LE PANGERMANISME ET LA QUESTION COLONIALE
Les pangermanistes ont d'autres ambitions; l'Europe ne peut suffire à contenter leur appétit. Ils entendent germaniser le monde.
Il y a déjà longtemps que les marchands de la ligue hanséatique ont essayé de prendre pied sur les principaux marchés de l'Europe septentrionale.
Puis les Allemands se sont portés du côté de l'Amérique du Nord, principalement à la suite des guerres de religion. Vers le milieu du xvme siècle on évaluait à 200.000 le nombre des Allemands établis dans les colonies anglaises, et les Anglais se plaignaient déjà de cette invasion. Le mouvement s'est accentué dans la
seconde moitié du xixe siècle. En 1891, le chiffre des émigrants allemands s'éleva à 120.089. Les Allemands, partout où ils vont, ne se contentent pas de cultiver la terre ou d'installer des comptoirs, ils se préoccupent de fonder des écoles, de mettre en relief le mérite de la deutsche Kultur, d'installer un service d'espionnage et de renseignements.
Mais ce mouvement d'émigration, bien qu'il contribuât à répandre le goût des produits allemands et qu'il eut pour la mère-patrie des avantages économiques incontestables, ne pouvait contenter les pangermanistes. Ils estimèrent que des colonies, de vraies colonies, étaient indispensables pour permettre à l'Allemagne d'établir sur le monde sa puissance.
La fameuse conférence de Berlin, terminée par l'acte général du 5 février 1885, a été le point de départ de tout un mouvement d'idées auquel les pangermanistes se sont vite associés. Du jour de la fondation de la ligue pangermaniste, ils font une propagande inlassable, et s'associent aux sentiments de ceux qui déclarent que la fondation de colonies est un excellent moyen de faire grandir le prestige de l'Allemagne.
Ils ont été pour beaucoup dans les changements qui se sont produits peu à peu dans
l'opinion publique. Il est très intéressant de suivre l'effort qu'ils ont fait dans tous leurs congrès, comme dans leur Bulletin, pour montrer l'importance qu'un domaine colonial devait avoir pour l'Allemagne.
\J Alldeutscher Verband a énergiquement soutenu la Deutsche Kolonialgesellschaft créée pour chercher à faire comprendre qu'il fallait travailler, au moyen de colonies, tout à la fois à l'expansion du Germanisme et à la conquête de nouveaux débouchés.
Les pangermanistes n'ont jamais cessé depuis le jour où l'Allemagne s'est lancée dans des entreprises coloniales, de lutter contre le découragement et de réfuter les critiques de ceux qui étaient hostiles à ces entreprises (1).
Nous les voyons féliciter le gouvernement d'avoir considéré comme un point d'honneur le maintien des droits de l'Allemagne sur les îles Samoa. Ils le poussent à occuper les îles Ghusan et le port d'Amoy, à mettre la main sur l'IIinterland du Cameroun et sur le bassin de la Sangha. Ils l'incitent à créer une nouvelle Allemagne, un deutsches Neuland, où on pourra entendre « les sons familiers qui réchauffent le
(1) Paul Rohrbact. Deutsche Kolonialmrtschafl, t. I.
cœur. (1) » Nous avons besoin, dit le général de Bernhardi, d'accroître notre domaine colonial. Et nousnepouvonslefairequ'au détriment des autres Etats. Il faut donc que nous jetions dans la balance la force de nos soixante millions d'hommes.
C'est dans les affaires marocaines que l'activité des pangermanistes se révèle avec le plus de clarté. Ils ont été parmi les plus ardents à déclarer que l'Allemagne devait devenir une puissance méditerranéenne et ont incité le gouvernement à profiter de ce que le Maroc était à peu près la seule contrée de l'Afrique ayant conservé son indépendance. De 1904 à 1911, les Alldeutsche Blàtter sont remplis d'articles consacrés aux questions coloniales (2).
Le Maroc, dit un des rapporteurs du congrès de Gotha, permettra à l'Allemagne d'entrer en possession, sans avoir à faire la guerre à de grands Etats européens, de territoires plus appropriés à l'expansion germanique que toutes les autres parties de notre domaine d'outre-mer (3).
Des savants de valeur, comme Théobald Fis-
(1) Congrès de Schandau, 1909.
(2) V. notamment Alldeutsche Blàtter 1904, nos io, 14, et 25, et Flugschrift n° 17. V. aussi le compte rendu du Congrès qui s'est tenu à Lubeck en mai 1904.
(3) V. le discours du Général von Liebert au congrès de Lubeck. Alldeutsche Blàtter, 1904 n° 23.
cher, s'efforcent d'allumer les convoitises par des assertions inexactes. Ne va-t-on pas jusqu'à dire que le commerce de la France recule continuellement au Maroc!
Les plus modérés demandent que l'Allemagne obtienne au moins la partie méridionale du pays (1).
L'accord franco-allemand de février 1900 qui reconnaissait les intérêts spéciaux de la France fut flétri au congrès de Schandau comme le dénouement d'une politique si faible qu'elle en était honteuse.
Le coup d'Agadir donna aux pangermanistes une satisfaction momentanée.
Lorsqu'intervint l'arrangement du 4 novembre 1911, ils se montrèrent fort mécontents (?). Les 275.000 kilomètres carrés que nous cédions au Congo ne les satisfirent pas. Ils n'entendirent pas que l'accord intervenu à ce moment fut le point de départ d'une « réconciliation ».
(1) V. la brochure Westmarokko deutsc /i, rédigée sous l'inspiration de M. de Kiderlen-Wachter.
(2) L'accord écrivait le Vorwârts ne fait que creuser l'abime entre la France et l'Allemagne. Aussi M. Pierre Baudin pouvaitil répondre le 22 novembre 1911, à ceux qui trouvaient l'arrangement satisfaisant : « Les Allemands estiment que le traité francoallemand est une duperie pour l'empire, qu'une politique plus ferme aurait pu obtenir tout ce que les plus hardies prétentions allemandes attribuaient par avance à l'Allemagne. Aussi le fond de l'opinion allemande est-il belliqueux. »
(( Le Maroc, écrit le président de la Ligue, M. Class, n'est perdu que provisoirement. Nous considérons que la question marocaine n'est pas définitivement liquidée. » Et plusieurs articles laissent entendre qu'un conflit avec la France pourrait valoir à l'Allemagne toute l'Afrique du Nord, l'Algérie et la Tunisie, en même temps que le Maroc lui assure par conséquent l'hégémonie dans la Méditerrannée (1).
Il y a, au surplus, d'autres colonies que les colonies françaises, auxquelles les pangermanistes ont pensé.
Le Congo belge, qui est trop grand pour un petit pays comme la Belgique, ferait bien l'affaire de l'Allemagne. Ne permettrait-il pas de réunir la colonie du Cameroun avec l'Afrique orientale allemande?
Les colonies portugaises de la côte occidentale d'Afrique sont également bien tentantes. Le Portugal, depuis la révolution de 1910 qui a bouleversé le pays, traverse une crise. Ses colonies se développent mal. Elles ont pourtant beaucoup d'avenir. L'Allemagne n'est-elle pas toute indiquée pour leur donner l'organisation qui leur fait défaut?
(1) Cf. Flugschrift n° 17 « Marokko verloren ! »
C'est aux pangermanistes qu'il faut attribuer l'emploi de l'expression das gr'ôssere Deutschland, la plus grande Allemagne, si usitée depuis quelques années. La sollicitude avec laquelle ils s'occupent des efforts que fait le gouvernement impérial pour jouer un rôle prépondérant en Asie mineure, est significative. Leur action est manifeste dans le voyage de Guillaume II à Constantinople et en Terre Sainte. Les publicistes qui s'inspirent de leurs idées établissent à ce moment les « droits » de l'Allemagne à la succession de la Turquie (1). Ils ont été pour beaucoup dans la tentative de main-mise sur le chemin de fer de Bagdad. Les Alldeutsche Blàtter constataient au mois de mars 1913, que c'étaient eux qui dans cette importante question avaient orienté la politique de l'Empire.
(1) Paul Rohrbach. Deutschand unter den wettvolJcern, p. 257-