CHAPITRE V
RÉPONSE AUX OBJECTIONS : C'bST LA GUERRE QUI, PAR SON ÉVOLUTION, CONCLUT ELLE-MÊME A LA PAIX. TRANSFOR- MATION DE l'antagonisme.
Je crois avoir présenté, avec une hauteur de pensée et une sincérité d'expression qu'elles ne trouveraient sans doute pas ailleurs toutes les objections qu'on peut élever aujourd'hui contre l'hypothèse, je ne dirai pas d'une pacification définitive, car nous ignorons de quels retours la civilisation est susceptible, mais d'une trêve illimitée, ce qui suffît à la théorie aussi bien qu'aux intérêts.
D'abord, le lecteur remarquera que ces objections tirent exclusivement leur force de l'étude approfondie que nous avons faite de la guerre. En effet, jusqu'à ce qu'une semblable critique se fût produite, la guerre pouvait exciter des lamentations ou inspirer des panégyriques; elle ne pouvait donner lieu à un véritable débat. Personne n'eût été en mesure de l'attaquer, pas plus que de la défendre, philosophiquement. C'était, comme je l'ai dit, un fait mystique, divin. On le subissait, on s'en désolait; ou bien,
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dans Tivresse du triomphe, faisant de nécessité vertu, on s'en glorifiait. Mais personne n'eût songé à soutenir, ni que ce fait fût essentiel à la vie de l'humanité, ni qu'on dût le considérer en conséquence soit comme permanent, soit comme transitoire. La guerre était hors de l'appréciation des hommes.
Maintenant que le mystère est. ou peu s'en faut, pénétré, et que le cours des événements semble incliner à la paix, on conçoit que des oljections raisonnées, en faveur de la perpétuité de l'action guerrière, se produisent. Ces objections reposent sur les mêmes données que celles qui nous font croire à la paix : sur le droit de la force, auparavant nîé^ et que nous avons rétabli; sur la qualité de justicière, que nous avons reconnue à la guerre ; sur le rôle, non pas fortuit, mais positif, qu'elle a joué dans la civilisation : elles sont surtout motivées par cette considération que, la paix ne pouvant se constituer d'une manière permanente que par la suppression de la cause même de la guerre, à savoir le paupérisme, une semblable révolution est au-dessus de la sagesse humaine, et doit être regardée comme une utopie.
?our répondre à cette argumentation, ce qtki n'est certes pas facile, puisque la société est toujours en état de guerre, que la guerre a pour eH'e le fait, c'est-à-dire une possession de six mille ans, tandis que la pail est toujours à l'état de projet et de perspective, il faut, selon moi, au lieu de nous épuiser sur les objections, attaquer l'ennemi dans soà fort, marcher droit sur sa capitale, qui, une fois tombée, nous livre tout le reste. Or, cette capitale, base de tous les raisonnements du militarisme, n'est autre que ia loi d'antagonisme, que nous avons reconnue nous-même (tome I*', livre 1*', ôhap. VI, page 61) comme loi universelle dé la nature et de l'humanité, corollaire de la loi de justice' otf d*ëquilibre. La loi d'antagonisme expliquée,
traxsfobmation tHE tA gubrrib 289
tout «'explique : la tbéise de In ^uerr,e deviepi la thèse de la paix.
Le monde de la société, de même que le mondie de la nature, est établi sur des forces.
Ces forces sont d'elles-mêmes expansives, envahissantes, par conséquent opposées et antagoniques; elles vivent et se développent aux dépens les unes des autres et ne produisent qu'en raison de leur consommation mutuelle. Telle est la grande loi de la création, qui est^n même temps la loi de la conservation ^t 4u renouveUement des êtres.
Ceux qui croient ^ la perpétuité de la guerre se ,ptrévalent do^nc ,de cette théorie générale des forces, de leur antagonisme et de leur absorption réciproques. « L'humanité, disent-ils, de même que la nature, est toujours en création, toujours en renouvellement : et c'est par la guerre qu'elle se renouvelle. Parler de paix, c'est affirmer la décadence et la mort. 9
Mais, avant de se prononcer d'une manière .aus^i iiffirmative sur l'avenir belliqueux de Thumanité, il conviendrait de s'assurer de deux choses : 1® quel est le genre dp création que poursuit la guerre; 2^ si Tantagonispiie des forces, que nous avons jugé irréformable eji sa condition actuelle, n'est pas susceptible d'une transformation, qui ne serait autre que le but même poursuivi par 1^ guexre.
Car, et nos adversaires sont de cet avis, l'antagwisme n'a de valeur que par la création dont il est l'agent. Toutes les fois qu'une guerre éclate entre d^ux puiasances, c'est en vue d'un nouvel état de choses qui, dans l'ordre provi-dentiel, doit être substitué à l'ancien, soit qu'il s'agisse de la formation d'un nouvel État en remplacement d^ autres, soit que la guerre ait simplement pour but de dé* terminer leur étendue et leurs rapports. Mai^ «quel ^si,t \p but général de la guerre? Depuis trois mille an?, noun Vf^
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vons vue aller de formation en formation, de remaniement en remaniement, de révolution en révolution. Des Etats, des nationalités innombrables, ont été consommés dans cette lutte. N'y a-t-il donc pas à la guerre un objet supérieur, ou faut-il croire qu'elle tourne dans un cercle sans fin, détruisant et remplaçant pour le seul plaisir de remplacer et de détruire?
D'autre part, si la guerre est vraiment créatrice, féconde, rien de ce qu'elle détruit ou plutôt qu'elle transforme ne doit se perdre. Il en est des créations de la guerre comme des compositiofis et des décompositions chimiques : tout doit se retrouver à la balance ; il ne peut s'égarer un atome. Sous ce rapport, et indépendamment des objections que nous avons élevées contre la violation des lois de la guerre, nous avons à nous demander si la guerre fait bien ce qu'elle fait; s'il n'y a pas de déperdition dans son œuvre, par conséquent si son mode d'action est, sous ce rapport, irréprochable, et si elle ne tendrait pas elle-même à le changer?
Nous avons le droit de poser ces questions à nos adversaires, puisqu'elles ressortent de leur propre principe : ils ne sauraient s'y soustraire sans illogisme et sans mauvaise foi. Or, par cela seul que nous posons de semblables questions, il est évident que nous rentrons dans l'hypothèse d'une pacification, sinon absolue, au moins illimitée ; ce qui nous reste à démontrer par le tableau de l'évolution guerrière.
Je dis donc que la guerre, en d'autres termes l'antagonisme humanitaire, a pour but la manifestation complète et le triomphe absolu de la justice, en un mot la civilisation; mais j'ajoute que pour mener à fin cette création supérieure, l'antagonisme en sa forme actuelle, c'est-àdire la guerre, est impuissant; qu'il fait mal ce qu'il veut faire, et qu'il est devenu indispensable, non pas simple-
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ment de lui faire subir une réforme, mais d'en opérer la transformation complète.
Et je prouve cette proposition en constatant que la guerre, à tous les points de vue de son développement, conclut à une transmutation d'elle-même, ce que je nomme la paix.
Point de vue du Droite dont elle est le plus solennel et le plus incorruptible représentant — La guerre nous a fait parcourir cette gamme : Droit de la force, Droit de la guerre, Droit des gens, Droit politique, Droit civil, Droit ÉCONOMIQUE, etc. (tomc I«% page 229). Or, le droit économique formant aujourd'hui une question à vider préalable ment à tout nouvel engagement des puissances, et la guerre se déclarant incompétente pour résoudre une semblable question, il est clair qu'une convention d'armistice, pour un temps indéfini, doit être d'abord signée par tous les États, à peine de mentir à la guerre, d'offenser sa loi, de la faire rétrograder.
Point de vue des Révolutions. — L'humanité, conduite et jugée par la guerre, a traversé successivement plusieurs phases, dont il importe de saisir la tendance : régime des castes ou de l'esclavage; système d'un empire universel, rêvé par les Juifs et réalisé par les Romains; système théocratique ou féodal; système des monarchies de droit divin, à la place duquel s'est installé celui des monarchies constitutionnelles. Actuellement c'est la plèbe travailleuse qui tend à supplanter la bourgeoisie capitaliste, propriétaire et patentée, et qui fait son apparition par ces deux formules : Droit au travail et Suffrage universel. Nous ne sommes qu'au début de ce dernier mouvement. Mais qui ne voit déjà tout ce qu'il y a de profondément incompatible entre Tordre de choses actuellement en éclosion et le régime de guerre, caractéristique de la monarchie de droit divin et de la féodalité? N'est-il pas manifeste que, comme II. ^ n ,
nous avons vu tout à Theure la guerre s'éloigner' de plus en plus du droit exclusif de la force, et réduire, par la reconnaissance de nouveaux droits, son propre empire; de même ici nous la voyons se resserrer encore davantage, en conduisant la civilisation du régime de^ castes à celui de la liberté et de l'égalité économique?
Quelle est, pour TEurope du dix-neuvième siècle, la question dominante? Ce n'est plus la religion et la tolérance, l'unité de l'Église et son alliance avec l'Empire; ce n'est pas davantage la monarchie, l'aristocratie ou la démocratie ; ce n'est ni ïa centralisation, ni la décentralisation politique, ni l'équilibre européen, ni le principe de nationalité ou des frontières naturelles. Toutes ces questions ont leur part, mais comme secondaires ou accessoires, dans le débat Parmi les institutions en litige, il en est qui sont à la veille de disparaître pour ne plus revenir, comme le pouvoir temporel des papes; d'autres qui semblent prendre un nouvel essor, bien qu'on eût quelque raison de penser, il y a quelques années, qu'elles touchassent à leur fin : telles sont les deux questions de monarchie constitutionnelle et de gouvernement unitaire. Le suffrage universel lui-même, ce suffrage que tout le monde respecte, mais auquel personne n'ajoute foi, déjà commence à s'user. La grande question, la grosse affaire, celle qui prkne toutes les autres, et dont on affecte pourtant de ne dire mot, c'est la question économique. C'est par elle que règne Napoléon III^ soit qu'il refoule la plèbe impatiente, ou quïl se dérobe à la logique rétrograde de la conservation bourgeoise ou cléricale.
Point de vue du Droit international. ^- Comment nier encore que la guerre n'ait, à peu de chose près, terminé son œuvre? C'est la guerre qui nous a conduits à ce système international que toutes les attaques ne font que consolider de plus en plus, et que l'on a coutume de dési-
TBANSMBMAtlON i)È Ia ôtJÊRBÈ ÔÔl
gner par Texpression éminemment éoonomique à'équilière européen. On ne veut pas de monarchie universelle; on ne veut pas d'une hiérarchie des États; on répugne à Tidée d'une confédération ou d'une diète européenne : chacun afSrme son indépendance, sa nationalité, son autonomie. Si la Russie est humiliée en primée, à l'instant il se forme, sur le bas Danube, un État nouveau, détaché de la Turquie, et qui sert de ce côté à flanquer le système. Si TAutriche éprouve une diminution du côté de Tltalie, en revanche il se forme un Etat italien, qui, s'il peut se maintenir, fournira une nouvelle garantie à l'équilibre. Toutes les anciennes causes de litige s'effacent devant la mutualité des intérêts. La révolution de juillet crut faire merveille en séparant la Hollande et la Belgique, qu'avaient réunies les traités de 1815 : les voilà qui, sans songer le moins du monde à s'absorber, se rapprochent et s'embrassent. Autant il en arrive entre les deux États Scandinaves, Suède et Danemark. Tandis que la France et l'Angleterre arment à l'envi, en défiance Tune de l'autre, elles vont ensemble visiter la Chine et signent un traité de libre échange. Les traités de commerce, les unions douanières tendent à remplacer les incorporations et les alliances : entre la France et la Belgique, traité de commerce ; entre les États politiquement séparés d'Allemagne,, alliance commerciale. La politique, aujourd'hui, est>é« l'économie politique : que voulez- vous que la guerre aille faire là?
Point de vue de la Conquête. — Ici encore la guerre nous a dit son dernier mot. Elle s'est fai^ d'abord pour le pillage; puis elle s'est faite pour le tribut, ensuite pour l'incorporation. Maintenant que lui reste-t-il? L'exploitation : c'est le suicide. Il faut désarmer, à peine de contradiction, de rétrogradation. Travaillez à présent, nous dit la Guerre; vous avez assez 'Combattu. Produisez, faites des
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échanges, apprenez à vous considérer dans vos personnes et à vous faire justice dans vos œuvres; chassez votre ignorance, devenez philosophes, artistes même, si vous pouvez : je ne me mêle pas de ces choses. Vos affaires ^ comme vos arts et vos sciences, sortent de ma compétence.
Point de vue des Moyens militaires. — Le métier des armes est une industrie en mode inverse ou STïl)versif. A proprement parler, et quel que soit le génie qui s'y déploie, il n'y a pas d'art ou dcmétier de la guerre. Il y aurait pour le public une curieuse étude à faire sur ce sujet. J'ai voulu m'éclairer sur cette profession héroïque pour laquelle toutes les nations entretiennent à grands frais des pépinières d'apprentis et de hautes écoles; je n'ai vu partout que de l'industrie, et toujours de l'industrie. Nos capitaines du génie et de l'artillerie sont formés à la même école que nos ingénieurs des ponts et chaussées; ce sont des géomètres, des architectes, des physiciens, des chimistes. En quoi nos officiers de marine diffèrent-ils des capitaioes marchands? Napoléon I*' se vantait d'avoir appris tous les métiers, depuis le charronnage jusqu'à la comptabilité et aux transports; il avait besoin de cette science polytechnique, autant pour accomplir ses grands travaux que pour triompher des résistances. A la guerre, en effet, il y a dftux choses à vaincre, l'homme et son industrie.
Originairement, les armes de guerre ne sont que des instruments de travail et de chasse : l'arc du chasseur et sa pique» le couteau du boucher, la faux du moissonneur, le marteau -du fcrgeron, le bâton du berger. La science moderne y joint ses mélanges explosibles, ses carènes do fer et tout son outillage de métallurgie, transformé en balles et boulets coniques, auxquels rien ne résiste plus. L'insurrection de juin 1848 a prouvé aux plus aveugles que l'homme d'industrie peut devenir en un moment artii-
leur, ingénieur, tacticien, stratège. Pendant les* quatre jours que dura la bataille, les insurgés avaient appris à se retrancher, à élever des remparts, à fabriquer de la poudre, à fondre des balles, des canons et des boulets. A cet égard, on peut dire que Tarmée ne fait de progrès qu'à la faveur de l'industrie, et que les classes ouvrières, si leur pensée se tournait vers la révolte, seraient toujours en avance de Tartillerie et du génie, et triompheraient de toutes les armées. La guerre, en un mot, s'industrialise de jdus en plus : comment ne compterait-elle pas avec l'industrie, dont elle ne saurait seulement se distinguer?
Il est évident, pour qui considère avec attention l'ensemble du mouvement guerrier, qu'il y a tendance de l'humanité, non point à une extinction, mais à une transformation de l'antagonisme, ce que l'on est convenu, dès le commencement des sociétés, d'appeler la Paix. Cette i)révision va devenir une certitude, si, après avoir retracé sommairement ces évolutions de la guerre^ nous lui en demandons à elle-même l'interprétation. Ici, ce n'est plus la raison de l'hiàtorien, c'est le droit de la guerre lui-môme qui va parler.
La guerre a pour but de déterminer à laquelle de deux puissances en litige appartient la prérogative de la force. Elle est la lutte des forces, non leur destruction; la lutte des hommes, non leur extermination. Elle doit s'abstenir, en dehors du combat et de l'incorporation politique qui s'ensuit, de toute atteinte aux personnes et aux propriétés. Nous n'avons plus à démontrer ces choses : la critique que nous avons faite de» formes de la guerre et de sa cause originelle a répandu sur tous ces points la plus vive lumière ; nos adversaires eux-mêmes se rallient à ces principes.
Il suit 'de là que l'antagonisme, que nous, acceptons comme loi de l'humanité et de la nature, ne consiste pas
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essentiellement pour l'homme en un pugilat, en une lutte corps à corps. Ce peut être tout aussi bien une lutte d*industrie et de progrès : ce qui, dans Tesprit de la guerre, et pour les fins de haute civilisation qu'elle poursuit, revient, en dernière analyse, au même. « L'empire au plus vaillant, »» a dit la Guerre. Soit, répondent le Travail, l'Industrie, l'Économie; de quoi se compose la vaillance d'un homme, d'une nation? N'est-ce pas de son génie, de sa vertu, de son caractère, de sa science acquise, de son industrie, de son travail, de sa richesse, de sa sobriété, de sa liberté, de son dévouement patriotique? Le grand capitaine n'a- 1- il pas dit qu'à la guerre la force morale est è la force physique comme 3 est à 1 ? Les lois de la guerre, l'honneur chevaleresque ne nous enseignent-ils pas à leur tour que dans les combats nous devons nous honorer, nous abstenir de toute injure, trahison, spoliation et maraude? Luttons donc; nous n'avons que faire pour cela de nous attaquer à la baïonnette et de nous tirer des coups de fusil. De même que par Teffet de la guerre le droit, d'exclusivement personnel qu'il était au commencement, est devenu droit réel, de même la guerre à son tour doit cesser d'être personnelle et devenir exclusivement réelle. Dans ces nouvelles batailles, nous n'en aurons pas moins à faire acte de résolution, de dévouement, de m'épris de la mort et des voluptés; nous ne compterons pas moina de blessés et de meurtris ; et tout ce qui sera lâche, débile, gxossier, sans vaillance de cœur ni d'esprit, ne doit pas moins s'attendre à la sujétion, à la mésestime et à la misère. Le afdariat, le paupérisme et la mendicité, dernière des hontes, attendent le vaincu.
Ainsi, la transformation de Tantagonisme résulte de sa définition, de son mouvement, de sa loi; il résulte encore de sa finalité. L'antagonisme, en effet, n'a pas pour but une destruction pure et simple, une consommation impro-
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dactive, Textermination pour Textermination ; il a pour but la production d*un ordre toujours supérieur, d'un perfectionnement sans fin. Sous ce rapport, il faut reconnaître que le travail offre à l'antagonisme un champ d'opérations bien autrement vaste et fécond que la guerre.
Remarquons d'abord que dans cette arène de l'industrie les forces sont en lutte non moins ardente que sur les champs de carnage ; là aussi il y a destruction et absorption mutuelle. Je dirai même que dans le travail comme dans la guerre la matière première du combat, sa principale dépense, est toujours le sang humain. En un sens qui n'a rien de métaphorique, nous vivons de notre propre substance, et, par l'échange de nos produits, de la sub« stance de nos frères. Mais il y a cette différence énorme, que dans les luttes de l'industrie il n'y a de véritablement vaincus que ceux qui n'ont point ou qui ont lâchement combattu : ce qui emporte cette conséquence que le travail rend à ses armées, et souvent au delà, tout ce qu'elles consomment, chose que la guerre ne fait pas, qu'elle ne saurait faire jamais. Dans le travail, la production suit la destruction ; les forces consommées ressuscitent de leur dissolution, toujours plus énergiques. Le but de l'antagonisme, dont on veut se prévaloir, l'exige ainsi. S'il en était autrement, le monde retournerait au chaos : viendrait le jour où par la guerre il n'y aurait plus, comme à Yauvare de la création, que du vide et des atomes : Terra autem erat inanis et vacua.
Napoléon P' avait entrevu cette vérité quand il prétendait^ à l'exemple des Romains, que lagvMTe doit se soutenir par elle-même : « Avec des soldats, disait- il, je gagne « des millions ; avec des millions, je retrouve des soldats. » Le grand condottiere sentait que la guerre, pour avoir un sens, une valeur, une moralité, doit réparer ses forces à mesure qu'elle les dépense. Mais la manière dont il se flat-
tait de résoudre le problème était aussi fantastique que ses victoires : d'un côté, elle supprimait le vaincu ; quant À la nation prétendue victorieuse, sans parler du retour de fortune qui la ramena au statu quo ante hélium, la statistique nous a appris quel déchet vingt-cinq années de guerre ont fait subir à la santé et à la vigueur du peuple français.
Après ces considérations générales sur la loi d'antagonisme, il suffit de quelques mots pour réfuter les objections produites :
a) La guerre, nous dit-on, se justifie par sa moralité même. — Oui, quant à son idée, qui est le droit de la force ; oui, quant au but que suppose rexercice de ce droit et qui est le progrès de la civilisation. Mais non, quant à la cause de la guerre et à sa pratique : la première accusant un désordre dont la réparation sort de la compétence de la guerre ; la seconde étant en pleine contradiction avec la loi même de Tantagonisme, qui exige que les forces, en se détruisant, se réparent. Qu'on soutienne la perpétuité de la guerre, si on le peut, les opinions sont libres ; mais qu'on ne la fasse pas mentir.
V) On ajoute : L'extinction de la guerre est une utopie, attendu que l'extinction du paupérisme, soit la constitution économique de l'humanité, est elle-même une utopie. — C'«6t comme si l'on soutenait qu'un individu ne doit jamais mourir, attendu qu'on ne lui connaît pas d'héritier. Nous ne pouvons, je le reconnais, nous faire qu'une idée encore indécise du régime économique que je soutiens devoir succéder au régime de politique ou de guerre^ ces deux expressions signifiant pour moi la même chose. Sous ce rapport, et dans cette mesure, le doute est légitime. Mais il ne faut pas abuser, pour nier le mouvement et l'avenir, de la défaveur jetée sur quelques théories socialij^te^. Une çhope du moins e^t ayéréç, c'est que l$i religpion
de la guerre s'en va, de même que celle de la royauté et de la noblesse; c'est querla raison des intérêts domine de plus en plus la raison d'État; c'est que le travail, autrefois réputé une malédiction, est maintenant glorifié à Tégal de la vertu. Le travail, jadis œuvre servile, règne actuellement sous le nom du suffrage universel; un jour il gouvernera. Déjà il a commencé de prendre possession du pouvoir sous le titre de gouvernement représentatif; la moitié du chemin est faite. Nous ne savons pas, je le répète, ce qui arrivera quand le désarmement universel aura été opéré ; ce qui est sûr, c'est que la guerre a trouvé son successeur.
c) L'importance des questions politiques, observe-t-on, grandit avec celles des questions économiques; il est donc impossible que les intérêts parviennent à subalterniser le gouvernement. — Erreur : l'augmentation d'influence qu'on est forcé de reconnaître au travail est aux dépens de la raison d'État; cette influence marche plus vite que ridée gouvernementale^ à laquelle le travail fait un échec décisif par les entraves qu'il apporte à la guerre. La période historique de 1814 à 1860 le démontre. Que cette influence industrielle ne* se ralentisse pas, nous touchons au désarmement. Or, sans la guerre, à quoi se réduit la politique?
djÔn insiste : Un changement aussi profond, aussi subit dans les mœurs de l'humanité ne s'est jamais vu, ne se comprend pas ; une tradition de tant de siècles ne s'interrompt pas tout à coup. — Mais qui donc prétend que le phénomène doive se passer de la sorte ? La révolution de la paix date elle-même de vingt-otoq Bières. Elle a commencé avec les fameuses monarchies de Daniel ; elle n'a cessé depuis de s'élaborer par les conquêtes d'Alexandre, par l'empire romain et par la catholicité chrétienne. Les traités de Westphalie et de Vienne sont ses deux dernières étapes. La guerre et la paix engrènent Tune avec l'autre ;
mais le travail de la première nous empêche de voir le progrès de la seconde. Pour mieux dire, la guerre et la paix sont deux formes différentes d'un seul et môme mouvement, d'une seule et même loi : Tantagonisme.
e) On allègue la multitude de questions que la guerre, le jugement de la force, peut avoir à trancher encore. — Ces questions, là prépondérance du travail une fois acquise, les lois de la solidarité économique connues, Tinutilité de la conquête déclarée, le pillage proscrit, deviennent toutes secondaires; elles sont du ressort des congrès : la raison publique suffit à les résoudre. Quant aux forces ellesmêmes , nous avons dit qu'elles luttaient sur un autre champ de bataille.
/) On a traité de chicane l'exception d'incompétence que nous avons tirée contre la guerre de la position du pro-^ blême économique. Sans doute, a-t^on dit, ce n'est pas à la guerre qu'il appartient de trancher les questions de érédit, de salaire, d'association, d'échange, etc.; mais il y a toujours une question do politique, on pourrait presque dire de pétitoire international, à vider, et sur laquelle tout Tédiflce économique repose. Or, cette question est exclusivement du ressort de la guerre. — A cela je réplique, en me servant du même style, que le pétitoire est incegsam- "hient modifié, transformé par le possessoire ; que de même que'Ja propriété, qui depuis le droit quiritaire a déjà subi tant de fortunes diverses, tend à en subir une plus pr<>fonde encore et à tomber tout à fait sous la juridiction commerciald^ de même l'État, transformé par l'abolition du principe féodal eft d# droit divin, tend à prendre un ca-. ractère purement administratif et à se réduire en un rè-^ glement de budget; de même, enfin, les rapports interna-r tionaux tendent à se résoudre en des rapports purement économiques, ce qui écarte toute hypothèse d'une juridiction de la force.
TBANSFORMATION DE LA GUBBBE 299
g) Enfin, on invoque *de nouveau la loi d'antagonisme. L'idée de paix, dit-on, est négative. Or, la société a été formée par la guerre : comment tomberait- elle sous la loi du néant? — Mais il ressort de tout ce que nous avons dit que la paix n'est pas la fin de l'antagonisme, ce qui voudrait dire en effet la fin du monde, la paix est la fin du massacre, la fin de la consommation improductive des hommes et des richesses. Autant et plus que la guerre, la paix, dont l'essence a été jusqu'ici mal comprise, doit devenir positive, réelle, formelle. La paix, donnant à la loi d'antagonisme sa vraie formule et sa haute portée, nous fait pressentir par avance ce que sera sa puissance organique. La paix, enfin, dont l'inexactitude du langage a fait jusqu'ici le contraire de la guerre^ est à la guerre ce que la philosophie est au mythe : on gardé celui-ci pour l'amusement de l'enfance, pour l'embellissement de la littérature; à la raison seule il appartient de diriger la conscience et l'action de l'homme.
En résumé, l'hypothèse d'une paix universelle et définitive est légitime. Elle est donnée par la loi d'antagonismCj par l'ensemble de la phénoménalité guerrière, par la contradiction signalée entre la notion juridique de la guerre et sa cause économique, par la prépondérance de plus en plus acquise au travail dans la direction des sociétés, enfin par le progrès du Droit, droit de la force, droit ioternational, droit politique, droit civil, droit éconoaiîque. La guerre a été le symbole, la paix est la réalisatton. La constitution du droit dans l'humanité est l'abolition même de la guerre; c'est l'organisation dç la paix. Tous les peuples ont accueilli cette promesse; tous ont rêvé de changer leurs lances en charrues et leurs socs en faucilles. Jusqu'à présent le monde a eu des paix temporaires : il y a eu, seulement depuis deux siècles, la paix de Westphalie, la paix de Nimègue, la paix d'Utrecht^ la paix d'Aix-la-
Chapelle, la paix d'Amiens, la paix de Tilsitt, la paix de Vienne. Il nous faut aujourd'hui la Paix; le monde n'en comprend et n'en veut plus d'autre.
A quelles conditions l'obtiendrons-nous, cette paix organisée, dont il n'appartient à aucune puissance de dicter les articles, et dont la garantie, reposant sur la lutte réglée des forces, est supérieure à toutes les armées du globe?
Ce n'est pas avec des souscriptions et des meetings, avec des fédérations, des amphictjonies, des congrès, comme le croyait l'abbé de Saint-Pierre, que la paix peut devenir sérieuse' et se placer au-dessus de toutes les atteintes. Les hommes d'État n'j peuvent pas plus que les philosophes ; la Sainte-Alliance y a échoué ; aucune propagande philanthropique n'y fera rien. La paix signée à la pointe des épées n'est jamais qu'une trêve; la paix élaborée dans un conciliabule d'économistes et de quakers ferait rire, comme le fameux baiser Lamourette. L'humanité travailleuse est seule capable d'en finir avec la guerre, en créant l'équilibre économique, ce qui suppose une révolution radicale dans les idées et dans les mœurs.
Pour établir le règne de la paix, paeis imponere morem, il faut, selon l'expression du précurseur évangélique, que nous commencions par changer d'esprit : MeravoiTt. Or, , le premier article de cette conversion, c'est d'abord d'expuïsger la guerre de toute pensée de spoliation, en lui appliquant le précepte du Décaiogue : Non furdberis ; c'est en second lieu de comprendre notre destinée terrestre, si bien marquée par la maxime stoïcienne : SuHine et ahstine; c*estj enfin, d'observer la loi de production et de répartition, condition suprême de l'égalité démocratique et sociale.
Cette révolution est-elle possible? Est-elle prochaine?
A cette interpellation catégorique, voici ma réponse :
Ni la métaphysique des philosophes, ni les compilations
des juristes, ni le savoir-faire des industriels, pas plus que les protocoles des diplomates et les constitutions octroyées par les potentats, ne nous fourniront les moyens de réaliser cette haute espérance. La sagesse des individus, des écoles, des Églises, des conseils d'État, est ici impuissante. La spéculation politique et socialiste a fait son temps. La guerre, de même que la religion, de même que la justice, de môme que le travail, la poésie et l'art, a été une manifestation de la conscience universelle ; la paix ne peut être également qu'une manifestation de la conscience universelle.