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VISÉES DES PANGERMANISTES SUR LES PEUPLES VOISINS

La partie de l'Autriche habitée par des populations d'origine germanique, n'est pas la seule région que revendiquent les pangermanistes. Ils ont de. plus grandes ambitions.

Il y a, disent-ils, d'autres contrées en Europe dont les habitants sont d'origine germanique : la partie orientale de la Suisse, la Flandre, la Hollande, le Luxembourg et même le monde Scandinave.

Les habitants de ces divers pays sont proches parents des Allemands d'Allemagne. Ils doivent être considérés comme des « frères séparés », ce sont les expressions de M. Paul Rohrbach. Il faut les préparer à rentrer dans le sein de la

mère-patrie. L'Empire allemand actuel n'est qu'une partie de la terre allemande.

Ce sont des circonstances historiques qui ont éloigné ces pays de l'Allemagne. Une évolution qu'il faut provoquer doit les y ramener un jour. L'heure est venue de les inviter à se rendre compte que tôt ou tard — le plus tôt sera naturellement le meilleur, — il doivent faire retour au Deutschtum. Il faut en attendant les imprégner de deutsche Kultur (1).

Il y a aussi des conquêtes à faire dans la direction de l'Est. Un grand nombre d'Allemands se sont établis dans les provinces baltiques. Et comme la Baltique doit être une mer allemande, il y a du côté de la Courlande, de la Livonie, de TEsthonie d'importantes annexions à réaliser.

Est-il nécessaire au surplus de se tant préoccuper de savoir si au point de vue ethnographique les habitants sont de pure race germanique?

Le mot Alldeutsch ne veut pas seulement dire une plus grande Allemagne. Il veut dire aussi une Allemagne universelle. Le Pangermanisme, disait le Dr Hasse, au congrès d'Eisenach en 1902,

(1) Paul Rohrbach, Deutschland unter deu Welt wolkern; et Der deutsche Gedanke in der Welt.

n'englobe pas seulement les Scandinaves et les Anglo-saxons, mais aussi, conformément à l'opinion de Gobineau et d'Houston Stewart Chamberlain, les autres groupes européens qui sont plus ou moins mélangés de Germains. Le peuple élu n'est pas condamné à accomplir ' ses destinées sur son aire historique, et à rester emprisonné au centre de la vieille Europe. Il a grandi, il a besoin de plus de place qu'il n'en a; il se trouve en présence de nécessités économiques qui rendent indispensables la conquête de nouveaux territoires.

« Notre industrie, dit Daniel Frymann, a besoin de nouveaux débouchés; il nous faut des contrées qui produisent les matières premières dont nos usines ont besoin, matières premières que nous sommes obligés d'acheter, ce qui nous fait dépendre d'autres peuples d'une façon intolérable. »

Pourquoi l'Allemagne hésiterait-elle à s'agrandir du côté de la France ? ïl faut ramener la France aux limites qui lui avaient été assignés par le traité de Verdun; les limites naturelles de l'Allemagne à l'ouest, ce sont les hauteurs qui vont des sources de la Meuse au cap Gris-Nez (1).

(1)M. Fritz Kern (Die Anfànge der franzosischen Ausdehnungspoliti/c bis zum Jahre 1308), n'hésite pas à soutenir que les rois de

L'Allemagne est appelée à occuper toute cette région, région habitée par des populations qui doivent être en majorité, dit-on, d'origine germanique. 11 y a au moins une dizaine de départements qui doivent être incorporés à l'Empire.

Des nécessités d'ordre économique exigent au surplus que celui-ci ait sa libre sortie sur la mer du Nord. Anvers, Calais et même Boulogne doivent être des ports allemands. C'est d'ailleurs de cette façon que l'Allemagne pourra mettre fin à l'odieuse suprématie de l'Angleterre.

Les Français doivent être traités durement, car on a eu vraiment trop d'égards pour eux.

« Le traité de Francfort de 1871, dit Frymann, a été d'une modération inexcusable, il faut réparer la faute que nous avons alors commise. Le nouveau règlement que nous comptons imposer à la France, sera implacable. Elle doit être mise hors d'état de nous menacer, nous exigerons d'elle qu'elle nous cède autant de terrain qu'il nous en faudra pour être toujours en sûreté.

France en dépassant la frontière de 843 ont conquis « des terres qui ne leur appartenaient pas », M. Pirenne {Vierteljahreschrift fur Sozial und-Wirtschaftsgeschiclite, Al, 4) a montré que les contrées annexées n'avaient que des rapports extrêmement vagues avec le Regnum Teutonicum et que ces annexions n'ont provoqué de la part du peuple allemand « aucun mouvement d'hostilité nationale ».

« Il ne faudra pas craindre de prendre hardiment sur le territoire de la Champagne, et aussi de la Bourgogne et de la Franche-Comté, toute l'étendue que nous jugerons nécessaire pour constituer des marches comme l'Empire le faisait au Moyen âge. C'est à nous seuls qu'il appartient de déterminer ce dont nous avons besoin.

« Les droits d'une race dérivent de ses besoins. C'est pourquoi nous avons le droit d'arracher à un autre peuple (il s'agit de nous) le superflu dont il se gorge. Nous n'hésitons pas à déclarer que pour conserver ses jours un peuple a le droit d'attenter à la liberté ou à la propriété de ses voisins. »

« Le but à atteindre, dit une des premières brochures v publiées par V Âlldeutscher Verband, c'est le développement de la puissance allemande avec toutes ses conséquences » (1).

(1) Dans un curieux volume intitulé : Das veruoelschte Deutschtum (la lre édition parut en 1887) M. Kurd von Strantz déclare qu'il faut enlever à la France tous les territoires qui ont eu jadis, de loin ou de près, quelques liens de dépendance vis-à-vis de l'Empire germanique. Les populations ont eu la faiblesse de se laisser franciser (verwelschen). Elles doivent redevenir vôlkisch, c'est-à-dire avoir la conscience qu'elles font partie du peuple élu. Et M. Kurd von Strantz essaye de prouver que la plupart des localités de ces régions ont des noms d'origine germanique. Il ne craint pas non plus de débaptiser les personnes. Pour lui Jeanne

Les pangermanistes se sont fatalement trouvés en présence d'un problème délicat-: le respect de l'indépendance des petits États.

Mais les petits pays comme la Belgique, la Hollande, la Suisse, méritent-ils qu'on les respecte ?

C'est bien à tort que les gens à courte vue s'apitoient sur leur sort. Car c'est pour leur plus grand bien qu'ils disparaîtront. Un petit peuple ne doit pas se mettre en travers du travail historique qui se fait en ce moment. Les petits états sont forcément dans leur tort s'ils contrarient l'évolution de l'humanité. Un phénomène de concentration se produit dans les rapports entre les nations, comme il se produit dans la vie industrielle et commerciale. L'Allemagne est prédestinée à jouer un rôle bien plus considérable que celui dont elle se contente actuellement. Mais il faut pour cela que les petits états incapables de se suffire à eux-mêmes, disparais-

d'Arc était allemande. Gela ne fait aucun doute dans son esprit.

M. L. Woltmann fondateur de la Politisch-anthropologische Revue qui préconise une sociologie biologique basée sur la sélection, s'applique à démontrer que la plupart des grands hommes du monde latin sont d'origine germanique. Ses conclusions s'appuyent tantôt sur l'indice céphalique, tantôt sur la couleur des cheveux, tantôt sur celle des yeux. Tout dolicocéphale blond aux yeux bleus est pour lui un germain. Dante, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël sont pour lui incontestablement des Allemands.

sent. Leur maintien ne se justifie pas. La race germanique doit briser sans ménagement les oppositions qui pourraient faire obstacle à son expansion. « Le sort réservé à la Belgique, écrit M. Oncken, professeur à Heidelberg, dans le numéro de septembre des Sùddeutsche Monatshefte, paraît au premier abord un peu dur pour les Belges; il sera finalement très avantageux pour le pays qui doit être incorporé à l'Empire. La destinée des grandes nations est chose trop importante et placée trop haut pour que cellesci ne soient pas obligées de fouler aux pieds l'autonomie des petits peuples qui ne sont pas de taille à se protéger eux-mêmes. Les petits peuples, lorsqu'on considère l'évolution actuelle du monde, apparaissent comme des parasites [Schmarotzer) qui sont d'autant moins intéressants qu'ils se nourrissent en réalité des conflits des grands ».

Après la Belgique, ce sera le tour de la Hollande. « Nous n'avons, dit expressément M. Adolf Lasson, aucun respect pour la Hollande, nous devons remercier Dieu que les Hollandais ne soient point nos amis; la misérable existence bourgeoise de ce petit peuple ne nous inspire aucune sympathie. Nous respirons à pleins poumons le large souffle de l'histoire ».

La Hollande, écrivait naguère le journal die Post, est une des régions de l'Europe où l'élément germanique à su se conserver le plus pur (1). Quelques centaines de Huguenots français n'ont pas plus réussi à troubler la pureté de la race que les réfugiés polonais celle de notre population. Sans doute, on parle volontiers français en Hollande, mais la langue allemande a gagné du terrain dans ces dernières années, et continuera à le faire, grâce aux relations commerciales que la Hollande entretient avec nous.

« Nous ne pouvons au surplus dit Daniel Frymann, abandonner l'embouchure du Rhin à l'influence angio-française. Il est contre nature que l'Allemagne ne possède pas sa sortie vers la mer qui est sa voie de communication la plus importante. Nous ne devons tolérer à notre frontière du Nord-Ouest de petits états qui ne nous donnent pas de garanties suffisantes contre une violation possible de leur neutralité » (2).

(1) V. Reimer. Ein pangermanisclies Deutschland, Berlin, 1905. Cf. R. Seillière. Revue des Deux Mondes, 1er mars 1909; et l'opuscule du Général Langlois, La Belgique et la Hollande, Paris 1906.

(2) La déclaration que fit la reine des Pays-Bas, lors de son voyage à Paris, le 1er juin 1912 souleva dans le monde pangermaniste une violente indignation.

N'avait-elle pas osé dire : Je suis très fière du sang français qui coule dans mes veines! M. Bley (Die Niederlande und die

Quant au Luxembourg on le considère, sans même discuter, comme une terre allemande. Le fait que la grande duchesse au moment de son avènement, prononça son discours du trône en français fut considéré comme une véritable trahison, et les pangermanistes lui rappelèrent énergiquement ses devoirs envers la grande cause germanique.

Les menaces à l'égard de la Suisse ne sont pas non plus de nature à rassurer ce pays. En attirant dernièrement l'attention de ses compatriotes sur les projets que l'Allemagne nourrit à l'égard de la Suisse, le directeur de la Gazette de Lausanne, M. Ed. Secrétan, a démasqué les faux semblants des accusations allemandes, et montré la gravité des menaces qui ont été dirigées depuis longtemps contre l'indépendance de la Confédération. On a déjà maintes fois cherché en Allemagne a limiter la souveraineté de la Suisse, a dénaturer son caractère, de même qu'on a cherché a envahir le pays dans le domaine économique par des entreprises industrielles, commerciales et financières de toutes sortes (1).

alldeutsche Bewegung) n'hésite pas à déclarer que si la Hollande n'entre pas dans les voies des pangermanistes, elle verra ce qui l'attend.

(1) M. Paul Vergnet. La France en danger, p. 213, a bien résumé la politique suivie par l'Allemagne pour assurer sa supré-

Les yeux des Suisses se sont heureusement dessillés. M. Secrétan s'est fait l'interprète de ses compatriotes en montrant que la Suisse était décidée à résister à une main-mise tendant à accaparer peu à peu banques, industries et entreprises nationales. Nos voisins ne sauraient trop méditer la réflexion que faisait naguère un professeur pangermaniste de Strasbourg : « Nous respecterons l'existence de la Suisse, mais il faudra tout de même la lier à nous par des liens plus étroits » (1).

Très instructifs aussi les efforts de l'Allemagne à l'endroit du Danemark qu'on est parvenu à

matie sur la Confédération helvétique et faciliter la pénétration de l'influence allemande. V. l'article de M. G. Trouillot. Grande revue du 25 juin 1913.

(1) L'ouvrage intitulé la Grande Allemagne paru en 1911, sous le pseudonyme de Tannenberg, fait connaître les prétentions des pangermanistes. La France devra abandonner le reste de la Lorraine, et la nouvelle frontière devra suivre la ligne de partage des eaux entre la Meuse et les affluents de la Seine. On obligera les Français qui habitent actuellement cette région à s'en aller.

Le pays sera distribué comme récompense aux soldats qui se seront distingués pendant la guerre. La Suisse, la Belgique, la Hollande, le Luxembourg feront partie de l'Empire.

Les colonies hollandaises, de même que l'Etat du Congo passeront sous la protection de l'Empire allemand.

La France cédera à l'Allemagne la propriété des milliards qu'elle a prêtés à la Russie et payera en outre une indemnité de 35 milliards de marks. Elle renoncera à sa flotte, et abandonnera à l'Allemagne ses colonies à l'exception de l'Algérie.

Elle devra signer avec l'Allemagne un nouveau traité de commerce adapté à la situation nouvelle. V. le Temps du 12 mars 1915.

faire évoluer dans la sphère des intérêts économiques de l'Empire.

Les sentiments que les Allemands éprouvent à son égard ressortent des procédés qu'ils ont employés à l'égard du Slesvig, qui n'a jamais fait partie de l'Empire germanique : son ancien nom était même Jutland méridional. C'est dans la partie méridionale du Slesvig que fut construite le célèbre Dannevirke, destiné a protéger les Danois contre les invasions des Allemands. C'est par force qu'on Ta réuni au Holstein. (1)

Les efforts des pangermanistes, pour faire entrer l'Angleterre dans la sphère d'attraction du monde germanique, malgré tout ce qu'ils ont pu dire au sujet des Angles et des Saxons, ont été complètement infructueux. En dépit de certaines affinités de race, les pangermanistes sentent qu'ils ont làun ennemi irréductible. Lesefforts qui ont été faits à plusieurs reprises pour rapprocher les deux nations n'ont pas trouvé d'écho.

Il y a dix-huit ans que M. von Brandt publiait sous ce titre significatif : Vœ Britanniœ, un

(1) V. Jorgensen. La question Dano- Allemande, Copenhague 1900. Les Danois du Slesvig- incorporés dans les armées allemandes (15.000 environ) sont dispersés dans plusieurs régiments. Nous savons que c'est pour eux une délivrance d'être faits prisonniers. La nécessité où ils se trouvent de faire la guerre à des gens auxquels ils n'ont jamais voulu de mal en amène plus d'un à souhaiter la mort.

article qui eut un grand retentissement (1). Il laissait entendre que l'Allemagne devait tuer sa rivale. L'Angleterre, disait alors un économiste allemand, c'est la Carthage qu'il faut détruire. Elle aura le même sort que la Carthage de l'antiquité. De tous les pays de l'Europe, écrivait un autre, c'est l'Angleterre qui est le plus menacé. Son existence repose sur des bases extrêmement instables et sa situation doit inquiéter ses admirateurs (2).

C'est la rivalité des intérêts qui apparaît ici au premier plan. Et les rivalités économiques ne sont pas de celles que le temps apaise. Elles semblent chaque année, au contraire, s'exaspérer de plus en plus.

Les journaux allemands sont depuis un quart de siècle pleins d'articles qui témoignent d'un mauvais vouloir croissant à l'égard de l'Angleterre. C'est ainsi qu'on est parvenu à faire croire au peuple allemand qu'il existait, sous la haute direction de l'Angleterre, une coalition prête à attaquer l'Allemagne dès que se présenterait une occasion favorable.

Aucune entente, dit Rohrbach, n'est possible

(1) Deutsche Revue, 1898, p. 233.

(2) Erwin Bauer. England und das deutsche Reich. Leipzig,

avec l'Angleterre, tant que sa puissance n'aura pas été à jamais brisée : mit England darf hein Friede geschlossen werden bevor Englands Macht auf immer zerstôrt ist. Tout ménagement à son égard serait une trahison : Schonung gegen England ist Verrat.

« Entre l'Angleterre et l'Allemagne, écrivait avec raison en 1910 M. Blatchford (1), un choc est inévitable, parce que l'Allemagne et l'Angleterre sont rivales commercialement et politiquement, parce que l'Allemagne convoite le commerce, les colonies, l'influence et l'empire que la Grande-Bretagne possède actuellement, parce que l'Allemagne ayant défait la France, s'étant réconciliée avec l'Autriche, n'ayant pas à craindre la Russie avant quelques années, sent que la Grande-Bretagne est son seul adversaire dangereux.

« L'Allemagne nous attaquera parce qu'elle se sent forte, parce qu'elle croit l'Angleterre impotente et la regarde comme la victime désignée d'une attaque bien combinée, résolue et forte. La politique de l'Allemagne est la politique de Bismarck, politique de conquête ayant pour but la domination du monde... Le péril est très proche, et il est très grand. »

(1) Le danger allemand, p. G.

Et pendant qu'on excitait les populations allemandes, le Baron Marschall de Biberstein cherchait à leurrer le gouvernement britannique pour le déterminer à ralentir ses armements (1). Sydney Brooks avait raison de montrer, il y a deux ans, comment les agissements des pangermanistes avaient contribué, en dehors de toute question de sympathie, et par la seule force des choses, à renouer l'alliance entre l'Angleterre et la France (2).

La résistance que le pangermanisme a trouvée du côté de l'Angleterre est certainement l'une des causes de la fureur actuelle des Allemands, de même qu'elle a été l'une des causes de la guerre que l'Angleterre est bien décidée à soutenir aussi longtemps qu'il le faudra.

(1) V. mon livre sur les Embarras de V Allemagne, 6e édition, p. 245 suiv.

(2) Fortnightly Review, septembre 1912, p. 504.

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