CHAPITRE III
question prealable '. la politique subordonnée a l*âc0nomib; incompétence du jugement de lafobce; suspension DBS hostilités.
Rendons- nous compte du chemin que nous avons parcourUy et, ce qui pour nous est la même chose, de la situation faite à TËurope moderne par le^tendances que nous avons dénoncées dans la guerre.
Après avoir rétabli dans sa dignité antique et déterminé dans ses justes limites le droit de la force;- après avoir, en second lieu, reconnu la légitimité du jugement de guerre, constaté les abus qui se mêlent à cette haute juridiction, et redressé sur une foule de points les consultations des lé • gistes, nous nous sommes demandé si une réforme de la guerre, quant aux formes et à la pratique, n'était pas la chose qui dût la première nous occuper? Car, d'en prononcer l'abrogation pure et simple, après la réhabilitation que nous en avons faite, il n'y avait pas d'apparence : la constitution politique des États, les lois qui président à leur conservation et à leurs évolutions ne nous le permettaieQt
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pas, et la confusion qui règne dans les relations internationales était pjpu faite pour nous y encourager.
Une réforme de la guerre, avons-nous dit, aurait ses analogues dans toutes les réformes qui d*âge en âge ont renouvelé, soutenu les institutions de Thumanité. Le progrès des mœurs et des lumières nous y porte, la conscience du guerrier y incline, Thonneur de la civilisation la réclame. Cette réforme est-elle possible?
Afin de nous éclairer sur cet objet, nous avons recherché quelle était la cause suprême, universelle, de la guerre, cause dont toutes les considérations politiques, religieuses et autres, successivement alléguées par les parties belligérantes, ne pouvaient être que des expressions, variées, selon les temps, les lieux et les mœurs. Et nous avon trouvé qu'en effet tous les motifs ou prétextes de guerre se ramènent à une question d'intérêt, soulevée par cette lèp?e jusqu'à présent réputée indélébile, le paupérisme. Tout notre quatrième livre a été consacré à la démonstration de cette thèse.
De prime abord cette découvepte, aussi triste que grave, n'avait cependant rien qui dût nous faire désespérer d'une réforme. Autre chose après tout sont les intérêts, dont les États ne sont que les protecteurs et les représentants, et ^ autre chose la guerre, qui a pour but de décider à qui, parmi tant d'agglomérations rivales, 11 appartient de centraliser, protéger et régir ces mêmes intérêts. Autre chose, par conséquent, est le droit sévère, immaculé de la guerre, et autre Fesprit de rapine qui s^y mêle. L'économie politique n'est pas plus le royaume de l'escroquerie et de It mauvaise foi que la politique ; pourquoi la guerre, traitant de haut et sous des formules politiques des questions économiques, en serait-elle nécessairement dépravée?
Le droit de la guerre, ramené à ses vrais principes, nous venait lui-même en aide. Le droit de la guerre ayant
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pour but de vider par les voies de la force les litiges internationaux, une d-es conséquences fondamentales qui en résultent est la distinction à faire entre le domaine public, seul et unique objet de la conquête, elles propriétés particulières, placées hors de son atteinte. De là toutes ces prescriptions du droit gueWer : LepUlagâ est interdit; la marofide réprouvée; le tribut décla'ré abusif, fausse application du droit da conquête ; aucune indemnité n'est due parle vaincu au vainqueur, si ce n'est pour infraction aux lois de la guerre ; la oowQuâTB n'est admise qu'au sens d'incorporation purement politique; quant au système d'^arploitation à main armée qui tendrait à devenir l'objet principal des États et la fin dernière de la guerre, ce serait la caricature de la conquête et la réduction de la guerre à l'absurde. La juridiction de la force aboutissani à faivë traiter en tributaire chaque pays par son gouvernemenft serait la plus monstrueuse des oontradictione.
La guerre, en un mot, par le soin qu'elle a toujours apporté à dissimuler sa cause originelle, par la discrétion dont elle s*entoure dans les questions économiques, et le dégoût qu'elle commence à manifester pour les extorsions et le pillage, a montré suffisamment combien la rapine lui est contraire, et combien favorablement elle accueillerait une réforme.
Malheureusement la guerre ne peut pas se séparer de sa cause, puisque sans cette cause elle n'a pas de raison d'être. Et comme la guerre est inséparable de sa cause, qui est le paupérisme, elle ne peut pas non plus se purger du soupçon de spoliation, puisque sans spoliation, sous quelque forme que celle-ci se déguise, la guerre devient absurde et la victoire une immense duperie. La guerre est donc fatalement infectée, sa dépravation est invincible : c est ce que nous avons prouvé , par le raisonnement et par les MitB, daas les deax premiers chapitres de ce livre Y.
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Comment sortir à présent de cette difficulté? Les litiges internationaux ne font que croître et se multiplier» et nous savons combien peu la diplomatie réussit à les yi« der. D'un autre côté la guerre est irréformable.
C'est ici que nous avons émis une proposition aussi parlementaire que philosophique et juridique, proposition qui d'ailleurs n'a rien en soi de contraire au droit de la force :
Il est évident, avons-nous dit, qu'au lieu d'un problème à résoudre, nous en avons deux : un problème politique, concernant la formation, la délimitation et la dissolution des États, c'est celui que la guerre s'est chargée de ré~ soudre; et un problème économique, relatif à l'organisation des facultés productrices et à la répartition des services et des produits, problème dont ni la guerre, ni l'État, ni la religion elle-m^me, ne se sont jusqu'à ce jour occupés.
Puis donc que, d'après la démonstration que nous avons faite de la cause de la guerre, le. problème économique est antérieur et supérieur à l'autre et qu'il le domine, il faut de toute nécessité qu'avant d'entamer le débat sur les questions de politique internationale, dont la décision est réservée à la guerre, nous commencions par nous éclairer un peu plus que nous ne le sommes sur nos rapports économiques. Sans cela, nous ne ferons en combattant que tourner dans le cercle ; nous ne connaîtrons jamais notre droit dans sa plénitude; nous resterons suspects les uns aux autres; nous ne saurons même pas pourquoi nous armons, pourquoi nous nous disons les uns catholiques, les autres protestants ou libres penseurs; pourquoi nous formons une nationalité de ce côté-ci du Rhin et une autre de ce côtélà; pourquoi il y a parmi nous des royalistes et pourquoi des républicains ; si la démocratie est la liberté, ou si c'est le despotisme.
Cette étude est d'autant plus indispensable, avant tout^
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déclaration de guerre, que, par le progrès des révolutions, la prééminence a été conquise par les intérêts sur les ques^ tions d'État. Ce qui gouverne le monde moderne, en effet, ce n'est ni un dogme, ni une foi, ni une tradition ; ce n'est ni l'Évangile ni le Coran, ni Aristote ni Voltaire; ce n'est pas plus la constitution de 1852 que celle de 1793; c'est le LiVBE DE BAisoN, dont toutcs les pages portent écrits en gros caractères ces deux mots uniques : au verso , Doit; au recto y AvoiB.
Mais qui sera juge de cette question préalable? Qui fera autorité dans la science nouvelle? Â qui demander des solutions, des définitions, <fes jugements? Le jugement de la force, souverain dans les questions d'État, peut- il faire droit dans les questions d'économie?
Ici il appert que nous devons changer de juridiction. L'économie politique n'est, pas plus que la religion, du ressort de la guerre. Comme science, elle relève directement de l'observation et de la raison; comme objet ou matière de droit, elle rentre dans le droit politique ou civil, pour mieux dire elle donne naissance à un droit nouveau, spécial, qu'il s'agit de reconnaître et de constituer, de la même manière que nous avons reconnu et reconstitué le droit de la force; c'est le droit économique.
C'est quand le droit économique aura été reconnu, son objet défini, sa circonscription tracée, ses formules données, ses rapports avec le droit civil, le droit politique et le droit des gens établis, c'est alors seulement que nous pourrons reprendre, avec connaissance de cause et utilité, Iç débat politique; c'est alors par conséquent que nous pourrons de nouveau en appeler, s'il y a lieu, au jugement par les armes, à la raison de la force. Jusque-là nous serions des insensés, des aveugles volontaires, des réprouvés de la nature et de la Providence, si, après qu'un pareil Incident a été soulevé, nous voulions passer putre, et por^
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ter comme auparavant nos litiges devant la justice des armes.
La conclusion, en présence du problème qui s'impose à toutes les nations., à tous les intérêts, en présence de l'universelle ignorance qui, comme la nuit du chaos, plane sur les idées de cet ordre, la conclusion est que toutes les hostilités doivent être suspendues, et un traité d'armistice, pour un temps indéfini, signé entre les puissances. C*est à la raison publique, c'est aux intérêts menacés, qu'il appartient de faire prévaloir cette résolution. Qu'ils en aient seulement la volonté, ils en ont le pouvoir.
« Comme la biche altérée braml après les sources d'eau •« vive, » ainsi l'humanité soupire après la paix. L'obtiendra- t-elle cette paix tant de fois promise, et depuis tant de siècles toujours insaisissable? Plus d'une fois le monde a cru la tenir, et toujours, comme une ombre fugitive, elle s'est dérobée. Serons-nous plus heureux aujourd'hui?
A une question aussi prénise, je me garderai de faire une réponse catégorique. L'idée de paix perpétuelle est devenue une utopie. D'ailleurs les années ne coûtent rien à la civilisation, et plus on étudie l'histoire, plus on découvre qu'en toutes choses, dans le droit comme dans la science, l'humanité aime à prendre du champ. La paix l'enchante à coup sûr ; elle court après le bonheur. Mais dites-lui que faire la paix, vivre heureuse, cela signifie qu'au préalable il ne faut plus faire la guerre, aussitôt vous la verrez hésiter : tant elle a horredr de la négation, tant il lui répugne d'abjurer un seul de ses préjugés, de se séparer de la moindre i)artie d'elle-même.
A Dieu ne plaise donc que je prêche à mes semblables les douces vertus et les félicités de la paix! Moi aussi je suis homme, et ce que j'aime le plus de l'homme est encore cette humeur belliqueuse qui le plaee au-dessus de toute autorité^ de toi^t amour, comme de tout fatalisme, et
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par laquelle il se révèle à la terre comme son légHiilUe souverain, Celui quî pénètre la raison des choses et qui est libre. J'observe seulement qu'à Tépoque où nous sommes parvenus, la guerre, quant au fond, ne peut plus être entreprise sans soulever contre l'agresseur un odieux soupçon; quant à la forme, qu'elle n'est plus faisable.
Je dis d'abord qu'au fond la guerre ne peut plus dissimuler sa véritable cause, et que tous les considérants politiques dont elle essayerait de s'envelopper apparaissent de plus en plus comme des logomachies. Ceci est également vrai des multitudes et des gouvernements. Est-ce que l'Angleterre, par exemple, ferait la guerre pour un principe, pour une idée? Eht non; l'Angleterre n'a de souci que son exploitation^ comme dit M. de Fiquelmont, à moins toutefois qu'il ne s'agisse d'une descente sur ses côtes. Or, toutes les nations sont entrées plus ou moins dans le sentiment anglais; toutes imitent de leur mieux la politique exploitante de l'Angleterre. La date de 1814- 1815, qui a ouvert pour l'Europe l'ère de* gouvernements oonstitutionnels, est aussi, et pour la même raison, celle q«i a vu naître la prépondérance des intérêts. Et les mas- ^8 suivent la pensée des gouvernements. Le prolétaire, de même que le bourgeois, n'estime la liberté, le suffrage universel et ee qui s'ensurt, que pour le profit qu'il en espère : c'est un point que les manifestations de 1848 et les mœurs de 1852 doivent avoir mis pour tout le monde hors de doute.
L'esprit de cupidité et de rapine est la vraie caractéristique de l'époque actuelle. Le pauvre exploite le riche, l'ouvrier son patron, le locataire et le fermier leur propriétaire, l'entrepreneur ses actionnaires, ni plus ni moins que le capitaliste exploite et pressure l'industriel, le propriétaire le cultivateur, et le fabricant le salarié. Il y a an fait qui, dan» un autre genre, traduit bien cet ^nta-
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gonisme : c'est l'impôt, que le pauvre voudrait faire tomber exclusivement sur le riche, au moyen des taxes somptuaires, progressives, sur les successions, le capital, la rente, etc.; et que le riche s'eflfbrce de rejeter sur le pauvre à l'aide des taxes de consommation, proportionnelle, personnelle, industrielle, etc., etc.
Un tel régime ne peut durer : c'est l'égoïsme, Timprobité, le mépris de l'homme et des principes érigés en maximes et faits dieux. La critique a depuis longtemps fait justice de ces idoles, et nous savons ce qu'il en coûte de les adorer. Ce qui est certain au moins, c'est que la politique est désormais percée à jour, et que la guerre, si elle venait à se généraliser, laissant entrevoir sa véritable cause, ne serait qu'un retour au plus affreux cannibalisme. On en a vu un échantillon dans la manière dont a été repoussée l'insurrection de juin 1848.
En deux mots, comme en cent, la guerre, même entre les nations les plus honorables, et quels que soient les motifs officiellement déclarés, ne paraît pas pouvoir être désormais autre chose qu'une guerre pour l'exploitation et la propriété, une guerre sociale. C'est assez dire que jusqu'à la constitution du droit économique, aussi bien entre nations qu'entre individus, la guerre n'a plus rien à f^re sur le globe. La politique dominée par l'économie, la juridiction de la force est provisoirement abrogée.
Non pas qu'on doive la méconnaître, cette juridiction, pas plus que le droit dont elle émane : tout au contraire, l'esprit moderne, étranger à la théologie, fatigué de métaphysique, avide d'idées positives, amateur des choses qui s'évaluent et s'escomptent, est à la glorification de la force. La force n'est-elle pas tout ce que le monde matérialiste adore, la richesse, le pouvoir, le crédit, la vie, la beauté? N'est-ce pas le travail? La guerre ne visait qu'au groupem^pi et 4 l'écjuilibre (Jes fprçes politiques; il s'agit fôai»-
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tenant de Vorganisatiori des forces économiques. Or, à quoiservirait, pour la solution (Je ce nouveau problème, la guerre et son tribunal de sang?
La guerre, pour toute intelligence attentive aux significations de rbistoire, a tenu sa dernière assise de 92 à 1815, dans les campagnes de la République et de l'Empire. Ses considérants sont datés de Valmy, Jemmapes, Neerwinden, Fleurus, Toulon, Montenotte, Rivoli, Aboukir, les. Pyramides, Saint- Jean -d' A *re, Novi, Zurich, Marengo, Hohenlinden, Austerlitz, Trafalgar, léna, Friedland, Baylen, Wagram, Torrès-Vedras, Saragosse, les Arapiles, Vittoria, Borodino, la Bérésina, Leipzig, Paris et "Waterloo. Ses conclusions ont été prises par Louis XVIIJàSaint- Ouen. Le système constitutionnel, expression de la politique des intérêts, corollaire des fameux traités de 1816^ lui a donné son congé. Ce qu'elle a fait depuis n'est pas, à vrai dire^ acte de guerre, c'est œuvre de gendarmerie. La guerre, si on essayait de la faire revivre^ serait^ pour les peuples sans idéal^ un réalisme hideux» Ses soldats ont beau faire^ ils n'ont plus d'auréole. Malheur donc, malheur à celui qui, méconnaissant l'esprit du siècle, pousserait la civilisation à de nouvelles luttes ! Malheur à la nation qui^ s'ouMiant elle-même, demanderait aux armes ce que la science seule^ le travail et la liberté peuvent donner 1
Comme toute magistrature, la guerre a eu ses abus de pouvoir et ses iniquités. Ses arrêts fourmillent d'irrégularités et d'épouvantables violences. Mais le fonds subsiste, et nous oublions, en faveur du droit posé, les vices de forme, la cruauté des exécutions, Tignominie du butin. Qui soutiendrait aujourd'hui que les sentences rendues^ il y a quatre cents ans, tant en matière civile qu'en matière criminelle, fussent injustes et nulles, parce que le juge recevait des épices, parce que les audiences étaient secrètes, que les coupables étaient mis à la torture et leurs biens
confisqués ? Il en est ainsi de la gnerrer : ce qu'elle a fait pour le progrès de la civilisatijon demeure à jamais ; tout le reste est néant.
Qu'elle nous laisse donc à présent^ et nous applaudirons à ses hauts faits ; nous relirons ses poèmes, nous célébrerons ses héros. Notre tâche, à nous, n'est plus de faire lutter les forces, mais de les équilibrer. Eh ! n'est-ce pas au fond, ce que voulait la guerre ? De quelque côté que nous renvisagions, la guerre conclue à la paix : ce serait la méconnaître et lui faire injure que de la croire éternelle. La guerre et la paix sont sœurs justicier es : ce que la bataille produit' chez l'une, l'opposition le crée chez l'autre ; le fond et la forme sont les mêmes. La guerre, ayant pour but de comparer les puissances et d'en régler les droits, était une joute préparatoire, indispensable. Toutes les nations civilisées ont donné leur mesure : on sait ce que valent les autres; leur faiblesse les dispense du jugement. Maintenant l'épreuve est faite, l'expérience consommée. L'équilibre politique s'affirme : c'est à la science économique et aux arts de la paix de conclure.