‹ La guerre européenneChapitre 2 sur 58 · PRÉFACE VII · texte numérisé non relu

PRÉFACE VII

devoir être le plus anormal, est devenu presque normal.

Mais la plus singulière surprise de la guerre, c'est le changement qu'elle a fait, en quelques semaines, dans les idées et dans les sentiments. Si la guerre n'a pas encore bouleversé la carte de l'Europe, elle a complètement changé son état d'âme. Chacun de nous n'a qu'à se rappeler comment il voyait son pays, l'Europe, le monde, la vie et ses devoirs dans la première moitié de 1914 et à comparer ce qu'il pensait alors avec ce qu'il pense à présent. Quelle différence ! Combien les temps avant la guerre nous semblent éloignés ! Il n'y a pas une personne, médiocrement habituée à la réflexion, qui n'ait aujourd'hui le sentiment d'avoir vécu la première partie de son existence dans l'illusion et dans l'erreur, et d'avoir été réveillée brusquement à la vérité par une violente secousse.

Le plus surprenant de tous les revirements auxquels nous avons assisté est celui qui concerne les deux antagonistes principaux de cette lutte gigantesque : la France et l'Aile-

Vm PRÉFACE

magne. Il n'est point douteux que, pendant les dix ans qui ont précédé la guerre européenne, l'Allemagne avait beaucoup monté dans l'opinion du monde, tandis que la France baissait. Partout le courant germanophile gagnait du terrain irrésistiblement. De plus en plus, toutes les classes, toutes les professions, tous les partis s'accordaient, en Europe et en Amérique, à reconnaître dans l'Allemagne un grand modèle. L'industrie, le commerce, la banque, la science, l'école, l'armée, la marine marchande, la marine de guerre, beaucoup d'institutions sociales de l'Allemagne étaient l'objet d'une admiration croissante dans tout le monde. A peine osait-on remarquer que la diplomatie du puissant empire n'était pas toujours adroite, que les attitudes de l'empereur étaient souvent peu sérieuses, que l'industrie et le commerce allemands cherchaient à se développer à l'aide d'expédients compliqués et laborieux. Très souvent on finissait même par trouver, dans ces critiques de détails, l'occasion de nouveaux éloges du peuple. 6i le gouverne-

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