engagements qu'elle a pris en 1870. Elle ne va pas plus loin. La protestation du Saint-Siège, renouvelée par chaque pontife, a fini par créer un état de fait qui a duré jusqu'à présent, bien qu'il parût provisoire, et dont le gouvernement italien s'accommode dans l'ordinaire de la vie au point qu'il en regretterait (on le prétend, du moins) la disparition.
Il s'est trouvé que cette absence de contact entre les deux pouvoirs est devenue à la longue
une des conditions de la politique italienne. Pas de rapports : donc ni discussions ni conflits. C'est une traduction un peu inattendue, mais non pas la plus mauvaise, peut-être, de la célèbre formule : « L'Eglise libre dans l'Etat libre. » Liberté complète : chacun des deux éléments évolue dans une sphère indépendante. Il s'est trouvé ainsi que, par une conséquence imprévue et presque paradoxale des luttes du xixc siècle entre l'Eglise et l'Etat, l'Italie est devenue un des rares endroits du monde dans lesquels il ne se pose pas de réelle difficulté en matière de religion. Au pays où réside le pape, il n'y a pas, à proprement parler, de « cléricalisme » ni de « parti clérical ». Dans le royaume qui a dépossédé le Saint-Siège, supprimé le pouvoir temporel, il n'y a pas de guerre religieuse. Autre conséquence, qui n'a pas élé moins heureuse : la protestation du Saint-Siège, son refus de reconnaître le fait accompli, facilitent, au point de vue international, la tâche du gouvernement italien, car cette protestation, ce refus constituent la garantie de l'indépendance de la papauté. L'Europe craignait autrefois que, dans une Italie unitaire, le pape ne fût subordonné à l'Etat. « L'influence du roi de Sardaigne à Rome, disait déjà un mémoire du maréchal de Noailbs au roi Louis XV, serait poussée au point qu<' le
pa
ape ne serait plus, en quelque manière, que son emier aumônier et obligé de suivre les inspitions de la cour de Turin. » Les papes, quoique italiens, et tout élus qu'ils sont par un collège où la majorité des cardinaux est italienne, n'ont pas voulu, n'ont pas daigné devenir les grands aumôniers des nouveaux rois d'Italie et ceux-ci n'ont pas recherché non plus cette satisfaction d'amourpropre. Ainsi la papauté, bien que privée de sa souveraineté temporelle, est restée, dans sa pleine indépendance, la plus haute autorité spirituelle de l'univers.
Quels mots, toutefois, seraient assez déliés pour expliquer le subtil mystère par lequel l'Italie, tout en ignorant officiellement le Saint-Siège, a su faire rayonner sur elle l'éclat de cette autorité supérieure à toutes les nations ? Par quel génie de la conciliation des idées, par quelle intuition de la politique et de l'histoire l'Italie nouvelle, en faisant de Rome sa capitale nationale, a-t-elle su lui garder son caractère de capitale de la catholicité? Le fait est là, cependant. Jusqu'au dernier mazzinien, jusqu'à l'anticlérical traditionnel du Transtévère, chaque Italien tient à la présence du pape à Rome, chaque Italien est intimement convaincu que la ville serait découronnée, que la nation subirait un dommage si le pape venait à
l'abandonner. « Tous les Italiens tremblaient que la tiare ne passât à ceux d'outre-monts, au grand détriment et déshonneur de l'Italie », disait déjà une chronique florentine après l'élection de Pie II contre le cardinal d'Estouteville. C'est un sentiment qui n'a pas cessé d'habiter le cœur des Italiens. Il n'a fait que croître avec l'état d'esprit nationaliste et impérialiste de l'Italie contemporaine, avec le développement d'une grande politique italienne dans le bassin de la Méditerranée et en Orient.
Nous arrivions à Rome à l'heure où venait de paraître en France la conversation de M. Latapie avec le pape, un des « coups de pistolet » les plus retentissants que jamais journaliste ait tiré. Nous avions lu ce document, avec les commentaires qu'y ajoutait la presse italienne, entre Florence et Rome. Et nous nous attendions à trou voila ville, au lendemain de ses manifestations de mai, émue -de nouveau, peut-être soulevée... Un mot surtout nous frappait, parmi les propos que M. Latapie attribuait à Renoît XV : celui de « neutralité ». Au moment où les « neutralistes » venaient de passer pour de mauvais Italiens, quelques jours après que les plus notoires d'entre eux avaient été pourchassés à travers les rues de Rome, ne fallait-il pas craindre qu'une équi-
voque, qu'un contre-sens placés dans la bouche du pape ne vinssent causer des incidents graves, réveiller de vieux levains ? Un terme mal compris ou mal rendu, une intlexion de voix absente, c'en était assez, peut-être, pour ranimer des querellas. Il fut un temps où l'article de M. Latapie eût suffi, sans aucun doute, pour conduire des milliers de manifestants sur la place Saint-Pierre. Les vitres du Vatican eussent été brisées, des prêtres frappés à travers le Borgo... Pourtant, rien de pareil ne s'est produit. L'Italie n'en est plus au temps où, sur le pont Saint- Ange, la jeunesse romaine tentait de jeter dans le Tibre le cercueil de Pie IX.
Personne n'a ignoré le travail persévérant auquel la diplomatie allemande et autrichienne s'est livrée au Vatican durant les années qui ont précédé le conflit européen. Là aussi, il y a eu une oeuvré d'avant-guerre, un travail d'investissement qui a duré jusqu'au jour où l'Italie a rompu avec ses anciens alliés. La tâche était d'autant plus facile que le champ était libre, la contre-partie absente. La France n'était pas représentée auprès du Saint-Siège. L'Angleterre La été depuis, mais bien tard. Sans concurrents, l'ambassadeur d'Aut rie ho, les ministres de Prusse et de Bavière abondaient en amabilités et en promesses. Ils ne né-
gageaient aucun moyen de plaire, pas même les plus petits : honneurs, décorations, table fastueuse n'étaient pas négligés. Sans compter l'intimidation, les menaces de représailles (joséphisme ou kalturkampf), qui, à la mode germanique, alternaient avec les bonnes paroles. Ainsi s'expliquent certains mouvements, certaines attitudes qui ont surpris. Mais, s'imaginait-on que la papauté se laisserait gagner si facilement, qu'elle renoncerait pour si peu à son libre arbitre? C'eut été mal la connaître.
C'est pourquoi, en Italie, l'opinion publique ne s'est pas émue. Elle n'a pas cru que le Saint- Siège fût conquis par l'Allemagne : elle a, pour cela, une trop haute idée de l'esprit politique et des goûts d'indépendance du Vatican. A Rome, en effet, on a le coup d'œil universel. On y a de la mémoire aussi. C'est le lieu du monde où le temps compte le moins. L'histoire n'y laisse pas oublier ses leçons et les intelligences n'y sont pas opprimées par la puissance du jour, par la réalité immédiate. L'Allemagne impériale, pour les besoins de sa politique, prodiguait Les envers l'Eglise. L'Eglise les a accueillies d'autant mieux qu'elle n'avait pas été gâtée, depuis bien longtemps, sous ce rapport. Mais elle le» a accueillies avec calme. Nous avons fait remarquer
un jour que la célèbre appellation de Kullurkampf, qui désigne l'anticléricalisme de forme impérialiste et allemande, contient, implique cette fameuse Kultur au nom de laquelle l'Allemagne a entrepris sa guerre de conquêtes, et il nous a paru que cette observation était comprise.
— Il est certain, nous a-t-on répondu, que l'Allemagne a fait l'impossible pour gagner à sa cause l'élément catholique en Italie, comme en Espagne, comme partout chez les neutres. Elle est bien tombée à Rome ! Nous sommes aux lieux qui ont vu les luttes du Sacerdoce et de l'Empire et qui n'en ont pas oublié les péripéties. Nous savons que jamais l'empereur germanique n'a flatté le Saint-Siège que pour l'asservir, pour en faire son instrument, et qu'il l'a brutalisé chaque fois que le successeur de Saint-Pierre a voulu faire respecter son indépendance. Qu'il s'agisse d'un Hohenstaufendu moyen âge ou d'un Hohenzollern des temps modernes, l'esprit, les procédés sont les mêmes. Et personne n'a oublié ici comment Léon XIII fut récompensé d'avoir voulu se comporter courtoisement, en grand seigneur qu'il était, vis-à-vis de Guillaume II.
« On se trouvait en 1888. Guillaume II venait de monter sur le trône. Comme il était à Rome, une visite au Pape fut convenue, selon les règles
protocolaires admises en pareil cas. Léon XIII se proposait de dire au jeune Empereur des choses importantes et l'occasion était favorable pour traiter plusieurs sujets de haute politique actuelle. C'était ce que ne voulait pas Bismarck, c'était ce que ne voulait pas non plus, sans doute. Guillaume II. Car à peine le pape avait-il eu le temps d'échanger quelques paroles avec l'empereur que, soudain, le comte Herbert de Bismarck, accompagné du prince Henri de Prusse, pénétrait dans l'antichambre et, bousculant le majordome, entrant de force dans le cabinet pontifical, mettait fin à la conversation des deux souverains qui, après un échange de politesses banales, se séparèrent.
« Cette grave et gratuite injure à la papauté, ce coup de violence renouvelé du moyen âge n'ont pas été oubliés.
« Et ce n'est pas tout. Rome n'ignore pas non plus les idées de Guillaume II en matière de religion. Si l'empereur a fait plusieurs fois, et d'une façon retentissante, l'éloge du catholicisme, si, avec cet art qu'il a de dissimuler et de faire plaisir à tous ses interlocuteurs du moment, sans exception, il a montré parfois des sympathies pour l'Église, sa pensée profonde n'est pas méconnue Il l'a trahie à plusieurs reprises. L'idée fixe de Guillaume II, en matière de religion, esl d'arriver
à la fusion des confessions et à l'unité dans son Empire. C'est à Munster, en plein cœur de l'Allemagne catholique, qu'il prononçait, il y sept ans, ces paroles graves et qui ont été retenues : « Pour arriver à V union allemande, il nij a qu'un moyen, c'est la religion, non pas comprise au sens rigoureux de la dogmatique ecclésiastique, mais dans un sens plus large, plus pratique pour la vie. »
« Comme l'a très bien dit un écrivain français qui a. dans tous les domaines, étudié de près les idées de Guillaume II (1), l'Empereur révc une Allemagne où protestants et catholiques seraient confondus dans un christianisme vague et sans formules, qui ne serait plus autre chose qu'une sorte de religion impérialiste, de religion d'Etat. (2) On a déjà pu voir, d'ailleurs, les effets de la politique d'Empire sur l'esprit du catholicisme allemand. Le centre catholique, jadis vivifié par la
M. Jules Arren, mort au champ d'honneur dans la guerre de 191 i.
(2) Comparer ce texte d'un des théoriciens du pangermanisme, Ernest liasse, dans son livre VEmpire allemand comme Elal national, publié en J9»)5 : « Nous ne renoncerons pas à l'espoir de rendre à la population de l'Empire allemand l'unité confessionnelle. Toutefois la nécessité d'Eglises nationales allemandes est non seulement d'ordre religieux, mais d'ordre national. Des considérations d'ordre national exigent qu'on détache les catholiques romains de l'influence étrangère, c'est-à-dire italo-romainc, et qu'on fonde une Eglise nationale catholique allemande. Etc.. » (Voir le livre de M. Charles Andler, le Pangermanisme continental sous Guillaume If.
persécution bismarkienne est étrangement dénaturé. Ah ! nous sommes loin de Windthorst, du noble Windthorst et de ses amis ! Le centre d'aujourd'hui a pour chefs des Erzberger, des Bachem, des Spahn , qui sont d'intrigants politiciens au service de l'Empire et du pangermanisme et dont l'œuvre malfaisante n'est pas encore assez connue.
« Cette œuvre a été double. Elle a d'abord consisté, à l'intérieur, à énerver le catholicisme allemand en lui retirant ses caractères propres par le principe de Yinterconfessionnalitè qui, dans un pays en majorité protestant, où l'influence et le pouvoir appartiennent au protestantisme, livrait le plus petit nombre au plus grand. Les chefs du Centre — le Centre tel qu'il est devenu entre les mains de ceux qu'un archevêque allemand a appelés les « infectés de Cologne » — ont travaillé en connaissance de cause dans le sens de la fusion désirée par Guillaume IL
<< A l'extérieur, ils se sont mis nettement au service du pangermanisme. Lès catholiques belges ont révélé les faux serments, les assurances mensongères que les Erzberger et autres agents du Centre leur prodiguaient avant la guerre. Le tort des catholiques belges a été de se fier à fourriers de l'invasion, qui venaient jurer avec hypocrisie que jamais, au grand jamais, il n'étail
entré dans les plans du gouvernement impérial ni du grand état-major prussien de violer la neutralité belge. En aucun temps, on ne vit plus cynique tromperie, abus de confiance plus net.
« Ce n'était pas assez. On ne connaît encore que ce qui concerne la Belgique. On saura un jour que le Centre allemand s'est comporté visà-vis des catholiques du monde entier comme la social-démocratie vis-à-vis des socialistes de France et d'ailleurs : usant de son influence pour gagner des sympathies à l'Allemagne, ou bien pour détourner les soupçons des projets de Guillaume II.
« Bien souvent l'Allemagne, pays de Luther, a donné d'amers soucis à la papauté. Plus d'une fois, l'Allemagne catholique elle-même a montré un esprit de rébellion. Rome n'a pas oublié que nulle part il n'y a eu plus d'opposition à l'infaillibilité qu'en Allemagne, et qu'un théologien comme Dœllinger est allé jusqu'au schisme, où il a persisté : Dœllinger, comme disait Pie IX, eût voulu se faire le pape des Allemands. Et puis, on se souvient encore du mouvement Los von Rom, inspiré en Autriche par le pangermanisme. On se souvient que les dernières années de Pie X ont été attristées par la résistance que les Facultés de théologie allemandes opposaient au serment antimodernisle. Autant de raisons diverses mais
également fortes qui doivent empêcher de regarder l'Allemagne comme le rempart du catholicisme, et surtout comme son unique rempart, w
Chez les paysans des Pouilles et des Abruzzes, on rencontre souvent, à la place d'honneur, une image qui représente le pape et le roi assis côte à côte dans un carrosse doré. Cette enluminure populaire est le naïf symbole d'un vœu profond de l'Italie. C'est la nouvelle alliance à laquelle, dans le secret de son cœur, aspirait le peuple italien dès les premiers jours de l'unité.
L'image paysanne, qui fait si bon marché de la théologie, de la politique et de l'histoire, deviendra-t-elle un jour une réalité? Verra-t-on le pape et le roi réconciliés ? N'y aurait-il pas tant d'inconvénients, tant de périls à une réconciliation solennelle que les chances les plus fortes restent encore pour la prolongation de l'étal de choses actuel, c'est-à-dire pour un simple voisinage sans contact direct et sans hostilités ? C'est une solution provisoire, sans doute. L'avenir en apportera-t-il une autre? Nul ne le snit. bien qu'il coure plus d'un murmure au sujet de combinaisons que le gouvernement italien tiendrait
QUIRINAL ET VATICAN i%\
en réserve et qui interviendraient après l<» guerre
Mais l'Eglise est patiente etelle attendra son heure. <] ni doit être remarqué, c'est que, dans la guerre même, elle a trouvé sa place. Du pape au plus humble desservant de campagne, personne n'a fait grise mine, personne n'a boudé au devoir. iise a saisi avec empressement l'occasion de montrer qu'elle n'était pas étrangère à l'esprit national italien. L'aristocratie « noire » a fourni autant de volontaires que l'autre et ce n'est pas le Vatican qui l'en aurait détournée. L'épiscopat a recommandé aux fidèles de servir le roi et la patrie : témoin le recueil publié par le sénateur Vittorio Polacco et qui contient les témoignages de soixante cardinaux, archevêques et évêques. Voici par exemple une lettre pastorale où l'évoque de Tortone invite son clergé et son peuple à prier pour le pape et aussi pour le souverain, « auguste descendant d'une race de forts et de sages », en même temps que pour « notre Italie aimée, plus chère que jamais au cœur de ses fils. » Cependant le pouvoir civil n'a pas été en reste, et M. Salandra a signé une dépêche où le grand aumônier de la marine était appelé soldat du Christ et du roi. Ainsi à cette suite (mais si singulièrement élargie), des luttes pour l'unité, à cette entreprise du nationalisme et de l'impérialisme italien, l'Eglise se
sera trouvée tout naturellement associée parce qu'il s'agit de la Méditerranée autant que de l'Adriatique, de l'Orient autant que du Trentin. Est-ce un signe, une indication pour l'avenir? Faut-il voir là comme un commencement de réalisation pour la prophétie véhémente, qui avait paru, alors, si excessive et que, voilà un demisiècle, faisait Proudhon? « Ce que rêvent les Italiens, pleins de leurs grandioses et dramatiques souvenirs », disait Proudhon, « c'est, au point de vue politique, de faire de l'Italie une sixième grande puissance ; au point de vue religieux, après avoir subordonné la papauté au royaume, de conférer à celui-ci le protectorat de la catholicité. . . On veut justement, pour l'Italie unitaire, Rome avec son prestige pontifical ; on veut la papauté, mais accommodée à la mode constitutionnelle. L'Italie, quoi qu'on dise, est toujours papale : les sarcasmes de Garibaldi et de Mazzini contre le sacerdoce ne détruisent pas ce fait. On veut, en subordonnant la papauté nu nouvel ordre de cle rendre à l'Italie la suprématie du monde catholique, supplanter la France et L'Autriche, d< mais simples satellites de la grande planète romaine et chrétienne Rome et l'unité; puis bientôt Venise, le Tessin, la Corse, .Nice. L'Algérie : pour consommer Cette grande restauration, il n'v aurait
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plus à changer qu'un mot, au lieu d'appeler Victor-Emmanuel roi, il faudrait l'appeler empereur. Ainsi l'Italie, plus que jamais, pontificale et impériale, serait au comble de ses rêves; elle aurait ressaisi, comme dit Mazzini, l'apostolat de l'Europe. »
Emporté par la polémique, peut-être Proudhon rait-il un peu. Mais à la date où il écrivait, il était bien près d'être seul, en France, à croire à la vraisemblance d'un pareil avenir pour la jeune Italie. A droite comme à gauche, c'était la révolution qu'on s'accordait à lui prédire. Or la révolution, en ce début du xxe siècle, apparaît, en Italie comme ailleurs, ainsi qu'une force expirante, une passion fatiguée sur qui la passion nationale l'emporte de beaucoup. Pourtant, par une étrange rencontre, quelques semaines seulement avant que la guerre européenne éclatât, un mouvement révolutionnaire, qui d'abord parut grave, avait agité les Romagnes. Surpris par les insurgés avec son état-major, un général leur avait même rendu son épée. Que de pronostics alarmants circulèrent encore une fois sur la situation de l'Italie I Cependant, en observant de plus près nement, on le ramenait à ses justes mesures. Le comte Soderini, député d'Ancône, m'a dit avoir acquis la conviction que cette « semaine
rouge » avait été, sous main, excitée par l'Autriche, ce compagnon méfiant et lui-même peu sûr. Mais Ton pouvait découvrir aussi que l'Autriche n'en avait pas eu pour son argent, car le mouvement, qui n'avait pas touché une seule grande ville, n'avait été qu'une sorte de jacquerie, une éruption d'anarchie paysanne, avec quelques reviviscences du vieil esprit communaliste et fédéraliste, toujours vivant chez les Italiens. En même temps, ces troubles ruraux, quoique réprimés en soixante-douze heures, avaient déterminé une réaction immédiate, et des plus nette, dans les grandes villes. Rome, le 20 juin, aux élections municipales, renversait le « Bloc » et le régime du docteur Nathan. Si l'idée révolutionnaire avait pu trouver un terrain favorable, c'était donc dans les campagnes, parmi des populations arriérées, tandis que les populations urbaines se montraient réfractaires à l'anarchie. C'est ainsi que la révolution n'a reparu, et pour un instant, en Italie, à la veille de la guerre, que pour prendre un caractère rétrograde, l'aspect d'un phénomène d'un autre âge, rudement et rapidement châtié d'ailleurs, et sans influence sur la marche en avant de la nation.