LES PRÉTENTIONS A L'HÉGÉMONIE
De toutes les idées dont le Pangermanisme est la synthèse, il n'en est pas de plus inquiétante que celle qui aboutit à conférer à l'Allemagne, l'hégémonie dans le monde.
Les Allemands, disait dernièrement le grand journal danois Politiken, veulent sentir le battement d'ailes de leur esprit sur le monde entier. La guerre est pour eux, dans leur sentiment le plus intime, la guerre de conquête de la pensée allemande, de la manière d'être allemande. Tout doit céder devant le peuple allemand, c'est le seul peuple de culture complète, das einzige Vollkulturvolk ! ,
« Nous sommes arrivés, dit Friedrich Naumann, à une heure historique qui a pour nous une
importance capitale; l'enjeu de la lutte engagée, c'est « la direction qu'il convient de donner à l'humanité ». Il s'agit pour nous d'arriver à la centralisation de la maîtrise du monde. La tâche que nous avons à accomplir est tellement importante pour la race germanique, que devant cette considération, toutes les considérations morales doivent s'effacer. La race allemande, race supérieure, doit devenir la race maîtresse dans le monde ».
Et pourquoi la race allemande est elle la race supérieure? C'est Ostwaldqui nous ledit : sa supériorité lui vient de son organisation. « L'Allemagne est le pays par excellence de l'organisation. L'organisation, voilà le facteur nouveau que nous avons fait entrer dans l'histoire de la civilisation. Le monde est encore à l'état anarchique, c'est à nous qu'il appartient de l'en faire sortir. On nous en sera un jour reconnaissant. Les autres nations viendront chercher en Allemagne une santé nouvelle, car nous sommes destinés à faire le bonheur de l'humanité ».
« La culture allemande, dit Otto Gierke, est la meilleure, la plus robuste, la plus susbtantielle, elle est l'élément le plus indispensable de la civilisation universelle ».
« Quand nous serons vainqueurs^ écrit Lujo
Brentano, les autres peuples accepteront d'autant plus facilement notre victoire que nous montrerons mieux que nous avons conscience de nos devoirs de chefs. Il faut que les autres nations comprennent que, sous notre direction le progrès de la civilisation est en bonnes mains ».
« Nous poursuivons, dit Aclolf Lasson, une œuvre civilisatrice, nous n'avons à nous excuser de rien. Dieu est avec nous. Le germanisme est l'aboutissement le plus parfait des phases antérieures de l'histoire. Nous sommes une race supérieure. Or les races supérieures sont destinées à dominer, les races inférieures sont condamnées à servir les autres ».
« Il appartient à l'Allemagne, avait déjà dit Schleiermacher, de prendre possession du monde entier. » (1)
« L'Allemagne, la nation noble par excellence d'après Treitschke, a pour mission de préparer à l'humanité une ère nouvelle. Qu'elle ne
(I) V. aussi P. de Lagarde Deutsche Schriften, 3e éd. 1892 et la curieuse brochure : Ein Deuisches Weltreich. Berlin, 1892.
On trouvera d'intéressantes remarques sur l'état d'esprit que les doctrines pangermanistes ont fait naître dans les livres de A. Andrillon {L'Expansion de V Allemagne), Paul Vergnet {La France en danger) et Louis Bruneau {L'Allemagne en France). V. aussi le petit livre si suggestif de M. J. Plach. Essai sur la formation de Vesprit public allemand. Paris, 1915.
s'arrête devant rien pour développer sa puissance. Le puissant plaît en tout ce qu'il fait, en tout ce qu'il dit. Là même où il déplait, il semble plaire encore » (1).
Nous assistons à l'épanouissement des néfastes doctrines de Nietzsche, et de sa théorie du surhomme.
Comme Nietzche (qui est mort fou) faisait quelques réserves sur ses compatriotes, ceux-ci se sont emparés des idées émises par un gentilhomme diplomate dont ils ont fait un grand homme. Dans un essai sur l'inégalité des races humaines, le comte de Gobineau, qui pensait d'ailleurs qu'il n'existait pas de race pure, avait cru découvrir dans les populations de l'Europe centrale des indices de supériorité. Il supposait que l'homme supérieur devait être incarné par le dolichocéphale blond aux yeux bleus (type
(1) M. E. J. Moneta a raconté dernièrement dans la Vita internagionale (n° du 20 oct. 1914) comment en 19091e correspondant d'un' grand journal lui disait à Berlin : L'orgueil allemand devient si exubérant que dans huit ou dix ans l'Europe sera devenue une immense caserne allemande. Pour un grand nombre de philosophes, de juristes, d'historiens, le droit a l'hégémonie politique et militaire de l'Allemagne en Europe est devenu un article de foi. « Nous ne pouvons admettre, disait naguère un colonel bavarois prisonnier, que la race latine et la race slave prétendent continuer d'exister en face de la race germanique, c'est-à-dire en face d'une culture supérieure ». Cité par L. Bertrand, Nietzsche et la Guerre, Revue des Deux Mondes, avril 1915.
qui est en effet assez répandu chez les Allemands) .
Ses affirmations, qui ne sont étayées d'aucune preuve, flattaient les peuples germaniques. Ils ont fait de Gobineau un grand homme (1). Et le Gobinisme s'est combiné avec le Nietzschéisme, qui a enthousiasmé les Allemands et peu à peu étouffé les vieilles vertus désintéressées despopulations germaniques (2).
Gomme le fait remarquer M. Prùm (3) l'atmosphère intellectuelle de l'Allemagne est aujourd'hui profondément imbue de Nietzschéisme.
Les idées de Nietzsche et sa thèse de la surhumanité ont grisé les jeunes générations. Elles se sont combinées avec une « libre pensée » qui
(1) C'est ainsi qu'on fonda un Gobineau-Ver einigung qui s'allia à la ligue pangermaniste, et s'empressa de mettre à la disposition de celle-ci un certain nombre d'exemplaires de la traduction allemande de YEssai sur l'inégalité des races humaines. Tous les partisans du germanisme agressif ont fait un grand éloge (en les falsifiant au besoin) des théories du diplomate français. V. Ludwig Schiemann. Gobinaus Rassenwerk, Stuttgart, 1910. Les Allemands ont fait appel en vain à l'anthropologie pour établir la supériorité de la race germanique. Ils ont prétendu qu'ils avaient un indice céphalique supérieur à celui des autres peuples de l'Europe. (L'indice céphalique est le rapport entre le diamètre frontal èt le diamètre maximum antéro-postérieur). Or, il parait que l'indice céphalique des Allemands est à peu près le même que celui de Hottentots, ou que celui des Papous de la Nouvelle-Guinée.
(2) Voir à ce sujet le bel article du Times, traduit par M. Glutton- Brock. Foi et Vie, 1er mars 1915, p. 130.
(3) Dans une brochure analysée par M. R. Johannet, Correspondant du 25 avril, p. 350. Cf. l'étude de M. V. Delbos sur l'esprit philosophique de l'Allemagne. Foi et Vie, 1er avril 1915 p. 58.
s'est mise au service du pangermanisme et dont l'idéal est une sorte de néo-paganisme allemand à base d'orgueil. C'est avec raison que la la grande revue moniste, le Zeitgeist voit en Nietzsche l'homme dont les doctrines germent magnifiquement, « car il a débarrassé les Allemands de l'au-delà, de l'altruisme, et de l'humilité. » Il est pénible de constater que les catholiques allemands ont été grisés, eux aussi, par ces rêves de domination temporelle. Ils se sont laissé emporter par le souffle nietzschéen. Ils sont menés par les pangermanistes.
L'idée de surhomme devait naturellement conduire à l'idée de surnation.
Mais une surnation ne peut se réaliser que par l'humiliation et l'oppression des nationalités qui n'ont pas l'honneur de faire partie de la race élue. Le germanisme doit donc écraser le monde slave, le monde latin, le monde anglo-saxon (1). Et ceux des pangermanistes qui s'occupent plus particulièrement d'anthropologie, ne manquent
(1) Ces idées étaient celles de Lamprecht qui estimait que l'Als lemagne devait imposer sa tutelle aux races inférieures (nous étions une de ces races-là) et prétendait qne les petits peuples n'étaient que des parasites à la disparition desquels il fallait travailler. Voir l'article que j'ai consacré à ce « malfaiteur ». Monde Économique, 22 mai 1915, p. 333. Cf. sur les idées de Treichke, l'article de M. Henri Bois. Foi et Vie, 1er mai 1915.
pas d'ajouter que c'est une erreur préjudiciable à l'humanité, de soutenir les peuples faibles ou moins vigoureux. Place aux forts ! L'Allemagne n'a pas de tâche plus importante à remplir que d'établir d'une façon indiscutable sa puissance. Elle doit « maintenir la vigueur de la race » et la « perpétuité de ses qualités offensives ».
Ces doctrines néfastes ont eu une profonde influence sur le cerveau des hommes les plus doux, les plus libéraux, de ceux qui trouvaient inquiétant, il y a quelques années à peine, le militarisme, dont Constantin Frantz disait courageusement : « Avec le militarisme prussien il suffirait d'une génération d'hommes pour que ce qu'on appelait autrefois la culture allemande, l'esprit allemand, le sentiment allemand, deviennent une fable ».
Les esprits qu'on croyait les plus élevés en sont venus à fermer les yeux de parti pris sur les pires brutalités, sur des destructionsaussi injustifiables au point de vue du droit des gens qu'inutiles au point de vue stratégique. Ils acceptent les théories par lesquelles on excuse des actes abominables, des actes dignes des alliés « Turcs ».
« Notre armée, dit Adolf Lasson, est l'image réduite de l'intelligence et de la moralité du
peuple allemand, nous n'avons à nous excuser de rien » (1).
On peut voir dans de pareils propos la manifestation d'une sorte de délire collectif, délire qui ne peut s'expliquer que par une soif de domination, un appétit de conquête, comme le monde n'en avait jamais connu.
« La victoire de l'Allemagne, dit la Gazette de Francfort, est une nécessité métaphysique. Nous ne sommes pas encore au terme de notre tâche. Il est possible que nous ayons encore de rudes épreuves à supporter. Ce n'est pas un mal. Le mal eut été de remporter une victoire trop facile qui nous eut rendus orgueilleux. Le fait que nous pouvons mener cette guerre comme nous la menons, prouve que le grand principe raisonnable de l'Univers est de notre côté. Le monde verra que la cause de l'humanité, de la vérité et de la justice ne sauraient être en de meilleures mains qu'entre les mains du peuple allemand. » (2).
Ces idées sont celles de l'Empereur. On trouve dans ses discours des phrases caractéristiques.
(1) Cf. la récente brochure de G. von Below. Militarismus und Kultur in Deutschland (a paru d'abord dans la revue Scientia).
(2) CS. la brochure de Ernst Schulze. Was verbûrgt der Sieg, janvier 1915.
« Il n'y a plus que le peuple allemand, disait-il un jour, qui soit appelé à défendre avant tout, à cultiver, à développer les grandes idées.
« Notre peuple allemand sera le bloc de granit sur lequel le bon Dieu pourra terminer l'édification de son œuvre de civilisation du monde. »
Ces rêves insensés ont pénétré les masses populaires. J'ai pu m'en convaincre en causant avec des blessés et des prisonniers. On a inspiré au peuple une confiance illimitée dans le germanisme et une admiration sans borne pour la deutsche Kultur, une foi imperturbable dans la valeur personnelle de l'Empereur et dans la mission providentielle de l'Allemagne (1).
L'auteur d'un curieux ouvrage, signalé par M. Ernest Seillière, dans le Journal des Débats, du 24 août 1904 (2), déclare que l'armée prussienne constitue, avec son pas de parade, symbolique, le « type » d'une société rythmée (3).
Et ces sentiments se retrouvent dans toutes les classes de la société et dans tous les partis politiques. Ce sont ceux des conservateurs comme
(1) Cf. P. Baudin, L'Empire allemand et VEmpereur, p. 342.
(2) Cf. Les mystiques du néo-romantisme, p. 27. V. aussi Revue Hebdomadaire, 15 mai 1915.
(3) Cf. B. Poten. Geschichte des Militàr-Erziehungs und Bildungswesens in den Landen deutscher Zunge. Berlin, 1897; et Eucken. Deutscher Militarismus dans la revue Das grossere Deutschland, 14 nov. 1914, p. 957.
ceux des libéraux. Ce sont ceux aussi des socialistes qui osent à peine formuler quelques réserves.
Nous pouvons constater maintenant qu'ils ont été prodigieusement influencés par les doctrines pangermanistes. Ceux qui suivent l'évolution du socialisme allemand ont constaté depuis longtemps déjà qu'il a beaucoup changé. Il s'est peu à peu adapté aux courants de « nationalisme » qui s'accentuaient dans le pays. Depuis longtemps déjà l'impérialisme exerce une sorte de fascination sur l'esprit des ouvriers. Depuis longtemps déjà la pensée socialiste dans le sens vrai de ce mot, ne fait plus en Allemagne de conquêtes (1).
Sous l'influence des pangermanistes le peuple allemand, après avoir fait preuve depuis un demi siècle de beaucoup d'ardeur au travail et de qualités de méthode auxquelles tous les observateurs ont rendu hommage, s'est laissé aveugler par un tel orgueil que le monde ne pourra être en paix que le jour où il sera écrasé.
(1) Ainsi qu'on Ta fait souvent remarquer (V. notamment J. Flach. Essai sur la formation de V esprit public allemand, p. 70), l'âme allemande reçoit très facilement l'empreinte des circonstances extérieures. Goethe avait déjà observé que les Allemands se laissaient facilement dominer. Madame de Staël a relevé leur esprit de soumission. Les Prussiens n'ont pas eu de peine à leur imposer leur « volonté rigide et dominatrice ».