DERNIERES OBJECTIONS DU MILITARISME
Nous savons enfin que penser de la guerre; nous pouvons nous flatter de la connaître à fond. La théorie et la pratique, le noumène et le phénomène, le principe et la fin, la cause et les prétextes, la règle et l'ahus, le bien et le mal, les grandeurs et les misères, les créations et les ruines, le progrès et le recul, les contradictions et la raison : nous avons tout dit. Nous savons que la guerre a été nécessaire, d'une nécessité de justice, à l'éducation du genre humain ; les principes et les faits ont été d*accord pour nous rapprendre. Nous savons aussi, avec une certitude théorique égale, appuyée d'un commencement de réalisation, que nous touchons à un moment de Thistoire où la guerre, ajant épuisé son mouvement, doit quitter la scène, à peine pour l'humanité d'une rétrogradation funeste. Le résultat définitif étant ainsi en faveur du droit, nous pouvons, après tant de confiits et tant de maux, être fiers de notre passé, et nous affirmer nous-mêmes comme l'incarnation de la justice divine, qui se manifeste également par les arrêts de la guerre et par les créations de la paix.
Cependant, comme l'hypothèse d'une paix indéfinie ne repose toujours, ainsi qu-'il a été dit, que sur une donnée théorique; comme on ne saurait dire, en fait, que l'état de paix soit définitivement acquis, le doute continue de planer sur les esprits, d'autant plus spécieux qu'il se prévaut d'une tradition sept ou huit fois millénaire, et que les considérations dont il s'appuie ne manquent pas d'une certaine vérité.
« 1. — L'idée d'une paix perpétuelle, nous disent les sceptiques, a sa source dans les incommodités de toute espèce que la guerre entraîne, et qui l'ont fait considérer de tout temps comme le fléau le plus terrible. Dès le commencement du monde, les poëtes, les théologiens, les philosophes, les économistes, les femmes surtout, se sont accordés à maudire la guerre, à voir en elle un des témoignages de la malice humaine et un signe des vengeances célestes. Mais cet argument des terreurs féminines, développé à satiété par une fausse morale,, n'est plus aujourd'hui de mise. La guerre, telle que la donne son idée authentique, ne saurait être réputée un mal. C'est une forme de la justice, l'acte souverain de la conscience des peuples, et pour le guerrier, l'instant de la suprême félicité.
« Sans doute la guerre fourmille d'abus : comme les tribunaux ordinaires, elle a ses vices de forme, qu'on pourrait appeler les nullités de la victoire; elle donne lieu à une foule de prévarications. Mais, vous l'avez vous-même reconnu, elle a cela de commun avec toutes les institutions de l'humanité, avec toutes les créations delà nature. Le monde social , comme le monde naturel, est imparfait dans ses réalisations, mêlé de bien et de mal, de beauté et de laideur, de vertu et de vice, d'ordre et de désordre : s'ensuitil que nous devions condamner comme mauvaises la société, la famille, l'État, le mariage, la propriété, la justice,
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rhomme lui-même? La vie est -elle mauvaise, parce qu'elle est souvent troublée par les maladies et qu'elle se termine par la mort?
« 2. — On reproche à la guerre son origine peu glorieuse, ce paupérisme endémique dans Tl^umanité, en termes moins flétrissants, le défaut d'équilibre économique. Nous admettons cette origine, qu'on ne saurait nier sans mentir à l'évidence . Qu'en peut-il résulter contre la guerre? Qu'en toute chose les commencements sont pénibles, disgracieux, souvent ignobles, quelquefois coupables. Autant en peut- on dire de toute législation, de toute institution, de toute justice, civile et pénale. Le mariage ne fut d'abord qu'une fornication brutale, pour ne pas dire un viol. Le mariage en est-il moins réputé sans tache? Quant à l'hypothèse, sous-entendue par les adversaires du régime guerrier, d'une constitution économique de l'humanité qui équilibrerait les forces, éteindrait le paupérisme, et, supprimant la cause de la guerre, l'abolirait elle-même, c'est une, utopie que toutes les civilisations, toutes les périodes historiques se transmettent, comme elles se transmettent les rêves de fraternité et d'égalité, et que nous n'avons pas même besoin de réfuter.
« 3. — Une raison plus sérieuse, si elle était fondée, serait celle qui se tire de la subordination de l'idée politique à l'idée économique. Assurément l'importance des intérêts économiques est devenue, depuis trois siècles, colossale; et l'on ne peut nier que la participation des masses, bourgeoisie et plèbe; au gouvernement, n'en ait été partout la conséquence. La direction des États en est devenue plus compliquée, plus difficile; la politique s'est éloignée, plus qu'elle n'avait fait jamais, des vieilles maximes de la raison d'État; elle a dû se faire d'autres règles et compter davantage avec les lois de l'utile et les prescriptions du droit. S'ensuit-il que la politique soit réelle-
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ment subordonnée à Téconomie? En aucune façon. Si les convenances d'en bas ont été plus consultées, Tinitiative d'en haut s'est fortifiée dans la même proportion. Entre autres preuves on peut citer la tendance à l'unité et à la centralisation, commune à tous les États de l'Europe. Au principe de divergence, qui est celui de l'économie, s'oppose le principe de concentration, qui est celui de la politique. L'un appelle l'autre : ce qui revient a dire que si le travail est la condition d'existence des nations, la guerre est la forme et la condition des États, que par conséquent elle reste prédominante, et qu'elle est 'éternelle.
(«4. — L'argument tiré du progrès n'est pas plus juste. Toujours faire la guerre! s'écrie-t-on. L'esclave a conquis sa liberté, l'homme et le citoyen ont fait reconnaître leurs droits, les nations ont fait prévaloir leur souveraineté. Le contribuable vote l'impôt; le mercenaire peut devenir maître; la femme est presque l'égale de l'homme : pourquoi les nations ne passeraient-elles pas de l'état de guerre à un état de paix définitif? — Comme si le progrès consistait À développer les êtres contrairement à leur nature, et non pas suivant leur nature ! Dans les exemples précéde&ts la transition dérive de la nature même de l'être et de ses lois : c'est ce que la philosophie, la jurisprudence, la guerre elle-même, par les jugements qu'elle a été appelée à rendre, ont établi. Mais qu'est-ce donc qui prouve que l'humanité guerrière pendant sept ou huit mille ana, et de plus en plus guerrière, doive changer tout à coup sa nature, et, en moins d'une génération, parce qu'elle s'est donné des chemins de fer, des institutions de crédit, des télégraphes électriques, doive passer, sans autre forme de procès, de cet état chronique de guerre à un état encore inconnu et parfaitement indéfinissable de paix?
M 5. — On allègue, comme nécessité d'un tel progrès, rinutilité, au point de vue du profit, des conquêtes. Le pil-
lage, nous dit-on, étant noté d'infamie, le tribut sur les populations conquises n'étant plus dans les mœurs, le but matériel de la guerre, le seul qui soit en rapport avec sa cause, ce but disparaissant, la guerre devient sans objet. Pour peu qu'ils réfléchissent, les gouvernements, à l'unanimité, vont déclarer la paix perpétuelle. — Mais pourquoi ne verrions-nous pas plutôt, dans cette inanité fiscale de la conquête, un progrès dans la moï^alité de la guerre? On calomnie la guerre quand on lui prête des tendances sciemment et nécessairement cupides. Le pillage, la servitude, le tribut, l'exploitation elle-même, peuvent disparaître, sans que la guerre cesse pour cela d'être une condition de la vie humanitaire. A-t-elle fini son rôle de justicière? Manque-t-il de questions qui ressortissent à son tribunal? Les nationalités, les fusions de peuples, les croisements de races, les frontières naturelles ou conventionnelles, les fédérations, les centralisations, les nouvelles créations d'États, les transformations religieuses, l'agitation économique, qui met aux prises les unes contre les autres toutes les classes de la société; l'équilibre des continents, leur exploitation, leur police : n'y a-t-il pas là de quoi entretenir la guerre pour quarante siècles? Le régime parlementaire n'est encore qu'à Fessai : à lui seul il peut occupeif les armées pendant cinquante ans. Et quand on songe que dans cet ordre d'idées les questions naissent les unes des autres à l'infini, qu'aucune ne peut être résolue par les voies ordinaires de l'arbitrage, puisque les nations, en vertu de leur souveraineté et de leur indépendance, y répugnent; oh! certes, on n'a pas lieu de crai&dre que la guerre manque sitôt de besogne. Pour peu qu'on ait les nerfs délicats et l'esprit faible, on risquera plutôt de tomber en syncope à la vue des fleuves de sang et des montagnes de cadavres que promet l'avenir.
f» 6. — On insiste et l'on dit ; Une question étomne
toutes les autres, la question économique. Il faut Taborder, enfin; on saurait d'autant moins y échapper que, cette question une fois soulevée, toutes les autres deviennent de purs prétextes, et des prétextes de mauvaise foi. Or, cette question n'est évidemment pas du ressort de la guerre. Donc il faut^ en premier lieu, que la guerre s'ajourne jusqu'à la solution du problème posé; puis, au cas où cette solution serait obtenue, la cause qui produit la guerre étant par le fait supprimée, il faut que la guerre donne sa démission.
M Sophisme de procureur» Admettre ce déclinatoire serait renverser l'ordre de la justice : nous allons le prouver par une analogie empruntée à l'économie politique ellemême.
« L'agriculture est certainement du ressort de l'économie politique. Elle ne relève pas, en tant qu'industrie, du droit civil. Cependant, pour que la terre soit cultivée, il faut au préalable qu'elle appartienne à quelqu'un. Point de propriété, point de culture; partant point de subsistances. Tous les économistes en conviennent. Or, qui décide de la propriété en cas de litige? Le tribunal civil. Le juge irat-il s'enquérir si le droit économique domine ici le droit civil? Non: il adjugera la terre au légitime propriétaire, à qui il dira de cultiver son champ à sa guise, suivant la science ou suivant son plaisir.
M II eu est ainsi des questions de souveraineté. Elles requièrent solution indépendamment des questions d'économie générale qui s'y rattachent, ou qui même les produisent. En conséquence, les rapports économiques des nations sont réglés par des traités de commerce, amiablement conclus. Mais, de même que la culture du sol suppose une propriété, les traités supposent une souveraineté, qui, si elle est mise en jeu, devient immédiatement justiciable de la guerre.
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« 7. — Ceux qui, à la suite de Tabhé de Saint-Pierre, colportent Tidée de paix perpétuelle et tiennent en son honneur d'innocents congrès, prennent-ils garde seulement que ridée de paix est négative, inorganique de sa nature, sjnonyme d'inertie et de néant? Dans l'état actuel des sociétés, état que vous reconnaissez yous*méme avoir duré déjà de six à huit mille ans, et que le commun des humains regarde comme prescrit, qu'est-ce que la paix? Une suspension, arbitraire ou fortuite, de l'action guerrière; rien de plus. Impossible, d'après les faits, d'en concevoir une autre idée. Octroyée ou conquise, ou bien encore imposée aux belligérants par la nécessité des choses et par l'épuisement de leurs forces la paix n'est, à vrai dire, que l'affirmation silencieuse de la guerre. Ontologiquement et phénoménalement, elle n'a pas d'autre valeur. La paix, en un mot, c'est la guerre au repos ; ne voilà-t-il pas de quoi crier merveille?
« Vous parlez de V équilibre des forces, comme devant être l'œuvre spéciale de la paix. Ceci est une conception de votre esprit dont on peut vous faire compliment. La paix, en équilibrant les forces, deviendrait quelque chose entre l'être et le non-étre ; ce ne serait peut-être pas la mort, mais à coup sûr ce ne serait pas encore la vie. Car si les forces sont équilibrées, si elles ne peuvent plus se consommer, s'absorber, s'assimiler, se doubler, se transformer, en réalité elles n'agissent plus; la guerre cessant, l'humanité meurt et le monde finit. Vous avez appelé la guerre un préjugé atroce, fille du paupérisme, mère du vol et de l'assassinat. Certes, votre paix peut se dire immaculée : c'est une momie.
« 8. — La guerre enfin, disent les pacifiques, peut bien être la loi du monde aniir.al ; il répugne qu'elle soit la loi du monde moral. Qu'elle marque la transition, transition douloureuse^ du premier de ces mondes à l'autre, on le