‹ La guerre et la paixChapitre 25 sur 41 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Lorsque, après avoir reconnu la nature juridique de la guerre et sa mission humanitaire, nous avons recherché si ses jugements et ses exécutions étaient conformes, dans la pratique, à ce que faisait attendre d'elle la théorie, nous sommes arrivés à une constatation douloureuse. Considérés à distance et dans leur généralité, les jugements de la guerre sont valides et justes : ils portent leur sanction en eux-mêmes. On peut dire d'eux ce que le psalmiste dit des jugements de TÉternel : Judkia Bomini recta^ justificata in semetipsa. Analysés dans le détail, ce n'est plus qu'une afEreuse caricature des formes de la justice. Ce qu'on appelle guerre dans les règles, à le bien juger, est la légalisation du brigandage.

Sur quoi nous demandant d'où pouvait venir cette effrayante contradiction, et approfondissant plus que nous n'avions fait jusque-là les causes de la guerre et ses motifs, sortant des considérations de la politique pour pénétrer dans la sphère de Téconomi^, nous nous sommes convaincus que la cause première, universelle et toujours instante de la guerre, est le paupérisme, soit, la rupture de l'équilibre économique.

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L'humanité, avong-nous dit, est placée sous un ensemble de lois organiques auxquelles elle ne peut se sous* traire sans se corrompre et se rendre ihisérable.

La première de ces lois est la loi d'alimentation, ou mieux de consommation , essentielle à la physiologie de notre être.

La seconde est la loi du travail, par laquelle Fhomme ne consomme que ce qu'il se procure, en langage économique, ce qu'il produit.

La troisième est la loi de la pauvreté, par laquelle l'homme en travaillant ne produit que ce qui lui suffit. Le but de cette loi est d'élever sans cesse l'homme audessus de l'animalité, de le rendre de plus en plus libre, mattre de ses sens, de ses appétits et de ses passions, en spiritualisant son existence.

De cette loi de pauvreté, imposée par la prévoyance de la nature, en dérive pour nous une quatrième, qui est la loi de frugalité et de tempérance , par laquelle Fhomme conforme son régime domestique à sa destinée sociale.

La cinquième loi, enûn, a pour but de répartir entre les membres de la communauté les services et les produits sur les données précédentes, et de manière à niveler le plus tôt possible les conditions et les fortunes, sans manquer au droit d'aucun : c'est la loi de la justice.

Or, qu'arrive-t-il? Toutes ces lois, par l'effet de l'ignorance populaire, de la suggestion des sens, des illusions de l'idéal et de l'exagération du droit personnel, sont méconnues et violées. La loi de consommation est violée, en ce qu'au lieu d'être considérée comme un moyen, elle est prise pour une fin ; la loi du travail violée , en ce que le travail est regardé comme une infortune et un châtiment, et que chacun cherche à s'en décharger sur le prochain, ce qui produit l'esclavage et le prolétariat; la loi de pauvreté violée, par la fascination de la richesse; la loi de tenpé^

rance violée, par la fièvre de luxe et la recherche des voluptés; la loi de justice, enfin, violée par l'acception des personnes, de laquelle naissent le parasitisme, Tinégalité d'instruction, le défaut d'équilibre dans les fonctions et la fausse répartition des produits.

Mais la nature, la raison et la justice ne se laissent pas impunément outrager. Elles trouvent leur sanction pénale dans le paupérisme, qui, se jetant sur la société, attaquant toutes les classes, creuse le déficit, engendre dans l'État la tyrannie, sème entre les nations la discorde, les pousse à la guerre , qu'il corrompt ensuite dans son essence et déprave.

Alors nous a été révélé le mystère d'iniquité. Nous avons compris comment la guerre, engendrée de famine, produit la rapine, et comment ce honteux réalisme est devenu l'idéal des héros. Nous avons vu la guerre, à l'origine des sociétés, confondant ses motifs politiques avec sa cause économique, s'identifier au brigandage; toutes les épopées célébrer la gloire de ces illustres pirates, et la religion elle-même leur prodiguer ses bénédictions. Nous l'avons vue, cette guerre hypocrite, de libre et privée qu'elle était d'abord , se généraliser et devenir peu à peu une entreprise exclusivement publique, un privilège de l'État, mais en conservant toujours son caractère de piraterie. Nous avons assisté ensuite à la naissance de la conquête, par laquelle la guerre manifeste son caractère politique, révolutionnaire et providentiel, conformément au droit de la force ; et nous avons vu ces deux faits, pillage et conquête, le premier répondant au paupérisme qui cause la guerre, la seconde à la raison d*État qui la motive, se distinguer nettement Tun de l'autre dans la théorie, mais sans cesser de marcher de concert et de s'entre-servir dans l'action.

Enfin la civilisation poursuivant, en dépit de la guerre, «t souvent môme par la guerre, sa marche victorieuse,

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nous sommes arrivés à cette situation étrange , qui est celle de TEurope au dix-neuvième siècle ; savoir : que l'état de guerre, malgré qu'en aient les chefs d'État et la partie éclairée des nations, subsistant toujours; les armées et les moyens de destruction étant plus formidables que jamais ; en même temps le mépris du pillage semblant devoir prendre le dessus et la conquête se résoudre en une pure incorporation politique : le bénéûce de la conquête se réduirait, pour l'État conquérant, à l'exploitation de ses propres sujets. Pour qu'il en fût autrement il faudrait revenir au système des guerriers antiques, des Spartiates vis-à-vis des Hilotes, des Romains vis-à-vis des nations soumises, des Turcs vis-à-vis des chrétiens; il faudrait, par une extension exorbitante des motifs politiques, procéder, la bataille gagnée, à la dissolution de l'État vaincu, exproprier la nation en masse , la constituer fermière de son propre sol, et faire du pays soumis une métairie au profit et pour la plus grande gloire du vainqueur.

Ou Texploitation de ses nationaux, ou la réduction en servitude de l'étranger, tel est le dilemme posé aujourd'hui au conquérant par la guerre.

C'est en présence de ce dilemme, auquel il est de toute impossibilité aux chefs d'État d'échapper, que nous reproduirons la question déjà prévue à la fin du livre III, et ajournée jusqu'à plus ample information sur la cause de la guerre : S'il est permis de songer à une réforme du code de la guerre et d'en ramener les opérations à une pratique meilleure?

Car, si d'un côté l'on ne peut dire que la politique ait fait son temps, que le règne de la raison d'État soit fini, que la guerre par conséquent ait rempli sa mission, et qu'il n'y ait plus entre les nations ni disjonction ni incorporation à opérer, en deux mots s'il est probable que dans la condition actuelle de la société une prolongation du régime

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de guerre soit à prévoir; de Tautre, on ne saurait admettre que les conquérants dussent travailler au progrès de cette civilisation à leurs propres dépens, et, comme les combattants des jeux olympiques, se contenter pour prix de leurs victoires d'un simple laurier,.

Donc, encore une fois, une réforme de la guerre est-elle possible? Et si cette réforme n'est pas possible, que devient le mouvement de l'humanité, que devient la civilisation?

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