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CHAPITRE IV

INFLUBNCB DU PAUPÂRISME suB l'btat BT LBS BBLATIOMS INTBBNATIONALBS

Que le malaise, d'autant plus vivement senti qu'il frappe plus haut, ait une influence directe sur les gouvernements, c'est ce qu'il paraît superflu de démontrer après une série de révolutions comme celles 1789, 1*799, 1814, 1830, 1848, 1851. Sans doute les idées y ont joué un rôle : mais que signifient les idées? Que représentent-elles? les intérêts. Qu'est-ce qui a déterminé la convocation des états généraux? le déflcit. Pourquoi à la monarchie absolue l'Assemblée constituante a-t-elle substitué la monarchie constitutionnelle? parce que la nation entendait ne payer d'impôt au prince que celui qu'elle aurait consenti, et que le système constitutionnel se réduit en dernière analyse à ceci : la défense du revenu des contribuables contte le fisc, le vote de l'impôt. Qu'est-ce que la constitution civile du clergé? une expropriation. Qu'est-ce que la réforme du 4 août? une éviction. Le paupérisme donc, telle est la cause première de la révolution.

Depuis les retraites du peuple romain sur le mont Sacré

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jusqu'à la lettre de Napoléon III à son ministre d'État Fould sur la liberté <^ommercialey tous les changements politiques, économiques, religieux, qui ont agité les nations, peuvent se ramener à cette formule : Protection des masses travailleuses contre l'exploitation parasite, et garantie du minimum de revenu, soit pour le quart d'heure 1 fr. 75 c. par jour et par famille, contre l'incendie, la grêle, l'inondation, l'épizootie, les maladies, le chômage, les oscillations de la Bourse, les crises ûnancières et commerciales, les risques de navigation, etc., etc.

Toutefois, et bien que les faits ne permettent pas ici le moindre doute, examinons de plus prôp les agitations de cette grande périod€i, n89 J860,

En 1789, la révolution est faite contre le déficit causé •par les dépenses de la cour, contre les droits féodaux, contre les privilèges des corporations, contre le parasitisme clérical, contre l'inégale répartition des charges, q'eat'-èdire contre un ordre de choses appauvrissant ^u plus haut degré. La nuit du 4 août fut Içt grande victoire de cette révolution : toute la philosophie du xviii* siècle aboutit là.

Après le 4 août, une réaction se nianifeste au pom des idées religieuses et des institutions politiques, que la révolution avait autant maltraitées que les privilèges, mais dont elle respectait encore le nom et conservait l'image. Comme, dans l'opinion des masses, ces institutions et ces idées impliquaient le retour des anciens abus, on fit contre elles la révolution plus radicale de 93, consacrée dans le calendrier républicain par les fêtes sans-culottide^. C'est ainsi que nous voyons l'Italie catholique et pontificale nier le pouvoir temporel du pape et risquer l'existence de l'Église et du catholicisme, plutôt que d'en supporter davantage les abus. Pour son pain quotidien le peuple sacrifie sa religion et ses dieux.

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Du pain et la constitution de 93! voilà le cri du peuple aux journées de gefminàl et de prairial.

En 1196, Babeuf prétend en finir avec le paupérisme, achever la révolution an nom de l'égalité. Il succombe, bien moins par la réaction des propriétaires q\ie par TimperfectiônMe son système. Le peuple, en 1*796, n'était pas plus communiste qu'en 1848.

En 1799, lô paupérisme a gagné la bourgeoisie. Tout le monde crie misèrô. Le Directoire décrète la banqueroute; la rente tombe à onze francs; lês rentiers, payés en assignats, meurent de faim; la multitude n*en parait pas plus riche, au contraire. Révolution du 18 brumaire.

En 1814, les revers essuyés par nos armées amènent l'invasion de la France : Napoléon est forcé d'abdiquer. Ce n'est pas le peuple qui le renverse : la guerre ne laissait pas d'excédant de population; le paupérisme dans les masses était peu sensible; aussi là chute de l'empire ne parut- elle jamais suffisamment motivée aux yeux du peuple. Mais si la misère se faisait médiocrement sentir en France à la multitude, il n'en était pas de même de la bourgeoisie industrieuse et commerçante que ruinait le blocus continental ; il n'en était pas de même des sénateurs et de tous les hauts personnages dont la guerre compromettait la position ; il n'en était pas de même surtout à l'étranger, en Espagne, en Allemagne, en Russie, dans tous les pays parcourus par nos armées. I)e là la coalition de 1813 et les acclamations qui lui répondirent du côté de la France.

La Restauration tombe en 1830 : pourquoi? La bourgeoisie est jalouse des ci-devant nobles, qu'elle accuse de vouloir rétablir les droits féodaux, à compte desquels, pensait-on, il avait été payé déjà aux émigrés un milliard. L'Église de son côté proteste contre la situation qui lut est faite, redemande ses biens et ses dîmes. Or, à cette

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époque et depuis 1825, le régime industriel avait rendu le paupérisme plus sensible ; déjà paraissaient les journaux et publications socialistes, accusant la misère, parlant de production, de richesse, de répartitions, de tout ce qui pouvait enflammer les appétits et les colères. Les souvenirs, les passions et les intérêts de 89 furent Pâme de la révolution de juillet.

La révolution de 1848 s'inspira plutôt de celle de 93. Les affaires se traînent, le travail languit, la corruption rend la gêne plus insupportable ; la bourgeoisie, inquiétée, se montre impatiente. Les masses, échauffées par les idées de Babeuf et par la propagande socialiste, réclament des droits politiques, seul moyen, leur dit-on, qu'elles puissent avoir de conquérir le travail et le pain. On a admiré le jugement providentiel qui, après avoir frappé Charles X, s'était appesanti sur Louis-Philippe. La même faim-valle qui avait renversé la monarchie légitime renversa la monarchie citoyenne : voilà tout le mystère.

En 1851, le mouvement s'opère en sens inverse. L'avarice réactionnaire appuie le coup d'État contre la république sociale, incessamment déciuiée depuis trois ans par la fusillade, la transportation, la prison, le bannissement. Le coup d'État réussit d'autant mieux que, tandis que les conservateurs l'accueiUent comme un sauvegarde, le peuple l'accepte comme un protectorat.

Il en est ainsi de toutes les révolutions, politiques, sociales, religieuses, qui composent l'histoire des nations. Toutes, quelle que soit l'idée qui leur sert de formule, portent sur des intérêts. Or, qui dit intérêt, en pareil cas, dit gêne, privilège, parasitisme, famine.

Lorsque la réforme éclata au seizième siècle contre l'Église, le mal-étre était universel, et depuis plus de deux siècles la clameur publique en accusait l'Église. L'Église, outre le revenu de ses biens fonciers, percevait des con-

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tributions de toute nature, dîmes, dispenses, annates, indulgences, etc, dont la plus grande partie s'écoulait vers Borne. Le peuple était maigre, les congrégations religieuses dans Topulence. La papauté attirait à elle tout le numéraire. Les peuples, dont la misère attiédissait la foi, demandaient que lé clergé revînt à la frugalité de TÉglise primitive : depuis l'Apocalypse, qui dès le premier siècle dénonçait le luxe de certains évéques successeurs des apô^ très, c'est toujours la même antienne. N'est-ce pas ce que Ton dit encore aujourd'hui contre le pape ? Cette criaillerie de la misère contre l'épiscopat est d'une telle monotonie qu'elle en devient fastidieuse. Les seigneurs convoitaient les biens du clergé ; les rois, jaloux d'aflfranchir leur temporel, ne demandaient pas mieux que de prendre leur part de ces richesses, comme ûi Philippe le Bel quand il envoya les Templiers au bûcher.

Admirez du reste comme cette convoitise royale, seigneuriale, bourgeoise et plébéienne sait se couvrir de l'intérêt de la religion et des bonnes mœurs I Les Templiers sont accusés d'immoralité et d'athéisme. Je n'affirme pas qu'ils fussent innocents ; mais personne n'aurait douté de leur vertu, s'ils avaient été moins riches. Puis, ce sont les princes qui posent à leur manière la distinction du temporel et du spirituel : comme si l'Église n'en avait pas su plus qu'eux là-dessus ; comme si cette distinction n'impliquait pas la suprématie du pape sur les rois, juste le contraire de ce que l'on prétendait en induire !... N'oublions pas les hommes de foi sincère, promoteurs à leur insu et dupes de toutes ces révolutions, qui, tels que le sage Gerson, demandent la réforme des abus, mais ne veulent pas qu'on touche aux us. C'est à leur suite que paraissent les sectaires, Wiclef, Jean Huss, Luther, qui, faisant un pas de plus, s'en prennent résolument à la doctrine. Enfin, Manzer et ses paysans disent le mot de l'affaire : ils en

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yeulelit aux biens ; ce sont à la fols les esprits les plus logiques et les plus pratiques de tous. La guerre des paysans du Bhih et de Westphalie était la conséquence autant des conseils réformistes du pieux et orthodoxe Gerson que des théories de Luther et du soufflet donné par Nogaret à Boniface VIII.

II est inutile que nous insistions davantage. Les constitutions d'Églises et d'États ne sont & autre fin que de protéger, équilibrer et hiérarchiser les intérêts. Or, comme par l'instance du paupérisme les intérêts sont toujours en opposition, toujours en souffrance, l'agitation est permanente; les révolutions en sont les crises. Tout débat politique, économique, religieux ou social, ramené à sa véritable signification^ se résout en jacquerie.

Soit, direz-vous, l'influence du paupérisme sur TÉtat est un fait acquis : C'est lui qui est la cause première des révolutions. On pourrait presque regarder cela comme une vérité de la façon de M. de La Palice, tant elle rentre dans le lieu commun. Mais venons à notre sujet. Est-ce aussi le paupérisme qui est la cause première des guerres? Comment les peuples que la misère agite, non contents de s'en prendre à leurs gouvernements, à leurs nobles, à leurs clergés, à leurs dynasties, â leurs bourgeois, en viennentils À s'accuser les uns les autres et à se faire une guerre aussi aveugle qu'inutile?

Je pourrais, comme tant d'autres, me rejeter sur la folie humaine, les mauvais conseils de la faim, le machiavélisme des princes et des nobles, qui dans tous les temps ont saisi les occasions de faire la guerre comme un moyen de diversion pour les impatiences populaires et de sauvegarder pour leur pouvoir. Ces considérations ont leur vérité, que je ne nie pas : toutefois, elles ne sauraient satisfaire entièrement Tesprit. Il est impossible, en bonne critique,

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d*attribuer à des causes aussi inconsistantes un phénomène tel que la guerre qui, ne Toublions pas> embrasse la physiologie et la psychologie de Thumanité, et que régit un droit réel, le droit de la force.

Je crois donc être dans le vrai en faisant observer que les considéi^ations de droit international sur lesquelles s'appuient presque exclusivement les déclarations de guerre se lient par les rapports les plus intimes aux considérations de Tordre économique ; en sorte que , si les motifs politiques peuvent être regardés comme la cause apparente de la guerre, les besoins économiques en sont la cause secrète et première, sur laquelle, au fond, personne ne se trompe.

C'est un fait reconnu par la statistique que les attentats à la propriété diminuent quand le bien-être des masses augmente. Quiconque a de quoi vivre, en général, s'occupe peu du voisin. H en est ainsi des peuples. De même qu'il n'arriverait pas de révolution dans un État, si les besoins des citoyens étaient Satisfaits; de même aussi il 'n'y aurait pas de guerre entre les États, s'ils n'y étaient poussés par une force qui les domine. Garantissez à une nation la liberté, la sécurité et le vivre, elle ne s'inquiétera pas de ce que font celles qui la touchent. Elle ne parlera ni de fusion, ni d'incorporation, ni de rectification de frontières; elle fera même asse^ bon marché de sa propï'e nationalité, témoins les paysans de Gallicie , contents de devenir Autrichiens pourvu qu'on les délivre de leurs seigneurs ; témoin ceux de la Lombardie, maudissant leurs propriétaires et se souciant du roi comme de l'empereur.

La nationalité, hélas! ne devient susceptible, l'esprit de guerre ne s'empare du prince et du peuple que lorsqu'il y a péril pour la subsistance et la propriété, insuffisance de débouché ou de territoire. Alors Se posent les questions de prééminence, d'équilibre, de colonies, etc., lesquelles,

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comme nous l'avons vu, ne se peuvent trancher que par la force.

A quoi bon le dissimuler ? La loi d'incorporation ou de démembrement, que nous avons vu jouer un si grand rôle dans la politique et dans 1* histoire, se présente sous un tout autre aspect lorsque, remontant de cause en cause, on vient à en chercher les mobiles cachés. De même que rÉtat, organe de la force collective^ incarnation de la justice^ n'est en dernière analyse qu'une expression écono> mique ; de même les rapports internationaux, les guerres et les traités de paix, malgré tout ce que le droit de la force leur confère de majesté, sont aussi des expressions économiques, des monuments de notre indigence. La cupidité terrienne, Fespoir du tribut, la soif ardente du bien de l'étranger, se cachent au fond de notre diplomatie. C'est ce qui deviendra tout à l'heure et de plus en plus sensible, lorsque, sortant des considérations générales, nous pénétrerons dans les faits

I^ous sommes donc parfaitement fondés à distinguer en•^ tre la cause première de la guerre et ses motifs ou causes secondes, celles-ci d'ordre purement politique, celle-là d'ordre exclusivement économique. Il se peut même que les motifs politiques de la guerre, plus spécieux que réels, laissent à découvert la véritable cause : cette prééminence de la cause de la guerre sur ses motifs est, comme l'on verra, un des caractères de l'époque actuelle. Est-ce une raison pour accuser toujours la mauvaise foi des princes, comme font les historiens? Comme si les chefs d'États, es qualités qu'ils agissent, n'étaient pas les représentants de leurs peuples, affligés du même paupérisme que leurs sujets !

En général, les motifs sur lesquels s'appuient les déclarations de guerre sont sérieux et réels ; ils traduisent une nécessité politique. Mais la cause première les domine ; et

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s*il est permis de contester toujours, au point de vue de la guerre, la légitimité d'une telle cause, on n'en saurait malheureusement nier la présence. Il n'y a rien sur la terre de plus constant, de plus implacable que la misère du genre humain. Ego sumpauper et dolens : voilà, si les guerriers avaient autant de philosophie que de bravoure, la devise qu'ils mettraient sur leurs drapeaux.

Ainsi, la cause première de toute guerre est unique. Elle peut varier d'intensité et n'être pas absolument déterminante; mais elle est toujours présente, toujours agissante, et jusqu'à présent indestructible. Elle éclate par les jalousies, les rivalités, les questions de frontières, de servitudes, des questions, si j'ose ainsi dire, de mur mitoyen. Là est la responsabilité des nations. Sans cette influence du paupérisme, sans le désordre qu'introduit dans les États la rupture de l'équilibre économique, la guerre serait impossible ; aucun motif secondaire ne serait capable de pousser les nations à s'armer les unes contre les autres. C'est donc aux nations à pourvoir à leur économie intérieure, et à s'assurer, par le travail, les pratiques de tempérance, l'équilibre des intérêts, contre le paupérisme, le seul et véritable risque de guerre.

Mais si la guerre, sans le mal-être qui soulève les nations, est impossible, comme un effet sans cause, elle ne parvient à enlever les consciences et à se faire accepter qu'au moyen des motifs de droit international qui, devant la raison d'État, la légitiment. Ici commence la responsabilité des chefs politiques, dont l'initiative seule est capable défaire passer la guerre de la possibilité à l'acte. C'est déjà un premier et remarquable effet de l'application des principes de l'économie que les nations, rendues stationnaires, ne se puissent plus ruer spontanément les unes contre les autres : les invasions en masse sont de la période barbare, le dernier acte de la vie forestière et no-

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made. En inâme temps que les peuplés deviennent industrieux et travailleurs, la guerre devient la prérogative des gouvernements. Aux hommes d'État il appartient donc d'apprécier jusqu'à quel point la gÔne générale est aggravée par la faute de l'étranger ; dans quelle circonstance le soin dé la sûreté publique permet à Une puissance de se prévaloir contre Une autre de la rigueur du droit international et de faire appel au jugement d'e la force. Dans tous les cas, Thomme d'Etat devra se souvenir que sa responsar l?ilité est d'autant plus grande que la guerre , quoi qu'il fasse, conserve toujours un côté odieux, qu'elle a pour mobile le paupérisme et tous les vices qui l'accompagnent, la cupidité, le luxe, la soif des voluptés, toutes les corruptions et tous les crimes qu'engendre la sensualité aux prises avec la disette.

La détermination que nous venons de faire de la cause première de la guerre va nous placer sur un terrain nouveau, peu connu des anciens, celui de l'économie politique. Nous y ferons encore plus d'une découverte. Dès à présent il est aisé de prévoir, chose que ne soupçonnèrent pas les juristes de la vieille école, qu'en ce qui concerne la conduite de la guerre, les règles du droit, sublimes en théorie, seront de pauvres barrières pour des gens dont les uns convoitent une proie et les autres défendent leur propriété. Que peut être la guerre dans les formes entre des armées qui marchent sous Tétendard de la famine?... Nous conclurons de là que pour faire justice et dans la guerre et dans la paix, ce n'est plus assez de la connaissance philosophique et subjective du droit, il faut y joindre la connaissance pratique des lois de la production et de l'échange, sans laquelle l'application du droit reste arbitraire et la guerre inextinguible.

CHAPITBE V

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