DEUXIÈME PARTIE LES CAUSES PROFONDES DE LA GUERRE
Celte seconde partie contient trois discours. Le premier est une conférence, donnée le 12 novembre 1913 à Paris, à la Société des conférences étrangères, et publiée dans la Revue hebdomadaire du 15 novembre. Elle est donc antérieure à la guerre européenne et pourrait paraîfre étrang'ère au sujet du livre. Mais elle ne l'est point ; car dans cette conférence sont exprimées les idées générales que l'auteur a suivies dans toutes les études sur la guerre européenne et qui sont d'ailleurs les idées longuement exposées dans son dialogue philosophique Entre les Deux Mondes. Ce discours est donc une espèce d'introduction philosophique aux études successives.
Le second discours est une conférence donnée à Florence, le 13 mars 1915, sur l'invitation d'un Comité interventionniste présidé par M. Guilio Caprin.
Le troisième discours a été prononcé le 11 février 1915 à Paris dans la grande réunion convoquée par y Union des groupements latins a.u grand amphithéâtre de la Sorbonne, et qui fut présidée par M. Paul Deschanel. Le texte du discours fut publié par le Temps et le Journal des Débats du 13 et par la Revue hebdomadaire du 20 février.
Quantité et qualité
A l'Européen qui la parcourt en chemin de fer, l'Amérique fait d'abord l'impression d'un immense désert. Ce sont, en Argentine, des plaines verdoyantes et infinies, où de temps en temps quatre ou cinq maisons rouges à un étage, alignées derrière une gare, nous rappellent à peine que des hommes vivent dans ce désert. Ce sont, au Brésil, à perte de vue, des montagnes sombres dans la lumière éclatante du jour, au milieu desquelles on voit des montagnes plus claires, celles où la forêt a été brûlée et remplacée par les plantations de café. Mais, sur les unes comme sur les autres, les yeux cherchent en vain les signes de la présence de l'homme, — des maisons. Il faut des heures avant de rencontrer un village. Ce sont dans l'Amérique du Nord aussi, — dans les Etats de FEst au moins, — de vastes et mornes étendues ;
les villages hérissés de cheminées sont ici plus nombreux ; ils se suivent à des distances moins grandes ; puis, tout à coup, le train s'engage au milieu des maisons ; les maisons ne cessent de se suivre ; les cheminées se multiplient de tous les côtés ; d'immenses édifices s'élèvent au milieu des petites maisons, comme des géants dans une foule de nains ; on voit des tramways et des automobiles rouler dans les rues. C'est une grande ville. Un demi- million, un million, deux millions d'hommes y vivent entassés, à l'ombre de mille cheminées, entourés par la campagne presque déserte. Car, reprenant sa marche, le train va bientôt se lancer de nouveau dans la solitude mélancolique des grandes plaines désertes.
Ce vide illimité est un spectacle bizarre, pour un Européen, habitué à vivre dans un des pays les plus peuplés du monde, où l'homme a bâti ses maisons partout, depuis les bords de la mer jusqu'aux derniers sommets habitables des montagnes. Mais ces plaines et ces montagnes, qui semblent désertes, ne sont point abandonnées à elles-mêmes. Labourées, fouillées, creusées en tous les sens, avec une âpre énergie et des moyens puissants, elles livrent chaque année, avec une générosité inépuisable, des quantités prodigieuses de céréales, de coton, de tabac, de café, de laine, de viande, d'or, d'argent, de cuivre, de houille, de fer — fleuve immense de richesses qui déborde ^ur le monde entier. Et avec quelle rapidité, dans
quelles proportions ces matières premières sont travaillées dans les grandes villes manufacturières de FAmérique du Nord ! Si l'Europe, en général, tend à exagérer tout ce qui touche à l'Amérique, ses merveilles et ses horreurs, il y a une chose dont la réalité est peut-être même supérieure à l'opinion qu'on en a en Europe : c'est la richesse. Jamais et nulle part l'homme n'avait réussi à produire des richesses aussi rapidement et dans des proportions aussi considérables qu'il l'a fait, à partir de la moitié du xix" siècle, dans les Etats-Unis et dans les grands Etats de l'Amérique du Sud, comme l'Argentine et le Brésil. On dirait qu'il a enfin découvert, au delà de l'Atlantique, ce jardin des liespérides, qu'il avait si longuement cherché dans le royaume des fables ; la terre promise où notre civilisation trouvera pour des siècles encore la nourriture, les vêtements, les métaux, les combustibles dont elle pourra avoir besoin pour satisfaire tous ses luxueux caprices ; le pays de l'abondance, qui semble destiné à faire disparaître du monde ce fléau redouté par les siècles : la disette. Il suffît donc d'énoncer ce fait, pour comprendre quel grand événement s'accomplit, depuis cinquante ans, dans les plaines, dans les montagnes et dans les villes de l'Amérique, et pour expliquer l'importance que les pays du nouveau monde ont acquise dans notre siècle. Mais les richesses de l'Amérique ne seraient point un des phénomènes historiques les
plus remarquables de notre époque, si elles se bornaient à fournir aux hommes des moyens d'action et de jouissance tels qu'ils n'en ont jamais possédés. Leur rôle est plus large et profond, car elles poussent rapidement à sa dernière conclusion un mouvement commencé depuis plus d'un siècle et qui menace de bouleverser les fondements mêmes de notre civilisation ; elles posent devant nous un formidable problème, le plus grave, à mon avis, parmi tous ceux qui se présentent à notre esprit ; le problème qu'on trouve, en même temps que l'influence, la haine ou l'admiration des richesses de l'Amérique, au fond de presque toutes les difficultés morales et sociales au milieu desquelles nous nous débattons : le problème du progrès. L'affirmation peut paraître obscure : je tâcherai de l'éclaircir.
Les richesses de l'Amérique ! On en parle beaucoup en Europe, et assez souvent avec haine, comme si elles étaient les richesses d'un peuple barbare, qui, pour conquérir les trésors de la terre, méprise les activités supérieures de l'esprit. Mais il n'est point nécessaire d'avoir fait de longs voyages dans les deux Amériques, pour se convaincre que les Américains ne sont point des bar-
bares, préoccupés seulement de faire de l'argent. Je me bornerai à prendre les quelques exemples que je vais vous citer dans l'Amérique du Nord, car ils y sont plus nombreux et plus évidents ; mais ils pourraient presque tous, bien que dans des proportions plus réduites, s'appliquer aux grands Etats du Sud. L'effort que les Américains du Nord font pour couvrir le pays d'écoles suffirait seul à réfuter cette accusation. Vous avez entendu parler des grandes universités américaines, de Harward ou de Golumbia, par exemple. Ce sont de véritables villes du savoir, avec d'immenses et superbes édifices, des jardins, des pavillons, des laboratoires, des musées, des bibliothèques, des champs de jeux, des piscines où les étudiants vont nager. Le grandiose et le luxe des édifices suffiraient déjà à témoigner dans quelle considération le savoir est tenu là-bas : mais Torganisme des études en donne une preuve bien plus frappante. On peut bien affirmer que dans ces grandes universités on enseigne presque tout ce qui peut être enseigné au monde : toutes les langues mortes ou vivantes ; toutes les littératures et les histoires, anciennes et modernes, qui ont exercé une certaine influence sur le développement de la civilisation ; toutes les sciences purement théoriques et toutes les sciences qui ont des applications pratiques. Pour entretenir de si grands édifices, pour payer tant de professeurs, il faut des millions chaque an; et pourtant presque
toutes ces grandes universités — Harward et Golumbia, par exemple — ne reçoivent pas un centime de l'Etat. Elles vivent sur les contributions des étudiants et sur la générosité des riches. Ce sont les banquiers, les industriels, les commerçants qui fournissent à ces grandes institutions une partie considérable dcE fonds nécessaires pour payer tant de professeurs d'hébreu, de grec, de latin, de philosophie, de mathématiques... Ces grandes universités n'absorbent pas d'ailleurs, tant s'en faut, tout l'argent destiné par les pouvoirs publics et les classes riches à la culture. Partout les villes, les Etats, les millionnaires fondent des musées, des bibliothèques, des écoles de toute espèce, pour hommes et pour femmes, pour le peuple et pour les classes moyennes, pour répandre la culture générale et pour perfectionner l'éducation professionnelle. Il semble difficile d'affirmer, devant ces faits, que tout ce qui n'est pas l'argent laisse indifférentes les classes supérieures de l'Amérique. Mais les Américains — ajoute-t-on — n'ont aucun goût pour l'art ; leurs villes sont hideuses. 11 faudrait vraiment beaucoup de courage pour affirmer que leurs villes sont belles ; mais il serait aussi injuste de dire que l'Américain est indifférent à la beauté et de nier qu'il fait un grand effort pour embellir son pays. Toutes les écoles d'architecture de l'Europe — celle de Paris surtout — sont pleines d'Américains qui travaillent avec ardeur. Ce que les
villes, les Etats, les banques, les compagnies d'assurance, les universités, les chemins de fer dépensent pour bâtir des édifices magnifiques est fabuleux. Tous ces édifices ne sont pas des chefsd'œuvre, assurément ; mais qui oserait nier qu'il y en a de fort beaux et que l'Amérique possède des architectes de grande valeur ? On aime à répéter en Europe que les Américains achètent fort cher tous les objets anciens ou qui passent pour tels, sans distinguer ceux qui sont beaux et authentiques des médiocres et des faux. Mais ceux qui ont fréquenté un peu les maisons des riches Américains savent que s'il y a, en Amérique comme partout, des snobs et des dupes, il y a aussi beaucoup de gens qui connaissent et savent acheter les belles choses.
Un écrivain qui aimerait les paradoxes pourrait même, s'il le voulait, s'amuser à affirmer que les Américains sont plus idéalistes que les Européens, au moins si on peut regarder comme une preuve d'idéalisme le désir de tout comprendre, de tout admirer et de tout assimiler, tous les arts, toutes les idées, toutes les religions... Allez à New-York ; vous trouverez dans ses rues toutes les architectures, comme dans ses bibliothèques toutes les littératures, dans ses églises toutes les religions, dans ses théâtres toutes les musiques, dans ses maisons tous les arts décoratifs du monde. Or New- York symbolise très bien cet esprit de conciliation universelle, un peu confus et super-
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fîciel, mais vif et sincère, qui caractérise TAmérique contemporaine et dont le pragmatisme est l'expression philosophique. En affirmant que toutes les idées capables de rendre service sont vraies, le pragmatisme a-t-il réellement voulu subordonner l'idéal à la pratique, comme on l'a dit ? Je ne sais pas s'il est possible de le croire encore, après avoir respiré l'air de l'Amérique. Non, le pragmatisme est surtout une doctrine de conciliation. Il veut donner aux hommes le moyen de concilier les idées et les doctrines ennemies, en prouvant que toutes les idées, même celles qui semblent s'exclure, peuvent nous aider à devenir plus sages, plus forts et meilleurs. A quoi bon alors lutter pour faire triompher l'une au détriment de l'autre, au lieu de laisser les hommes tirer librement de chacune tout le bien qu'elle peut donner ? Ceux qui connaissent l'Amérique du Nord diront que, s'il y a une doctrine véritablement américaine, c'est celle-là. Or une telle doctrine pourra se prêter à beaucoup d'objections philosophiques ; mais, vraie ou fausse, elle prouve que le peuple qui l'a conçue, bien loin de mépriser l'idéal, a un tel respect pour toutes les idées, qu'il ne se sent le courage d'en repousser aucune.
Si le temps n'était pas limité, on pourrait citer beaucoup d'autres faits analogues. Il y a, en somme, en Amérique comme partout, des riches ignorants ; mais le barbare chargé d'or est un personnage de
légende. 11 n'est pas d'ailleurs surprenant qu'il en soit ainsi. La société moderne est organisée de telle manière que l'on ne peut pas même concevoir un peuple à la fois riche et ignorant. L^industrie, le commerce et l'agriculture modernes exigent des connaissances techniques très spéciales, une organisation sociale très perfectionnée, c'est-à-dire une culture scientifique et juridique assez élevée. L'Amérique ne se désintéresse donc pas des activités supérieures de l'esprit ; il serait plus juste de dire qu'elle s'y intéresse moins, comme peuple et sauf les exceptions individuelles, qu'à l'industrie, au commerce et à l'agriculture. Mais n'est-ce pas le cas aussi de l'Europe ? Qui oserait affirmer que le progrès des arts, des lettres et des sciences soit en ce moment la préoccupation principale des gouvernements et des classes dirigeantes du vieux monde ? Ecoutons ce qu'on dit autour de nous ; on ne parle que de perfectionner l'outillage économique, d'exploiter des mines de charbon et de fer, d'utiliser les chutes d'eau, de développer les industries et d'augmenter le commerce. Des rois qui régnent par la grâce de Dieu déclarent publiquement que rien ne les intéresse comme le commerce de leur pays ! Si tout cela n'était que de la barbarie américaine, il faudrait dire que l'Europe s'américanise avec une rapidité inquiétante. Mais cet effort économique de l'Europe non plus n'a rien de surprenant : il n'est que l'accélération vertigineuse d'un immense
mouvement de l'histoire, dont les commencements remontent aux jours lointains où un Génois obscur et têtu déploya ses voiles et se lança sur l'Océan vers l'ouest inconnu. Oui, l'Europe avait créé jusqu'alors des arts et des littératures admirables, des philosophies profondes, des religions consolatrices, des morales élevées, des systèmes juridiques savants ; mais elle était pauvre ; elle produisait peu et lentement ; elle avait divinisé la tradition et l'autorité ; elle avait limité l'énergie de l'homme par des lois, des préjugés et des préceptes ; elle répétait aux hommes, pour en dompter l'orgueil, qu'ils sont des êtres faibles, incertains, corrompus, semblables — selon la belle image de Virgile — au rameur qui remonte lentement avec sa barque le fleuve. Malheur à lui, s'il s'oublie un instant et cesse de résister à la force du courant ! Celui-ci l'emportera avec sa frêle embarcation ! Mais, un beau jour, l'Europe découvrit, dans l'Océan, un immense continent ; puis elle s'aperçut que Prométhée avait été un voleur maladroit, car il n'avait volé qu'une étincelle du feu ; elle trouva les mines de charbon et l'électricité ; elle fabriqua la machine à vapeur et toutes les autres machines qui en sont dérivées ; elle trouva le moyen de multiplier ses richesses avec une rapidité inconnue à nos ancêtres. Dès ce moment, l'homme ne se contenta plus de rêver la Terre promise ; il voulut y aborder ; il détruisit toutes les traditions, les lois et les ins-
titutions qui limitaient Tessor de l'énergie humaine ; il apprit à travailler vite et beaucoup ; il conquit en même temps la liberté et la richesse, et il conçut l'idée du progrès.
Car l'idée du progrès est bien née, entre la fin du xvii' siècle et le commencement du xviii% au moment où l'homme commence à s'apercevoir qu'il était capable de conquérir la terre et ses trésors. Elle s'est développée, s'est répandue, a vaincu dans les esprits, pendant le xix' siècle, les objections des philosophes comme le misonéisme des masses, les scrupules de la religion comme l'esprit de la tradition, à mesure que l'homme a étendu son empire sur la nature, s'est emparé de ses trésors, a secoué le joug des anciennes disciplines. Le prodigieux développement des grands Etats de l'Amérique l'a faite définitivement triompher, et elle domine aujourd'hui notre civilisation, la tyrannise même, car elle nous oblige chaque jour à faire des efforts, à courir des risques, à endurer des privations ! Et pourtant... Si on interrogeait les personnes qui prononcent cent fois chaque jour ce mot mystique et si on leur demandait : « Qu'est-ce que le progrès » combien sauraient répondre avec précision ? Et combien de définitions différentes on pourrait recueillir chez ceux qui répondraient ! On n'a qu'à lire les livres, les articles et les comptes rendus des congrès de sociologie consacrés à cette question, pour voir combien les idées des savants sont confuses
et discordantes. L'idée du progrès semble donc être aussi populaire et toute puissante que vague et imprécise. Tout le monde en parle et personne ne sait avec précision ce que c'est. Chose plus bizarre encore, dans le siècle du progrès tout le monde se plaint de la décadence universelle. Les ouvriers, les employés, les soldats, les étudiants, les enfants, les pères, les mères, les serviteurs, surtout les serviteurs, ne valent pas ceux d'autrefois ; la bonne cuisine disparaît en même temps que la bonne littérature, les beaux meubles, les arts et les belles manières, et ainsi de suite. Gomment se fait-il alors que tant de choses se détériorent dans le siècle du progrès ? Progressons-nous, oui ou non ? Le progrès, dont nous sommes si fiers, auquel nous sacrifions chaque jour notre repos, notre tranquillité, parfois même la vie, ne serait-il qu'une illusion ?
Il n'est point nécessaire de démontrer la gravité de cette question. Elle est, pour ainsi dire, fondamentale, car c'est d'elle que dépend le jugement définitif à porter sur notre civilisation : si elle est une chose sérieuse ou une grande folie. Et pourtant, notre époque ne sait pas la résoudre. Pourquoi ? Gomment s'explique cette contradiction apparente ? Tel est le problème suprême qui
s'est dégagé pour moi de toutes mes expériences américaines, de tout ce que j'ai vu, remarqué, appris dans l'Amérique du Nord et dans l'Amérique du Sud. Ai-je envisagé de cette manière le problème du nouveau monde, parce que j'y suis allé en partant, moins encore que de l'Europe, des époques éteintes de l'histoire ancienne ? C'est possible. Toujours est-il qu'il m'a semblé voir s'éclaircir un peu cette obscure question, quand je comparais le spectacle des sociétés américaines, de celle du Nord surtout, aux sociétés antiques que j'avais si longuement étudiées. Oui, les civilisations dont la nôtre est issue, étaient pauvres; elles limitaient leurs désirs, leurs ambitions, leur esprit d'initiative, leur audace, leur originalité ; elles produisaient peu et lentement, et tout en souffrant beaucoup de Tinsuffisance de leurs ressources matérielles, elles ne considéraient l'augmentation de la richesse que comme une pénible nécessité. Mais elles cherchaient à atteindre, en toutes choses, un modèle difficile de perfection ou artistique ou littéraire ou morale ou religieuse. Le caractère artistique de presque toutes les industries du passé, l'importance qu'avaient autrefois les arts décoratifs, les questions de morale personnelle, le cérémonial et les formes en sont une preuve. La qualité l'emportait alors sur la quantité, et toutes les limitations auxquelles ces civilisations se soumettaient, et qui nous étonnent aujourd'hui, n'étaient que la rançon nécessaire de
ces perfections tant désirées... Nous avons renversé le monde où nos ancêtres vivaient. Nous avons fait de la multiplication des richesses le but ; nous avons conquis la liberté et détruit presque toutes les limitations d'autrefois ; mais nous avons dû abandonner presque tous les idéals de perfection artistique, morale ou religieuse vénérés par nos ancêtres et sacrifier partout la qualité à la quantité. Voyez la crise des études classiques par exemple. Pourquoi les hommes étudiaient-ils autrefois avec passion Homère et Cicéron ? Parce que les grands écrivains grecs et latins étaient alors les modèles d'une perfection littéraire que les classes dirigeantes admiraient beaucoup et qui n'était pas seulement un ornement de l'esprit. Elle pouvait donner l'estime publique, la célébrité, parfois même la gloire ou des situations élevées. Mais ces modèles ont perdu, dans le dernier siècle, beaucoup de leur prestige; soit parce que beaucoup de personnes ont appris à goûter des littératures différentes, soit parce qu'ils seraient gênants pour une époque qui doit parler trop et écrire trop vite... Vous imaginez-vous un de ces candidats à la présidence des États- Unis, qui doivent prononcer dix ou quinze longs discours par jour, et qui voudrait dans chaque discours se montrer le parfait orateur d'après les règles de Cicéron ou de Quintilicn? Mais le jour où la culture classique cessa d'être une école du goût littéraire, elle devait mourir ; n'étant plus
des modèles, les auteurs anciens devenaient des livres comme les autres, moins intéressants pour beaucoup de lecteurs que les œuvres des littératures modernes. On parle beaucoup de la crise des arts. 11 faut cependant distinguer. Les arts peuvent se diviser en deux catégories : ceux qui servent à amuser les hommes, à leur faire passer agréablement le temps, comme la musique, le théâtre et, en partie au moins, la littérature ; et ceux qui servent à embellir le monde, tels que l'architecture, la sculpture, la peinture et tous les arts décoratifs. Or, il est évident que, si tous les arts sont en crise aujourd'hui, la crise est beaucoup plus profonde dans les arts de la seconde catégorie. Aucune époque n'a dépensé autant d'argent pour embellir le monde que la nôtre ; aucune époque n'a nourri une si formidable armée d'architectes, de sculpteurs, de peintres, de décorateurs, et n'a construit autant de villes, de palais, de jardins, de ponts et de places... Pourquoi sommes-nous si mécontents des résultats atteints? Pourquoi les Américains, qui dépensent des sommes formidables pour embellir leurs villes, n'ontils pas réussi à bâtir un Saint-Marc ou une Notre- Dame ? Nous avons tout : l'argent, les artistes, le désir de faire de belles choses : que nous manque-t-il donc? Une seule chose : le temps. Je faisais un jour, à New- York, l'éloge de l'architecture américaine à un architecte de beaucoup de talent : « Oui, oui, me répondit-il ironiquement. Mes
compatriotes dépenseraient volontiers 100 millions de dollars pour bâtir une église belle comme Saint-Marc de Venise : mais ils me mettraient pour condition de l'achever en dix-huit mois. » Le mot est significatif. Comment embellir un monde qui se transforme sans cesse, où rien n'est stable et qui veut tout multiplier, les édifices comme les meubles ? Pour construire de beaux palais comme pour fabriquer de beaux meubles, pour atteindre un idéal un peu difficile de perfection, il faut du temps, une sage lenteur, une limitation raisonnable, des exigences pour ce qui concerne la quantité, une certaine stabilité dans les goûts. On ne pourrait pas fabriquer Saint-Marc ou Notre- Dame en dix-huit mois, et la France n'aurait pu créer, au xviii" siècle, ses grands styles décoratifs, si le goût du public avait été déjà si mobile et si tout le monde avait déjà voulu à cette époque changer complètement ses meubles chaque dix ans.
Combien d'autres exemples on pourrait citer,! Regardons autour de nous ; nous verrons partout cette lutte de la quantité et de la qualité, qui est l'essence même de la civilisation moderne. Oui, deux mondes luttent au sein de notre époque ; mais ce ne sont pas, comme beaucoup le pensent, l'Europe et l'Amérique, ce sont la quantité et la
qualité ; et ils troublent et déchirent, par leurs conflits, l'Amérique de même que l'Europe. L'impossibilité où nous nous trouvons de définir le progrès, la bizarre contradiction par laquelle nous nous plaignons de la décadence générale, en même temps que nous affirmons, à chaque instant, le progrès du monde, sont encore un effet de cette lutte. Notre époque a augmenté la quantité de beaucoup de choses en détériorant leur qualité ; de sorte qu'elle semble faire de grands progrès, si on la juge au point de vue de la quantité ; elle semble au contraire en décadence, quand nous la jugeons au point de vue de la qualité. Nous ne nous orientons plus, parce que nous confondons continuellement les deux étalons de mesure — la quantité et la qualité — en nous servant tantôt de l'une et tantôt de l'autre. Mettez un architecte et un constructeur en béton armé à discuter sur notre époque ; le premier vous soutiendra que la multiplication des villes et des villages hâtivement et hideusement construits est un signe de décadence et de barbarie, parce que nous ne sommes plus capables de bâtir un de ces monuments merveilleux qui sont la gloire du moyen âge ; le second affirmera avec la même conviction qu'aucune époque n'a progressé plus que la nôtre, qui voit surgir de tous les côtés les villes nouvelles et s'agrandir si rapidement les villes anciennes. Le premier juge au point de vue de la qualité, et il a raison d'affirmer que Notre-
Dame ou Saint-Marc valent plus qu'une ville américaine tout entière ; l'autre juge au point de vue de la quantité, et il a raison d'arriver à la conclusion opposée. J'ai vu en Amérique un exemple encore plus frappant de ce tragique malentendu, qui se cache désormais dans presque tous nos jugements sur le bien et sur le mal. Quand j'y suis arrivé, la campagne qu'on menait depuis quelques années contre les trusts, les grandes banques, les compagnies de chemins de fer et d'assurances, battait son plein. Dans des articles, des discours, des livres documentés, on accusait les grands potentats de l'argent d'être des foyers de corruption, les instruments d'un nouveau despotisme nonmoins odieux que les anciens, des organisations scandaleuses pour dépouiller les honnêtes gens du fruit de leur travail légitime. Cette campagne a pénétré si profondément dans les classes moyennes et populaires qu'elle a contribué beaucoup à la chute du parti républicain. Mais,en face de cette immense indignation des masses, se dressait, en Amérique comme en Europe, le calme olympique des économistes et des hommes d'affaires qui accusaient le mouvement d'être un retour aux idées du moyen âge et qui faisaient volontiers l'éloge de la finance moderne, de ses immenses entreprises, de ses grands succès et de ses formidables organisations. Gomment, dans une époque aussi éclairée et instruite que la nôtre, une si profonde difïerence d'opinions sur un point si grave est-elle possible ?
Une partie du monde est aujourd'hui frappée d'une cécité incurable, et l'autre seule a le privilège de voir clair? Non. Il n'y a ni aveugles ni voyants, mais des hommes qui veulent deux choses différentes et qui emploient deux étalons pour mesurer la même choso. Gomment pourraient-ils s'entendre? Si on adopte l'étalon quantitatif, si on admet que le but suprême de la vie est de produire le plus rapidement possible la plus grande quantité de richesses, les économistes ont raison. Les injustices et les corruptions dénoncées par les adversaires de la finance moderne ne sont que des inconvénients négligeables de la liberté économique, à laquelle le monde moderne est redevable de sa richesse. Mais Tidée qu'il faut laisser déterminer le gain de chaque homme par le jeu aveugle des forces économiques a été étrangère à toutes les civilisations dont la nôtre est issue. Elles ont toujours cherché à corriger ce jeu, pour le mettre d'accord avec les principes de la charité et de la justice. Elles n'ont pas même hésité, pour y réussir, à limiter le développement de l'industrie et du commerce, par exemple en défendant l'intérêt de l'argent. Elles subordonnaient le développement économique à un idéal de perfection morale ; la quantité à la qualité. Or, si on applique cet étalon de mesure qualitatif au monde moderne, ce sont les détracteurs de la finance qui ont raison : certains procédés employés par la finance moderne et dans certains cas môme la corruption, peuvent
servir à activer la production de la richesse, mais n'en sont pas pour cela moins répugnants à une conscience morale délicate. Détracteurs et admirateurs de la finance peuvent discuter à l'infini ; ils ne s'entendront jamais, car ils partent de points de vue différents et dont l'un ne peut pas être réduit à l'autre.
Et voilà enfin pour quelle raison toutes les comparaisons qu'on fait entre l'Europe et l'Amérique, pour décider lequel des deux mondes est supérieur à l'autre, n'arrivent jamais à une conclusion décisive. Le point faible de toutes ces comparaisons est toujours la confusion des deux étalons de mesure. Non l'Amérique n'est ni le monstrueux pays où l'on ne rêve qu'à faire de l'argent, ni le fabuleux pays des merveilles vanté par ses admirateurs. C'est le pays où le principe de la quantité, devenu si puissant dans les derniers cent cinquante ans, a remporté son plus éclatant triomphe. Un peuple actif, énergique, vigoureux, s'est trouvé maître d'un immense territoire, dont certaines parties étaient très fertiles et d'autres riches en mines et bois, au moment où notre civilisation découvrait enfin l'instrument qui rendait possible l'exploitation des pays immenses et la production rapide de la richesse : la machine à vapeur. Ayant devant lui un continent moins embarrassé par les vieilles traditions, il a marché dans les nouveaux chemins de l'histoire avec une rapidité et une énergie sans exemple ; il a multiplié en un siècle
dix, quinze, trente fois la population, les villes, toutes les richesses que riiomme convoite ; il a créé à la hâte, dans un puissant désordre, une société qui a subordonné les idéals de perfection d'autrefois à un idéal nouveau : faire toujours plus grand et faire toujours plus vite... Non, il n'est pas vrai que l'Amérique soit indifférente aux activités supérieures de l'esprit ; mais l'effort qu'elle dépense dans les arts et les sciences, est et ne pourrait pas ne pas être subordonné à cet autre idéal supérieur : l'exploitation rapide et intensive du continent par la machine. De même il n'est point exact de dire que l'Europe représente, en face de l'Amérique barbare, la fleur de la civilisation, ou d'affirmer que le vieux monde est fini, impuissant, ankylosé par des routines invincibles. Les vieilles sociétés de l'Europe sont, elles aussi, entrées dans ce qu'on pourrait appeler la phase quantitative de l'histoire ; en Europe aussi, les masses veulent vivre mieux ; les dépenses publiques et privées augmentent avec une rapidité vertigineuse et il est devenu nécessaire d'activer la production des richesses. Mais cette entreprise est beaucoup plus difficile à l'Europe qu'à l'Amérique. La population y est beaucoup plus dense ; une partie de ses territoires sont épuisés ;le morcellement politique et la multiplicité des langues augmente beaucoup les difficultés pour les exploitations en grand ; les traditions des époques où les hommes produisaient lentement et en petite
quantité des choses qui répondaient à un idéal de perfection difficile à atteindre sont plus fortes. L'Europe l'emporte sur l'Amérique dans les activités supérieures de l'esprit ; mais elle est et ne pourrait pas ne pas être, dans les entreprises économiques, plus timide, plus avare, plus lente, en un mot plus limitée. Elle ne peut faire ni si vite, ni si grand. L'Amérique ou l'Europe peuvent donc sembler l'une supérieure à l'autre, selon qu'on prend comme étalon de mesure la quantité ou la qualité. Si une civilisation est d'autant plus parfaite qu'elle produit plus rapidement des richesses, l'Amérique est le modèle; si, au contraire, la perfection se mesure d'après les activités supérieures de l'esprit, l'Europe l'emporte...
Mais quelqu'un pourrait objecter, à ce moment : « On ne peut pas vivre indéfiniment dans cette indécision. Quel étalon de mesure faut-il choisir? Le spectacle du monde auquel nous assistons est-il une merveilleuse épopée du progrès ou une sombre tragédie de la décadence? Lequel des deux mondes — l'Europe ou l'Amérique — est supérieur à l'autre et doit être considéré comme le modèle ? On n'a pas le droit de poser de telles questions sans les trancher, et si vous n'êtes pas capable de
les trancher, vous auriez pu vous épargner vos voyages en Amérique, ou au moins réfléchir, pendant ces voyages, à autre chose qu'à ces problèmes et ne point écrire un si long livre sur le conflit des deux mondes. » L'objection serait naturelle et sensée. Et, pourtant, il n'est pas probable que l'homme puisse sortir de cette cruelle incertitude tant que durera la phase actuelle de la civilisation, car cette incertitude est la rançon de la conquête de la terre que l'homme a accomplie et du prodigieux développement de l'Amérique dont nous sommes témoins. Pour conquérir la terre et ses trésors, nous avons sacrifié beaucoup des idéals de perfection — artistique, morale, religieuse — que nos ancêtres nous avaient légués; mais pourrions-nous les sacrifier entièrement ? Est-il possible d'imaginer un monde qui ne serait que quantité pure, où il n'y aurait ni art, ni morale, ni beauté, ni justice ? Poser la question, c'est la résoudre. Mais l'orgueil et la cupidité des hommes se sont tellement échauffés au cours de cette conquête, que le monde moderne semble bien résolu à pousser jusqu'au but la grande aventure. Un mouvement, ou religieux, ou moral, ou politique, qui imposerait à toutes les classes une limitation raisonnable des besoins et du luxe, semble bien peu probable dans notre époque ; or, tant que la population, les exigences de toutes les classes, les dépenses publiques et privées continueront à augmenter, la quantité étendra son empire sur la
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terre ; nous devrons subordonner l'art et la morale à la nécessité de fabriquer des machines plus rapides, d'étendre la surface des terres cultivées, de découvrir des mines ; de plus en plus la production de la richesse deviendra la mesure du progrès ; de plus en plus les temps seront favorables aux peuples qui possèdent de larges territoires, de vastes empires, les mines de fer et de houille les plus riches ; le feu redeviendra, comme aux débuts de l'histoire, le dieu souverain, et l'incertitude intellectuelle et morale dans laquelle nous vivrons ne pourra se terminer. Aucune philosophie, aucune science n'aura la force de substituer à cette incertitude une conscience claire et précise du bien et du mal, de la beauté et de la laideur, de la vérité et de l'erreur. Toutes les différences qualitatives entre les choses tendront à se confondre dans notre esprit. Nous ne pourrons pas définir avec précision le progrès, de même qu'il nous sera difficile de distinguer les besoins légitimes et les vices, la dépense raisonnable et le gaspillage. Nous changerons chaque an nos principes esthétiques, en jugeant laid aujourd'hui ce qui nous semblait beau hier, ou vice versa ; et après avoir sondé le mystère des choses, devant lequel nos pères courbaient la tête, nous finirons par nous demander, au moment de ses triomphes suprêmes, si la science est vraie ou fausse, si elle nous fait connaître la réalité ou si elle ne nous présente que des illusions fallacieuses ; si nous
savons ou si nous rêvons ! C'est le grand problème qui préoccupe la philosophie contemporaine. Tout semble chanceler autour de l'homme, devenu trop puissant en dépassant toutes les limites, même la réalité du monde !
Mais si la situation est sans issue, à quoi bon, me direz-vous, s'en rendre compte ? On n'aime pas connaître l'existence d'une maladie qu'on ne peut pas soigner. Et pourtant je crois qu'il valait la peine d'exposer cette étrange situation — unique dans l'histoire du monde — où nous nous trouvons, et qu'il ne serait pas sans utilité, surtout pour les pays et les hommes qui représentent encore le monde de la qualité, pour les savants, pour les artistes, pour les lettrés, pour les juristes, pour les religieux, de la comprendre à fond. Si vous exceptez la médecine, qui s'efforce de guérir nos maladies, les sciences qui font des découvertes utiles aux industries et les arts qui amusent le public, les autres activités intellectuelles sont aujourd'hui désorientées. Y a-t -il un prêtre sérieux qui ne se soit pas demandé, dans les moments de découragement, à quoi il est bon de prêcher les vertus chrétiennes à un siècle dont la force est faite d'une exaltation de l'orgueil et d'un déchaî-
nement de convoitises qui touchent au délire ? Quel est l'historien intelligent qui ne se dit de temps en temps pourquoi il s'obstine à raconter les événements du passé à une époque qui ne regarde plus que devant elle et qui se rue dans l'avenir, tête baissée, avec un élan si violent ? Quel est le philosophe qui parfois ne s'est senti comme un être tombé d'une autre planète sur la terre, dans une époque qui ne s'occupe plus que des réalités économiques? Quel artiste désireux, non pas seulement de gagner de l'argent, mais d'atteindre un idéal de perfection, n'a pas maudit cent fois la cohue frénétique au milieu de laquelle nous vivons tous ? Oui, de temps en temps un revirement paraît se produire : tout à coup les esprits semblent s'intéresser au progrès de la religion, à l'avenir de la morale, aux histoires du passé, aux problèmes de la métaphysique, aux vestiges artistiques des civilisations éteintes. Mais ces engouements passagers ne suffisent pas pour donner aux artistes et aux savants la conscience précise d'un rôle déterminé et utile à remplir. Une des raisons pour lesquelles toutes les activités intellectuelles tendent aujourd'hui à devenir ou des professions lucratives ou des carrières bureaucratiques, c'est qu'elles cherchent au dehors — dans l'argent ou dans la situation sociale — le but qu'elles ne trouvent plus en elles-mêmes. Combien de'fois,en voyageant à travers la solitude des deux Amériques, en voyant pendant des journées et des
journées, le long du chemin de fer, le blé ou la plante de café pousser à perte de vue, l'historien de l'antiquité pensait à ces petits morceaux de marbre travaillés avec une perfection si achevée par les artistes grecs, que nous admirons dans nos musées ! Les Grecs n'avaient-ils pas réussi à atteindre cette perfection merveilleuse dans les arts, parce qu'à un certain moment ils avaient renoncé à étendre leur empire sur la terre et sur ses trésors ? N'avons-nous pas conquis avec le rail ces immenses déserts, parce que nous avons renoncé à tant de perfections artistiques et morales qui furent la gloire des anciens? A la lumière de cette idée il sembla à l'historien mieux comprendre soit les civilisations antiques, soit notre époque. Si les civilisations qui ont poussé trop loin le désir de la perfection ont fini par épuiser leur énergie dans la poursuite d'un but à la fois trop limité et impossible, les civilisations qui se laisseraient entraîner par la folie de l'étendue, de la vitesse et de la quantité, ne seraient-elles pas destinées à finir dans une nouvelle barbarie, grossière et violente ? Pour qu'un peuple puisse vivre avec joie et travailler avec profit, il faut un certain équilibre entre la quantité et la qualité, et cet équilibre n'est possible que si des idcals de perfection — ou artistique ou morale ou religieuse — restent capables de tracer des limites au désir d'augmenter ses richesses. Combien d'activités intellectuelles aujourd'hui négligées ou méprisées,
OU presque complètement transformées en carrières et professions, redeviendraient des nobles missions, si les artistes, les historiens, les philo sophes, les prêtres, les lettrés, si autour d'eux les classes supérieures comprenaient et sentaient quelle grande tâche c'est, surtout dans une époque comme la nôtre, de maintenir dans les âmes des digues érigées contre le flot un peu trop violent du progrès moderne ! Et quelle énergie nouvelle toutes ces activités, aujourd'hui déclinantes, puiseraient dans la conscience de cette tâche et de sa grandeur sociale ! Les études classiques, par exemple, — j'y reviens encore une fois en terminant, car c'est un sujet sur lequel j'ai réfléchi beaucoup pendant mes voyages d'Amérique, et vous en comprenez facilement la cause — les études classiques ne pourront refleurir de nouveau que si, réduisant à une mesure raisonnable leurs prétentions scientifiques, elles reprennent leur caractère artistique et littéraire d'autrefois ; c'està-dire que si elles se proposent comme but principal de maintenir vivant dans les esprits un idéal de perfection esthétique. Mais on ne peut plus revenir tout simplement à l'humanisme d'autrefois. La Grèce et Rome ne peuvent plus être !e modèle unique et suprême de la beauté. Les temps ont changé ; le monde ne tolérerait plus une discipline du goût si étroite et rigoureuse. Mais la Grèce et Rome peuvent et doivent être encore nn modèle, le plus ancien et le plus glorieux. Les
modèles créés par la Grèce et par Rome ont exercé une si grande influence sur l'histoire du monde, ils ont aidé tant de fois et tant de peuples à sortir de la barbarie, à retrouver dans la limitation la conscience de la beauté, de la vérité et de la justice, qu'il est un devoir pour nous de les conserver dans nos esprits vivants et prêts à nous rendre service encore, s'il est nécessaire. Et, pour les conserver vivants, il faut des écoles où apprendre à les connaître et à les sentir. Car aucun idéal de perfection n'est ni absolu, ni éternel, ni nécessaire ; ils naissent tous d'une limitation arbitraire et pour cela passagère ; ils sont comme autant de petites étincelles, détachées de la lumière infinie qui nous enveloppe. Elles passent après un instant, si l'homme ne s'efforce de les retenir... Il y a eu des époques qui ont brisé les statues et brûlé les livres, dont nous recueillons les fragments comme des reliques, et cette destruction de l'antiquité pourrait encore se répéter, bien que sous des formes moins violentes. A quoi servirait de remplir les musées de statues grecques, le jour où le monde ne sentirait plus leur beauté ; ou de publier des éditions parfaites des classiques, le jour où personne, sauf les spécialistes, ne les lirait plus ? Justement parce que dans l'immensité de l'Amérique le feu se prépare à redevenir, comme au début de l'histoire, le maître de la terre et le dieu suprême des hommes, il faut que, par une loi d'équilibre, en Europe et en Ame-
rique une petite élite continue le culte discret des Muses, et au milieu du formidable fracas des machinas qui assourdit le monde, elle reste capable de percevoir et de goûter la douce harmonie qui soupire au fond des vers de Virgile.