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CHAPITRE PREMIER

QUE DANS TOUTE GUBRBE L'iMMORALITÉ DE LA CAUSE ET l'tNIQUITB du but, tant d'une PAET QUE DE L'aUTEE, ENTRAINENT LA DÉLOYAUTÉ DES FORMES.

Quels que soient le développement et la prééminence des intérêts, en dernière analyse, et d'après la généalogie même du droit. Tordre économique est placé sous la protection de Tordre politique; il a sa garantie dans la puissance politique : la politique est inséparable de la société. Or, la politique, par son essence, par son droit, par toutes ses institutions, c'est la guerre. La guerre donc est-elle susceptible de réforme? Cette question n'a jamais été posée : il n'y en a pas cependant de plus impérieuse.

De prime abord, la réformation des mœurs militaires ne présente rien d'impraticable. L'histoire de la civilisation pourrait se déânir une succession de réformes : réformes dans la religion, réformes dans l'État, réformes dans le mariage et la famille, réformes dans la propriété, dans les successions; dans l'échange, dans Tindustrie^ réformes dans la justice. C'est par une suite non interrompue de perfectionnements que la société s'élève à la pureté de son

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type, et que rhomme réalise, en lui et autour de lui, Tidéal conçu par sa conscience.

Pourquoi la guerre, le plus grand acte de la vie sociale, celui que l'analyse philosophique nous a fait considérer comme le plus saint et le plus solennel, que Thistoire et la poésie s'accordent à nous montrer comme le plus fécond et le plus glorieux, pourquoi la guerre, sujette à abus comme toutes les choses humaines, ne se réformerait-elle pas? Pourquoi ne parviendrait-on pas à imposer des lois plus sévères à l'action des armées, comme on le faisait autrefois pour l'ordalie, et comme il se pratique encore pour le duel?

La chose, certes, vaut qu'on l'examine : il n'y a pas parmi les humains de plus grand intérêt que celui-là. La matière elle-même nous y porte. Le principe de toute réforme, l'élément de droit, se trouve ici : la guerre est le jugement de la force. Divers symptômes semblent indiquer aussi dans la guerre une tendance réformiste : radoucissement des mœurs guerrières, l'horreur des massacres, la honte du pillage, l'isonomie acquise d'avance aux pays conquis. Toutes ces considérations sont de nature à faire espérer, avec le temps, une discipline meilleure; pouvons-nous réellement espérer de ce côté quelque progrès?

Avant l'examen que nous avons fait, au livre précédent, de la cause première de la guerre, cette question eût été prématurée. Guidés par la puissance des faits politiques et la rigueur du droit qui les régit, nous n'eussions pas manqué de répondre : Oui, la guerre est susceptible de réforme; car elle est l'expression du droit, la manifestation de la di. gnité nationale, l'acte souverain du patriotisme, la protestation de la liberté contre la fatalité. La guerre juste, glorieuse, mais déshonorée par la passion, la cupidité et le préjugé peut se réformer; elle le doit.

Aetuellement, notre réponse ne saurait plus être la

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même. Non, deyons^^nous dire, la guerre ne peut pas être réformée, parce que sa cause première est impure ; parce que la légitimité de ses motifs politiques ne détruit pas l'ignominie de sa pensée éopnomique ; et que toujours, par le fait de Tune ou de l'autre des puissances belligérantes, le xplus souvent par le fait de toutes deux, il se mêle à la guerre un principe d'iniquité qui la corrompt dans son essence et en bannit la loyauté sans retour.

Ce vice d'origine, nous le connaissons : c'est la misère, dont l'aiguillon empoisonne les consciences, fait germer Tenvie, l'ambition, l'avarice, la colère, la haine et l'orgueil ; conduit à la mauvaise foi, à la trahison, à la violence, au vol, à l'assassinat, et paralyse chez les combattants tous les sentiments moraux. Une perversité de nature est-elle susceptible de se corriger par art ou discipline, et suffit-il de réglementer la pratique pour convertir une puissance que le principe même de sa génération a déformée? Non, répond ici pour nous la théologie chrétienne : ce qui est né mauvais ne peut changer que par une intervention du créateur ; c'est sur ce principe que s'est établie la religion du Christ. Par quel sacrement la guerre peut-elle être régénérée? Voilà, dirait M. de Maistre, ce que vous avez à dé* couvrir.

Considérons que par l'effet du régime moitié anarchique, moitié absolutiste, dans lequel le monde des intérêts est plongé, les nations aussi bien que les individus sost toutes les unes à l'égard des autres, en état de suspicion invincible; que cette suspicion, quelque soin que la diplomatie prenne de la déguiser dans ses actes, porte sur l'honorabilité même des puissances ; que dès lors les choses ne peuvent se passer entre ennemis qui se mésestiment comme le requiert l'idée d'un loyal combat; enfin, ce qui rend le mal irrémédiable, que l'iniquité est partout, bien qu'elle ne Boit pas toujours et partout égale. Conçue oomme juge-

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ment de la force, la guerre est sublime ; elle tient le mi* lieu entre la justice, dont elle est une forme^ et la religion dont elle a la poésie et Tenthousiasme. Ramenée à sa cause première, il n'est pajs d'iniquité dont elle ne soit souillée : semblable de visage à l'archange, elle porte écrit sur son bouclier le nom de Dieu; elle a les pieds et la queue du dragon. ,

On dit qu'une réforme, si elle ne parvenait à extirper cette cause odieuse, en ferait du moins disparaître l'influence, ce qui suflSt à un exercice régulier de la force; qu'il dépend des nations de s'interdire, d'un commun accord, toute extorsion arbitraire, toute maraude, toute pillerie ; de limiter leur droit éventuel de conquête à l'incorporation politique et à l'acquittement de justes indemnités. Qu'y a-t-il en tout cela de difficile?

Des indemnités! Ce mot nous révèle l'indignité native de la guerre et la contradiction fatale à laquelle elle aboutit.

Aux termes du droit guerrier, tel que nous l'avons déduit de son principe qui est le droit de la force, et de son objet qui est l'évolution des États; tel môme que le présentent les auteurs qui, tous à lasuite de Vattel, enseignent que la guerre doit être censée juste de part et d'autre : il n'est dû, par la puissance qui succombe, aucune indemnité. Elle avait le droit de se défendre ; ce n'était d'ailleurs que par la victoire que le droit du plus fort pouvait être établi; chaque partie devant en conséquence faire ses frais, il no peut être dû de ce chef une obole par le vaincu.

L'analogie de la justice ordinaire le démontre. De quoi se composent, dans les affaires civiles, commerciales ou criminelles, les frais de procès? Des appointements du juge, des dépenses d'audience et des honoraires d'avocats. D'abord, chaque partie paye son conseil; il n'y a que les^ émoluments dus au magistrat et les dépenses d'audience

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qui soient imputées au perdant. Et pourquoi cette imputation? Parce que nul n*est censé ignorer la loi ; que celui qui perd sa cause est censé avoir plaidé contre la loi ; qu'en conséquence, comme il devait s'abstenir de plaider, il doit être maintenant condamné à payer.

Mais à la guerre il n'y a pas d'autre juge que la force, pas d'autre tribunal que le champ de bataille : les frais de guerre rentrent dans la catégorie de ceux que les plaideurs font chacun pour sa propre défense, consultations d'avocats, mémoires, expertises, exploits d'huissier, extraits de minutes, etc. D'autre part, le plus fort ne peut être connu que par la victoire : jusqu'à pleine et entière défaite, le vaincu reste dans son droit; en combattant il ne manque pas au droit de la guerre, il y obéit. Il ne peut donc y avoir de ce côté, pour le vainqueur, motif de réclamer une indemnité; son indemnité, c'est sa conquête. Pour qu'il y eût lieu à indemnité entre puissances belligérantes, il faudrait que l'une des deux eût contrevenu aux lois de la guerre ; mais alors il se pourrait que les indemnités fussent dues par le vainqueur lui-même, ce qui, comme l'on voit, change complètement la question.

En fait, si la prétention du vainqueur â être remboursé de ses frais de guerre pouvait être admise, la spoliation n'aurait fait que changer de nom, elle s'appellerait indemnité. Le compte monterait si haut qu'il faudrait renoncer à être payé, ou prendre le parti indiqué au chapitre X du livre précédent, c'est-à-dire exproprier le pays ennemi de toutes ses richesses mobilières et immobilières, et réduire la population en servitude. Napoléon I®', qui s'entendait si bien à nourrir la guerre par la guerre ; qui en cinq ans tira de l'ennemi, à ce qu'on assure, au-delà d'un milliard sept cent millions, était toujours à court d'argent, obligé d'augmenter son budget, ainsi qu'on le voit par sa correspondance avec son frère Joseph. Et pourtant, sur ces dix-

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sept cent millions, pas un centime n^était pour les familles, qui, tout en payant l'impôt et le décime de guerre, avaient encore à pleurer leurs enfants. Pendant la guerre de Crimée, les dépenses, tant ordinaires qu'extraordinaires, de la France, de l'Angleterre, de la Turquie et du Piémont, s'élevèrent, pour le matériel seulement, au moins à cinq milliards. Ajoutez-y deux cent mille hommes, à vingt mille francs l'un, voilà un total de neuf milliards de francs. Où la Russie aurait-elle pu prendre cette somme? On a vu des guerres durer douze, vingt, trente, quatre-vingts et même cent ans : quelle indemnité couvrirait de pareilles dépenses? Or, plus nous avancerons plus là guerre deviendra onéreuse, et, par l'exorbitance de ses frais, irréparable.

Ainsi, de quelque côté qu'on l'envisage, la guerre, provoquée par le déficit, place la nation qui l'entreprend entre la spoliation totale de l'ennemi et la consommation de son propre capital. Pas de milieu : il faut qu'elle mange son ennemi, ou que son ennemi la mange. Croyez-vous qu'alors elle hésitera? Croyez-vous surtout qu'en présence de cette alternative fatale, de cet implacable dilemme, les deux partis se méprennent sur leurs intentions réciproques?

Les exemples feront plus ici que les raisonnements. Je commence par les cas les plus simples ; nous arriverons ensuite aux plus compliqués et aux plus modernes.

Lesforlans. — Une bande de pirates s'établit dans des gorges inaccessibles, au fond de baies étroites, semées de rochers perfides, inaccessibles à tous navigateurs étrangers. Tels furent ces pirates de Cilicie, à qui César, tombé entre leurs mains, promit qu'il les ferait pendre. Ces pirates enlèvent les bâtiments de commerce, pillent les cargaisons, mettent à rançon les équipages. Non contents de cela, ils jwmment les villes et villages de leur payer tribut, à peine

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de se voir saccagés et brûlés. Quel sentiment, à cette sommation insolente, doivent éprouver les populations ? Ce sera d'abord de faire exécuter, sans forme de procès, le parlementaire ; puis de pénétrer dans le nid de ces corsaires et de les exterminer jusqu'au dernier. C'est ainsi qu'en usaient les Hercule et les Thésée vis-à-vis des brigands leurs émules. Contre de tels malfaiteurs tous les moyens sont honnêtes ; y faire des façons ce serait leur reconnaître un droit, les autoriser. Il ne peut venir à l'esprit de personne qu'une population laborieuse, paisible, arrachant sa subsistance à la terre et à l'eau, doive proposer un duel en règle ou payer tribut. Traiter selon les lois de la guerre de pareils pillards, ce serait assurer l'impunité de tous les crimes. Il suffirait à Cartouche, à Lacenaire et à leurs bandes de se dire en guerre avec la société, pour qu'en cas de défaite ils eussent au moins la vie sauve I Dans ces conditions il y aurait tout à gagner à exercer le brigandage ; la pire position serait celle des honnêtes gens. Le supplice, non la guerre, parait donc ici de toute justice. Celui qui se place hors des lois du genre humain ne peut en réclamer les garanties : c'est une béte à visage d'homnie< un monstre.

Remarquez pourtant que les brigands qu'il s'agit de châtier n'acceptent pas la position qui leur est faite. Ils prétendent que la société tout entière est livrée à l'inégalité, au privilège, à l'exploitation, à l'usure, à la fraude ; que la terre est injustenaent partagée ; qu'aux uns le beau pays a été donné, tandis que les autres n'ont que la mer, les déserts et les rochers. Us se prévalent de l'exemple des castes vivant de l'exploitation servile, des rois percevant tribut, des conquérants ravisseurs d'États; ils constatent l'état de guerre universelle et le règne de la force. De semblables allégations ne sont pas assurément sans réplique, et je crois que le lecteur me dispensera volontiers de les réfuter. Mais elles suffisent à la conscience du forban, qui, sachant

quel traitement lui préparent les civilisés, de son côté ne les ménage pas. Â ses yeux« ses meurtres, ses viols, ses incendies, ne sont que des représailles. Entre semblables antagonistes la guerre peut-elle se faire selon les règles de l'honneur et du droit? C'est comme si on proposait à un officier de Tarmée française, décoré de la Légion d'honneur, d'échanger un coup d'épée avec un forçat. Passons à d'autres.

Les Sabines. — Grotius admet qu'une guerre soutenue par une population toute composée de mâles, dans la vue de se procurer des femmes, ainsi qu'il arriva aux Romains lorsqu'ils se mirent à enlever les filles des Sabins, ne serait pas une guerre injuste.

En effet, c'est le principe de la perpétuité des familles, par suite celui du croisement des races, qui est ici enjeu ; principe dont on a déduit dans tous les temps, malgré le préjugé le plus opiniâtre, la légitimité des mariages entre juifs et gentils, grecs et barbares, catholiques et protestants, nobles et roturiers, blancs et hommes de couleur. D'après quel article du droit des gens les Sabins prétendaient-ils rayer Romulus et ses compagnons de la liste des sociétés politiques, en refusant de s'allier à eux par le mariage?...

En revanche, quoi de plus sacré que le droit du père de famille, celui de la femme, de refuseif, l'un son enfant, l'autre sa personne, et de ne s'allier qu'à un époux de son choix? Notez que les Romains étaient des réfugiés, quelque chose comme des bandits. Uhonneur des familles, autant que la liberté des personnes, était atteint. Là donc est le nœud de la tragédie : ici la famille inviolable, par conséquent la guerre, du côté des Romains, injuste et odieuse : c'est le viol à main armée ; là, Rome qui ne doit pas périr, et l'insolence sabine dégénérant en un complot contre le

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droit des gens, en un yéritable assassinat national. — « Si nous étions plus nombreux, plus riches, plus nobles, en un mot plus forts, pouvaient dire les Romains, vous nous trouveriez assez honnêtes gens. Eh bien, nous vous ferons voir que nous sommes forts... »» Que serait-il arrivé, si l'amour ne s'était tout à coup fait juge à la place de la force ; si les violées, par respect d'elles-mêmes, ne se fussent jetées, leurs enfants dans les bras, entre leurs maris et leurs pères? La question renvoyée au tribunal de la force, la guerre s'envenimait ; la fureur ne connaissait plus de lois. C'était la guerre de la famille contre le rapt, de la pudeur contre la violence, de l'honnêteté contre le crime, de la société tout entière contre des individus tarés et chassés de son sein. Tout moyen était bon pour en purger l'Italie, et Dieu sait ce que les Romains, poussés au désespoir, outragés dans leur tentative de régénération, auraient fait de mal à leurs persécuteurs.

Lei Barbares, — Si le sanctuaire de la famille a pu être forcé, la terre serait-elle inviolable? La terre a été donnée à la collectivité des nations ; la même solidarité les enveloppe. Considérés comme exploitants et usufruitiers du globe, nous relevons d'un ordre supérieur aux privilèges de l'habitation et de Tindigénat. Devant cet ordre, nous sommes tous comptables, et malheureusement tous en ie~ bet. Dans cette anarchie des intérêts que recouvre à peine le vernis d'une politique arbitraire, qui peut être présumé souverain? qui peut se dire propriétaire légitime? qui peut exciper de sa bonne foi et de sa possession immémoriale? Toute propriété, sachons-le bien, implique réciprocité, de plus elle impose au propriétaire l'obligation d'exploiter. Hors de là elle est contestable.

Chassés de leurs forêts par la famine, les Barbares demandaient des terres. Tant que les civilisés, Grecs et Ro-

mains, se crurent les plus forts, leur réponse fut celle de Malthus : « Au banquet de la propriété, il n'y a pas de « place pour vous. *> En termes adoucis cela voulait dire : Que si le globe a été donné en propriété à l'humanité, chaque nation a reçu l'usufruit du territoire qu'elle habite; que c'est à elle à l'exploiter, à en tirer sa consommation, à mettre sa population en équilibre avec son produit, sauf à se pourvoir de terres inoccupées, que la demande des hordes était insolite et violait tous les droits acquis. Qu'y ar-til, après la famille, de plus respectable que le champ des aïeux, de plus sacré que le sol de la patrie? Barbarus has ^egeUs! C'est le cri d'indignation qui n'a cessé de retentir en Italie depuis Jules-César jusqu'à Victor-Emmanuel. A toute menace d Invasion, la réponse a été dans tous les temps et sera à jan^iais celle que Paul-Louis Courier faisait, d'une façon si gaie, aux ministres de la Sainte-Alliance :

« Si vous venez nous piller au nom de la très-sainte et « indivisible Trinité, nous au nom de nos familles, de nos « champs, de nos troupeaux, nous vous tirerons des coups « de fusil. Ne comptez plus pour nous défendre sur le génie « de l'empereur, ni sur l'héroïque valeur de son invincible « garde : nous prendrons le parti de nous défendre nous- « mêmes, fâcheuse résolution, comme vous savez très-bien, «( qui déroute la tactique, empêche de faire la guerre ^ar « raison démonstrative, et suffit pour déconcerter les plans « d'attaque et de défense les plus savamment combinés. « Alors, si vous êtes sages, rappelez-vous l'avis que je vais « vous donner. Lorsque vous marcherez en Lorraine, en « Alsace, n'approchez pas des haies ; évitez les fossés; n'al- « lez pas le long des vignes; tenez-vous loin des bois; gar- «< dez-vous des buissons, des arbres, des taillis, et méfiez- « vous des herbes hautes ; ne passez point trop près des « fermes, et faites le tour des villages atec précaution. Car

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« les haies, les fossés, les arbres, les buissons feront feu sur « vous de tous côtés, non feu de file ou de peloton, mais « feu qui ajuste, qui tue; et vous ne trouverez pas, quelque « part que vous alliez, une hutte ^ un poulailler qui n'ait « garnison contre vous. N'envoyez point de parlementai- « res, car on les retiendra; point de détachements, car on « les détruira; point de commissaires, car... Apportez de « quoi vivre ; amenez des moutons, des vaches, des co- « chons, et puis n'oubliez pas de les escorter ainsi que vos « fourgons. Pain, viande, fourrage et le reste, ayez pro- « vision de tout; car vous ne trouverez rien où vous passe- « rez, si vous passez ; et vous vous coucherez à l'air, quand « vous vous coucherez; car nos maisons, si nous ne pouvons « vous en écarter, nous savons qu'il vaut mieux les rebâtir H que les racheter; cela est plutôt fait, coûte moins... Il y « a peu de plaisir à conquérir des gens qui ne veulent pas « être conquis I... »»

Cependant^ il y avait dans l'empire, au commencement du cinquième siècle de notre ère, des terres de reste. La corruption et l'exploitation romaines avaient fait le vide. Les terres que les conquérants laissaient incultes n'eût-il pas été juste qu'ils les abandonnassent? Puis, comment les Romains justifiaient- ils leur propriété?... Mais Rome ne pouvait rétrocéder sa conquête; le propriétaire d'ailleurs ne raisonne pas avec l'homme sans avoir. Il y aurait honte.

On sait ce qu'il advint de cette grande lutte de la civilisation et de la barbarie. La raison n'était pas toute du côté des civilisés, ni le tort tout entier du côté des barbares. Dans cette incertitude du droit, dans ce partage des dieux, qui devait remporter^ je ne dis pas naturellement, mais légalement, sinon le plus fort? C'est ce qui arriva, et le monde s'en trouva bien. Quand la société greco-romaine tomba en pourriture, ayant perdu l'énergie avec la vertu; (^uand d'un autre côté les barbares, se multipliant, s'ins-

truisant par leurs défaîtes,, acceptant le christianisme, eurent acquis la prépondérance, la conquête s'accomplit et rhumanité fut régénérée. Juste triomphe de la force, mais qui n'empêche pas que, devant un ennemi qui en veut à la propriété, et précisément parce qu'il en veut à la propriété, la guerre n'oublie toutes ses règles, que dis-je? ne se croie en droit de les oublier.

Les Grecs et les Perses. — Lorsque le grand roi, après avoir subjugué les Grecs d'Asie, vint sommer ceux d'Europe de lui payer aussi le tribut, sinon, de descendre dans la plaine et de se mesurer avec ses trois cents myriades de soldats, les Grecs sous le prétexte que les Perses étaient alors plus avancés qu'eux en civilisation et en politique, que depuis Cyrus, fondateur de leur monarchie, ils avaient succédé aux Assyriens et aux Mèdes, hérité de leur puissance, de leur sagesse et de leur gloire > que déjà leur empire s'étendait des rives de Tlndus à la Méditerranée, de la mer Noire, du Caucase et de la Caspienne jusqu'à l'Océan et à la mer Rouge ; que la discipline des nations, la police des mers, l'unité et la paix du monde, exigeaient que la Grèce à son tour et les îles, plus tardl'Italie, l'Afrique, l'Espagne et la Gaule, entrassent dans ce vaste englobement ; que le tribut réclamé ne représentait pas le dixième des pertes que faisaient éprouver aux nations leurs divisions intestines et leurs guerres mutuelles ; qu'on ne pouvait le considérer tout au plus que comme une prime d'assurance; que partie en reviendrait d'ailleurs à la Grèce, qu'il s'agissait de policer; qu'en conséquence ils eussent à poser les armes, à recevoir les satrapes du grand roi et à s'incliner devant sa suzeraineté ; les Grecs, dis-je, devaient-ils sa soumettre, ou accepter le duel qui leur était offert?

Certainement il y avait du vrai dans la sommation du con-

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quérant : la suite Ta démontré, puisque, à peine délivrés de la crainte des Asiatiques, les Grecs se mirent à s'exterminer les uns les autres ; qu'ils finirent par tomber, cent cinquante ans plus tard , sous la domination du Macédonien, lequel inaugura la grande monarchie, prévue par les Perses, avec Tappui des Grecs eux-mêmes. Et pourtant, malgré ces belles considérations dont l'histoire devait un jour confirmer la justesse, qui oserait dire que les Grecs fussent tenus, de par le droit de la guerre et des gens, de prendre au sérieu Talternative qui leur était offerte?

Les Grecs répondirent, je m'imagine : « Qu*ils ne connaissaient pas le roi des Perses; qu'ils n'avaient rien à faire avec lui ; qu'ils avaient l'habitude de se gouverner eux-mêmes, et qu'ils ne voyaient nullement que le monde dût être constitué, pour le bonheur de tous et la gloire d'un seul, en une monarchie unitaire; qu'ils tenaient essentiellement, au contraire, à conserver leur indépendance; qu'ils ne demandaient pas mieux que de vivre avec lui en bonne amitié et intelligence et de concourir à la paix du monde, mais qu'ils ne pouvaient en aucune façon consentir à devenir ses sujets; que s'il persistait dans ses prétentions, ils ne pourraient attribuer son dessein qu'à des motifs d'ambition et de cupidité, à un esprit de rapine et d'orgueil ; que le bruit de son faste était parvenu jusqu'à eux, et qu'ils avaient lieu de supposer que le besoin de nouveaux tributs entrait pour beaucoup plus dans ses desseins que le zèle de la civilisation ; qu'ainsi ils le priaient s'il n'avait d'autre proposition à leur faire, de rester chez lui et de les laisser tranquilles, attendu que, s'il s'aventurait avec ses trois millions d'hommes dans leurs défilés et dans leurs criques, ils étaient décidés à le recevoir comme un bandit et ses Perses comme des chiens.. . »

Et fut dit fut fait; et tout en faisant ici nos réserves sur les violations sans nombre dont cette guerre fut accompa-

gnée, nous ne pouvons q^u'applaudir à la résolution des Grecs. Que seraient-ils devenus, que serait devenue la civilisation occidentale y si, acceptant sans combat la loi de la force, ils s'étaient volontairement soumis, ou qu'ils se fussent fait écraser en rase campagne comme le Perse les y invitait? Le salut de la Grèce lui vint à la fois du patriotisme de ses enfants et du mode de guerre qu'ils suivirent, en se défendant, comme dans une forteresse, dans un pajs impraticable à une si forte armée. Leur victoire fut légitime, tant au point de vue du droit des gens qu'à celui du droit de la force. Le moment n'était pas venu où les nations devaient se former en un grand empire ; le roi de Perse était mal fondé par conséquent d'attenter à Tindépendance des Grecs. Quant à la lutte qui s'ensuivit, nous avons fait observer, en traitant des lois de la guerre, que le demandeur doit être en mesure de contraindre le défendeur, non pas seulement sur un champ de bataille, mais chez lui. Le résultat de la guerre fut donc ici, comme dans l'invasion des Barbares dont nous parlions tout à l'heure, ce qu'il devait être : ce qui ne nous empêche pas de réprouver les infractions qui durent s'y commettre, les PerseSj dans l'opinion des Grecs, étant d'affreux brigands, les Grecs dans l'esprit des Perses, d'abominbles factieux, et les uns et les autres se traitant en conséquence.

, Concluons donc, par ce nouvel et mémorable exemple, qu'en matière de guerre l'iniquité avouée ou présumée de l'intention entraîne la déloyauté de la forme, ce qui toutefois n'implique pas nécessairement la nullité de la victoire. C'est là un mal sans remède, auquel nulle réforme ne saurait apporter même d'adoucissement.

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