Livre Orange, doc. n
souverains de la Serbie, la Russie s'engage à cesser ses préparatifs militaires. »
Veuillez télégraphier d'urgence quelle sera l'attitude du Gouvernement allemand en présence de cette nouvelle preuve de notre désir de faire le possible pour la solution pacifique de la question, car nous ne pouvons pas admettre que de semblables pourparlers ne servent qu'à faire gagner du temps à l'Allemagne et à l'Autriche pour leurs préparatifs militaires.
Examinons ces documents. La dépêche n° 58 du Livre Orange nous parle d'une conversation qui eut lieu, le 29, entre M.SazonofTet l'ambassadeur d'Allemagne. La dépêche n° 97 de la publication anglaise Greal Britain and Ihe Eiiropean Crisis, nous parle aussi d'une conversation entre les deux personnages, en précisant qu'elle eut lieu dans Vaprès-midi du 29. S'agirait-il de la même conversation ? Gela semble bien probable. Dans ce cas, il est possible, en complétant les deux dépêches l'une par l'autre, de découvrir quels furent les sujets de l'entretien. L'ambassadeur d'Allemagne assura M. SazonofF que l'Autriche-Hongrie respecterait l'intégrité territoriale de la Serbie et que l'Allemagne était prête à garantir l'exécution de cette promesse ; mais il le prévint en même temps que, si la Russie continuait sa mobilisation contre /'ylw^r/c/ie, l'Allemagne aussi mobiliserait. Le gouvernement allemand qui, le matin du 29
avait déclaré au gouvernement russe qu'il voulait la paix et l'avait conseillé à causer avec l'Autriche, non seulement, quand l'Autriche refuse de causer, ne fait rien pour lui faire changer son attitude, mais il envoie, dans l'après-midi du 29, son ambassadeur sommer la Russie de cesser la mobilisation, sous menace de la guerre. Gomment s'explique cette dernière volte-face ?
C'est encore un mystère. Le baron Beyens, qui fut le dernier ministre de Belgique à Berlin, a affirmé dans un article publié par la Bévue des Deux-Mondes le 1" juin 1915, que la démarche comminatoire du 29 juillet a été conclue et imposée par l'empereur Guillaume, qui était rentré le jour précédent à Berlin. 11 n'est point nécessaire d'insister sur la gravité d'une telle accusation, portée par un personnage aussi sérieux et aussi bien renseigné. Quelle terrible responsabilité pèserait, si l'accusation était vraie, sur l'empereur d'Allemagae et sur la dynastie des Hohenzollern ! Car il n'est point douteux que la démarche faite à Saint-Pétersbourg par l'ambassadeur d'Allemagne dans l'après-midi du 29 juillet a été l'acte irréparable et décisif qui a déchaîné la guerre européenne. Pour comprendre l'immense gravité de cette démarche, il faut se rappeler que l' Autriche- Hongrie et la Russie étaient les deux seules Puissances directement intéressées dans le conflit serbe ; que l'Allemagne, comme la France, l'était seulement d'une manière indirecte, en tant qu'ai-
liée de l'Autriche-Hongrie ; que M. de Jagow avait, déclaré à M. Jules Gambon que l'Allemagne ne mobiliserait pas, tant que la Russie mobiliserait seulement sur les frontières autrichiennes ; que la Russie ne pouvait pas avoir oublié la brusque intervention de rAUemagne dans le conflit de 1909 pour la Rosnie-Herzégovine, ni la brutalité avec laquelle, en sortant de sa réserve d'alliée, elle avait pris, au moment décisif, le premier rôle. Il ne faut pas en outre oublier que la Russie à ce moment, dans l'après-midi du 29, avait décrété seulement la mobilisation sur la frontière autrichienne, sans l'avoir commencée * et que l'Autriche-Hongrie, bien plus intéressée dans la question que l'Allemagne, n'avait pas encore soulevé la moindre objection contre les projets russes de mobilisation. Cette démarche signifiait donc, aux yeux du gouvernement russe, que l'Allemagne voulait répéter le coup de 1909 : obtenir par la surprise et par la menace la capitulation de la Russie. La Russie ne voulant pas, cette fois, capituler,ses rapports avec l'Allemagne, comme devait le dire le 30 l'ambassadeur de Russie à Sir Ed. Grey, changèrent entièrement après cette conversation '. Le gouvernement russe, qui depuis le 28 avait commencé à soupçonner les intentions de l'Allemagne, se persuada que le parti de la guerre