CHAPITRE VI
DE LA TRIPL1CE A LA QUADRUPIiE-EflTEHTE
Boutade de Thiers. — Fausse conception de la « reconnaissance » italienne. — Origines du pacte triplicien. — L'Italie entre la France et l'Autriche. — Le sentiment et la raison. — La politique de Crispi : altération du système. — L Italie et l'Angleterre : l'assurance maritime. — Les « tours de valse ». — La « pénétration des alliances ». — Rapprochement franco-italien. — Retour à la tension et nouvelle détente. — La politique méditerranéenne de l'Italie. — Vaines tentatives de l'Allemagne. — La question du Dodécanèse. — Sir Edward Grey et M. de San Giuliano. — Ce qui se passait en avril 1914. — Pourquoi il fallait avoir confiance. — Neutralité ou intervention ?
« La reconnaissance de l'Italie aura tout juste la durée de sa faiblesse. » La boutade de Thiers est fameuse. Encore l'idée en était-elle fausse en ce qu'elle entrait dans l'erreur commune de ce temps et admettait l'idée d'une dette de reconnaissance que l'Italie eût contractée envers nous. Cette conception du bienfaiteur nanti d'une hypothèque sur son protégé a fait le sujet d'une co-
médie célèbre. Elle part d'un vice de l'esprit, d'un travers grave qui, pendant un demi-siècle, a pesé de la manière la plus malheureuse sur nos relations avec Tltalie.
On pouvait, comme Thiers et comme Proudhon, être hostile à l'unité italienne et blâmer, comme eux, le second Empire de travailler à construire aux portes de la France un puissant voisin. Les Italiens sont des politiques assez avisés pour savoir se mettre à la place d'autrui, comprendre l'intérêt et le point de vue de l'étranger, de l'adversaire lui-même. Ils ne prennent pas mal un sentiment dont ils ne font pas difficulté d'avouer qu'il serait au besoin le leur, et, à qui le leur exprime franchement, ils n'en gardent pas rancune. Mais que, pour un service rendu, on tes regarde comme astreints à une gratitude, c'est-àdire à une dépendance éternelle, voilà ce qu'ils ne peuvent accepter. Et, ici, c'est à nous qu'il appartient de savoir, à notre tour, entrer dans létal d esprit des Italiens.
La France a largement contribué à l'indépendance et à l'unité' de l'Italie : <Vsf vrai. Mais la France avait-elle voulu l'aire l'Italie pour la France ou la faire pour l'Italie? En appelant l'Etal italien à l'existence, avait-on prétendu qu'il vécût pour son compte ou pour le compte d 'autrui ?
Après avoir aidé l'Italie à venir au jour, la France devait accepter de la voir voler de ses propres ailes. Le sentiment obscur, mal avoué, mal délini, que le peuple italien restait notre obligé, aura exercé sur les rapports des deux pays une influence plus funeste, engendré plus de malentendus que des polémiques vives et franches. Prenons garde que nous venons de voir les Bulgares répondre à peu près en ces termes aux reproches de leurs libérateurs russes : « Pourquoi nous avoir donné notre liberté, si c'est pour contrôler, si c'est pour nous reprocher l'usage que nous croyons devoir en faire? »
Les Italiens ont parfaitement expliqué les mobiles qui, après 1870, les ont conduits à adhérer à la Triplice. C'est à un besoin d'équilibre que leur politique avait obéi. Contre la France d'une part, contre l'Autriche de l'autre, ils avaient cherché à se garantir. Pour le jeune Etat italien, la France, môme vaincue, restait trop forte, son attraction trop redoutable. « J'abhorre par-dessus toute chose l'orgueilleux protectorat français », avait dit Mazzini dans une lettre fameuse à Nino Bixio. L'Italie voulait qu'il fût bien entendu qu'elle était hors de pages. En s'alliant avec l'Allemagne, elle traçait, du côté français, une ligne de démarcation bien nette par laquelle son af-
franchissement serait consacré. Cependant l'Autriche restait encore pour elle trop menaçante. Que l'Italie se trouvât seule en présence de l'Autriche, et son unité, toute fraîche, encore fragile, courait de graves dangers. Du moment que l'Italie ne voulait et ne pouvait vivre avec l'Autriche en ennemie déclarée, il n'y avait qu'une ressource : c'était de s'entendre avec elle. Mais pour s'entendre sans se livrer, pour que la solution fût honorable et ne comportât pas plus d'inconvénients que d'avantages, il fallait recourir à un tiers. Bismarck fut là, offrit ses bons offices. Les relations de l'Italie avec la cour de Vienne s'établirent par Berlin. L'alliance allemande devint ainsi pour l'Italie une assurance contre l'Autriche. Appliqués à l'Italie nouvelle, bien des traits de l'ancienne politique des ducs de Savoie, politique d'équilibre et de prudence, se retrouvent dans cette combinaison. Et il semble aussi que les hommes d'Etat qui ont conclu le pacte triplicien aient eu le dessein de prémunir l'Italie contre deux tendances sentimentales. L'une était la haine* de l'Autriche, qui, en provoquant une guerre prématurée, eût exposé le peuple italien à des désastres. L'autre tendance, — celle-là un peu moins à craindre, sans doute, mais non pas tout à fait imaginaire cependant, — pouvait
naître de la sympathie d'une portion de l'opinion publique (portion plus influente et plus vaste il y a trente-cinq ans que de nos jours), pour les institutions, les idées et les hommes de la démocratie française. Tenir la balance égale entre ses deux voisins, n'être esclave ni de l'atFection pour la France ni de la haine pour l'Autriche, telle* était, il y a trente-cinq ans, l'idée fondamentale de la diplomatie italienne. Le prince de Bùlow a donc très bien vu, dans son traité de Politique allemande, que l'Italie s'était unie à l'Allemagne « par raison », quoique lui-même n'ait pas su tirer, depuis, de ce principe, toutes les conséquences qu'il impliquait. Bismarck, plus pénétrant, avait compris à fond, au contraire, le caractère empirique de la Triplice, lorsqu'il avait recommandé, si prophétiquement, à ses successeurs, de ne pas compter d'une manière absolue, sans condition ni pour toujours, sur le concours de l'Italie.
Cependant, les Italiens eux-mêmes se sont laissé aller quelquefois à franchir les bornes qu'ils s'étaient fixées. Si politique soit-il , ce peuple connaît lui aussi des entraînements. Quelques esprits passionnés, sans mesure, ha-
bilement manœuvres à leur insu par le machiavélisme des hommes de Berlin, suffirent à dénaturer pour longtemps le système de politique étrangère purement rationnelle auquel l'Italie s'était arrêtée vers 1880. Qu'il ressemble peu, ce Grispi, dont le nom évoque tous les différends, tous les froissements, toutes les difficultés de la France et de l'Italie, au portrait classique que Macaulay a tracé de l'homme d'Etat italien : « ... Ses passions, comme des troupes exercées, sont impétueuses par discipline, et n'oublient jamais, dans leur opiniâtre furie, la règle à laquelle elles se sont soumises. Des plans d'ambilion vastes et compliqués occupent toute son âme, et cependant il n'a sur son visage et dans son langage qu'une modération philosophique... Jamais il n'excite le soupçon de son ennemi par de petites provocations. Son dessein ne se dévoile que lorsqu'il est accompli... » Mais les passions de Grispi ne connaissaient pas de discipline. 11 ne savait pas s'abstenir même des petites provocations. M. Billot a raconté cette anecdote dans ses souvenirs du temps qu'il était ambassadeur à Rome. Etant allé voir le ministre, à un moment où les rapports se tendaient entre les deux pays, Grispi l'avait reçu de son air le plus rogue, quittant à peine son siège pour accueillir le repré*
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sentant de la France. Alors M. Billot, s'avisant d'une ruse, feignait de se méprendre et demandait s'il n'y avait pas le feu dans la cheminée. D'un mouvement involontaire, Grispi s'était levé. Et, tout de suite, il avait compris la spirituelle leçon, retrouvé sa courtoisie...
11 est tout à fait évident aujourd'hui que par sa nature excessive et emportée, par son esprit mégalomane, Grispi avait gravement altéré le système triplicien, tel que, du côté italien, ses auteurs l'avaient conçu. Une combinaison destinée à donner à l'Italie, avec la sécurité sur sa frontière orientale, la liberté de ses mouvements, était devenue, par lui, un instrument entre les mains de Bismarck. En succombant aux excitations et aux tentations bismarckiennes, Crispi mettait son pays dans la dépendance de l'Allemagne. Il avait trop écouté le Méphistophélès de Berlin qui, dès 1866, soufflait à Mazzini que « l'empire de la Méditerranée devait être la pensée constante de l'Italie. » En dirigeant la France vers Tunis, Bismarck avait calculé d'abord qu'il éloignerait notre attention des problèmes continentaux, ensuite qu'il empoisonnerait de jalousie nos relations avec le royaume italien. Au fond de sa pensée (reprise sans plus de succès par M. de Kiderlen-W chter, son disciple, au
moment des incidents fameux du Manouba et du Carthagè), la seule chance qu'eût l'Allemagne de trouver l'Italie à ses côtés dans une guerre "avec la France, c'était que cette guerre s'engendrât entre Français et Italiens d'une rivalité méditerranéenne. Ainsi, selon l'expression juste dont M. André Tardieu s'est servi dans son livre la France et les Alliances, l'Italie, au cours de cette période, était devenue la « pointe offensive » de la Triplice.
La chute de Grispi vint restituer à l'Italie son indépendance, lui fit secouer le joug de l'Allemagne, rendit du jeu aux alliances italiennes. Désormais, l'Italie voulut se garder libre à l'intérieur de la Triplice. Ce fut la période que M. de Bùlow, prédestiné aux déboires italiens, surnomma celle des « tours de valse. » Pendant près de vingt ans, de 1896 à 1915, incomparables virtuoses, les successeurs de Gavour auront parcouru le clavier des combinaisons européennes.
Avant même l'assurance continentale que représentait l'alliance allemande, l'Italie avait contracté avec l'Angleterre une assurance maritime. L'Angleterre avait favorisé la naissance de l'unité
italienne. Palmerston en avait été le parrain. Depuis, l'Italie n'avait pas cessé de cultiver l'amitié anglaise. Avec l'Angleterre elle était d'accord pour faire respecter le statu quo méditerranéen. Avec l'Angleterre encore, selon le mot du marquis di Rudini, elle ne se connaissait pas d'intérêts contraires. Aussi longtemps que l'ancienne rivalité coloniale de la France et de l'Angleterre ne fut pas apaisée par l'initiative d'Edouard VII, aussi longtemps que l'entente cordiale ne fut pas conclue, il est facile de comprendre que l'accord anglo-italien n'ait fait que compliquer et aigrir les rapports de la France et de l'Italie. Les choses changèrent d'aspect lorsque la France et l'Angleterre se furent rapprochées. A mesure que la glace fondait entre Paris et Londres, la méfiance décroissait entre Rome et Paris. A mesure que s'oubliait Fachoda, Tunis devenait un souvenir moins sensible. Aussi les tendances vers un rapprochement franco-italien, qui s'étaient déjà manifestées par l'accord Delcassé-Prinetti, se précisèrent-elles lorsque les vieux litiges irritants furent liquidés, en 1904, entre le gouvernement français et le gouvernement britannique. C'est même à cette date que remonterait, semblet-il, une convention secrète conclue sur la base « Tripoli contre Fez », convention dont une clause,
plus particulièrement mystérieuse, promettait à la France que, dans le cas où elle serait attaquée par l'Allemagne, l'Italie ne mobiliserait pas sur les Alpes et qu'elle écarterait sa flotte de la Méditerranée occidentale, l'Italie étant avant tout préoccupée de sauvegarder ses intérêts et d'arrêter l'extension de la puissance austro-hongroise dans les Balkans. C'était, comme on le voit, réglé dix ans à l'avance, le scénario des événements de 1914.
Ces accords, fruits excellents de l'activité de notre ambassadeur à Rome, M. Camille Barrère, se montrèrent efficaces à la conférence d'Algé* siras. Là, à son grand dépit, l'Allemagne ne se vit soutenue que par l'Autriche, tandis que l'ensemble de ce tribunal européen, devant lequel elle nous avait traînés sous la menace de la guerre pour juger l'affaire marocaine, la déboutait et lui donnait tort. Il n'était pas difficile de prévoit qu'après une pareille expérience l'Allemagne ne consentirait plus jamais à soumettre aucun litige à une conférence générale des puissances i des procès qu'elle se croyait sûre de perdre, proférerait dès lors l'intimidation qui, elle-même, devait fatalement conduire à la guerre.
Cette menace apparut, sans doute, aux gouvernements des grandes puissances. Car, ils ne
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furent pas plutôt constitués en deux groupes hostiles, — Triple-Alliance d'un côté et Triple- Entente de l'autre, — qu'ils essayèrent de tempérer ce qu'il y avait d'abrupt et de favorable aux collisions dans le système, comme s'ils eussent pressenti qu'en s'efforçant de rétablir en Europe l'équilibre menacé par la force de l'Allemagne, ils avaient créé une occasion plus sûre de faire naître le conflit redouté. On vit donc, pendant plusieurs années, tous les membres de l'hexarchie européenne rechercher tour à tour, après l'assurance que leurs alliés leur avaient apportée, une sorte de contre-assurance auprès des alliés du groupement adverse. Ce n'étaient plus des « tours de valse », mais des figures de danse complètes. La Russie, par l'entrevue de Potsdam, se mettait d'accord avec l'Allemagne. Le gouvernement français entretenait les meilleures relations avec la monarchie austro-hongroise, et le collier de Saint-Etienne, donné par l'empereur François- Joseph à M. Fallières après l'annexion de la Bosnie, porte témoignage de cette politique, servie par la mission de M. Grozier à Vienne. C'est ce qu'on appelait alors en France la « pénétration des alliances ». Les alliances faisaient plus que de se pénétrer: jusqu'en 1912, elles se confondirent. L'Italie surtout, avec sa souplesse, excellait dans
ces brillantes complexités diplomatiques, s'y trouvait à son aise. Toujours amie de l'Angleterre sans laisser refroidir son amitié avec Berlin, elle entretenait de bonnes relations avec la France et, comme l'entente franco-anglaise avait rapproché Rome de Paris, le rapprochement franco-italien conduisait, par l'alliance franco-russe, à des rapports cordiaux entre l'Italie et l'empire russe. En 1909, le jour où Nicolas II, à Racconigi, vint voir le roi Victor-Emmanuel, — visite qui précéda de peu une négociation austro-russe dont la diplomatie italienne fut l'intermédiaire, — ce jour-là, le tour fut achevé, la décomposition des alliances parut complète. Il sembla que la rivalité des deux groupements hostiles avait disparu, que le conflit des deux systèmes était devenu impossible. En réalité, l'Italie était la seule qui dût garder la liberté de ses mouvements et qui demeurât libre de tirer son épingle du jeu, tandis que la logique des choses entraînait tous les autres vers l'inconnu, qu'ils le voulussent ou non.
Avec de pareils précédents, comment a-t-il pu se faire que, juste deux ans avant la guerre européenne, de nouveaux malentendus aient surgi
entre l'Italie et la France, au point que Ton aura pu craindre, après les incidents du Manouba et du Carthage, de revoir les plus mauvais jours du temps de Crispi ou ceux de l'affaire d'Aigues- Mortes ?
Il y a eu, il faut en convenir, une certaine part de responsabilité du côté français dans ce déboire. A peine le contact amical avait-il été rétabli, que l'on avait enfreint le principe fondamental de Talleyrand : « Pas de zèle ! » De vieilles réminiscences remontaient à la tête d'une partie de notre personnel politique. Comme si l'Italie du xxe siècle eût été encore l'Italie révolutionnaire et libérale, l'Italie mazzinienne etgaribaldienne, on allait vers elle pour échanger les idées et les sentiments d'un monde disparu. Cet anachronisme s'est traduit par une déception, la déception par de l'amertume, l'amertume par des maladresses. De sang-froid, en toute justice, pouvons-nous reprocher aux Italiens d'avoir songé à leurs intérêts, d'avoir fait delà diplomatie, d'avoir attaché leur pensée aux résultats et aux affaires sérieuses, tandis que les Français faisaient une politique sentimentale et croyaient encore serrer des Silvio Pellico entre leurs bras? Comme l'a dit M. André Tardieu, si l'accord franco-italien méritait une entière approbation, « la façon dont
« nous Favoris pratiqué est, à coup sûr, moins « digne d'éloge : c'est ainsi qu'il fut imprudent « de compromettre par la visite à Rome du pré- « sident Loubet nos relations avec le Saint-Siège « et, par là, de préparer la rupture du Concordat. <( Mais c'était à nous de mieux apprécier nos in- « térêts, et, du fait de notre erreur, l'Italie n'en- « court aucun reproche. De même, il est certain « qu'elle a bénéficié de l'affaiblissement de notre « situation en Orient et que, par l'accord du mois « de janvier 1907, nous avons consacré à son « profit cet affaiblissement. Mais, ici encore, nous « sommes les seuls coupables de n'avoir pas « prévu qu'en rompant avec Rome nous per- « drions tôt ou tard les avantages attacl) « l'exercice du protectorat catholique dans le Le- « vant. » (1) L'erreur, au fond, avait consisté à prendre l'Italie pour une puissance fossile, à croire qu'elle en était restée au même point que nous-mêmes, qu'elle menait une lutte philosophique contre le catholicisme et la papauté, alors qu'elle méditait surtout de capter ces deux forces au profit de son expansion. Le quiproquo découvert a créé de l'irritation : faute sur faute ! Qu'au moins le souvenir n'en soit pas perdu.
(1) La France et les alliances,
Il en a été de même pour la Libye. Pour obtenir les mains libres au Maroc nous avions, par réciproque, proclamé notre désintéressement quant à la Tripolitaine. Mais c'était peut-être un peu trop, comme le dit encore M. André Tardieu dans le livre que nous venons de citer, avec l'arrière-pensée que l'Italie ne réaliserait pas son hypothèque, que la permission resterait « platonique ». Ici, Terreur a eu une autre cause. Elle est venue d'une estimation inexacte des sentiments, des volontés et des forces de l'Italie. On ne croyait pas plus au nationalisme italien qu'aux progrès et au développement du pays. Là encore, en France, l'opinion publique retardait sur le siècle, vivait sur des idées toutes faites, sur une conception des choses et une vision de l'Europe vieilles de cinquante ans. Ah ! n'ignorons plus nos voisins : c'est le meilleur moyen de vivre avec eux en bons termes. N'évaluons pas les uns au-dessus, les autres au-dessous de ce qu'ils peuvent : et les événements nous laisseront moins déçus et moins meurtris.
Cette expédition de Tripolitaine, qui avait amené entre la France et l'Italie des incidents regrettables, une fâcheuse tension, devait donc aussi faciliter, par rapport à l'opinion italienne, le renouvellement de la Triplice, renouvellement
qui avait pu sembler un instant compromis par le concours que l'Allemagne avait prêté sous main à la Turquie. A partir de ce moment, les affaires européennes se compliquaient, d'ailleurs, de la manière la plus inquiétante. 11 apparaît aujourd'hui avec évidence que la guerre italoturque, toute brève qu'elle a été, a constitué un des trois ou quatre grands événements qui auront donné le branle à l'Europe. Les deux guerres balkaniques la suivaient à peu de distance. Et l'Italie qui, à la faveur de son conflit avec la Porte, avait pris pied dans la mer Egée, occupé le Dodécanèse et donné une assise à ses ambitions orientales, l'Italie, avec beaucoup d'habileté, avec beaucoup de bonheur, était intervenue chaque fois que ses intérêts avaient été en jeu pour s'assurer des positions favorables et prendre des garanties d'avenir. Après la conférence de Londres, après la paix de Bucarest il apparut que l'Etat qui, sans bruit, s'était le plus avancé, le mieux servi, c'était l'Etat italien. En ce qui concerne la délimitation des frontières méridionales de l'Albanie, il avait obtenu les satisfactions qu'il exigeait, il avait réussi à faire repousser les demandes de la Grèce. En ce qui concerne les îles de la mer Egée, points d'appui destinés à préparer un établissement en Asie Mineure (Rhodes
surtout, morceau de choix), l'Italie avait eu gain de cause, en dépit des efforts de sir Edward Grey qui se rappelait sans doute que, comme l'occupation du Dodécanèse, celle de l'Egypte avait commencé par être « provisoire », avec des promesses d'évacuation conditionnelle. Enfin, en Albanie môme, l'Italie avait joué et gagné une partie difficile, écartaut, comme une jeune rivale, la Serbie de l'Adriatique, dressant les Autrichiens contre les Serbes, et se réservant peutêtre pour l'avenir, avec le condominium albanais, une autre « affaire des duchés », un moyen de rompre, à son heure, avec l'Autriche. En tout cas, à Vienne, plus d'un estimait que ce n'était pas le comte Berthold qui avait eu l'avantage sur M. de San Giuliano et la Zeit écrivait que la politique italienne avait su « ne s'occuper que de ses intérêts particuliers », et que, s'inspirant des vieilles méthodes bismarckiennes , elle avait « berné l'Autriche tout en se donnant les apparences d'une alliée loyale. »
En somme, à la faveur des événements d'Orient, s'appuyant sur l'Allemagne pour mieux se prémunir contre l'Autriche, l'Italie s'était consolidée sur l'Adriatique et, en pénétrant dans la mer Egée, elle avait ajouté des progrès nouveaux et considérables au large pas qui lui avait
déjà fait franchir la Méditerranée, qui l'avait portée dans l'Afrique du Nord. Elle était plus grande puissance méditerranéenne que la veille. Mais, de ces changements, de ces accroissements, on observait que sa politique se trouvait légèrement affectée. La France, par exemple, commençait à lui redevenir suspecte, et M. Giulio de Frenzi écrivait avec franchise dans le Giornale d'Italia: « Il existe aujourd'hui, entre la France et l'Italie, une antithèse. Du côté de l'Italie, la nécessité élémentaire de défendre ses côtes par la question des frontières méridionales de l'Albanie et le droit sacré d'un traité qui lui a reconnu formellement l'occupation du Dodécanèse. De l'autre côté, la jalousie injustifiée, une préoccupation tardive pour les intérêts français en Orient, l'impossibilité de s'habituer à l'idée de l'expansion italienne dans une mer qui ne pourra plus jamais être un lac français. » Il ne fallait pas prendre de pareils symptômes au tragique. Il fallait pourtant les prendre au sérieux. C'était, de toute évidence, une nouvelle phase qui s'ouvrait pour la politique italienne, une phase où les problèmes méditerranéens semblaient devoir prendre désormais la première place. Et l'Allemagne s'efforçait aussitôt d'exploiter cette situation, de la tirer à elle. L'Allemagne en profitait
non pas seulement pour renouveler la Triplice : ce renouvellement allait de soi et la Triple-Entente, avec sa constante préoccupation de ne pas troubler l'Europe, y trouvait le maintien du statu quo, donc une garantie de paix. Or, la perspective qu'entrevoyait surtout Guillaume II était plus vaste. Le moment lui semblait venu d'étendre la Triple-Alliance à la Méditerranée. Bismarck, jadis, avait refusé cette extension à Grispi qui la désirait : c'est que la politique de Bismarck était surtout continentale. Mais, depuis, de nouvelles ambitions étaient nées dans le cœur du peuple allemand : « Notre avenir est sur les mers. » Tel était le mot d'ordre impérial. L'Allemagne, elle aussi, regardait vers l'Orient, s'avançait sur la route de Bagdad. Et comment faire une grande politique orientale sans pénétrer dans la Méditerranée, sans désirer mettre la main sur le canal de Suez?
Le gouvernement impérial remarquait donc sans peine que l'Italie semblait craindre que son établissement dans le Dodécanèse lui fût contesté par l'Angleterre et par la France. Ces appréhensions apparaissaient à Guillaume II comme favorables à ses desseins. Au moment de l'expédition de Tripolitaine, l'Allemagne avait été gravement embarrassée. Au moment où elle travaillait à
ressaisir sous le régime jeune-turc l'influence qu'elle avait eue à Gonstantinople sous Abdul- Hamid, l'Italie l'avait obligée à choisir, l'avait mise dans une position souverainement désagréable. En définitive, quelque prudence, quelque duplicité qu'elle y eût apportées, c'était pour l'Empire ottoman que l'Allemagne avait pris parti contre les Italiens. L'opinion publique, en Italie, ne l'avait pas ignoré et elle en avait été gravement froissée. Aussi l'Allemagne croyait apercevoir une occasion de réparer le dommage causé et de reconquérir les bonnes grâces du gouvernement et du peuple italiens, et elle s'en emparait avec joie. Elle leur offrait son concours dans les questions méditerranéennes, — à charge de revanche, bien entendu.
Sagement, l'Italie s'est méfiée du piège. Quelque valeur qu'elle pût attacher à la possession du Dodécanèse, elle ne voulait pas lui sacrifier sa politique d'équilibre ni engager son avenir. Il semble qu'à aucun moment elle n'ait manœuvré avec plus d'adresse pour conserver sa précieuse liberté de mouvements. Elle avait refusé à L'Allemagne d'introduire dans l'ancien traité de la Triplice une clause qui eût trait aux questions méditerranéennes. Mais elle prenait d'autre part ses précautions. Le 23 février 1913, le marquis de
San Giuliano, ministre des affaires étrangères, prononçait un discours retentissant où étaient nettement indiquées les distinctions que l'Italie entendait maintenir :
Avant la guerre italo-turque, disait M. de San Giuliano, deux grands problèmes étaient posés pour nous : l'équilibre dans l'Adriatique et l'équilibre dans la Méditerranée. L'équilibre dans l'Adriatique est le problème qui va être résolu grâce à la collaboration intime de l'Italie et de TAutriche-Hongrie, à la coopération de l'Allemagne et au large et pacifique esprit d'équité des autres grandes puissances. Ces puissances sont également d'accord aujourd'hui pour vouloir effectivement maintenir l'équilibre actuel dans la Méditerranée...
La possession de la Libye a résolu pour l'Italie le problème de l'équilibre dans l'Afrique septentrionale, mais elle n'amoindrit certainement pas notre intérêt au maintien de l'équilibre général dans la Méditerranée. L'Autriche-Hongrie, elle aussi, a des intérêts identiques aux nôtres, et qui renforceront notre amitié réciproque. Les deux gouvernements alliés ont pleinement conscience de cette identité d'intérêts...
La Méditerranée n'est plus aujourd'hui, comme dans l'antiquité gréco-romaine, le centre unique de la civilisation, mais son importance mondiale n'est pas diminuée pour cela. Au contraire, la Méditerranée étant devenue le centre et le croisement des communications entre l'Europe et tous les océans et tous les continents, son importance, à ce point de vue, a augmenté; personne n'a plus aujourd'hui ni n'aura jamais le droit de l'appeler mare nostrum. Elle est et doit rester la libre voie des nations, aucune ne peut ni ne doit en avoir la
maîtrise, toutes doivent en avoir la jouissance, et, parmi les puissances, une des premières places a été conquise et sera gardée par l'Italie.
Si l'allusion au mare nostrum était significative, on n'avait pas moins remarqué l'insistance avec laquelle M. de San Giuliano avait parlé des bons rapports de l'Italie et de l'Autriche. « Collaboration intime », « intérêts identiques », « amitié réciproque. » Jamais peut-être langage pareil, aussi prévenant, n'avait été tenu à l'adresse de l'allié autrichien. Et l'on n'était qu'à deux ans de la rupture ! Il put sembler alors que les temps de Crispi allaient renaître, que la politique italienne abandonnait le judicieux équilibre qu'elle avait retrouvé depuis quinze ans. On s'y trompait si bien en Autriche qu'un journal viennois écrivait que jamais discours plus favorable à l 'idér de la Triple-alliance n'avait été prononcé en Italie.
Pourtant, une exégèse plus soigneuse du discours de M. de San Giuliano permettait d'entrevoir des nuances appréciables. Si l'Italie tenait à affirmer très haut qu'elle n'était disposée à soumettre à aucun contrôle son action dans la Méditerranée, elle indiquait avec une suffisante clarté, pour qui savait lire, qu'elle n'entendait pas introduire le loup dans la bergerie ni se
livrer à l'Allemagne. Dans ses Problems of power, M. W. Morton Fullerton remarque avec raison que M. de San Giuliano avait « établi une élégante distinction entre l'équilibre de l'Adriatique lui de la Méditerranée en général. » Les accords sur les questions méditerranéennes dont il confirmait la persistance étaient ceux que l'Italie avait conclus avec l'Angleterre et avec la France, et toute allusion à la « coopération allemande » était soigneusement écartée du membre de phrase où il s'agissait de l'équilibre méditerranéen. Par la suite, en toute circonstance, les hommes d'Etat italiens devaient éviter, avec un tact subtil, de prononcer aucune parole ou de faire aucune démarche qui pût être interprétée comme une adhésion même implicite aux desseins de l'Allemagne sur la Méditerranée.
Cependant, au cours des mois qui suivirent le discours de M. de San Giuliano, les Allemands allaient éprouver quelques fausses joies. On assista, en effet, à cette chose extraordinaire : un certain refroidissement des bons rapports traditionnels de l'Angleterre et de l'Italie. Pour la première fois, l'Italie ne semblait plus aussi fermement tenir à ce que nous avons appelé son assurance maritime anglaise. Pour la première fois, des paroles impatientes à l'égard de la
Grande-Bretagne furent entendues en Italie. Ce grand changement avait une cause sérieuse.
Pendant toute l'année 1913 et la première partie de 1914, sir Edward Grey s'efforça, en effet, d'obtenir que l'Italie évacuât le Dodécanèse. Tantôt l'Italie éludait la controverse, tantôt même elle manifestait de la résistance. Dans une note d'allure officieuse, publiée le 12 janvier 1914 sous ce titre : « L'Angleterre n'a pas demandé à l'Italie d'évacuer les îles de la mer Egée », la Tribuna écrivait : « Si, contre toute vraisemblance, une proposition de ce genre avait été faite, elle n'aurait d'autre résultat que de troubler, d'une manière durable, l'amitié qui existe, non seulement entre les deux gouvernements, mais aussi entre les deux peuples ; elle n'aurait du reste aucun autre effet pratique, parce que l'Italie, soutenue par ses alliés, opposerait un refus catégorique. » Et, quelques jours plus tard, le même journal, insistant: « L'Italie veut à tout prix, comme puissance méditerranéenne, participer à la lutte, pacifique engagée sur le terrain économique entre les grandes puissances et s'assurer dans la Méditerranée orientale une situation digne d'elle. Il y a là un intérêt vital pour l'Italie, et elle n'y renoncera à aucun prix. » Cet intérêt était regardé comme si « vital » qu'à la fin
du mois de mai 1914, le marquis de San Giuliano annonçait à la Chambre qu'il avait demandé au gouvernement britannique des éclaircissements au sujet de certaines paroles prononcées par sir Edward Grey et touchant l'affaire du Dodécacanèse. L'Italie demandant des éclaircissements au Foreign Office : le phénomène était d'une si singulière nouveauté dans la politique européenne que plus d'un ne voulut pas en croire ses oreilles ni ses yeux.
C'était surtout le signe des changements qui venaient de se produire, au cours des dernières années, dans le rapport des forces européennes. L'Italie, dune part, avait grandi. D'autre part, le prestige de l'Angleterre n'était plus tout à fait tel que le xixe siècle l'avait connu. Tandis que l'Allemagne travaillait avec acharnement à se donner des escadres puissantes, l'Angleterre ne maintenait plus ses anciennes traditions avec la même fermeté. Naguère, elle considérait encore comme inflexible la règle fameuse du two powers standard, le principe d'après lequel la flotte anglaise devait toujours rester au moins égale au total des deux plus fortes marines européennes. A cette règle, à ce principe, elle venait de renoncer pour se contenter d'un moindre effort. L'ascension des uns, le ralentissement des autres
tendaient naturellement à créer un nouvel état d'esprit en Europe. Certes l'Italie ne tenait pas, — elle Fa prouvé, — à 'se séparer de l'Angleterre. Elle tenait moins encore à entrer en conflit avec elle. Mais sa politique se ressentait do la confiance que lui donnaient ses propres forces et du légeï déclin qui se faisait sentir d'autre part. Elle entendait n'être subordonnée à aucune puissance. Elle affirmait sa volonté d'être traitée en personne majeure. Signe important et qui devra être retenu pour l'avenir.
Les événements internationaux des premiers mois de 1914 ne semblaient certes pas annoncer, en ce qui regarde la politique italienne, l'heur reuse évolution que nous aurons vu s'accomplir. Les observateurs qui voyaient approcher à grands pas la guerre européenne ne relevaient pag s ans inquiétude le renouveau d'intimité qui paraissau dans les rapports de l'Italie et de l'Autriche Ni les incidents de Trieste, ni la rivalité des deux puissances en Albanie ne semblaient avoir I de traces. Jamais l'Autriche et l'Italie n'avaient semblé marcher avec un tel accord. Vers la fm de l'année 1913, elles avaient fait toutes deux une
démarche comminatoire à Athènes pour fixer le délai au terme duquel la Grèce devrait évacuer rritoires 'de l'Epire que le gouvernement italien et la monarchie austro-hongroise entendaient incorporer à l'Albanie. Plus près encore de la guerre, en avril 1914, le marquis de San Giuliano et le comte Berchtold se rencontraient à Abbazia et passaient ensemble plusieurs journées. Le 19 avril les agences expédiaient les nouvelles suivantes :
Le marquis di San Giuliano a adressé, de Nabresina, au comte Berchtold, un télégramme dans lequel il le remercie, de la façon la plus cordiale, des belles journées qu'ils ont passées ensemble à Abbazia.
Le comte Berchtold a répondu par un télégramme dan> lequel il exprime, en des termes pleins de cordialité, la vive joie que lui a procurée la visite du marquis di San Giuliano.
On mandait en même temps de Rome :
Les journaux, en général, tout en faisant des réserves sur les résultats de l'entrevue d'Abbazia, relativement à la politique intérieure de l'Autriche vis-à-vis des Italiens de l'Empire, se montrent convaincus qu'elle renforcera et élargira l'action commune de la Triple- Alliance dans le domaine international.
Enfin M. de Bethmann-Hollweg adressait de Corfou, où il se trouvait auprès de Guillaume II, la dépêche suivante au marquis de San Giuliano :
Veuillez accepter mes meilleurs remerciements pour l'aimable télégramme que vous et le comte Berchtold venez de m'adresser. En vous félicitant chaleureusement de l'heureux résultat que vos entretiens à Abbazia ont eu, je tiens à me joindre aux sentiments de satisfaction que vous en éprouvez, et c'est un vrai plaisir pour moi de vous renouveler, à cette occasion, l'expression de mon amitié la plus sincère.
Rarement, sans doute, la Triplice avait-elle présenté autant d'apparences de solidité et d'intimité. Cependant, ceux qui, — à l'exemple de notre ambassadeur, M. Camille Barrère, — ne désespéraient pas de voir, au cas d'une guerre européenne, l'Italie suivre une autre direction, ceux-là ont eu raison parce qu'ils connaissaient la complexité des intérêts auxquels la politique italienne doit -faire face, l'équilibre, souvent difficile, que sa position même l'oblige à tenir, le caractère circonstanciel des décisions qu'elle est appelée à prendre (1).
S'il y avait des inconnues au sujet de l'attitude que l'Italie observerait au cas d'une guerre euro-
(1) Il est curieux et important de remarquer qu'au mois d'août 1914, durant les premières journées de la guerre européenne, les nationalistes italiens, ceux qui devaient être bientôj les plus ardents à demander 1 intervention contre l'Autriche] donnaient encore pour mot d'ordre à leurs partisans et au public : « Pas de sentimentalisme austrophobe, » Ce souvenir, et avec raison, ne les gêne pas aujourd'hui. Il atteste que l'Italie a fait une guerre réfléchie et d'intérêt national.
péenne, un point, cependant, pouvait être considéré comme acquis : c'est qu'elle ne suivrait pas aveuglément ni passivement une agression voulue et dirigée par l'Allemagne. A défaut d'autres indications, une pareille certitude s'imposait par le soin qu'avait pris Bismarck de créer (par exemple avec l'affaire tunisienne) une situation qui devait, croyait-il, mettre la France en conflit direct avec l'Italie. Ce moyen lui avait paru le seul qui fût propre à faire jouer intégralement la Triple-Alliance et à procurera l'Allemagne, d'une façon tout à fait sûre, le concours de l'Italie au cas d'une guerre avec la France. Ce cas excepté, Bismarck prévoyait que l'Italie se refuserait à entrer dans une guerre offensive déclarée par l'Empire allemand. Il aura, sur ce point, laissé des avertissements d'une éblouissante clarté à ses successeurs. On ne pouvait pas annoncer d'une manière plus positive qu'il ne l'a fait dans ses Pensées et Souvenirs que l'Allemagne eût été imprudente de compter absolument et sans condition sur le concours de l'Italie. A son tour, le prince de Bùlow, dans sa Politique allemande, aura exprimé les mêmes réserves. Toutefois, comme Bismarck encore, l'ancien chancelier de Guillaume II croyait pouvoir se reposer au moins sur la neutralité italienne. « Même si l'Italie »,
écrivait le prince de Bulow, « ne pouvait pas « marcher dans toutes les situations, jusqu'aux « conséquences extrêmes, avec l'Autriche et « nous, même si l'Autriche et nous, nous ne <( pouvions pas nous lancer avec l'Italie dans « tontes les complications des engrenages de « la politique mondiale, l'existence de l'alliance « empêcherait cependant chacune des trois puisce sances de se ranger aux côtés de l'adversaire « des deux autres. C'est ce qu'envisageait le « prince de Bismarck, lorsqu'il disait un jour « qu'il lui suffisait qu'un caporal italien, avec le « drapeau italien et un tambour près de lui, fit (( face à l'Ouest, c'est-à-dire à la France, et non « à l'Est, c'est-à-dire dans la direction de l'Au- « triche. »
Que les dogmes diplomatiques sont donc sujets à caution ! C'était un dogme, dans les années qui ont séparé la fondation du royaume italien <!»* la guerre de 4870, qu'au cas d'un grand conflit européen l'Italie ne saurait rester neutre. On citait, à l'appui, Machiavel, la politique des ducs de Savoie. Proudhon, qui, ce jour-là, s'est trompé, disait par exemple : « Dans tout conflit où 1rs « grandes puissances seraient engagées, l'Italie « ne pourrait rester neutre et s'abstenir, comme « le feraient la Suisse et l'Espagne... L'Italie en-
« trerait en campagne uniquement parce que son « intervention en Grimée a réussi, et à cause de « cette ancienne maxime de la maison de Savoie. « très accréditée encore aujourd'hui, que les « neutres sont généralement sacrifiés, et que la « paix se fait toujours à leurs dépens. »
L'Italie, qui était restée neutre en 1870, est intervenue en 1915 et, dans les deux cas, ce sont bien des augures qu'elle aura fait mentir. Mais cette intervention ne s'est pas déterminée mécaniquement. Rien ne la rendait absolument nécessaire et elle n'est pas non plus venue toute seule. Il a fallu des volontés pour la produire. Il y a fallu aussi des événements que nous allons raconter et qui seront une grande date de la politique et de l'histoire italiennes (1).
(1) La guerre européenne a mis tant d'éléments en jeu que son histoire complète sera bien difficile à écrire. Il en est de même pour l'histoire politique et diplomatique des mois qui ont immédiatement précédé le conflit. Ainsi, d'après un témoignage de premier ordre que nous avons recueilli, l'entrevue d'Abbazia n'aurait pas été ce que le comte Berchtold et M. de Bethmann-Hollweg avaient voulu faire croire à l'Europe. Le marquis de San-Giuliano était parti d'Abbazia alarmé de la question serbe, convaincu de l'imminence d'une crise grave, et résolu par dessus tout à éviter d'avoir à l'aire la guerre aux côtés de l'Autriche et contre l'Angleterre. Les tentatives d'enrôlement de ses alliés avaient mis le ministre italien sur ses gardes. Elles lui avaient inspiré de telles inquiétudes que l'effet contraire à celui qu'escomptait son interlocuteur avait été produit. Ce n'aura pas été la seule fois que la diplomatie austro-alllemande aura pris ses désirs pour des réalités.