LE PANGERMANISME DANS L'ENSEIGNEMENT
La doctrine des pangermanistes a pénétré profondément dans l'esprit du peuple, par l'intermédiaire des instituteurs et des professeurs de toute sorte.
Les Allemands attachent depuis longtemps une grande importance aux questions scolaires. Il est facile de prouver que les écoles allemandes ont puissamment contribué à développer dans les esprits, non seulement un patriotisme intolérant, mais aussi un prodigieux sentiment d'orgueil.
« L'école allemande, dit l'abbé Wetterlé (1),
(1) Annales politiques et littéraires, 17 avril 1915.
est avant tout patriotique. On y remplace de plus en plus par l'histoire de la Prusse, celle de l'Autriche ou des pays de l'Allemagne du Sud. Les manuels d'histoire sont pleins de falsifications. Ils n'hésitent même pas à faire l'éloge de la piraterie prussienne. L'esprit critique en est absent. Nous nous trompons singulièment lorsque nous nous imaginons qu'on s'inquiète en Allemagne de développer les facultés individuelles des élèves. »
« L'unité de l'Empire est faite, disait un jour, à un congrès, le célèbre professeur Rodolphe Virchow. Nous devons travailler maintenant à faire l'unité intellectuelle de notre pays. Il faut que nous arrivions à une fusion complète chez tous les membres de notre grande famille politique. »
Pour réaliser ce programme on s'est beaucoup servi de l'histoire, on a cherché par exemple à faire croire que le nouvel Empire était une restauration plus qu'une création. Visitant un jour une école de village dans le Brandebourg, je demandai à l'instituteur de faire réciter à ses élèves quelques-uns de ces « Lieder ». patriotiques qu'on apprend dans les écoles. Le seul probablement qui fut convenablement su, était le poème célèbre où Riickert raconte la légende de Frédéric Barberousse, qui parti pour la croisade s'était noyé
dans le Séleph. Le peuple allemand n'avait pu se persuader qu'il fut mort : on le croyait endormi dans là caverne du Kyffhaiïser, au fond des montagnes de la Thuringe. Un pâtre l'y avait vu un jour, assis, dans son armure, sommeillant, le coude appuyé sur une table de marbre dont sa barbe faisait neuf fois le tour. Et la croyance populaire prétendait qu'il se réveillerait à son heure pour ramener les anciens jours de gloire de l'Empire. Et comme arrivé au terme de la poésie, l'enfant entamait une nouvelle strophe, l'instituteur l'arrêta. .. Celte nouvelle strophe, ajoutée après coup, a pour but de célébrer la restauration de l'Empire par Guillaume Ier, le continuateur de Frédéric Barberousse. Voilà ce qu'on apprend dans les écoles, jusqu'au. fond des villages du Brandebourg, pour essayer de donner aux générations nouvelles une plus grande idée de l'Empire ressuscité.
La discipline intellectuelle de l'école a eu sur la mentalité et le caractère des Allemands une très grande influence. Elle a eu pour conséquence principale une étroite soumission des esprits aux conceptions dont le Pangermanisme est devenu la synthèse (1).
(i) V. Poncet. Ce que pense la jeunesse allemande. Paris 1913. M. Andrillon [l'Expansion de V Allemagne, p. 94 et 753) amis
La lecture des revues pédagogiques, celle des ouvrages populaires, de ceux surtout qui s'adressent à la jeunesse, est très instructive. M. Paul Rohrbach, l'auteur d'un livre sur la « Pensée allemande dans le monde » qui a eu un grand succès (1) a entrepris de concert avec M. Ernest Jgeckh la publication d'une revue dont le titre « La plus grande Allemagne », est significatif (2).
On peut découvrir dans cette revue toute une doctrine, appuyée sur un programme précis, se manifestant dans la politique intérieure, comme dans la politique extérieure, et montrant la nécessité d'une expansion du germanisme sous toutes ses formes. On y laisse entendre très neten relief le caractère belliqueux et nettement anti-français de l'instruction donnée aux jeunes Allemands. On ne peut se défendre d'un sentiment d'indignation en voyant comment on falsifie la vérité pour faire croire aux enfants que « l'Allemagne a accompli les plus grands desseins sous la direction de la divine Providence et par la vertu des ancêtres. » On trouvera des indications utiles sur l'esprit qui règne parmi les instituteurs allemands dans le livre de M. Pilant (instituteur à Charleville). Le Péril allemand, Paris 1913, avec un préface du générai Bonnal. V. aussi le livre de M. Grosjean : l'École et la Patrie et celui de G. Goyau : Vidée de patrie et l'humanitarisme. « L'instituteur allemand, dit M. J. Gambon considère comme la partie essentielle de sa tâche de célébrer, même au détriment delà vérité, tout ce qui est allemand et d'inspirer à ses élèves une confiance illimitée dans la supériorité de la race germanique. »
(1) Der deutsche Gedanke in der Welt. Dusseldorf et Leipzig 1912. V. aussi du même auteur l'important ouvrage « Deutsehland unter den Weltvôlkern, 3" édition, 1911.
(2) Das grôssere Deutschland. Dresden, Gordon-Verlag.
tement qu'un choc terrible est inévitable. Le germanisme, dit M. Rohrbach, ne pourra s'imposer qu'au prix de luttes sanglantes et de durs sacrifices, il faut s'y préparer avec joie et confiance, car le monde doit devenir allemand, il doit se soumettre à la discipline germanique, seule capable de le régénérer.
On revient avec complaisance sur la guerre de 1870, non pas seulement pour mettre en relief la valeur des troupes allemandes, et dire que les soldats de l'Allemagne sont invincibles, mais pour expliquer que la restauration de l'Empire, en 1871, n'a été qu'une préface, et qu'il s'agit, après avoir fait l'unité « des tribus germaniques », c'est une des expressions dont l'Empereur aime à se servir, de tirer de ce grand fait historique « toutes les conséquences qu'il comporte. L'Allemagne a un « rôle providentiel à remplir » (IV
Cette idée se retrouve dans un grand nombre de livres de géographie et d'histoire. Voici, par exemple, ce que dit Adalbert Daniel, dans un traité de géographie qui a eu un grand nombre d'éditions : «L'Allemagne, c'estlepaysdumilieu. C'est l'Allemagne qui est destinée à relier les
(1) V. Pfister. Das deutsche Vaterland im XIXten Jabrhundert [fur das deutsche Volk). Stuttgart, 1900.
membres épars de l'Europe et à en assurer l'unité. L'Allemagne est le cœur de l'Europe, qui est elle-même le cœur du monde ; son génie est universel ».
La même idée se retrouve dans le Lehrbuch der Erdkiinde du professeur Hummel, qui ajoute : « De même que dans l'organisme le cœur a pour fonction de faire circuler à travers les membres un sang qui renouvelle les parties vieillissantes et active les plus jeunes, de même l'Allemagne a pour mission de rajeunir, par la diffusion du sang germanique, les membres épuisés de la vieille Europe. »
Les historiens ne sont pas moins audacieux dans leurs affirmations que les géographes.
L'Allemagne apparaît dans leurs ouvrages comme une nation dont la tâche essentielle au cours des siècles a été d'acquérir des territoires et de conserver ceux dont elle avait pu s'emparer.
Le peuple allemand est représenté comme un peuple de maîtres : Herrenvolk !
Comment la glorification constante d'une patrie haineuse et conquérante ne perpétueraitelle pas dans l'esprit des enfants le sentiment de la haine et le désir de nouvelles conquêtes?
« L'Allemagne, écrit Giesebrecht, a un droit de domination parce qu'elle est une nation
d'élite. » La race germanique est une race noble à laquelle revient le droit d'agir sur ses voisins. Elle a un droit analogue à celui qui fait que tout homme doué de plus d'esprit ou de force a le devoir d'agir sur les individus moins bien doués qui l'entourent.
Le professeur Reimer insiste particulièrement sur la tâche qui s'impose à l'Allemagne de civiliser la France.
« La race latine, dit-il, a, sans doute, accompli de grandes choses, mais c'est une race usée qui est appelée à dépérir peu à peu. » C'est aux races germaniques qu'il appartient d'infuser un peu de sève dans des veines où circule un sang appauvri. La race germanique est jeune, vigoureuse, pleine d'initiative, l'avenir lui appartient. L'Allemagne ne fait que débuter dans le rôle glorieux qu'elle est appelée à jouer pour le bien de l'humanité. Elle est le noyau du futur « Empire d'occident. »
« Vous ne voulez plus avoir d'enfants, écrit le Docteur Rommel, vous redoutez la charge de leur éducation et de leur entretien. Eh bien, vous payerez pour ceux qui en ont, qui ont besoin de plus de place, et qui n'en trouvant pas chez eux viendront en chercher chez vous. Vous protesterez en vain, ce procédé est naturel. Quand une
nation qui grandit a pour voisin un peuple clairsemé, il s'établit une sorte de courant* d'air qu'on appelle une invasion. »
« L'avènement d'un peuple à un certain degré de puissance, dit un autre, met en question les positions qui avaient été jusqu'alors acquises dans le 'monde par l'effort des autres peuples. »
Lamprecht, l'un des signataires du manifeste des intellectuels, qui a la prétention d écrire au point de vue sociologique, envisage l'histoire comme un développement d'humanité, et une résultante de milieux. Imprégné de Nietzschéisme et très dédaigneux à l'égard des conceptions chrétiennes, il fait de curieux efforts pour donner un « fondement éthique » à l'incommensurable ambition de la race germanique, et pour absoudre ses compatriotes de tous les reproches qui leur ont été injustement adressés. Les procédés à l'égard des Polonais ne sont à ses yeux que la manifestation d'une « énergie nécessaire » (1)
(1) V. l'article de M. André, Correspondant du 10 mai 1915, p. 500. On a déjà plus d'une fois relevé l'improbité scientifique de ses ouvrages, très prétentieux, pleins de contradictions et d'inexactitudes. Leur documentation pédante (qui produit au premier abord un certain effet) est souvent ridicule. Ses dernières brochures Deutscher Aufslieg ; Krieg und Kultur. (Leipzig, Hirzel 1915), laissent une impression pénible.
Lamprechi, est l'initiateur de directions nouvelles qui ont pénétré peu à peu jusque dans les écoles primaires. A son exemple les professeurs allemands ont glissé peu à peu sur une pente qui les a conduits au pangermanisme le plus exalté, qui a fait d'eux des êtres agressifs et hargneux, ne comprenant l'amour de la patrie que sous la forme d'un sentiment de haine envers les autres pays.
Le caractère confessionnel des écoles n'a guère eu ici d'influence. L'instruction religieuse qui est donnée par l'instituteur est, en quelque sorte, partie intégrante d'un enseignement civique qui tend essentiellement à la glorification du Deutschtum (1).
Les écoles catholiques ne font pas preuve de plus d'indépendance que les autres. Comme le fait remarquer M. R. Johannet (2), le centre allemand a subi depuis quelques années de profondes modifications. Ce n'est plus une association de
(1) L'éducation, disait un pédagogue à M. Bourdon (L'Enigme allemande p. 351), est conduite dans un esprit national. L'amour de la patrie est constamment entretenu dans l'âme de nos élèves. Nous leur enseignons ses beautés naturelles, la grandeur du peuple allemand, son évolution pendant vingt siècles, l'admiration des grands hommes qui ont fait l'Allemagne, Luther et Bismarck, Blûcher et Moltke, la fidélité à l'empereur et la gratitude pour l'œuvre historique des Hohenzollern.
(2) Correspondant, 25 avril 1915, p. 346.
catholiques luttant, comme ils le faisaient à l'époque des Windthorst et des Mallinckrodt, pour le droit et la justice contre la politique bismarckienne de sang et de fer^ ce .n'est plus la phalange des champions chevaleresques de la liberté, ce n'est plus qu'un parti allemand interconfessionnel et nationaliste, qui n'élève aucune protestation, ni contre la violation des neutralités belge et luxembourgeoise, ni contre les atrocités commises par les troupes, et qui va jusqu'à préconiser l'annexion définitive à l'Allemagne, de la Belgique et du Luxembourg. Les catholiques allemands nous apparaissent aujourd'hui comme tellement dénués de toute indépendance qu'ils acceptent sans mot dire les doctrines à base panthéiste et antichrétienne dont l'Allemagne est saturée.
La tendance pangermaniste n'est pas moins visible dans l'enseignement des Universités, où il n'est pas difficile de découvrir un curieux effort pour « germaniser » le passé, le présent et l'avenir de l'humanité.
Ce serait se tromper étrangement sur la science allemande que de se la figurer impassible, et de s'imaginer qu'elle est détachée de tous intérêts autre que la seule vérité.
Gaston Paris, disait en 1871, au Collège de
France : « La science n'a d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences que cette vérité pourra avoir dans la pratique ».
La science allemande a un autre but. Elle considère que son rôle essentiel est d'exalter l'orgueil national. Giesebrecht a fait un jour cette réflexion caractéristique : la science ne doit pas être cosmopolite, elle doit être nationale, elle doit être allemande. Cette tendance est déjà fort ancienne. Comme l'a fait judicieusement observer M. André Beaunier (1), Sehlegel a composé son cours de littérature dramatique pour faire l'éloge de la civilisation élevée par les Germains sur les ruines de la civilisation gréco-latine; Gervinus a composé son histoire de la littérature nationale pour inciter ses compatriotes à l'action; Mommsen a écrit son histoire romaine pour promouvoir la restauration de l'Empire; les travaux de Ranke, de Sybel, de Treitschke ont pour but d'accroître l'admiration de leurs lecteurs pour la Prusse.
Ottfried Mûller est plein de tendresse pour les Doriens qui lui apparaissent comme les Grecs par excellence. Ils ont en effet possédé la
(1) Revue des Deux Mondes, 1er février 1915, p. 702.
plus belle organisation militaire, ils ont conçu l'Etat-Dieu ! Houston- Stewart Chamberlain dont l'important ouvrage sur la Genèse du xixe siècle a eu tant de retentissement, n'hésite pas à déclarer que toute la civilisation est l'œuvre des Germains : Abélard et Nicolas de Pise, Giotto et Gimabué sont d'après lui d'origine germanique. Le Dante avait une physionomie germanique. Alighieri n'est autre chose que le mot allemand Aldiger. D'après l'antropologiste Woltmann, tout ce qui est grand dans l'humanité est germain!
On peut vraiment dire que ce parti-pris de stupide admiration pour tout ce qui est allemand, de haine plus stupide encore pour tout ce qui ne l'est pas, a empoisonné l'Allemagne. Et ce n'est pas sans raison que M. Bellessort (1) pense que si les Allemands ont accaparé le Moyen âge, c'est parce qu'il leur offrait l'image d'un pangermanisme que leur ambition projetait dans l'avenir... Le culte du Moyen âge a recouvert chez les Allemands une politique de haine et de conquête. Ils ont fait entrer dans leur admiration pour cette époque le rêve germanique des temps nouveaux.
(1) Correspondant, 25 avril 1915, p. 277.
Quels singuliers catholiques que des hommes comme Goerres, qui parle de brûler l'infidèle Strasbourg pour éterniser la vengeance du peuple allemand, ou d'incendier Reims, le berceau de la race française. Le fond de leur idée c'est l'écrasement de la civilisation celto-romane (1).
Les Germains, dit M. Reynaud (2), considérant qu'ils sont le sel de la terre, estiment que dans n'importe quel ordre de faits il convient de définir le rôle de l'Allemagne, les événements les plus importants de la civilisation ne pouvant avoir leur origine que dans un effort spontané du monde germanique. La science allemande est une annexe de la politique. Les savants de l'Allemagne ne sont pas les simples
(1) Il ne faut pas oublier que J. Goerres est le pieux auteur d'une Mystique chrétienne en quatre volumes, qui eut jadis un grand succès. Le catholicisme s'est transformé en Allemagne avec la guerre. Les catholiques eux-mêmes semblent ne voir d'autre Dieu que le Dieu des batailles, dieu vengeur et jaloux. Sous l'influence des pangermanistes, ils considèrent que les Allemands sont les Enfants de Dieu; eux seuls ont le cœur pur, et la conscience tranquille. Les autres sont des brebis égarées : il faut les traiter comme les chevaliers teutoniques ont traité au xiii9- siècle les populations de la vallée inférieure de la Vistule, c'est-à-dire les exterminer. Rien de plus curieux à cet égard que la haine qu'éprouvent les Allemands pour les Anglais. Dieu punisse l'Angleterre, Gott strafe Englandl Ces trois mots s'emploient même aujourd'hui comme formule de politesse. Et on répond : Er soll es thun. Il le fera. C'est le nec plus ultra du patriotisme.
(2) Histoire générale de Vinflupnce française en Allemagne, Paris 1913.
servants de la vérité, ils sont les auxiliaires d'une vérité « allemande » à la fabrication de laquelle ils travaillent, à l'instar de ces autres auxiliaires du pangermanisme qui s'appellent les espions. L'érudition d'outre-Rhin à laquelle nous avons naïvement décerné tant d'éloges a été essentiellement un « subtil travail d'avant-guerre » (1).
La poussée pangermaniste a submergé les aspirations de. ceux qui, sincèrement peut-être, souhaitaient que la France et l'Allemagne entretinssent de bons rapports, qui pensaient que leurs qualités se complétaient, qui croyaient que la culture française et la culture allemande pourraient par leur union « devenir le facteur le plus important de la civilisation universelle ».
Les intellectuels allemands nous apparaissent aujourd'hui comme une bande d'énergumènes au sein de laquelle « s'exaltent, comme dans l'ardeur
(1) Ce travail d'avant-guerre, on le retrouve aisément dans les ouvrages des professeurs de droit et notamment dans leur conception du droit comme « puissance ». L'idée de force est en effet l'idéemère dans la vie juridique de l'Allemagne. « Le droit, dit déjà Savigny, est une force, une fonction du peuple, il est le produit de forces intérieures et silencieuses ». Savigny élimine de sa conception du droit toute intervention de la raison et de la volonté. Vom Beruf unserer Zeit zur Gesetzgebung, p. 5, suiv. Nous devons, dit de son côté R. von Ihering, nous incliner, avec un sentiment de vénération devant la force victorieuse, produit mystérieux des forces et des lois morales qui dominent les éclats les plus sauvages de la guerre... La puissance du vainqueur voilà ce qui fait et détermine le droit, v. Macht und Recht, 1876.
d'un creuset, tout l'égoïsme, tout l'orgueil, toute l'âpreté, toute la cupidité d'un peuple longtemps malheureux et pauvre. »
Comme l'a très justement remarqué M. Boutroux, la science est restée en Allemagne une affaire de spécialistes et d'érudits, elle n'a pu pénétrer les âmes et influer sur les caractères. Le savant et l'homme chez l'Allemand sont étrangers l'un à l'autre.
Que nous sommes loin maintenant de l'Allemagne, pays de la métaphysique, de la poésie, de la musique, de la religion intérieure, de l'aspiration vers l'infini! Tournée vers la possession des biens matériels, l'Allemagne est animée de l'esprit le plus positif et le plus pratique. Ces! le réalisme qui semble le fond du génie allemand (1).
(1) E. Boutroux. Conférence faite à Berlin le 16 mai 1914, reproduite dans la Revue politique internationale, sept.-oct. 1914, p. 193. J'ai été souvent frappé comme l'a été M. Gruchet dont le livre sur les Universités allemandes (Paris, Colin 1914) jette beaucoup de lumière sur la mentalité de nos ennemis, du fond d'orgueil que ne parvenaient pas à dissimuler ces professeurs allemands qui m'ont le plus souvent très bien reçu, mais chez lesquels j'ai tant de fois senli le mépris, parfois la haine, de tout ce qui n'était pas allemand. On peut les comparer au kaiser qui avait le sourire facile, qui parlait de paix, qui débitait quelques compliments à l'adresse de la France chevaleresque, et qui ne pensait qu'à tenir sa poudre sèche et à aiguiser son épée. Comme M. Gruchet j'ai été frappé du silence voulu des Allemands sur la science française. C'est notre mise en esclavage qu'ils rêvaient et préparaient
L'école est devenue une sorte de machine qui a mécanisé les cerveaux et les volontés. Elle a formé finalement un peuple d'automates n'agissant que sous l'impulsion de guides officiels.
Les officiers peuvent commander à leurs hommes les pires abominations. Tous obéissent. L'indépendance d'esprit n'existe plus en Allemagne. Bebel l'a dit avec raison : « Le peuple allemand est un peuple de valets ».
On peut adresser des reproches à nos instituteurs. Il n'en est pas un du moins qui ait prétendu que la France devait être « au-dessus de tout ». Il n'est pas une école en France où l'on n'enseigne que si la guerre est devenue nécessaire elle doit être loyale, et conforme aux droit des gens. Il n'en est pas une où l'on ne dise que les non-combattants doivent être respectés dans leurs personnes, leur liberté et leurs biens.
dans le silence de leurs consciences. » On peut dire aujourd'hui qn'il n'y a en Allemagne de pensée, de science et dJart que dans le rayonnement du militarisme.