‹ La guerre européenne et la doctrine pangermanisteChapitre 4 sur 13 · LA FOR MATION DE L'UNITÉ ALLEMANDE PRUSSE ET AUTRICHE · texte numérisé non relu

LA FOR MATION DE L'UNITÉ ALLEMANDE PRUSSE ET AUTRICHE

Les conceptions de Hegel et de ses disciples ne se seraient sans doute jamais « réalisées », si un homme ne s'était rencontré, pour faire au moment opportun, triompher la Prusse des obstacles auxquels elle se heurtait, et donner aux masses populaires l'orgueil dont nous les voyons aujourd'hui pénétrées. La grande figure de Bismarck se dresse devant le berceau de l'Allemagne prussifiée.

Réactionnaire obstiné pendant sa jeunesse, Bismarck s'était d'abord montré hostile à l'idée

de faire l'unité de l'Allemagne. Il demandait encore en 1848, la consolidation des traités de Vienne de 1815 et déclarait que dans un conflit entre les deux principales puissances de la Confédération germanique, la Prusse et l'Autriche, il convenait que la première se subordonnât à la seconde.

Froissé par certains procédés maladroits, il ne tarde cependant pas à être nettement hostile aux Habsbourg. Du jour où il prend en main le pouvoir, il travaille de toutes ses forces à les éliminer de l'Allemagne. Dans cet effort il ne nous apparaît d'abord pas du tout comme un Allemand, on peut même dire que la sentimentalité allemande lui déplait.

C'est un Prussien.

Sa politique est avant tout prussienne. Et comme il voit que la Prusse renferme dans son sein des races très diverses, il ne met pas en avant, même dans sa conduite envers les Polonais, la politique de race. Il s'attache à l'idée de « nationalité ». Ce qu'il poursuit, c'est l'organisation de l'Allemagne sous l'hégémonie de la Prusse. Pour faire triompher ce projet rien ne l'arrête. Il est tour à tour violent et astucieux. Dépourvu de tout scrupule sur l'emploi des moyens, il se révèle plutôt comme un diplo-

mate que comme un homme d'Etat. Le succès à ses yeux justifie tout (1).

Il va sans dire que la défaite de l'Autriche à Sadowa le fit singulièrement grandir. Elle fut, en même temps, le prélude de la reconstitution de l'Empire. La grande habileté dont il fit preuve en 1871, ce fut d'enchevêtrer les pouvoirs du conseil fédéral (Bundesrat) avec ceux du plus puissant des Etats confédérés, la Prusse, de façon à absorber les autres membres de l'Empire dans la force de rayonnement de celle-ci. Sous sa main puissante, les velléités particularistes s'effacèrent peu à peu; elles furent en quelque sorte noyées dans un courant national qui prépara l'œuvre du Pangermanisme.

Personne n'a travaillé plus efficacement que Bismarck à préparer cette « puissance de volonté » dont l'Allemagne offre aujourd'hui le spectacle. On a pu dire avec raison qu'il avait amené les cerveaux germaniques à penser que l'Empire était appelé à faire triompher sous le sceptre des Hohenzollern une politique analogue à celle qu'avait suivie Napoléon Ier.

(1) Cf. Gabriel Hanotaux. Revue hebdomadaire, 17 avril 1915. V. aussi H. Welschinger. Bismarck p. 74 s., et Paul Dehn. Bismarck als Erzieher, livre qui montre chez Bismarck, dit M. Eduard Heyck « eine eichenfeste Deutscheit »

Les Hohenzollern, dit M. de Biïlow ont été les éducateurs politiques du peuple allemand. Et il croit devoir ajouter : l'avenir de l'Allemagne dépend de la façon dont nous saurons amalgamer l'esprit allemand avec la monarchie prussienne (1).

Bismarck fut puissamment aidé dans ses efforts par Guillaume Ier.

Soldat dans l'âme, Guillaume Ier était pénétré de cette idée que l'Etat prussien avait une mission à remplir. Il voulait que le pays tout entier fut organisé comme une armée. La soumission était à ses yeux le premier devoir des sujets. Les idées de Bismarck se combinèrent avec les siennes. Ni l'un ni l'autre, ne furent sans doute des pangermanistes dans le sens actuel de ce mot. On peut dire du moins qu'ils firent de l'Allemagne le bouillon de culture où les idées nouvelles devaient germer (2).

(1) La politique allemande, Paris 1913, p. 315-317.

V. l'article de Sydney Low Edinburgh Revievi, octobre 1914. On attribue à Frédéric Guillaume IV en 1848, ce mot caractéristique « la Prusse à partir d'aujourd'hui se transforme en Allemagne ». Il est certain que la Prusse chercha, à partir de ce moment, à se faire d'abord le gendarme, puis l'organisateur de l'Allemagne.

(2) Guillaume II fut d'abord traité fort durement. On le trouvait trop pacifique et trop modéré. Le livre de M. de Reventlow, {Kaiser Wilhelm 11 und die Byzantiner) paru en 1903, est caractéristique, ainsi qu'un autre ouvrage dont l'auteur resté anonyme,

L'un des grands mérites de Bismarck, comme l'a fait remarquer, avec raison H. von Treitschke, ce type de l'Allemand prussianisé, ce fut d'avoir réduit à néant le rôle des petits Etats, d'avoir fait comprendre au peuple allemand qu'il était bien plus important pour lui d'acquérir la force que de respecter le droit et la liberté. « La Prusse, dit Treitschke, en faisant l'unité de l'Allemagne, nous a rendu un tel service que nous devons avoir pour elle une reconnaissance infinie » (1).

Après la chute de Bismarck de nouvelles ambitions s'affirment. Elles ont pour principal foyer une société constituée en 1890 sous le nom d Allgemeiner deutscher Verband (elle s'appellera bientôt Alldeutscher Verband). Cette association se présente d'abord comme une réaction contre le « nouveau cours » inau-

[Vnser Kaiser und sein Volk. Deutsche Sorgen) prétend que par la faiblesse de l'Empereur, qui est trop personnel, l'avenir de l'Empire est compromis. C'est cependant à l'instigation de Guillaume II alors kronprinz, qu'avait paru la brochure : un Empire allemand universel, qui eut un grand retentissement. Guillaume II fut toujours l'ami du Dr Hasse (qui fut président de la Ligue de 1891 à 1899).

(1) Cf. F. Birch. Bismarck und die politischen Anschauungen in Deutschland, Berlin 1900.

M. de Bùlow déclare dans son ouvrage sur la Politique allemande que si Bismarck avait continué pendant quelques années à diriger les affaires, il se serait certainement rallié aux doctrines pangermanistes.

DOCTRINE PANGERMANISTB. 3

guré par le renvoi de Bismarck et la politique jugée trop pacifiste de son successeur le général de Caprivi. Elle compte sur la bienveillance du nouvel Empereur qui déploie une grande activité, et elle élabore toute une doctrine qui apparaît comme la synthèse d'aspirations, d'abord un peu confuses, qui vont peu à peu en se précisant (1).

Le premier sentiment qui apparaît chez les pangermanistes, c'est le désir de rapprocher les uns des autres, pour en faire comme un faisceau, tous les membres de la grande famille germanique. Il faut réaliser la parole du poète Arndt : « Toute terre où résonne la langue allemande est allemande ». On s'efforce de faire pénétrer dans les esprits cette conviction que l'Allemagne est bien plus grande que l'Empire créé en 1871. C'est donc un devoir pour tous les patriotes de travailler à la reconstitution de la terre allemande, deutsche Erde. Leur tâche ne sera remplie que lorsqu'ils auront fait coïn-

(1) L'Alldeutscher Verband fait paraître un intéressant bulletin : les Alldeutsche Blàtier, dont la lecture est nécessaire pour l'intelligence des visées pangermanistes. Il a publié, en outre, à l'occasion du vingtième anniversaire de sa fondation, un gros volume 20 Jahre alldeutscker Arbeit und Kàmpfe. Leipzig. (Dieterich) J910. (469 pages in-8) qui donne une idée de l'activité dont il a fait preuve.

cider le territoire politique avec le domaine linguistique. Alors seulement l'Allemagne atteindra ses limites naturelles.

Bien des obstacles s'opposent à l'accomplissement de cette tâche. Le plus inquiétant est celui qui vient de l'Empire d'Autriche.

Il y a en effet deux Empires dans le centre de l'Europe, mais l'Empire à la tête duquel les Habsbourgs se sont maintenus est en marge de celui qu'ont créé les Hohenzollern. Il compte à peine 12 millions d'Allemands. L'Autriche doit devenir, conformément à ses origines et au nom même qu'elle porte, un Empire de l'Est (Ost-reich).

Les 12 millions d'Allemands qui figurent dans les cadres de cette monarchie mal bâtie, doivent s'agréger à ceux de l'Empire allemand, du seul Empire qui mérite cette qualification.

Pour soutenir cette thèse, on fait appel aux arguments les plus variés. Les Hohenzollern sont protestants et la majorité des habitants de l'Empire allemand est protestante. Gomme il y a en Autriche un courant très sensible d'hostilité à l'égard du catholicisme, on tâche de s'en servir. Les pangermanistes s'entendent avec ceux qui dirigent le mouvement connu sous le nom de Los von Rom Bewegung. Ils

prennent part aux réunions organisées dans un grand nombre de villes et leur action est facilitée par les encouragements que leur donnent plus ou moins ouvertement des personnalités haut placées, appartenant parfois aux classes les plus influentes de la société (1) .

L'Autriche est inondée par leurs soins de brochures protestantes et pangermanistes.

Le fameux bourgmestre Lueger lui-même, qui détestait les Hongrois et les Slaves, en arrive malgré ses sentiments catholiques, à faire le jeu des pangermanistes. Je me rappelle l'avoir entendu dans un discours prononcé à l'hôtel de ville de Vienne, peu de temps avant sa mort, faire la déclaration suivante :

« Dans cette monarchie polyglotte, au sein de laquelle l'harmonie est difficile a établir, il faut qu'il y ait une race dominante, et par la force des choses, cette race ne peut être que la race allemande ». Parole imprudente qui eut un grand retentissement dans les régions non allemandes, et contribua à rendre plus ardent ce réveil des races qui est un des traits caractéristiques de notre temps.

Si les pangermanistes ont trouvé en Autriche

(i) L'Autriche, écrivait M. de Sybel, en repoussant l'œuvre de la Réforme, a rompu pour jamais la tradition de l'esprit allemand.

un terrain d'action favorable, il faut bien dire que c'est la conséquence de la politique imprudente du gouvernement de Vienne rebelle à l'idée de la Gleichberechtigung , c'est-à-dire à l'idée d'accorder le même traitement aux différentes nationalités. C'était pourtant le meilleur moyen d'établir entre Slaves et Germains l'entente indispensable pour éviter cette désagrégation dont la monarchie des Habsbourg est aujourd'hui menacée. Ceux qui ont eu la lourde tâche de diriger ses destinées, ont cru devoir adopter une autre politique. Oubliant les perfidies de la Prusse, ils ont pensé faire preuve d'habileté en se rapprochant de l'Allemagne.

Dès le mois d'avril 1873, un congrès austroallemand réuni à Vienne, déclarait que tous ceux qui se sentaient Germains devaient en tant qu'Allemands s'attacher à faire prévaloir l'intérêt « national » sur l'intérêt de la monarchie.

Et à partir de cette époque, l'idée d'une alliance étroite avec l'Allemagne pénétra de plus en plus dans les esprits. La législation s'inspira des lois votées à Berlin, et le nombre grandit peu à peu de ceux qui déclarèrent qu'il fallait lier la fortune de l'Autriche à celle de l'Allemagne unifiée.

Quelques hommes d'État cherchèrent timidement à réagir contre un courant d'idées qui leur paraissait inquiétant. Leur voix ne fut pas écoutée. Bien peu d'ailleurs comprirent toute la portée de l'évolution qui se faisait. Bien peu se rendirent compte du but que poursuivaient les meneurs.

Schônerer, avant d'être expulsé du Parlement, parvint même à contraindre le gouvernement et la majorité du Reichsrath à approuver les aspirations pangermanistes.

Les fameuses ordonnances de Taaffe sur les langues (1880), soulevèrent de violentes protestations, et déterminèrent la fondation d'associations germanophiles, telles que le deulscher Schulverein qui se laissa bientôt absorber par l'Association générale des écoles allemandes de Berlin (1). Le député Menger parla à ce moment de la nécessité de « renforcer la grande idée nationale allemande ». Le peuple allemand d'Autriche, disait en 1884, le député Hollovich a repris conscience de son existence. Il veut à

(1) V. sur le danger slave en Autriche à propos de l'ordonnance deslangues, A lldeutsche Blàtter, 1898, n°38, Cf. sur la façon dont il faut « aider l'Autriche à germaniser l'Europe centrale » le discours prononcé par le président de la ligue pangermaniste à Schandau en septembre 1909. Alldeutsche Blàtter, 1909. Spezialnummer.

partir d'aujourd'hui être allemand et il le sera. Et les radicaux viennois n'hésitèrent pas à déclarer qu'ils n'avaient intérêt à être Autrichiens qu'autant que l'Autriche aurait un caractère allemand. Quelques-uns allèrent jusqu'à dire qu'ils étaient prêts à répudier leur qualité d'Autrichiens si la majorité Slave prenait le dessus.

Le programme politique se doubla d'un programme économique et social propre à attirer l'adhésion des classes populaires. Les chrétienssociaux, fortement influencés par les programmes du « Centre » allemand se rapprochèrent des pangermanistes.

Et il devint de plus en plus évident que si les Allemands ne formaient qu'une minorité dans l'ensemble de la monarchie, cette minorité était très envahissante. Grâce à la faiblesse et au manque de perspicacité de François-Joseph elle ne tarda pas à jouer un rôle considérable.

« La monarchie des Habsbourg, déclara Daniel Frymann, sera l'amie de l'Allemagne, ou elle ne sera pas ! »

La même idée se retrouve dans le discours prononcé par M. Class à Schandau en septembre 1909. Nous ne voulons pas, disait-il, détruire la monarchie des Habsbourg, mais l'aider

à germaniser l'Europe centrale et à lutter contre les Slaves (1).

Les Pangermanistes tiennent notamment à ce que Trieste, qui est si fortement italianisée, reste un port allemand. « L'avenir, écrivait l'un d'eux, c'est une Allemagne s'étendant de Memel à Trieste, de la Baltique à l'Adriatique. Seule une telle Allemagne pourra remplir la mission qui nous est donnée par la Providence. La question de Trieste est une question vitale pour nous. Jamais cette place ne devra être donnée aux Italiens. C'est la porte sur l'Orient et le canal de Suez. Trieste doit être un port allemand! »

(1) V. Alldeutsche Blàtter, 1909, Spezialnummer, Cf. ibid. 1898, no 38, et 1895, p. 137.

Paul de Lagarde (Deutsche Schriften, p. 29) avait déjà mis en relief l'importance de Trieste pour l'avenir de l'Allemagne.

Page 1