‹ La guerre européenne et la doctrine pangermanisteChapitre 9 sur 13 · LUTTE CONTRE LES POLONAIS, LES DANOIS, LES ALSACIENS · texte numérisé non relu

LUTTE CONTRE LES POLONAIS, LES DANOIS, LES ALSACIENS

Le succès des doctrines pangermanistes a été' aussi le contrecoup d'un fait dont l'importance a beaucoup grandi depuis quelques années, nous voulons parler du réveil des races.

Pendant longtemps les peuples de l'Europe centrale ne s'inquiétèrent pas beaucoup de savoir à quelle race ils appartenaient. On disposait d'eux dans les traités qui étaient conclus à la suite des guerres, ou dans les arrangements parfois si étranges qui étaient la condition des mariages, sans les consulter.

Les temps sont bien changés. On peut dire que depuis un demi-siècle le Deutschtum a été

vu peu à peu avec une défiance croissante, par tous ceux qu'on peut appeler les non-Germains. Il faut placer au premier rang des adversaires du germanisme ces peuples Slaves, dont Herder disait un jour qu'ils tenaient une plus grande place sur la carte de l'Europe que dans l'histoire de l'humanité.

Si l'on considère dans son ensemble l'évolution des peuples Slaves depuis 1.500 ans, on peut dire, tout en reconnaissant qu'ils ont commis bien des fautes, qu'ils ont été surtout victimes des circonstances historiques. Les mauvais procédés des Allemands, spécialement des Prussiens, à l'égard des Slaves du Nord font pendant à ceux que les Turcs ont employés à l'égard des Slaves du Sud.

Toute l'histoire des contrées situées à l'Est de l'Elbe n'est en réalité, comme l'écrivait un jour Anatole Leroy-Beaulieu, que l'histoire d'un long empiétement du germanisme sur des populations Slaves. La résistance que celles-ci opposent aujourd'hui à la germanisation est en somme un très beau spectacle.

C'est par la thèse fallacieuse des races supérieures et des races inférieures que les Allemands ont essayé de justifier leurs brutalités. Leur argumentation est bien simple : les Slaves

sont des peuples arriérés. « C'est à nous, qui leur sommes très supérieurs, qu'il appartient de les civiliser. Un peuple arriéré n'a pas de droit à faire valoir devant un peuple plus civilisé. Il doit accepter de se laisser absorber ou transformer par lui (1). »

« Les races Slaves, disait un jour Mommsen, sont des races inférieures. Nous devons être durs à leur égard. » Je me rappelle encore l'âpreté, mêlée de dédain, avec laquelle cet homme passionné qui d'ailleurs nous détestait, me parla des Tchèques, un jour où, au retour d'un voyage en Bohême, je m'étais permis de lui dire combien j'avais été frappé des transformations de ce pays.

Les pangermanistes repoussent la conception d'après laquelle les différentes contrées où habitent des êtres humains, doivent être distribuées d'après le principe des nationalités et non d'après les résultats des guerres. Nous croyons aujourd'hui que pour assurer à l'Europe l'équilibre dont elle a besoin, il faudra s'attacher à l'idée de nationalité. Nous croyons que c'est la nationalité et non l'Etat qui doit être le fondement juridique des agrégations humaines. Le

(1) V. Bley. Die Slavische Gefakr. Alldeutscke Blàtter, 1908, n° 38. Bernhardi op. cit. p. 40 ne cache pas son mépris pour les Slaves.

spectacle de l'Europe actuelle nous montre qu'il y a encore, à côté des nationalités qui ont triomphé, des nationalités militantes et des nationalités souffrantes. Chacune d'elles a sa mission particulière, chacune d'elles a un droit imprescriptible à conserver sa langue, ses mœurs, ses traditions, à travailler librement à l'épanouissement, de sa propre civilisation.

Il y a longtemps que les Allemands refusent d'appliquer cette thèse aux Polonais.

Le temps est loin où Albert de Brandebourg prêtait à Gracovie le serment d'hommage, à genoux, au roi de Pologne.

Le vieil empereur Guillaume Ier se conduisait en précurseur des pangermanistes, lorsqu'il prononçait les paroles suivantes, le 16 janvier 1886, en ouvrant là session des Chambres prussiennes :

« Le refoulement de l'élément allemand par l'élément polonais dans les provinces orientales du royaume, impose au gouvernement le devoir de prendre des mesures propres à garantir le développement de la population allemande ».

Et Guillaume II renchérissait sur ces déclarations menaçantes, lorsqu'il disait à Marienbourg, le 5 juin 1902 : « L'arrogance polonaise nous opprime. Je me vois obligé d'adresser à

mon peuple un appel qui le mettra en garde contre le polonisme. Il s'agit de défendre la civilisation allemande menacée».

Les pangermanistes soutiennent que toute politique qui aurait pour conséquence de rendre un peu de liberté aux Polonais, serait une politique de faiblesse. Ils ont préconisé avec d'autant plus d'énergie des mesures de rigueur, que les recensements de la population montraient que la population polonaise augmentait plus que la population germanique. J'ai pu aussi constater plus d'une fois qu'ils étaient très contrariés de voir que les efforts de la commission de colonisation pour acquérir des domaines et y installer des paysans venus d'autres régions de l'Allemagne, ne donnaient que de maigres résultats (1). Il faut, dit M. de Oldenburg, que la domination de la Prusse sur ce pays soit définitive. L'histoire nous enseigne que c'est le droit du plus fort qui a créé les Etats. Le royaume de Pologne ayant disparu, le bonheur des Polonais est nécessairement avec cet Etat prussien qui n'a pas encore accompli sa mission dans le monde (2;.

(1) V. mon livre sur les Embarras de l'Allemagne, 6e édition p. 186 et suiv.

(2) On peut consulter sur la question polonaise les Alldeutsche

Les Allemands, répondait un autre pangermaniste à ceux qui parlaient de nationalité polonaise, ne doivent pas tolérer la concurrence d'une nation moins civilisée. L'histoire montré que le progrès de la civilisation n'est possible que par la suppression de la liberté nationale des petits peuples.

Mais les efforts des pangermanistes n'ont pas eu de succès. C'est en vain qu'on a été jusqu'à vouloir empêcher les Polonais d'entendre la parole divine ou de réciter des prières dans la langue de leurs pères, c'est en vain qu'on a édicté des lois abominables ayant pour but de déposséder un grand nombre de propriétaires. La persécution n'a fait qu'accroitre la résistance. En voyant comment se défendent ces victimes de l'oppression germanique, on pense involontairement à la parole fameuse de Joseph de Maistre : « Si on enterrait un désir slave sous une forteresse, il la ferait sauter (1) ».

Blàtter, 1900 n° 52, 1902 no» 22 et 41, 1907 n°s 37 et 38. Le gouvernement de Berlin y est jugé « trop faible ». V. aussi le discours de Class au Congrès de Plauen en 1903.

(1) Le professeur Ludwig Bernhard (Die Polenfrage T édition, Leipzig, 1910) tout en regrettant que la germanisation n'ait pas mieux réussi, avoue que la politique prussienne a réveillé chez les Polonais le sentiment national et provoqué la formation de sociétés de crédit agricole qui sont une base très forte pour la résistance. L'auteur d'un des derniers livres sur la question

C'est avec raison que M. Alfred Fouillée, parlant de la conduite odieuse des Prussiens à l'égard des Polonais, a montré que les philosophes allemands avaient plus encore que les historiens, les littérateurs ou les ethnologues, faussé la conscience morale du peuple allemand. « Ils se sont efforcés, dit-il, de justifier le droit du plus fort, qu'ils décorent du nom de droit historique, de droit ethnologique, de droit linguistique ou encore de droit divin et de mission divine, ou encore en termes pseudo-scientifiques, de sélection naturelle, de concurrence vitale, aboutissant au triomphe des mieux doués.. Le droit des peuples à s'appartenir et à disposer librement d'eux-mêmes, on le rejette au nom de doctrines à la fois mystiques et brutales, ,et on renie tous les progrès de la conscience moderne (1) ».

Aux efforts des pangermanistes à l'endroit

polonaise, M. de Horn (Die Ostmarkenfrage. Berlin, 1912) dont l'opinion a d'autant plus de poids que son père avait déjà passé quinze années de sa vie comme haut fonctionnaire à Dantzig, Posen, et Marienwerder, reconnaît qu'on ne pourra venir à bout des Polonais qu'en s'attachant à la thèse de la supériorité des races et en exigeant d'eux qu'ils acceptent la civilisation germanique. Un autre compare les Polonais à des lapins qu'il faut empêcher de pulluler, on doit les considérer comme un « gibier » pour la chasse duquel toutes les armes sont permises.

(1) Esquisse psychologique des peuples européens, p. 245, suiv.

des Polonais, correspondent des efforts non moins curieux pour germaniser le Sleswig.

11 est prouvé que le Sleswig appelé jadis Jutland méridional, n'a jamais fait partie de l'Empire germanique (1). Les procédés du gouvernement de Berlin, dont la conduite au moment de la guerre des duchés (1864), fut si brutale, ont provoqué un réveil de nationalité tel que dans les quatre cercles de Hadersleben, Apenrade, Tondern et Sonderburg, les Allemands sont obligés de reculer (2).

Près de 4.000 hectares ont été perdus par eux depuis quelques années. Là aussi la politique pangermaniste a provoqué une véritable réaction. Tous ceux des habitants de l'Empire qui sentent qu'il y a dans leurs veines un autre sang que le sang germanique, semblent s'éloigner instinctivement de ce Deutschtum orgueil-

(1) V. Jorgensen. La question dano-allemande. Copenhague, 1900.

(2) La tâche du gouvernement, disait un jour le ministre de l'intérieur, est de faire sentir notre forte poigne aux agitateurs danois etd'accorder aux Allemands du Schleswig de larges subsides. C'est sous l'influence de cette idée que fut fondé le Deutscher Verein fiir Nord-Schleswig. Là aussi on a fait la guerre à des enfants pour défendre « les intérêts supérieurs du Deutschtum ». Les écoliers du Sleswig ont été l'objet de persécutions analogues à ceux des provinces polonaises. Des pères et des mères ont été déchus de leurs droits parce qu'ils avaient envoyé leurs enfants compléter leurs études en Danemark,

leux dont la défaite sera un soulagement pour l'Europe.

L'hostilité des Alsaciens n'a pas moins contribué que celle des Polonais, a irriter les pangermanistes et à provoquer de leur part un redoublement d'activité.

Ce n'était pas pour des raisons ethnographiques que l'Allemagne s'était annexée l'Alsace en 1871. C'est dans notre intérêt, déclarait un jour Treitschke que nous avons conquis l'Alsace. Nous avons le projet de « germaniser » cette nouvelle province et nous poursuivrons ce but avec toute la force dont nous disposons (1).

On sait ,à quel point les projets de germanisation de l'Alsace ont échoué. L'insuccès de la politique maladroite adoptée par l'Empereur a été pour les Allemands une grosse déception. Ils s'étaient imaginés que les Alsaciens finiraient par être contents de faire partie de l'Empire allemand. Comment n'auraient-ils pas été furieux en constatant que les Alsaciens, placés entre la civilisation française et cette deutsche Kultur

(1) Was fordern wir von Frankreich, discours reproduit dans Zehn Jahre deutscher Kàmpfe, 2e édit. 1879, p. 283.

V. Sur la population d'origine allemande en Alsace-Lorraine l'étude de M. Paul Meuriot. Journal de la Société de Statistique, avril 1915, p. 93. La proportion des Allemands, d'après le recensement de 1910, n'est que de 12,30 p. 100.

qu'on leur présentait comme l'expression de la plus haute civilisation intellectuelle, scientifique et morale, n'hésitaient pas, et que toutes leurs préférences allaient à cette culture française dont on leur disait tant de mal.

Les pangermanistes ont été au premier rang de ceux qui ont cherché à pénétrer les esprits de la supériorité de l'Allemagne, et on a pu voir par les incidents de Saverne et la façon dont ils les ont expliqués dans leurs journaux quelles étaient leurs arrière-pensées à l'égard de la malheureuse Alsace.

Aux Bavarois, qui essayèrent un instant de soutenir que l'impuissance des Prussiens à conquérir les populations Alsaciennes était la condamnation des procédés autoritaires auxquels ou avait eu recours, les pangermanistes répondirent qu'ils s'associaient aux protestations de ceux qui déclaraient que l'armée était intangible! Ils n'hésitèrent pas à admettre que l'armée n'était pas obligée de se conformer à la légalité, et que l'officier était placé au-dessus des autres hommes, et cela d'une façon légale (1).

Les pangermanistes ont accepté cette idée que

(1) L'Empereur disait aux recrues le 18 mars 1895 : « Vous portez l'habit de l'Empereur, vous êtes donc devenus supérieurs aux autres hommes ». Cité par L. Quidde, Revue des Revues, 15 et 30 janvier 1901.

c'est la Prusse qui incarne la conscience nationale, et que si l'Alsace résiste, elle doit, ce sont les expressions de M. de Jagow lui-même, être considérée comme un « pays hostile ». Nous sommes convaincus, disait au mois de janvier 1914 un journal pangermaniste, que même son annexion à la Prusse serait un remède insuffisant. Tout dans ce pays est corrompu jusqu'à la racine. Il faut que nous battions encore une fois la France pour détruire dans le cœur d'une partie de la population tout espoir de se séparer de nous.

« Les vainqueurs, écrivait K. F. Wolff dans les Alldeutsche Blatter en septembre 1913, agissent d'après les règles de la biologie et de la logique quand ils s'appliquent à faire disparaître la langue et a anéantir la nationalité étrangère. Voilà pourquoi il ne faut pas de ménagements, mais simplement l'assurance du droit du seigneur, l'étalage le plus large de la puissance^ et le refus le plus sévère des droits politiques. La constitution doit être pour le vainqueur, jamais pour le vaincu. »

Les pangermanistes ont été, en somme, pour beaucoup dans la recrudescence de sévérité dont l'Alsace a été l'objet. Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour empêcher l'Alsace de rester en

contact avec la France, pour gêner ses relations avec la Lorraine, pour lui imposer silence et soumission. Ils ont cherché, depuis les incidents de novembre 1913, à inculquer aux fonctionnaires civils l'état d'esprit des officiers de Saverne. Ils ont contribué à rendre l'opinion « nerveuse », c'est le mot dont se servait un jour M. de Kiderlen-Wâchter, et a faire pénétrer dans l'esprit des Allemands cette idée que pour défendre l'Alsace il fallait prendre à la France au moins le reste de la Lorraine.

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