ACCROISSEMENT DE L'ARMÉE ET DE LA FLOTTE
L'action des pangermanistes apparaît avec une netteté particulière dans l'effort qui a été fait par l'Allemagne pour augmenter son armée et sa flotte.
L'accroissement des effectifs militaires, depuis dix ans surtout, est un des faits qui ont le plus vivement frappé tous ceux qui ont étudié les transformations de l'Allemagne contemporaine.
Une puissante armée n'est-ce pas d'abord un moyen d'exercer une pression toutes les foisqu'une difficulté internationale pourra surgir? Il faut pouvoir, grâce à un appareil effrayant, obtenir des concessions toujours plus étendues, et faire peur aux négociateurs.
La lecture des brochures pangermanistes
est à ce point de vue très suggestive. Leurs auteurs laissent entendre que dans les relations internationales on doit tenir compte d'autres considérations que du respect du droit. Les idées qu'ils développent sont inconciliables avec les théories de ceux qui souhaitent (et quelques Allemands l'ont souhaité sincèrement), le progrès du droit international. Ils semblent convaincus, au contraire, que les rapports entre les nations sont essentiellement régis par le droit du plus fort. Ils ne se soucient guère de faire passer dans la pratique les principes proclamés par la Conférence de la Haye.
Les Alldeutsche Blàtter ont toujours soutenu de toutes leurs forces ceux qui demandaient des crédits plus élevés. On y trouve aussi de perfides réflexions sur les intentions de la France, qui se prépare, dit-on, à prendre une revanche. Oui, c'est la France qui oblige l'Allemagne à augmenter ses , effectifs. La voici qui créée une flotte aérienne ! La voici qui organise une armée noire ! etc. Son entente avec l'Angleterre nous expose aux plus grands dangers!
Nous devons, écrivait en 1912 un journal pangermaniste, envisager la possibilité d'une guerre « à brève échéance ». La paix paraît ne plus tenir que sur la pointe d'une aiguille... Ce
ne seront ni les habiletés diplomatiques, ni les beaux discours qui empêcheront la lutte d'éclater. Aussi devons-nous être toujours prêts, toujours tenus en haleine. L'Allemagne, disait-on à ce moment à M. Bourdon (1), fait du militarisme comme un individu fait de l'hygiène. Tout chez nous aboutit à l'armée. Dès sa naissance l'enfant est dressé pour son service. S'il est vrai de dire que c'est la Prusse qui a fait l'Allemagne, il est encore plus vrai de reconnaître que c'est Pesprit militaire qui a fait la Prusse. L'éducation militaire nous apparaît comme le complément logique de l'éducation civique.
Les Allemands étant essentiellement les apôtres de la force, l'armée pour eux n'est pas un moyen de défense, elle est surtout une promesse d'empire, de même que le progrès industriel n'est qu'un moyen de domination.
La géographie n'est pas la science de la terre, mais la révélation des lignes entre lesquelles s'élaborent les plans de conquête.
Les pangermanistes applaudirent sans réserve à la création de la ligue militaire (Deutscher Wehrvereiri) fondée au mois de janvier 1912 sous la présidence du général Keim et à laquelle
(1) Bourdon, L'énigme allemande p. 182. Cf. l'article de M. Helmer dans la Revue de Paris du 15 avril 1913.
beaucoup d'entre eux s'empressèrent d'adhérer (1).
La question du renforcement de l'armée tient une place considérable dans les débats du congrès pangermaniste qui a eu lieu à Stuttgart au mois d'avril 1914. L'amiral Breusing et le général Keim firent alors remarquer que les relations de l'Allemagne avec la France et la Russie étaient de plus en plus tendues. Ces deux pays, dirent-ils, se préparant à attaquer l'Allemagne et cherchant une occasion opportune, il faut faire sentir au peuple que pour renforcer l'armée il doit se résigner aux plus durs sacrifices. Et la ligue pangermaniste applaudit à toutes les mesures financières ayant pour but de procurer au budget de la guerre des ressources nouvelles (2).
Elle ne s'est pas moins intéressée à l'augmentation des forces navales. Les pangermanistes déclarent qu'une flotte imposante est indispen-
(1) V. Revue des sciences politiques n°* de mars-avril et maijuin 1914 : L'armée allemande au printemps de 1913.
(2) Rappelons que de 1900 à 1912 les dépenses militaires de l'Allemagne ont passé de 823 millions de marks à 1417. Il faut, écrivait naguère le Berliner Lokalanzeiger que les armements de l'Allemagne « fassent, reculer d*effroi tout adversaire possible. » Nous voulons, a dit au Reicbstag le général von Heeringen, ministre de la guerre, « acquérir une rapidité plus grande dans la préparation de la guerre ».
sable pour faire triompher la politique mondiale dans laquelle l'Allemagne s'est engagée, et veulent que la marine soit à hauteur de l'armée. Ils soutiennent dans ce but la ligue maritime (Flottenverein) qui fait dans toutes les classes de la société une propagande si active (1).
C'est du côté de l'Angleterre qu'on porte surtout les regards. Les Alldeutsche Blàtter ont maintes fois montré la nécessité d'un effort soutenu pour rattraper l'avance prise par la flotte anglaise et pour donner aux forces maritimes une importance comparable à celle de la défense terrestre. Nous devons constater à ce propos que les pangermanistes ont été parmi les premiers à demander la transformation du canal de Kiel, pour permettre aux plus grosses unités de la flotte de passer de la Baltique dans la Mer du nord sansv avoir à contourner le Danemark.
Ils ont aussi fait valoir l'utilité d'une flotte aérienne et d'un corps d'aviateurs, avec l'arrièrepensée de s'en servir pour détruire la suprématie anglaise. Leur enthousiasme pour le comte Zeppelin vient surtout de l'espoir que ses dirigeables
(1) Alldeutsche Blàller, 1904, nD 16. Cf. V. Bernhardi. Notre avenir, p. 102 et 130 et la brochure Deutschland sei wach ! Betrachtungen uber Biistungs fragen und Weltpolitik (publiée par le Flottenverein. Berlin, 1912).
pourraient permettre une invasion de la Grande- Bretagne.
On a fait à Emden depuis cinq ans de grands préparatifs pour y embarquer d'énormes masses de troupes, en même temps qu'on a fabriqué secrètement une quantité de sous-marins et de torpilleurs (1).
Le nombre est prodigieux des discours et des brochures, des articles de journaux et de livres qui ont déclaré, en laissant entendre que c'était un espoir national, qu'il fallait détruire l'empire britannique et la suprématie maritime de l'Angleterre (2). Quelques fanatiques sont allés jusque soutenir qu'il fallait préparer le couronnement de Guillaume II dans l'abbaye de Westminster.
(1) Erwin Bauer. Deutsche Antwori auf englische Unverschàmtheilen, 1895. England und das deulsche Recht, 1900. V. aussi Vosberg Rekow. Das britische Weltreich und der deutsche Weltbewerb. Berlin 1898.
(2) Voir le discours de l'amiral Riedel à Lùbeck, Alldeutsche Blàtter, 1904 n^23. Cf. ibid. no 16.