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CHAPITRE III

ILLUSION DE LA MCHESSK. — OBIGINE ET UNIVERSALÏTÉ DU PAUPâBISHE

La destinée de Thomme sur la terre est toute spirituelle et morale; le régime que cette destinée lui impose est un régime de frugalité. Relativement à sa puissance de consommation, à rinûni de ses désirs, aux splendeurs de son idéal, les ressources, matérielles de Thumanité sont fort bornées; elle est pauvre, et il faut qu'elle soit pauvre, puisque sans cela elle retombe, par Tillusion des sens et la séduction de Tesprit, dans Tanimalité, qu'elle se corrompt d'âme et de corps, et perd, par la jouissance même, les trésors de sa vertu et de son génie. Telle est la loi que nous impose notre condition terrestre, et qui se démontre à la fois par l'économie politique, par la statistique, par rhistoire et par la morale. Les nations qui poursuivent, comme bien suprême, la richesse matérielle et les voluptés qu'elle procure, sont des nations qui déclinent. Le progrès ou perfectionnement de notre espèce est tout entier dans la justice et la philosophie. L'augmentation du bien-être j figure moins comme récompense et moyen de félicité, que

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comme expression de notre science acquise et symbole de notre vertu. Devant cette réalité des choses la théorie sensualiste, convaincue de contradiction avec la destinée sociale, s'écroule à jamais.

Si nous vivions comme TÉvangile le recommande, dans un esprit de pauvreté joyeuse, Tordre le plus parfait régnerait sur la terre. Il n'y aurait ni vice ni crime ; par le travail, par la raison et la vertu, les hommes formeraient une société de sages; ils jouiraient de toute la félicité dont leur nature est susceptible. Mais c'est ce qui ne saurait avoir lieu aujourd'hui, ce qui ne s'est vu dans aucun temps, et cela, par suite de la violation de nos deux grandes lois, la loi de pauvreté et la loi de tempérance.

Dès les premières pages de cet écrit, j'ai dit que la guerre était un phénomène tout intérieur, tout psychologique ; que si l'on voulait la connaître, il fallait l'étudier dans la conscience de l'humanité, non sur le champ de bataille, dans les récits des historiens et les mémoires des capitaines. Et j'ai prouvé mon assertion, d'abord en montrant que la guerre est une des principales catégories nonseulement de notre raison pratique, mais même de uotre raison spéculative ; puis en dégageant son principe, qui est le DBOiT de la force \ en troisième lieu, en développant son caractère éminemment judiciaire.

Je vais faire voir à présent que tous les excès que nous lui avons reprochés proviennent de cette même source : l'àme, d'abord égarée à la poursuite d'un faux idéal, qui est la richesse , puis méconnaissant la justice en tant qu'elle s'applique aux choses du travail, de l'industrie et de l'échange, c'est-à-dire le Droit économique. A travers les scènes de carnage, d'incendie, de spoliation et de viol, nous ne sortons pas du domaine de l'esprit ; et tout ce que nous voyons, constatons, jugeons bon ou mauvais, en fait de guerre, est toujours chose spirituelle. Les faits ne sont, II. •».

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comme je l'ai dit, que les caractères qui traduisent aux yeux du corps les conceptions de l'esprit.

Suivons cette génération mystérieuse du paupérisme et de la guerre, je veux dire la guerre dépravée, les deux plus grands fléaux qui déciment le genre humain.

Sorti de l'abondance du premier âge, obligé de travailler, apprenant par la peine qu'elles lui coûtent à dôn^ ner une valeur aux choses, l'homme a été saisi par la fièvre des richesses : c'était, dès le premier pas, se fourvoyer dans sa route.

L'homme a foi â ce qu'il appelle IsifoHMe, comme il a foi à la volupté et ft toutes les illusions de l'idéal. Par cela môme qu'il est tenu de produire ce qu'il consomme, il regarde l'accumulation des richesses, et la jouissance qui s'ensuit, comme sa fin. Cette fin, il la poursuit avec ardeur : l'exemple de quelques enrichis lui fait croire que ce qui est laissé à quelques-uns est accessible à tous; il regarderait comme une contradiction de la nature, un mensonge de la Providence, qu'il en fût autrement. Fort de cette induction de son esprit, il s'imagine qu'il peut augmenter indéfiniment Son avoir, retrouver, sous la loi des valeurs, l'abondance primitive. 11 amasse, il accumule, il thésaurise; son âme se rassasie, s'assouvit en idée. Le siècle actuel est pénétré de cette croyance, plus folle que toutes celles qu'elle a la prétention de remplacer. L'étude de l'économie politique, science toute moderne et fort peu comprise encore, y pousse les esprits ; les écoles socialistes se sont à l'envi signalées dans cette orgie du sensualisme ; les gouvernements favorisent de leur mieux l'essor et le culte des intérêts ; la religion elle-même, si sévère autrefois dans son langage, semble y donner les mains. Créer de la richesse, faire de l'argent, s'enrichir, s'entourer de luxe, est devenu partout une maxime de morale et de gouvernement. On est allé jusqu'à prétendre que le

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moyen de rendre les hommes vertueux, de faire cesser le vice et le crime, était de répandre partout le eùmforty de créer une richesse triple ou quadruple : à qui spécule sur le papier les millions ne coûtent rien. Enân, par cette éthique nouvelle, on s'est étudié à enflammer la concu-^ piscence, an rebours de ce que disaient les anciens moralistes, qu'il fallait d'abord rendre les hommes tempérants, chastes, modestes, leur apprendre à vivre de peu et à se contenter de leur sort^ et qu^ensuite tout se passerait bien dans la société et dans TÉtat, On peut dire que BOUS ce rapport la conscience publique a été, pour ainsi dire, renversée sens dessus dessous : chacun peut voir aujourd'hui quel a été le résultat de cette singulière évolution.

Cependant il est manifeste, pour quiconque a réfléchi quelques instants sur les lois de Tordre économique, que la RICHESSE, de même que la valbûr, indique ïnoins une réalité qu'un rapport : rapport de la production à la consommation, de l'offre à la demande, du travail au capital, du produit au salaire^ du besoin à l'action, etc.; rap^ port qui a pour expression générique, typique, la journée moyenne du travailleur, considérée sous sa double face, dépense ei produit. La journée de travail : voila en deux mots le bilan de la fortune publique, modiflé de temps en temps , mais dans des limites beaucoup plus restreintes que le vulgaire ne le suppose, à V actif )^d^v les trouvailles de l'industrie, du commerce, de l'extraction, de l'agriculture, de la colonisation et de la conquête; au j)a^^e/par les épidémies, les mauvaises récoltes, les révolutions et les guerres.

De cette notion de la journée de travail, il suit que la production collective, expression du travail collectif, ne peut en aucun cas dépasser d'une quantité appréciable le nécessaire collectif, ce que nous avons appelé le pain qm-

tidien. L'idée de tripler, de quadrupler la production d'un pays, comme on triple et quadruple une commande chez le fabricant de toile ou de drap, et abstraction faite d'une augmentation proportionnelle dans le travail, le capital, la population et le débouché, abstraction faite surtout du développement parallèle des intelligences et des mœurs, qui est ce qui exige le plus de soin et coûte le plus cher, cette idée, dis-je, est plus irrationnelle encore que la quadrature du cercle : c'est une contradiction, un non-sens. Mais c'est justement aussi ce que les masses se refusent à comprendre, ce que les économistes négligent d^ mettre en lumière, et sur quoi les gouvernements gardent un silence prudent. Produisez, faites des affaires, enrichissezvous : c'est votre unique refuge, maintenant que vous ne croyez plus à Dieu ni à l'humanité.

L'efTet de cette illusion, et de la déception amère qui en est l'inévitable suite, est d'exalter les appétits, de rendre le pauvre comme le riche, le travailleur comme le parasite, intempérant et avide; puis, quand ari^ve la déconfiture, de l'irriter contre son mauvais sort, de lui faire prendre la société en haine, finalement d(| le pousser au crime et à la guerre.

Mais ce qui met le comble au désordre ^t rexcessive inégalité de répartition des produits.

On a vu au chapitre précédent que le revenu total de la France n'excède pas selon toute probabilité 87 c. 5 par jour et par tête. Quatbe- vingt-sept centimes et demi par jour et par personne : voilà ce qu'il est permis aujourd'hui de considérer comme le revenu^ c'est-à-dire comme le produit moyen, partant comme la consommation moyenne de la France, l'expression de son juste besoin.

Si ce revenu, tout faible qu'il semble, était assuré à chaque citoyen; en autres termes, si chaque famille française, composée du père, de la mère et de dçux enfants.

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jouissait d'un revenu de 3 fr. 50 c, si du moins les minima et les maxima ne tombaient pas pour les familles pauvres, toujours en fort grand nombre , au-dessous de 1 fr. 75 c, moitié de 3 fr. 75 c, ou ne s'élevaient pas pour les riches, en nombre beaucoup plus petit, au delà de 15 ou 20 francs, chaque famille étant censé avoir produit ce qu'elle cx)nsommerait, il n'y aurait nulle part de malaise. La nation jouirait d'un bien-être inouï; sa richesse, parfaitement ordonnée et distribuée, serait incomparable, et le gouvernement pourrait à bon droit se vanter de la prospérité toujours croissante du pays.

Mais il s'en faut que l'écart entre les fortunes soit aussi modéré : il s'en faut, dis-je, que les familles les plus pauvres atteignent à un revenu de 1 fr. 75 c, et que les plus riches se contentent de recevoir dix fois autant. D'après les calculs récents d'un savant et consciencieux économiste, la majeure partie de la population bretonne n'a pas plus de 25 centimes à dépenser par jour et par tête ; et cette population, ajoute-t-il, n'est pas réputée indigente.

D'autre part, on sait, qu'un grand nombre de fortunes s'élèvent, non pas seulement à 10 et 15 francs de revenu par jour et par famiUe, mais à 50, 100, 200, 500, 1,000, on en cite qui iraient jusqu'à 10,000 francs. Un fait à signaler, c'est que, depuis Fimpulsion exorbitante donnée aux entreprises, certains entremetteurs, regardant apparemment notre fortune à tous comme assurée et voulant par avance se payer de leur initiative, ont commencé par s'adjuger qui un, qui deux, qui dix, qui vingt, trente, cinquante et quatre-vingt millions. Ce qui veut dire qu'en attendant les noces de Gamache qu'ils nous promettent à perpétuité, ils prélèvent sur le commun, provisoirement condamné au jeûne, depuis cent jusqu'à trois mille parts. Quant au pays qui supporte sans rien dire cette préliba-

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tion, les débâcles financières, la stagnation des affaires, raccroissement des dettes, lui montrent assez clairement ce qu'il doit penser de ces rêves de Cocagne. D'où vient maintenant cette inégalité choquante? On pourrait incriminer la cupidité, qu'aucune félonie n'arrête; l'ignorance de la loi des valeurs; l'arbitraire commercial, etc. Ces causes ne sont certainement pas sans influence, mais elles n'ont rien d'organique, et ne tiendraient pas longtemps devant la réprobation générale, si elles ne se rattachaient à un principe plus profond, plus respectable, et dont l'énergie mal appliquée produit tout le mal.

Ce principe est le même que celui qui nous fait chercher la richesse et le luxe et nous passlionne pour la gloire ; le même que celui qui engendre le droit de la 'force, plus tard le droit de l'intelligence, et finalement le droit même du travail : c'est le sentiment de notre valeur et dignité personnelles, sentiment d'où naît le respect du semblable et de l'humanité tout entière, et qui constitue la justice- Une conséquence de ce principe de la dignité humaine, point de départ de toute justice, mais qui ne deviendra véritablement de la justice que par une longue éducation de la conscience et de la raison, c'est que d'abord nonseulement nous nous préférons en tout et pour tout aux autres, mais que nous étendons cette préférence arbitraire à ceux qui nous plaisent, et que nous appelons nos amis.

Chez l'homme le plus juste il existe une disposition à estimer et à servir le prochain, non pas d'après le mérite du sujet, mais selon la sympathie qu'inspire sa personne. Cette sympathie est ce qui produit l'amitié, chose si sainte ; ce qui sollicite la faveur, chose libre de sa nature autant que la confiance et qui n'a rien encore d'injuste, mais qui bientôt produit les passe '-droits, l'acception des personnes, le charlatanisme, les distinctions sociales et les

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castes. Le progrès du trarail et le développement des rapports sociaux pouvaient seuls nous faire discerner ce qui est ici de droit d'avec ce qui n'en est pas ; seule l'expérience des choses pouvait nous montrer que si, dans nos relations avec nos semblables, une oei^aine latitude est laissée aux préférences de Tamitië, devant la justice économique toute acception de personnalité doit dispa*raitre; et que si l'égalité devant la loi est de rigueur quelque part^ c'est surtout quand il s'agit de la rénuméra*tion du travail, c'est dans la répartition dés services et des produits.

L'opinion exagérée de nous-mêmes^ l'abus des préférences personnelles, voilà donc ce qui nous fait violer la loi de répartition économique, et c'est cette violation qui, fie combinant en nous avec la recherche du luxe, engendre le paupérisme, phénomène encore mal défini, mais dont les économistes s'accordent À reconnaître Tinâuence désorganisatrioe sur les sociétés et les États*

Essayons de ifous en rendre compte.

La pauvreté est cette loi de notre nature qui, nous obligeant à produire tout ce que nous devons consommer, n'accorde pourtant à notre travail rien de plus que le nécêssaire^ Dans un pays comme le nôtre, ce nécessaire a pour expression moyenne, selon les données les plus récentes, 3 fr. 50 0. par famille et par jour, le minimum étant flxé^ par hypothèse, à 1 fr. 75 c, le maximum à 15 francs. Il est entendu que, selon les lieux et les circonstances, ce minimum et ce maximum peuvent varier.

De là cette proposition aussi vraie que paradoxale : La Condition normale de l'homme, en civilisation, est la pauvreté. En elle-même, la pauvreté n'est point malheureuse : on pourrait la nommer, à l'exemple des anciens, médiocrité, si par médiocrité l'on n'entendait dans le langage ordinaire une condition de fortune qui, sans aller jusqu'à

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l'opulence, permet néanmoins de s'abstenir de travail pro ductif.

Le paupérisme est la pauvreté anomale, agissant en mode subversif. Quel quo soit le fait particulier à la suite duquel il se produise, il consiste dans le défaut d'équilibre entre le produit de l'homme et son revenu, entre sa dépense et son besoin, entre le rêve de son ambition et la puissance de ses facultés, par suite, entre les conditions des citoyens. Que la faute vienne des individus ou des institutions, de la servitude ou du préjugé, le paupérisme est une violation de la loi économique, qui d'un côté oblige l'homme à travailler pour vivre, de l'autre proportionne son produit à son besoin. Le travailleur, par exemple, qui n'obtient pas en échange de son travail le minimum du revenu moyen collectif, soit 1 fr. 75 c. par jour pour lui et sa famille, appartient au paupérisme. Il ne peut pas, à l'aide de ce salaire insuffisant, réparer ses forces, entretenir son ménage, élever ses enfants, bien moins encore développer sa raisoi]L. Insensiblement il tombe dans le marasme, la démoralisation et la misère. Et cette violation, je le répète, est un fait essentiellement psychologique ; elle a sa source, d'un côté, dans Tidéalisme de nos désirs, de l'autre dans le sentiment exagéré que nous avons tous de notre dignité et le peu de cas que nous faisons de celle d'autrui. C'est cet esprit de luxe et d'aristocratie, toujours vivant dans notre société soi-disant démocratique, qui rend l'échange des produits et des services frauduleux en y introduisant un élément personnel ; qui, au mépris de la loi des valeurs, au mépris même du droit de la force, conspire sans cesse, par son universalité, à grossir la fortune de ses élus des innombrables parcelles dérobées au salaire de tous.

Les faits par lesquels se traduit dans l'économie générale cette répartition vicieuse varient selon les lieux et les

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circonstances; mais toujours ils se résolvent dans Tinsufflsance du salaire, comparé au besoin du travailleur. Citons seulement les plus généraux :

a) Le développement du parasitisme, la multiplication des emplois et des industries de luxe. C'est Tétat auquel nous tendons tous, de toute la puissance de notre orgueil et de notre sensualité. Chacun veut vivre surJe commun, occuper une sinécure, ne se livrer à aucune industrie, ou obtenir de son service une rénumération hors de pair avec l'utilité publique, telle seulement que la fantaisie, l'opinion exagérée du talent, etc., la peuvent donner. Ces parasites, sinécuristes et ouvriers de luxe, se comptent par centaines de mille.

b) Les entreprises improductives, injopportunes, sans proportion avec l'épargne. Ce que les citoyens sont dans la vie privée, il est inévitable que l'État le soit à son tour : les exemples de la Grèce ancienne, de Rome impériale, de l'Italie après la Renaissance, le prouvent. Ce qui est à remarquer ici surtout, c'est que les dépenses croissent comme les recettes diminuent, ce qui excite les déclamations des moralistes contre les arts, qu'il prennent pour la cause du luxe, tandis qu'il ne faut j voir que ses instruments.

c) L'excès du gouvernementalisme, amené à son tour par toutes ces causes. En France, le budget prévu pour 1862 s'élève à 1,929 millions. Cela signifié que la nation, ne sachant pas se gouverner, paye pour être gouvernée un sixième environ de son revenu. Le logement coûtant aussi cher que le gouvernement, il ne reste que deux tiers pour l'entretien du mobilier, les vêtements, le chauffage, l'éducation et les subsistances.

d) L'absorption des capitales et des grandes villes, qui, de quelque côté qu'on les envisage, même comme centre de production, mais surtout de production de luxe, ne

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rendent jamais au trayail indigène tout ce qu'elles lui enlèvent, ne fonctionnent que pour Tamusemënt dès oisifs et la fortune de quelques bourgeois*

e) L'exagération du capitalisme, qui ramène tout à la ûnance et va jusqu'à transformer des serrices publics en exploitations commanditaires, telles que banques, chemins de fer, canaux, etc. À cette occasion, je ferai une remarque. Un honorable membre du Corps législatif disait ré^ oemment qu'il existait 500 millions de capitaux disponibles dans nos divers établissements de crédit, et qui n'atteii«daient que la certitude de la paix pour se mettre en mouvement. Bien des gens sont tentés de conclure de cette inépuisable masse de numéraire que les ressources du pays sont également inépuisables. Mais on ne prend pas garde que, par le fonctionnement de l'impôt, des banques, des chemins de fer, de la rente fondôre, etc», le numéraire accomplit un mouvement de rotation, ne faisant que passer dans la main des travailleurs, et revenant toi:gours à son point de départ, qui est la caisse du capitaliste. La France pourrait avoir mangé dix fois son fonds et son tréfonds que le même phénomène se produirait encere. Relativement au fabricant et au banquier, le numéraire peut être appelé capital^ puisqu'il est l'équivalent d'une certaine quantité de subsistances et de matières premières ; dans la société où le numéraire ne sert que d'instrument aux échanges, tout au plus de gage aux billets de banque, et ne se consomme pas, c'est un capital Actif : il n'y a que les produits du travail qui soient de véritables capitaux.

f) Les variations monétaires, provenant soit de la cherté ou de la dépréciation des métaux, soit de l'exportation du numéraire, soit de l'altération des monnaies. Il en résulte un agiotage énorme, au détriment des producteurs et consommateurs. C'est ainsi que la découverte des mines de Californie a produit une perturbation sur les marchés et

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fait disparaître la monnaid d'argent. En dehors de cet agiotage que la loi avait le droit de punir, la déprédation de Tor, causée par l'abondanee du métal, n*eût pas plus été une cause de tnal*-étre que ne le serait la dépréciation du sacre ou du coton causée par une production double de ces marchandises.

g) Enân, l'augmentation du prix des loyers et de presque tous les objets de consommation. Elle signiâe que par suite du déTeloppement du parasitisme et des entreprises itoproductires, de l'augmentation du personnel gouvernemental, de l'absorption de la capitale et des grandes villes, des manœuvres financières, du luxe des particuliers et de celui de l'État, il né reste pour le travailleur utile que trois quarts^ tiers ou moitié de ce qu'il consommait autrefois, ce qui revient à dire que son salaire, bien que resté le même en monnaie, est diminué de 60,60 ou 80 pour 100.

Les faits que nous algnalons ici, Agissant ensuite les uns sur les autres, s'aggravent par leur action réciproqtid.

Ainsi l'un des motifs des grands travaux entrepris par le gouvernement est de venir en aide aux classes ouvrières. L'intention est excellente : malheureusement le SQccès n'y saurait répondre. Il résulte en effet de tout ce que nous venons de dire, qu'en voulant par des moyens artificiels combattre le paupéristne le gouvernement n'a fait qu'aggraver le paupérisme t il n'y a pas d'issue pour lui à ce cercle. Les capitalistes mettent ensuite le comble à la misère. Quand le pays ne leur offre plus de placement, ils émigrent : ils vont au dehors porter leur industrie, et avec elle la misère.

Une fois que, par le défaut d'équilibre dans la répartitien, le paupérisme a atteint la classe travailleuse, il ne tarde pas à s'étendre partout, en remontant des conditions

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inférieures aux supérieures, à celles même^ qui vivent dasâ l'opulence.

Chez le malheureux, le paupérisme se ca,ractérise par la faim lente, dont a parlé Fourier, faim de tous les instants, de toute Tannée, de toute la vie; faim qui ne tue pas en un jour, mais qui se compose de toutes les privations et de tous les regrets; qui sans cesse mine le corps, délabre Tesprit , démoralise la conscience , abâtardit les races, engendre toutes les maladies et tous les vices, l'ivrognerie entre autres et l'envie, le dégoût du travail et de l'épargne, la bassesse d'âme, l'indélicatesse de conscience, la grossièreté des mœurs, la paresse, lagueuserie, la prostitution et le vol. C'est cette faim lente qui entretient la haine sourde des classes travailleuses contre les classes aisées, qui dans les temps de révolutions se signale par des traits de férocité qui épouvantent pour longtemps les classes paisibles, qui suscite la tyrannie, et dans les temps ordinaires tient sans cesse le pouvoir sur le quivive.

Chez le parasite, l'effet est autre : ce n'est plus de la famine, c'est une voracité insatiable. Il est d'expérience que, plus l'improductif consomme, plus, par l'excitation de son appétit en même temps que par l'inertie de ses membres et de son cerveau, il demande à consommer. La fable d'Érésichthon, dans les Métamorphoses, est l'emblème de cette vérité. Ovide, à la place du mythologique Érésichthon, aurait pu citer les nobles Romains de son temps, mangeant en un repas le revenu d'une province. A mesure que le riche cède à cette ûamme de jouissance qui le consume, le paupérisme l'assaillit plus vivement, ce qui le rend à la fois prodigue, accapareur et avare. Et ce qui est vrai de la gourmandise l'est de tous les genres de voluptés : elles deviennent plus exigeantes en s'assou vissant. Le luxe de table n'est qu'une fraction de la dépense de

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l'improductif. Bientôt, la fantaisie et la vanité s*en mêlant, aucune fortune ne lui suffit plus ; au sein des jouissances il se trouve indigent. Il faut qu'il remplisse sa caisse qui se vide : le paupérisme alors s'empare tout à fait de lui, le pousse aux entreprises hasardées, aux spéculations aléatoires, au jeu, à l'escroquerie, et veuge à la fin, par la plus honteuse des ruines* la tempérance, la justice et la nature outragées.

Voilà pour ce qui regarde les extrêmes du paupérisme. Mais il ne faudrait pas s^imaginer qu'entre ces extcémes, dans cette condition mitoyenne où le travail et la consom-' mation se font un plus juste équilibre, les familles soient à Fabri du fiéau. Le ton est donné par la classe opulente, et chacun s'efforce de le suivre. Le préjugé de la fortune, l'illusion causée par la richesse agite les âmes. Tourmenté dans son intérieur de besoins factices, le père de famille rêve, comme il dit, à! améliorer sa position, ce qui signifie le plus souvent d'augmenter son luxe et sa dépense. A force de se repaître en idée, on finit par empiéter sur l'avenir; alors, le prix des produits et des services s'élevant, le travail faiblissant, l'épargne devenant moins sévère, la dépense des plus rangés s'exagérant sans qu'ils s'en aper* çoivent, à l'exemple de celle des grands et de l'État, on arrive partout au déficit : ce que révèlent ensuite l'embar^ ras des affaires^ les crises financières et commerciales, les faillites et banqueroutes, l'accroissement des impôts et des dettes. Comprenez-vous maintenant comment la frugalité, la tempérance, la modestie en toutes choses, ne sont pas seulement pour nous des vertus de surérogation, que ce sont des vertus de commandement?

Telle est la marche du paupérisme, endémique dans l'humanité et commun à toutes les catégories sociales* Dans certains pays, tels que la Russie, l'Autriche, où la plupart des familles vivent de l'exploitation du sol, pro-

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daisant presque tout par ellea-mémes et pour elles^m^ mes, et n'entretenant que de faibles relations ayec le dehors, le mal est moius intense. C'est surtout le gouvernement, sans numéraire et sans erédit; ce sont les hautes classes, à qui la terre ne fournit qu'une faible rente, souvent payée en nature, qui soufirent de la débine. Là on peut dire que^ quant aux masses, la séourité de la vie et la garantie du nécessaire sont en raison de la médiocrité industrielle et commerciale de la nation.

Chez les nations, au contraire, où le travail est divisé et engrenéj où Tagrioulture elle-même est soumise au régime industriel, où toutes les fortunes sent solidaires les unes des autres, où le salaire du travailleur dépend de mille causes indépendantes de sa volonté, le moindre aocûdent trouble ces rapports fragiles, et peut détruire en un instant la subsistance de millions d'hommes. On est épeuvai^té quand on songe à combien peu de chose tient la vie quotidienne des nations^ et quelle multitude de causes tendent à la désorganiser. Alors on s'aperçoit qu'autant cette belle ordonnance promettait de servir le bien^-étre des masses, autant, au premier détraquement, elle peut engendrer la misère.

Mais, chose à noter, et qui confirme la vérité de toute cette théorie, dans cette chaîne de mécomptes qui pousse les nations au conflit, ce n'est pas le paupérisme des viles multitudes qui se montre le plus impatient. L'indigence des souverains passe en première ligne ; celle des grands et des riches vient après, loi, comme en toute chose, la plèbe ^gure au dernier rang. Le pauvre, dans la détresse générale, n'a pas môme les honneurs de la pauvreté.

Les riches» gros consomi^ateurs, ressemblent, si l'on me permet cette comparaison, aux grands quadrupèdes, exposés par leur taille et leur puissance même, beaucoup plus que le lapin, l'écureuil, la souris, à mourir de faim. Plu-

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sieurs espèces, telles que le mammouth, ont disparu; d'autres tendent à disparaître. La cause principale de Textinction de ces races est qu'elles ne trouvent pas de quoi vivre. Ainsi en est-il des classes aristocratiques, des familles à grandes fortunes. Toujours besoigneuses, au milieu de la racaille qui les suce encore plus qu'elle ne les sert, endettées, protestées, en banqueroute, de toutes les victimes du paupérisme ce sont, sinon les plus intéressantes, à coup sûr les plus irritables...

Résumons ce chapitre.

La nature, dans toutes ses créations, a pris pour maxime : Bien de trop, Ne guid nimis. L'économie de moyens, disait Fourier, est une de ses principales lois. C'est pour cela que, non contente de nous condamner au travail, elle ne nous accorde que la nécessaire, guod mpjO^citt et nous fait une loi de la pauvreté, devançant ainsi le précepte de l'Évangile et toutes les institutions du cénobitisme. Que si nous regimbons contre sa loi, si la séduction de l'idéal nous fait aspirer au luxe et aux jouissances, si une estime exagérée de nous-mêmes nous pousse à exiger de notre service plus que la raison économique ne nous accorde, la nature, prompte à nous châtier, nous voue à la misère.

Tous tant que nous vivons, sujets et monarques, individus et peuples, familles et corporations, savants, artistes, industrieux, fonctionnaires publics, rentiers et manouvrîers, nous sommes donc constitués en pauvreté. Notre perfectibilité, la loi même de notre travail, le veut ainsi.

Abstraction faite des inégalités de travail et de capacité qui peuvent donner lieu à une différence de revenu, différence imperceptible dans la masse, nous ne produisons, en somme, que juste ce qu'il nous faut pour subsister. Si quelques-uns reçoivent plus ou moins que ce qui est indi-

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que par la règle, la faute en est à nous tous : il y a lieu à réforme.

Le paupérisme, analysé dans son principe psychologique, découle de la même source que la guerre, à savoir, la considération de la personne humaine, abstraction faite de la valeur intrinsèque des services et produits. Ce culte inné de la richesse et de la gloire, cette croyance mal entendue à rinégalité, pouvaient un temps faire illusion : elles doivent s'évanouir devant cette considération toute d'expérience que l'homme, condamné à un labeur quotidien, à une frugalité rigoureuse, doit chercher la dignité de son être et la gloire de sa vie autre part que dans la satisfaction du luxe et les vanités du commandement.

Mais, parce que nous protestons contre le précepte de pauvreté et de tempérance, parce que nous résistons à la loi de répartition qui n'est autre que la Justice même, le paupérisme nous envahit tous, et, à la suite du paupérisme, la discorde et la guerre.

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